L'AME DU BIBLIOPHILE
Il n'est pas toujours facile de pénétrer dans l'âme d'un bibliophile, de démêler les raisons pour lesquelles il convoite un livre, en dédaigne un autre. Aussi j'ai été bien aise de lire le Manuel de l'amateur d'éditions originales, où Pierre Dauze les dévoile et les analyse. Le bibliophile est un être fort subtil et beaucoup moins fol que le public ne le croit. Fini, le temps où on pouvait encore se le représenter sous les traits dessinés par La Bruyère, enfermé dans sa tannerie et couvant d'un œil jaloux des livres magnifiquement reliés et qu'il n'ouvrait jamais. Fini de se le figurer comme un maniaque n'ayant d'autre motif à préférer une édition que la faute d'impression qui la dépare. Le bibliophile contemporain doit être un homme de goût, avoir des lettres et savoir se décider autant pour des motifs littéraires que pour des motifs matériels ou de pure curiosité. Il doit suivre la mode, nécessairement, mais avec prudence et ne pas craindre de dédaigner ce qu'elle prône sans raisons valables, de rechercher ce qu'elle néglige. Il doit avoir, ce qui a trop manqué à beaucoup de ses prédécesseurs, l'esprit critique, ne pas moins se connaître en littérature qu'en papiers et en parfaits tirages. Son affaire est de conserver intacts des livres dont le texte offre une valeur certaine, de les conserver avec toute la fraîche apparence qu'ils eurent à leur apparition. C'est de là que vient l'extrême importance qu'ils attachent à leur couverture et vraiment il faudrait être un barbare pour se moquer d'un tel souci, car la couverture est une peau et jamais écorché ne fut très séduisant. C'est grâce aux bibliophiles que l'on saura un jour comment étaient faits nos livres et quelle était leur beauté extérieure, car seuls ils exigent des papiers durables et seuls ils savent les vêtir avec soin. Tous les écrivains doivent aimer les bibliophiles.
LE PANTALON INTÉGRAL
Il y a tout un parti féministe aux Etats-Unis qui a pris pour bannière, si j'ose dire, le «pantalon intégral». Elles prétendent s'habiller comme les hommes, non seulement d'un pantalon, mais aussi d'un gilet et d'un veston; mais elles ne parlent que du pantalon, lequel, comme on le sait, est symbolique. Autrefois, c'était la culotte. Mais les mœurs évoluent, et les langues aussi. A cette heure, les femmes ne sauraient donc se contenter à moins du pantalon. En le préconisant, elles font preuve, certainement, à la fois d'esprit et de goût, et même de science, car, ainsi vêtues, on ne pourra plus leur dénier une presque parfaite ressemblance avec les hommes, non moins que beaucoup de charmes et une surabondance de valeur esthétique. Même, il est probable que leurs charmes déborderont et que leur esthétique s'amplifiera jusqu'à l'insolence. Quelques-unes, douées d'un caractère conciliant, avaient proposé qu'on s'en tînt à la jupe-culotte, qui est déjà, comme on le sait et comme on l'a vu, une jolie conquête. Mais elles ont été battues par le pantalonisme intégral. «Nous voulons, disent-elles, qu'on nous prenne pour des hommes. Ainsi, nous pourrons nous démener dans la vie sans qu'on nous remarque. Habillées en hommes, nous n'attirerons plus l'attention des hommes, et nous serons enfin libres de nos mouvements.» Quand j'ai appelé «hoministes» ces féministes qui se nient elles-mêmes, je ne savais pas qu'elles me donneraient si complètement raison, et qu'à leurs autres prétentions elles ajouteraient le «complet veston», qui, d'ailleurs, les complète bien.
