‹ Le Chapeau d’un horlogerChapitre 1 sur 23 · Scène III.

Scène III.

HENRIETTE, AMÉDÉE.

Amédée dans le salon.

Là ! mon Dieu ! mon Dieu ! tout est fini, fini !

(Il paraît.)

Henriette.

Eh bien, Amédée, qu’avez-vous donc ?

Amédée sombre et fatal.

Rien !

Henriette.

Vous venez de casser la pendule ?

Amédée.

Non, elle s’est cassée elle-même, en tombant…

Henriette.

Mais c’est vous qui l’avez jetée par terre.

Amédée.

Au contraire, c’est elle qui m’a jeté par terre ; c’est elle qui est tombée sur moi, le ciel m’en est témoin ; je n’ai fait qu’amortir sa chute.

Henriette.

Nous voilà bien !… Cette superbe pendule qu’ils admiraient tant… Quelle colère, quel vacarme nous allons entendre… monsieur qui est si vif…

Amédée.

Il n’y a pas au monde un homme plus violent… avec ça qu’il a été autrefois Espagnol, et il en reste toujours quelque chose.

Henriette.

Bêta, ce n’est pas lui, c’est son père qui a été Espagnol… M. Gonzales, il s’est fait naturaliser Français.

Amédée.

C’est possible ! mais on ne l’aura pas assez naturalisé.

Henriette.

Ah ! dame, le sang du Midi bouillonne dans les veines.

Amédée.

Hein ! quand il va voir sa pendule en bringue, va-t-il bouillonner ?

Henriette.

Que comptez-vous faire ?

Amédée.

Quitter cette maison.

Henriette.

Mais cela se raccommode, une pendule…

Amédée.

Vous l’avez entendue, elle sonne des heures folles, surnaturelles, impossibles ! vingt-sept heures !… il n’y a que moi pour m’attirer des heures comme celles-là !

Henriette.

Ya-t-il d’autres choses brisées ? les colombes, les Amours, la femme ?…

Amédée.

La femme en or est solide, elle n’a rien… il y a seulement un petit Amour qui a les jambes tordues, mais avec un bon coup de marteau cela peut s’arranger… Il y a aussi ces deux pauvres colombes qui se becquetaient… eh bien, dans la chute, elles ont été séparées, elles ne se becquètent plus ; mais avec un bon coup de marteau on peut les faire se becqueter encore et rétablir le baiser que le cousin Rodrigues admire tant. — Tout cela est peu de chose ; mais la pendule, le balancier, la sonnerie !… Oh ! n’en parlons pas… Adieu, mademoiselle Henriette ; vous pouvez vous vanter d’être dans une maison que je regretterai toute ma vie… Quant à vous, je vous passe sous silence !… mais… vous savez bien, mademoiselle, que vous étiez ce qui me plaisait le plus de tout mon service…

Henriette.

Allons, Amédée…

Amédée. Il s’assied accablé sur le bord de la table.

Ah ! malheureux ! pourquoi ai-je eu l’idée de laver la cheminée du salon… je devais bien m’attendre à cela… Je le sais… ça me porte malheur de nettoyer… chaque fois que je nettoie à fond, il m’arrive un accident… nettoyer à fond, c’est ma perte… Quand je nettoie légèrement, je ne casse rien…

Henriette à part.

Mais aussi tu ne nettoies pas, imbécile. (Haut.) Et comment avez-vous fait pour jeter par terre cette pendule, qui est énorme ?

Amédée.

C’est bien simple, je voulais laver la glace. J’ai pris la pendule dans mes bras, comme ça…

(Il prend Henriette dans ses bras.)

Henriette indignée.

Eh bien, monsieur !…

Amédée.

Oh ! mademoiselle Henriette, pouvez-vous croire qu’un homme qui vient de casser une pendule puisse… non… non. Je la tenais comme je vous tiens là… (Il prend Henriette dans ses bras et la soulève de terre.) Sans aucune idée… Tout à coup j’entends sonner.

(Il ouvre les bras avec effroi et laisse retomber Henriette.)

Henriette.

La pendule ?

Amédée.

Non, à la porte… Un monsieur qui se trompait… sans doute… Vite, je veux remettre la pendule à sa place, mais je l’avais trop penchée sur moi, elle perd le quilibre et me tombe sur la poitrine. Je ne savais pas ce qui lui prenait… Je veux la retenir, mais à mon tour je perds mon quilibre et je tombe avec elle sur le parquet… Quel bruit !… je l’entendrai toute ma vie.

Henriette.

Et c’est alors qu’elle a sonné vingt-sept heures ?…

Amédée.

Non, c’est plus tard, quand je l’ai remise à l’heure.

Henriette.

Laissez-moi donc voir le dégât.

(Elle entre dans le salon.)

Amédée.

Une si bonne place !… Pas de livrée, pas d’enfants, pas de chiens ! Nourri, blanchi, le vin, le café et la barbe, si j’en avais !… La barbe, et pas de livrée ! c’est-à-dire ma dignité d’homme respectée… Je ne retrouverai jamais cela nulle part, dans aucune administration, pas même dans le gouvernement !… Ah ! la maudite pendule ! maudite Vénus ! C’est une Vénus… le char de Vénus traîné par des colombes. Aussi quelle invention ! faire traîner une voiture par des oiseaux !… Oh ! Vénus !…

Henriette revenant.

Elle est belle, Vénus ! elle a une affreuse bosse à la joue… mais c’est égal, le mal est réparable. Vite, courez chez M. Dollar, l’horloger de la maison.

Amédée.

C’est une idée, mais je ne peux pas… Monsieur a des ordres à me donner avant de sortir. (On entend appeler : Amédée !) Ah ! monsieur… voilà mon…si…eur !…

Henriette.

Fermez vite la porte du salon.

(Amédée court fermer la porte. — Henriette se remet à son ouvrage.)

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