L'ÉCUREUIL
Hier, dans le train qui me conduisait au milieu des bois, j'étais seul, absolument seul. J'avais l'air de m'être commandé un train spécial pour aller chercher des impressions forestières. La solitude me menait à la solitude. Je descendis avec importance, un peu intimidé toutefois par tant d'apparat et j'allai rôder sous les hêtres. Une écureuil m'attendait, qui me salua de son gloussement plaintif et disparut bientôt vers les cimes. Je le suivis quelque temps d'un œil amusé. Il montait en tournant autour de l'arbre, reparaissait avec sa queue en panache, grimpait encore, fuyait comme un oiseau. Quand je ne l'entendis plus, je m'assis sur un tronc d'arbre couché là et je méditai sur la vie mystérieuse des forêts, sur les mouvements de tous ces êtres qui s'accomplissent éternellement obscurs, loin du regard des hommes. Au loin, les bois profonds s'assombrissaient, la verdure prenait une teinte unique où l'on ne distinguait plus le vert clair des fougères, le vert presque noir des lierres rampants, ni le vert un peu rosé des jeunes hêtres de l'an passé et des petits chênes à peine sortis du gland, qui pendait encore à leur racine, quand j'en arrachais un pour examiner la frêle structure des arbres naissants. De grandes limaces rouges se traînaient partout parmi les nappes de champignons à demi dévorés. Comme je regagnais le chemin qui m'avait amené, mon écureuil, ou un autre, reparut un instant, et au bruit des broussailles remuées regagna son abri sous les voûtes de verdure. A ce moment, je me sentis entouré d'un léger crépitement. C'était la pluie. Elle tomba longtemps sur les feuilles avant de m'atteindre, mais voulant la devancer, je fis comme l'écureuil, je regagnai mon abri, c'est-à-dire le train qui m'attendait.
LE PHONOGRAPHE
Le paysage est vraiment très agréable au pied de cette colline de Saint-Adrien, dentée de ses quatre tours de pierre blanche, où s'enfonce le profil de la petite chapelle creusée dans le roc. La Seine coule entre deux rives de feuillages et de roseaux que le vent couche comme de grands épis. Le ciel est tout pommelé d'un orage proche. Il ne passe personne sur la route et, sur le fleuve, on n'aperçoit que la barque du passeur. Je suis assis dans un grand verger de pommiers où sont semées des tables et des chaises pour les promeneurs du dimanche. Aujourd'hui, c'est le grand silence, qui est comme souligné par le tonnerre des trains qui franchissent les deux ponts de fer d'Oissel, et j'écris à une personne lointaine qui a goûté le charme de ce paysage et qui pense peut-être, à cette heure, au plaisir que j'y prends. Tout est doux. Une femme cueille des pommes vertes. Au loin, derrière les îles, un remorqueur traîne une file lente de péniches. Et, tout à coup, d'une auberge voisine, un phonographe graillonne et vomit un refrain de café-concert, simule la voix ébréchée d'un pitre. Alors, le paysage fuit, l'air s'alourdit, comme empuanti par cet air canaille, la mélancolie et le rêve disparaissent, on est transporté devant les planches où s'agitent les ineptes fantoches. Hélas! on entend jusqu'aux applaudissements d'une foule ivre d'ineptie! On protège les paysages contre les affiches, qui, du moins, sont muettes. Qui les protégera contre le bruit, le bruit stupide et salissant? Mais voici le petit bateau blanc. Nous partons, cependant qu'un vieux pêcheur explique à un citadin la différence qu'il y a entre un canot et une yole.