LA VERTU
Une fois par an l'Académie récompense la vertu, ou ce qu'on appelle ainsi, car la plupart des actions qu'un long discours nous vanta sur le mode accoutumé semblent moins dictées par la vertu que par la nécessité. Elles n'en sont pas moins fort louables, mais j'ai bien le droit de supposer que la plupart des gens vertueux exaltés sous la coupole préféreraient à la vertu quinze mille livres de rentes. Cela ne les empêcherait pas de continuer à être vertueux, mais ils le seraient d'une autre manière et qui attirerait moins l'attention des personnes charitables. Car c'est en personne charitable, bien plutôt qu'en juge du bien et du mal, que se transforme annuellement l'Académie, et c'est en quoi elle fait bien. Cependant, puisqu'elle ne trouve jamais d'actes de vertu parmi les gens hors du besoin, et qui sont pourtant et de beaucoup les plus nombreux, je voudrais qu'elle cessât de qualifier cette distribution de secours du nom de prix de vertu. Ou bien, faut-il être pauvre pour être vertueux? Je crois que c'est justement le contraire et que le vrai dévouement ne se montre que là où il n'est pas obligatoire, je veux dire nécessité par les circonstances. La solennité de cette cérémonie académique, qui se répercute à l'infini dans les journaux, n'a pas peu contribué à faire croire au monde que, dès qu'on manie quelqu'argent, on devient incapable de vertu, c'est-à-dire, en somme, de maîtrise de soi-même. Et il est assez curieux que ce soit une compagnie élue, dit-on, pour maintenir en droit chemin la langue française, qui détourne ainsi les plus beaux mots de leur sens. Tout cela sent l'emphase incohérente du XVIIIe siècle.
MŒURS DE PARIS
L'autre jour, deux Américaines étaient arrêtées devant un tableau dont elles voulurent connaître le nom et l'auteur. Elles consultent, non pas le catalogue officiel, qui ne les eût pas trompées, mais leur guide, moins bien tenu à jour ou plus ancien, car il s'est fait des transpositions du Luxembourg au Louvre. «Voilà! Tel numéro, Whistler. Portrait de sa mère.» Et celle qui contemplait de s'écrier soudain: «Quelle horreur! Et nous envoyons nos fils étudier la peinture à Paris!» Elle n'en revenait pas, ni sa compagne non plus. Ainsi, à Paris, un peintre peut faire le portrait de sa mère étendue toute nue sur un lit! Et cela est vanté partout! Elles s'étaient arrêtées devant l'Olympia de Manet. Leurs exclamations indignées émurent des visiteurs qui voulurent bien les détromper, mais je trouve que c'est presque dommage. Elles auraient au moins remporté de Paris une idée extraordinaire et assez conforme d'ailleurs à celle que s'en font communément beaucoup d'Américains. Rassurées sur la moralité de Whistler, qui leur était apparu, un instant, tel qu'atteint du sans-gêne le plus corrompu, si elles ont continué quelque temps leur promenade à travers nos musées et nos vues, elles n'ont pas dû tarder à s'apercevoir que Paris est une ville qui ressemble à toutes les grandes villes et que, peut-être plus élégante, plus vive, plus gaie (et encore!), elle n'a rien d'une Babylone, même moderne. Les gens qu'on rencontre y ont la tenue la plus convenable, il ne s'y passe aucune extravagance, la peinture que recèle ses musées est d'une grande décence, et celle qui n'y est pas encore se permet tout au plus d'être cubiste, ce qui choque l'intelligence, mais non la morale.
SAISONS
J'ai toujours entendu dire, depuis mon enfance, qu'elles étaient dérangées. Autrefois, elles étaient régulières. Il y a très longtemps qu'on ne s'en souvient plus, mais c'est une tradition certaine. Nous avons l'esprit d'ordre. Nous avons décidé que l'hiver est froid, l'été chaud, le printemps et l'automne tempérés, et nous sommes très étonnés que la nature n'obéisse pas à nos classifications et qu'elle ne distribue pas la température selon qu'il est établi dans les calendriers, ou plutôt selon un calendrier d'expérience, un calendrier local que nous substituons inconsciemment au calendrier astronomique. Ainsi le mois de décembre devrait être rigoureux d'après un de ces calendriers et, d'après l'autre, tempéré, au moins dans les trois premières semaines de son cours, puisqu'elles appartiennent à l'automne. Il est difficile que la nature obéisse à ces deux règles contradictoires, et cela nous permet d'être toujours mécontents et de la prendre en défaut, de quelque manière qu'elle se comporte. Car les hommes se plaignent également du beau et du mauvais temps, de celui qui amène les sécheresses réduisant les champs en poussière, de celui qui fait déborder les rivières, et il n'a pas tout à fait tort. Puis, dans les temps moyens et qui devraient, semble-t-il, contenter tout le monde, il est rare, si le citadin se réjouit de l'état du ciel, que le campagnard ne se répande pas en lamentations. Le seul résultat vraiment heureux et vraiment pratique des incertitudes de l'atmosphère, c'est qu'elles fournissent aux hommes un sujet inépuisable de conversation, un sujet facile, qui prête aux improvisations, aux commentaires légers, aux anecdotes et où chacun peut à son aise et à peu de frais, surtout, montrer son esprit et son caractère. On peut juger un homme rien qu'à la manière dont il parle du temps qu'il fait. En général, il est recommandé de ne pas y attacher une trop grande importance, et de le prendre comme il vient.
