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Chapitre 9 Le Fossoyeur.

Gare ! gare du moine noir il conserve encore sa puissance, car il est encore de droit héritier de l’église, quelle que puisse être la chanson. Amunde-ville est seigneur le jour ; mais le moine est seigneur, la nuit, et ni vin ni bombance ne sauraient exciter un vassal à contester les droits du moine. LORD BYRON. Don Juan, Chant XVII.

Le ménestrel ne s’était pas vanté à tort du talent qu’il possédait à manier la plume. En effet, aucun moine du temps n’aurait plus promptement expédié, plus proprement tourné, ni plus joliment écrit le peu de lignes qu’il adressa « au jeune Augustin, fils de Bertram le ménestrel. »

« Je n’ai ni plié, dit-il, ni attaché cette lettre avec un fil de soie, car elle n’est pas conçue en termes qui puissent vous expliquer le mystère dont il s’agit, et, à vous parler franchement, je ne crois pas qu’elle puisse rien vous apprendre ; mais il peut vous être agréable de voir ce que la lettre ne contient pas, et de reconnaître qu’elle est écrite par une personne et à une personne qui toutes deux sont bien intentionnées envers vous et votre garnison. »

« C’est, dit le gouverneur, une ruse qu’on emploie aisément : on peut néanmoins conclure, quoique d’une manière non très certaine, que vous êtes disposé à agir de bonne foi ; et jusqu’à ce que le contraire soit prouvé, je regarderai comme de mon devoir de vous traiter avec toute l’indulgence que comporte cette affaire. En attendant, je vais me rendre moi-même à l’abbaye de Sainte-Bride, et interroger en personne le jeune prisonnier ; et, comme vous dites qu’il a le pouvoir, je prie le ciel qu’il puisse avoir aussi la volonté d’éclaircir cette énigme, qui semble nous jeter tous dans la confusion. »

En parlant ainsi, il donna ordre de préparer son cheval, et pendant qu’on le préparait, il lut avec un grand calme la lettre du ménestrel. Elle était conçue dans les termes suivans :

« MON CHER AUGUSTIN,

« Sir John de Walton, gouverneur de ce château, a conçu contre nous les soupçons qui, comme je le prévoyais, devaient être la conséquence de notre voyage dans ce pays sans mission avouée. Moi, du moins, je suis arrêté, et l’on me menace de recourir contre moi aux douleurs de la torture pour me faire avouer de force le motif de notre venue en cette contrée ; mais la torture dépouillera mes os de leurs chairs avant de me contraindre à violer un serment que j’ai prêté. Et le but de cette lettre est de vous apprendre le risque que vous courez de vous trouver dans une position semblable à la mienne, à moins que vous ne soyez disposé à me permettre de tout découvrir au chevalier sir John ; mais sur ce sujet vous n’avez qu’à exprimer un désir, et vous pouvez être certain qu’il sera fidèlement rempli par votre dévoué

BERTRAM. »

Cette lettre ne jetait pas la moindre lumière sur le mystère qui enveloppait son auteur. Le gouverneur la lut plus d’une fois et la tourna dans tous les sens, comme s’il eût espéré par cette action mécanique tirer de la missive des informations qu’à la première vue les mots n’exprimaient pas ; mais comme il n’obtenait aucun résultat de ce genre, de Walton se rendit au vestibule, où il informa sir Aymer de Valence qu’il s’absentait pour aller jusqu’à l’abbaye de Sainte-Bride, et le pria de vouloir bien se charger des fonctions de gouverneur pendant son absence. Sir Aymer répondit qu’il ne pouvait s’y refuser, et la mésintelligence qui régnait entre eux ne permit pas une plus ample explication.

Dès l’arrivée de sir John de Walton au couvent délabré, le supérieur tremblant de précipitation ne songea plus qu’à venir immédiatement recevoir le gouverneur de la garnison anglaise, en qui reposait pour le présent toute l’espérance de leur maison, pour l’indulgence avec laquelle on les traitait, ainsi que pour l’entretien et la protection qui leur étaient nécessaires dans des temps si dangereux. Après avoir interrogé le vieillard relativement au jeune homme qui séjournait dans le couvent, de Walton apprit qu’il avait été malade depuis que son père Bertram, le ménestrel, l’y avait laissé. Il semblait à l’abbé que sa maladie pouvait être de l’espèce contagieuse de celle qui, à cette époque ravageait la frontière anglaise, et faisait des incursions en Ecosse où elle se propagea ensuite d’une manière effrayante. Après s’être entretenu quelque temps avec lui, sir John de Walton remit à l’abbé la lettre dont il était porteur, pour le jeune homme logé sous son toit ; et en la remettant à Augustin, le révérend père fut chargé de faire au gouverneur anglais une réponse si hardie, qu’il était effrayé d’avoir à transmettre un pareil message : ce message, c’était d’annoncer que « le jeune homme ne pouvait ni ne voulait recevoir en ce moment le chevalier anglais ; mais que, s’il revenait le lendemain après la messe, il était probable qu’on pourrait lui apprendre les choses qu’il désirait connaître. »

« Ce n’est pas une réponse, dit sir John de Walton, qu’il convienne à un pareil bambin d’envoyer à un homme de mon importance, et il me semble, père abbé, que vous ne consultez guère votre sûreté personnelle en me transmettant un message si insolent. »

L’abbé tremblait sous les plis de son large vêtement d’étoffe grossière ; et de Walton, s’imaginant que son trouble était la conséquence d’une frayeur coupable, l’invita à se rappeler la soumission qu’il devait à l’Angleterre, les bienfaits qu’il avait reçus de lui-même, et les suites probables de sa faute, s’il était pour quelque chose dans l’insolence d’un jeune étourdi, qui osait braver le pouvoir du gouverneur de la province.