TABLE DES MATIÈRES
Le chat de misère 1
Cheveux et chapeaux 3
La machine à signer 5
Après l'éclipse 7
Election académique 9
Music-Hall 11
A la nage 13
Le pourpoint 15
Le garde-champêtre 17
Le charmeur d'oiseaux 19
L'héritage de Dickens 21
La danseuse nue 24
Le coup de grâce 27
Le fleuve de lait 29
Le tympanon 31
Les Houyhnhnms 33
Cousins de Normandie 35
Le bonheur en prison 37
Aux Gobelins 39
La navette 41
La raviveuse de perles 43
Vieux livres 45
Les Nécrophores 47
La ligne et la poche 49
L'expiation 51
Le pied de mouton 53
Au soleil 55
Histoire de fantômes 57
Danse et danseuses 59
Funérailles canines 61
Le lauréat 63
Les suicides 65
L'âme du bibliophile 67
Le pantalon intégral 69
La vertu 71
Mœurs de Paris 73
Saisons 75
La foire aux jouets 77
La force du nombre 79
Les cigarettes 81
Après la pluie 83
La suicidée 85
Jeux d'enfants 87
Jardin impressionniste 89
Le sort des livres 91
«Les Damnés» de Rechberg 93
L'après-midi d'un faune 95
L'avis de Rodin 97
Les amis du Museum 99
Le pendu 101
Les origines 103
Enquête originale 105
Les pingouins 107
Le taureau de Saint-Malo 109
Le charme des arbres 111
La forêt 113
L'écureuil 115
Le phonographe 117
ACHEVÉ D'IMPRIMER
le quinze novembre mil neuf cent douze
POUR LA
SOCIÉTÉ DES TRENTE
PAR
BUSSIÈRE
A SAINT-AMAND (CHER)
SOCIÉTÉ DES TRENTE
Publier trente volumes du même format, avec des caractères classiques, une justification agréable, un papier solide, ne publier que des ouvrages lisibles et bien écrits, avec de bons auteurs et sur des sujets intéressants, sans se soucier des modes littéraires et des habitudes d'un jour, en un mot contribuer au relèvement de l'édition et de la librairie, tel est le but de la Société des Trente, formée par un groupe d'amateurs et d'auteurs qui veulent montrer que l'on peut imprimer de beaux livres à un prix relativement peu élevé.
La Société des Trente publiera les trente volumes qui composeront sa collection en cinq ans, à raison de six par an.
Ces ouvrages seront tirés à 530 exemplaires numérotés à la presse, dont 10 sur papier de Chine numérotés de 1 à 10, 20 sur papier du Japon numérotés de 11 à 30 et 500 sur papier vergé d'Arches numérotés de 31 à 530.
Le format choisi est l'in-8 écu (140mm × 200mm), qui est celui de ce volume.
Le caractère est le Didot classique.
Les volumes seront vendus en librairie au prix de 5 francs l'exemplaire sur papier vergé, 15 francs sur papier du Japon et 20 francs sur papier de Chine.
Les personnes qui souscriront aux six volumes de l'année auront à verser une somme de 25 francs pour l'édition sur papier vergé d'Arches, de 75 francs pour l'édition sur papier du Japon ou de 100 francs pour l'édition sur papier de Chine.
La collection sera complète lorsqu'il aura paru trente volumes, qui ne seront jamais réimprimés.
Nous avons déjà publié:
MAURICE BARRÈS, Pour nos Eglises.
EMILE BERNARD, Souvenirs sur Cézanne.
HENRI MARTINEAU, L'Itinéraire de Stendhal.
ANDRÉ SALMON, La Jeune Peinture Française.
LUCILE DE CHATEAUBRIAND, Œuvres complètes.
RÉMY DE GOURMONT, Le Chat de Misère.
Voici la liste des ouvrages qui paraîtront successivement:
JÉRÔME et JEAN THARAUD, En Algérie.
MAURICE BARRÈS, Jean Moréas.
JULES DESTRÉE, La Wallonie.
EUGÈNE MARSAN, Charles Maurras.
X. MARCEL BOULESTIN, Le Monde et la Société en Angleterre.
ANDRÉ HALLAYS, Charles Bordes.
La Société a choisi pour la représenter auprès de ses souscripteurs et des libraires M. Messein, éditeur, 19, quai Saint-Michel, qui reçoit les souscriptions pour l'année, ainsi que les commandes de volumes séparés.