LA FOIRE AUX JOUETS
C'est une erreur de croire, comme on le répète à satiété, qu'il n'y a plus que les jouets mécaniques qui intéressent les enfants. Comme de tout temps, l'enfant joue avec tout ce qu'on lui donne, tout ce qui lui tombe sous la main, tout ce qui roule, tout ce qui fait du bruit. Riche ou pauvre, il serait peu difficile sur la nature ou la qualité de ses jouets, si le snobisme des parents ne venait pas s'en mêler, et ce sont eux qui les achètent, qui font, bien plus que leurs enfants, la vogue des jouets mécaniques, si vite brisés, si vite inutilisables. Cela dépend beaucoup aussi, surtout peut-être, des fabricants, car on ne peut acquérir que ce qui figure sur le marché et le genre d'amusement des enfants, est en somme à leur merci. Ils savent bien qu'il faut plaire d'abord à l'acheteur: de là, ce débordement de mécanique, car la mode est à la mécanique. Je crois que, laissé à lui-même, l'enfant choisirait assez volontiers des choses moins compliquées, plus familières ou plus terribles. Les animaux l'amusent toujours, arrivent souvent à lui inspirer une sorte de tendresse frénétique: j'en ai connu qui voulurent pendant très longtemps dormir avec une famille d'ours en peluche. On trouve à peu près tous les animaux à la foire aux jouets, mais l'ours en peluche est un des plus répandus. On en fait de tout petits et de très grands, qui sont fort en faveur. J'ai vu, à cette foire, des veaux, de simples veaux en peau, qui ne se vendent pas moins de deux cent cinquante francs, c'est-à-dire beaucoup plus cher qu'un veau véritable. Dans les mêmes prix, vous trouverez des lions, des tigres, des dromadaires et ces ménageries ne laissent pas d'être curieuses. C'est un peu intimidant. Les enfants n'en demandent pas tant, ils en demandent même moins et la bête qui leur plaira, c'est celle qu'ils peuvent, comme le chat de la maison, emporter dans leurs bras.
LA FORCE DU NOMBRE
Je crois que l'on gémit outre mesure sur la faible natalité française. Cela ne sert à rien qu'à diminuer la confiance qu'un peuple doit avoir en lui-même, et cela fortifie d'autant celle de nos ennemis. Pourtant, l'histoire semble montrer que la force du nombre est loin d'être prépondérante dans les conflits entre nations. Le premier exemple et le plus frappant qui vient à l'esprit est la lutte de Xerxès et de la Grèce. On a dit qu'il avait un million de soldats, mais il faut tenir compte des exagérations de la vanité grecque. Mettons qu'il avait des combattants beaucoup plus nombreux, du double ou du triple que les Grecs. Qu'en resta-t-il après Marathon? Et quand les Grecs prirent leur revanche sur les Perses, croit-on que ce fut avec des multitudes? Où Alexandre et la Macédoine auraient-ils pris des multitudes de combattants? C'est avec une petite armée bien disciplinée et bien organisée qu'Alexandre conquit l'Asie. Et Guillaume le Conquérant, croit-on aussi qu'il avait pu réunir dans le petit port de Dives des foules hors de proportion avec le nombre des Anglais? Pourtant, c'est lui qui vainquit à Hastings. Les premières victoires de Bonaparte en Italie ne sont pas des victoires du nombre, mais des victoires du génie et du courage. Dans la seule histoire de France, il y a de nombreux exemples de ce que peut un nombre relativement faible d'hommes résolus et bien commandés. Est-ce que, dans les futures guerres européennes, cent mille hommes de plus ou de moins assureront la victoire ou la défaite d'une grande nation? Ne se pourrait-il pas que le nombre excessif des combattants devient, en telle circonstance, une cause de faiblesse? Même si on a une très grande confiance dans le nombre, il faut convenir qu'il n'est pas tout.
