Scène XXIII.
AMÉDÉE, GONZALÈS.
Gonzalès.
Non, misérable, tu ne la suivras pas !… Restez, je vous l’ordonne ! (À part.) Elle lui parlait tout bas. Oh ! cela me révolte !… avoir mis cet imbécile dans sa confidence… s’entendre pour la trahison avec cet idiot… est-ce descendre assez bas ! oh ! je ne peux plus voir ce confident stupide !
Amédée.
Monsieur, mais madame me désire…
Gonzalès.
Vous n’êtes plus à mon service ! vous allez quitter cette maison à l’instant même ; je ne veux pas que vous restiez chez moi un instant de plus. (Il lui jette sa bourse.) Tenez, payez-vous et sortez !
Amédée avec hauteur.
Je ne veux rien, monsieur. Gardez une indemnité pour le dommage.
Gonzalès prenant une chaise.
Misérable !
Amédée.
Tuez-moi ! vous me ferez plaisir… mais avant…
Gonzalès marchant sur Amédée.
Tais-toi, ou…
Amédée se sauvant derrière la table.
Non, je ne me tairai pas ! je ne veux pas me taire… Vous n’avez plus le droit de me commander ; vous m’avez chassé, vous m’avez rendu ma dignité… Fallait pas me chasser… À présent je suis mon maître, et je dirai tout… Ma place est perdue, mon malheur est complet, qu’est-ce que je risque ? Vous ne pouvez pas me flanquer à la porte plus que vous ne l’avez fait… Eh bien, je vous brave… Des égards ? pourquoi faire ? j’en ai eu, Dieu sait ! (Il prend le chapeau dans le dressoir.) Ce chapeau, ce maudit chapeau, je vous le cachais pour que vous ne pussiez vous douter de rien… Eh bien, le voilà, je vous le montre, le voilà, et je vous déclare que je vais le reporter chez lui, car c’est le sien ; je l’ai fait évader en lui prêtant le mien.
Gonzalès le prenant au collet.
Enfin !… à qui est-il, ce chapeau ?
Amédée.
Je vous l’ai dit… à lui !…
Gonzalès.
Qui, lui ?… le vicomte de…
Amédée.
Quel vicomte ? Ta, ta, ta, il ne faut pas m’embrouiller… il n’y a pas du tout de vicomte là dedans…
Gonzalès le lâchant.
Mais alors…
Amédée.
Un vicomte !… Est-ce qu’il en vient ici, des vicomtes ! est-ce que les vicomtes raccommodent les pendules ?
Gonzalès.
Ma pendule est cassée !
Amédée.
Tiens ! vous ne le saviez donc pas ?
Gonzalès devinant.
Si, si… c’est toi qui l’as cassée !
Amédée.
Parbleu ! qui voulez-vous donc que ce soit ?
Gonzalès.
Et cet homme que tu cachais si adroitement, c’était un horloger ?
Amédée.
M. Dollar, qui a emporté la pendule. Je vous l’ai dit, elle est chez lui.
Gonzalès se frappant la tête.
Imbécile !
Amédée à droite.
Vous n’avez plus le droit de m’appeler imbécile.
Gonzalès sur le devant, à gauche.
Qu’il faut peu de chose pour troubler le bonheur le plus pur ! Comment ai-je pu croire… Oh ! il n’est pas permis d’être bête comme ça… Ah !…
Amédée.
Bête… vous n’avez plus le droit de m’appeler bête ! Je ne suis plus à vous, je ne suis plus chez vous, nos comptes sont réglés. Vous me deviez deux cents francs, c’est le prix du raccommodage, donc nous sommes quittes… vous ne me devez rien, je ne vous dois rien, j’ai bien l’honneur de vous saluer, adieu.
(Il met le chapeau de l’horloger sur sa tête ; le chapeau, trop grand, lui tombe sur les yeux.)
Gonzalès le retenant par les mains.
Reste donc, mon pauvre garçon ; je ne veux pas que tu t’en ailles pour…
Amédée.
Je veux m’en aller…
Gonzalès.
Je ne veux pas que tu me quittes comme ça.
Amédée.
Non, non, je veux ma liberté !… Lâchez-moi donc… vous êtes trop orageux ; j’en ai assez de vos fureurs !
Gonzalès.
Si tu restes, je double tes gages.
Amédée relevant le chapeau et le jetant sous la table.
Quelle idée ! pour avoir cassé votre pendule ?
Gonzalès riant.
Oh ! quel plaisir tu m’as fait !…
Amédée.
Et moi qui vous cachais ce bonheur ! (À part.) C’est égal, je n’y comprends rien… C’est des fantaisies de maître… mais ça embrouille le service.