LES CIGARETTES
Il paraît que la consommation du tabac, notamment des cigarettes, augmente sensiblement. Cela ne m'étonne pas pour le tabac, qui est très bon, mais me surprend des cigarettes qui sont si mal faites qu'elles sont quasi infumables, et cela sans distinction de catégorie. Cela ne tient pas, en effet, à la qualité du tabac. C'est le même que celui vendu en paquet. Les cigarettes des Manufactures de l'Etat ne sont très mauvaises que parce qu'elles sont très mal faites. Comment arrive-t-on à ce résultat en employant un Maryland, qui est un des premiers tabacs du monde, ayant la douceur du tabac d'Orient et je ne sais quel accent que n'ont pas les produits turcs et égyptiens, à la fois fades et trop parfumés? C'est une question de manutention. Il faut que l'ouvrière fabrique vingt cigarettes, ni plus ni moins, avec une quantité déterminée de tabac. Il arrive donc qu'elle fasse les premières trop faibles et les dernières trop fortes. Elles sont d'ailleurs presque toujours trop fortes. Dans un paquet de cigarettes maryland dites élégantes, il y en a généralement la moitié qui ont la densité et la rigidité du bois. De telles cigarettes sont détestables, sans aucune saveur. Souvent même elles sont serrées à tel point qu'elles ne laissent point passer la fumée. Le prix n'y fait rien naturellement, ni le nom, ni la forme de l'empaquetage, ni la dorure, ni le liégeage. Au contraire. Il y a même chance d'en utiliser quelques-unes dans un paquet d'élégantes, ce qui n'arrive pas toujours dans une boîte d'Amazones. Ce n'était pas la peine de vulgariser ce beau nom pour lui faire servir d'étiquette à une marchandise illusoire. Il y a là toute une machinerie à changer, tout un personnel à surveiller. Heureusement qu'il nous reste les cigarettes étrangères. Elles sont moins bonnes, sans doute, mais elles se fument facilement. Et on avouera que, pour une cigarette, c'est quelque chose.
APRÈS LA PLUIE
Après la pluie, au Luxembourg, tout était si frais et si fondant! Comme dans les vrais jardins de campagne, il y avait de la boue où on enfonçait un peu et qui nous donnait l'idée de la terre, qu'on ne voit guère dans les parterres trop civilisés. L'herbe était d'un vert profond, doux et triste, et les arbres pleuraient des larmes claires qui les embellissaient, ce qui n'arrive pas aux visages de femmes, à moins qu'elles ne pleurent pour vous, amants cruels! Il n'y manquait que les oiseaux qui font des taches mouvantes dans le gazon, les palombes qui tombent soudain d'entre les branches, comme de gros fruits mûrs. Mais les oiseaux n'aiment pas la mélancolie humide des jardins après la pluie. Où sont-ils cachés pendant ces temps-là? Quelle est leur ruche, d'où ils vont sortir dans un moment, comme des cris et des rires qui se rendraient visibles? Il faut des oiseaux dans les arbres et des insectes volants et bourdonnants dans les corbeilles, pour faire parler les feuilles et les fleurs. Ce sont les seules voix et les seuls murmures qui soient en harmonie avec la discrétion de toutes ces choses vertes et de toutes ces choses fleuries. L'homme ne devrait y prononcer que des pensées amènes, n'y venir que pour y prendre des leçons de silence. Hier, comme rien n'y encourageait au bruit, ni les musiques, ni les enfants, les rares gens venus là modéraient leurs paroles, proférées tout bas, cependant que par les grilles, vers le Panthéon, nous apercevions un décor forain, reste de la fête de Jean-Jacques. Ce n'est pas en son honneur que je cueillis à un arbuste mouillé, qui éclata en pluie, une petite feuille ronde comme en ont des plantes qui vont sur l'eau, mais ce geste était peut-être plus rousseauiste que ceux qu'on avait faits le matin, de l'autre côté des barreaux. Il est vrai que je ne pensais pas à lui, mais pas du tout.
LA SUICIDÉE
On a lu l'histoire de cette jeune fille qui s'est tuée parce qu'elle avait échoué à ses examens. Pauvres petites femmes! Vraiment, elles ne sont pas de force. Elles prennent tout au sérieux, même un examen. Que veut-on qu'elles fassent dans la vie, qu'elles songent à quitter à la première déception? Il fallait au moins attendre le premier chagrin d'amour, mais se tuer parce qu'une vieille bête de professeur vous a posé en géographie ou en littérature une colle stupide! Il ne faut pas donner aux autres un tel empire sur soi. Une fille jeune et jolie est au-dessus d'un examen, lequel n'a, ou devrait n'avoir, aucune sorte d'importance. Une femme a-t-elle plus ou moins de valeur, parce qu'elle fait ou ne fait pas de fautes d'orthographe. Ah; maudits soient les imbéciles qui ont ainsi travesti les instincts de la femme, perverti leur sensibilité, inventé pour leur faiblesse je ne sais quel romantisme scolaire. On leur enseigne et elles croient sincèrement que l'arithmétique est une sorte de bible dont il faut pénétrer les mystères pour avoir droit à la vie, et que, lorsqu'on les a méconnus, il ne reste plus que le désespoir ou la mort. Et autant de connaissances diverses, autant de bibles nouvelles à vénérer! On perdrait la tête à moins. La jeune Slave est donc allée à Notre-Dame, et là, s'étant agenouillée et ayant prié dans son innocence et sa fièvre, elle s'est tiré un coup de revolver dans la bouche. Quelle pitié, et quel désarroi dans les cervelles! Je n'ose pas dire: quelle bêtise! parce que la mort violente d'une jeune fille, cela a toujours quelque chose d'émouvant, mais quelle mauvaise éducation, quelle dilapidation des vraies valeurs féminines!
JEUX D'ENFANTS
On a observé que les enfants, ce printemps, jouent aux bandits, dont la popularité a remplacé chez eux celle des aviateurs, et on gémit! Vraiment, il n'y a pas de quoi. Pour varier les jeux traditionnels, que rien ne peut détrôner, l'enfant joue à reproduire, à imiter les faits dont on parle, dont on s'entretient autour de lui. Cela a toujours eu lieu. S'il joue aux bandits, il faut s'en prendre aux journaux et aux parents qui s'intéressent plus que de raison à ces vilaines histoires. Est-ce qu'on exigerait, par exemple, plus de bon sens de la part des enfants que de celle de leurs auteurs? Vous avez des enfants tout juste dignes de votre bassesse d'esprit. De quoi vous plaignez-vous? D'ailleurs le banditisme innocent ne règne pas tout seul sur la jeunesse des écoles primaires. J'en vis, l'autre jour, qui jouaient aux Colonies; même qu'ils voulurent bien, comme je les regardais faire, me prendre pour arbitre dans un cas épineux. Voici. On dessine un grand rectangle aux deux bouts duquel on marque deux pays, comme la France et la Chine. Il faut aller de l'un à l'autre, à cloche-pied, en poussant un palet, sans broncher. Alors on a gagné une colonie et, dans l'épreuve suivante, on a le droit de se reposer un instant dans cette colonie que l'on a située vers le milieu du rectangle. Ce jeu est assez répandu. Je l'ai retrouvé, sans le chercher, en plusieurs endroits, ainsi qu'un autre jeu géographique, qui m'est resté obscur. A cet âge heureux, en 1870, au lycée où je venais d'entrer, on jouait à la Guerre: on livrait des batailles, on assiégeait des forteresses. Même que je fus blessé à l'un de ces assauts, qui ne manquait pas de frénésie. Un mois ou deux d'infirmerie, le temps d'être évacué sur la campagne et de laisser la place aux blessés de la vraie guerre. Le monde des enfants est le monde de l'imitation.
LE JARDIN IMPRESSIONNISTE
L'art de choisir et de grouper les fleurs a suivi assez exactement l'évolution de la peinture. Aux vieilles plates-bandes du jardin classique a succédé la corbeille romantique déjà moins rigide, plus variée de ton et de forme, et voici qu'on en est arrivé, comme l'impressionnisme, comme Claude Monet, ce jardinier merveilleux, à l'imitation directe de la nature même, dans son inattendu et dans sa magnifique extravagance. C'est ce que j'ai appris à l'exposition d'horticulture. Un vallon en miniature, dont les parois s'étagent, dont le fond se creuse pour le ruisseau qui devrait y passer, et partout un féerique fouillis des fleurs les plus simples, mais les plus jolies, qui semblent nées au hasard, tant elles sont groupées avec habileté. Nul art apparent, ce qui est le comble de l'art. C'est très difficile à expliquer, mais nous eûmes un cri d'admiration. Se promener là-dedans! Se rouler là-dedans! Etre tout petit pour se cacher derrière une mauve, se faufiler à travers ces liserons, grimper vers les cloches de ces digitales. Un autre coin de terrain, pareillement disposé, est parsemé de cailloux, qui figurent des rochers. On a voulu représenter un sol plus aride à côté de l'exubérant vallon, et les fleurs plus pâles y sont moins abondantes. C'est également très agréable. J'ai vu, si je me souviens bien, quelque chose d'analogue à Jersey, dans un jardin qui fut célèbre pour son ingéniosité. Il me semble que l'on comprend enfin que l'on ne peut mieux faire que d'imiter et de fixer les heureux hasards de la nature, car elle nous donne tous les exemples de la beauté. En somme, ce que l'on essaie maintenant, c'est, avec beaucoup de soins, de créer des jardins qui semblent avoir poussé tout seuls. Le jardinier s'efface. Il ne montre que son œuvre. C'est le précepte même de Flaubert.
LE SORT DES LIVRES
Ce n'est pas de leur sort matériel et extérieur que je veux parler, mais de celui que leur font le soin ou la négligence des éditeurs. La négligence est ce qui les attend le plus souvent. Dès que l'auteur est mort, il n'y a plus guère à compter sur personne pour assurer la correction d'un texte. Un amateur fervent d'Alfred de Vigny m'écrit pour me signaler les fautes dont est semée la seule édition courante de ses poésies. C'est un mal sans remède. Déjà deux ou trois anthologies en ont copié tranquillement les défectuosités et imprimé, à tel passage, le mot neige pour le mot mer. Cette mauvaise leçon fera peut-être foi pendant des siècles. Pensez que l'on dispute encore sur la correction de tel et tel vers de Virgile. Nous n'avons jamais de textes absolument corrects, l'auteur même ayant souvent été le plus négligent des correcteurs, ayant été son propre bourreau, son propre saboteur. Je viens de relire plusieurs œuvres de Stendhal dans des éditions anciennes. Elles sont pleines de fautes. Je connais une édition de Maupassant, pourtant faite sous ses yeux, qui est d'une incorrection folle. En général, les éditions du XVIIe siècle, qui se vendent si cher et qui sont presque toujours si laides, sont déshonorées par des fautes grossières, par des incorrections presque invraisemblables. Eh bien, je dirai que cela n'a pas une grande importance, attendu que personne, hormis quelques maniaques, dont je suis, ne s'en aperçoit. Je vois de jeunes auteurs trembler pour la pureté de leurs textes et j'aime à les épouvanter par mon expérience, en leur démontrant que nul n'y prendra garde. Même, je crois qu'une faute d'impression flatte le maniaque qui la découvre, en lui apportant la preuve de sa perspicacité.
«LES DAMNÉS» DE RECHBERG
Une note qu'on put lire ces jours derniers dans divers journaux m'a rappelé que je n'avais point parlé, malgré mon désir, des Damnés de Rechberg, ce beau groupe de marbre que les artistes ont laissé lâchement expulser de la Société nationale par la police. Il est maintenant exposé au Salon de Bruxelles, et le roi Albert en personne est venu féliciter le sculpteur. Les Salons de Berlin, de Londres, de New-York ont réclamé à leur tour l'honneur d'exposer aux yeux de leur public, pourtant bien pudibond, ce groupe qui symbolise une belle et mélancolique pensée et qui traduit littéralement la parole de Francesca de Rimini à Dante:
Questi, che mai da me fia diviso.
«Celui-ci, qui ne sera jamais séparé de moi.» Et ils vont unis pour l'éternité, les damnés amoureux, et leur seul châtiment est de ne pouvoir jamais se séparer, d'être unis pour des siècles des siècles, et de sentir que le suprême désir et le suprême bonheur ont pu devenir la cause de leur infélicité éternelle. Par quelle aberration a-t-on pu prendre cela pour une œuvre, comme ils disent, «pornographique»? Cela passe l'entendement. Que M. Rechberg pardonne à la bêtise humaine. Elle est éternelle, comme l'amour et comme le malheur. Elle est nécessaire, elle nous fait mieux goûter l'intelligence et la beauté. Qu'il songe que, grâce à elle, le voici célèbre beaucoup plus tôt sans doute qu'il ne serait advenu selon le cours ordinaire des choses. Pour moi, je viens d'en profiter pour relire le cinquième chant de l'Enfer et je me suis aperçu que je le savais encore par cœur: «O âmes inquiètes, venez nous parler...» Elles ont parlé à M. Rechberg, et je suis sûr qu'elles l'ont remercié comme elles remercièrent Dante de sa compassion, l'appelant: «Etre gracieux et doux»:
O animal grazioso e benigno!