L’abbé tâcha de se disculper de ces accusations avec la plus vive anxiété. Il jura sur son honneur que la réponse impertinente du jeune homme provenait de l’égarement que la maladie avait opéré dans son cerveau. Il rappela au gouverneur que, comme chrétien et comme anglais, il avait des égards à observer envers la communauté de Sainte-Bride, qui n’avait jamais donné au gouvernement anglais, le moindre sujet de plainte. Tout en parlant, l’ecclésiastique semblait puiser du courage dans les priviléges attachés à son caractère. Il dit qu’il ne pourrait permettre qu’un enfant malade qui s’était réfugié dans le sanctuaire de l’église fût arrêté ni soumis à aucune espèce de contrainte, à moins qu’il ne fût accusé d’un crime spécial susceptible d’être immédiatement prouvé. Les Douglas, famille entêtée, avaient toujours respecté autrefois le sanctuaire de Sainte-Bride, et il n’était pas à supposer que le roi d’Angleterre, fils obéissant et respectueux de l’église de Rome, agirait avec moins de vénération pour les droits de cette église, que les partisans d’un usurpateur, d’un homicide, d’un excommunié tel que Robert Bruce.

Walton fut fortement ébranlé par cette remontrance. Il savait que, vu l’esprit de l’époque, le pape exerçait une grande prépondérance dans toutes les controverses où il lui plaisait d’intervenir ; il savait que même, dans la contestation relative à la souveraineté, d’Ecosse, sa sainteté avait élevé une prétention à ce royaume, prétention qui, vu l’époque, aurait pu l’emporter sur celles et de Robert Bruce et d’Edouard d’Angleterre, et il sentait que son monarque lui aurait peu de gré si par sa faute il fallait qu’il se brouillât encore avec l’Eglise : d’ailleurs il était aisé de placer une sentinelle de manière qu’Augustin ne pût s’échapper pendant la nuit ; et le lendemain au matin il serait encore aussi bien au pouvoir du gouverneur anglais que si on l’arrêtait de force sur-le-champ. Cependant sir John de Walton exerçait une telle autorité sur le supérieur, qu’il l’engagea, en considération du respect qu’il aurait témoigné d’ici là pour le sanctuaire, à vouloir bien, lorsque cet espace de temps serait expiré, lui prêter assistance et secours de son autorité spirituelle pour qu’on saisit le jeune homme, s’il ne pouvait alléguer des raisons suffisantes pour qu’on agît autrement. Cet arrangement, qui semblait encore permettre au gouverneur de se flatter que cette ennuyeuse affaire, se terminerait d’une façon satisfesante, le porta à ne point refuser le délai qu’Augustin avait plutôt exigé, que sollicité.

« A votre requête, père abbé, car jusqu’à présent j’ai toujours trouvé en vous un homme vrai, j’accorderai au jeune homme la faveur qu’il demande, avant de le faire conduire en prison, pourvu qu’on ne lui permette pas de sortir du couvent ; et c’est vous qui m’en répondez. Mais, comme de juste, je vous délègue le pouvoir de faire marcher notre petite garnison d’Hazelside, à laquelle je vais moi-même envoyer un renfort dès mon retour au château, dans le cas où il serait nécessaire qu’elle vous prêtât main-forte, ou que les circonstances m’obligeassent à prendre d’autres mesures. »

« Digne sire chevalier, répliqua le supérieur, je ne pense pas que l’honneur de ce jeune homme doive rendre nécessaire l’emploi de tout autre moyen que celui de la persuasion ; et j’ose dire que vous approuverez vous-même au plus haut degré la manière dont je m’acquitterai de cette commission. »

L’abbé voulut ensuite remplir les devoirs de l’hospitalité, énumérant les tristes provisions que la sévérité du cloître lui permettait d’offrir au chevalier anglais. Du reste, sir John refusa de prendre aucun rafraîchissement, dit poliment adieu, à l’ecclésiastique, et n’épargna point son coursier avant que le noble animal ne l’eût amené devant le château de Douglas. Sir Aymer de Valence alla le recevoir sur le pont-levis, et lui annonça que tout était au château dans le même état qu’il l’y avait laissé, sauf qu’il avait reçu avis qu’un détachement de douze ou quinze hommes se dirigeait sur la ville de Lanarck, et que, venant des environs d’Ayr, ils établiraient cette nuit leur quartier à l’avant-poste d’Hazelside.

« J’en suis charmé, répliqua le gouverneur, car j’allais envoyer du renfort à ce détachement. Ce jeune garçon, fils de Bertram le ménestrel, ou quel qu’il soit, s’est engagé à répondre demain au matin aux questions que je lui adresserai. Comme les soldats qu’on nous annonce suivent la bannière de votre oncle le comte de Pembroke, puis-je vous prier d’aller à leur rencontre et de leur donner ordre de rester à Hazelside jusqu’à ce que vous ayez de nouveau interrogé le jeune homme qui a encore à éclaircir le mystère qui l’environne, et à répondre à une lettre que j’ai remise de ma propre main à l’abbé de Sainte-Bride ? J’avais usé de trop de ménagemens dans cette affaire ; je compte que, grace à vos soins, le jeune homme ne nous échappera pas, et vous l’amenerez ici avec tous les égards et toutes les attentions convenables, attendu que c’est un prisonnier de quelque importance. »

– « Assurément, sir John, vos ordres seront exécutés, puisque vous n’en avez pas de plus importans à donner à un homme qui a l’honneur de n’avoir que vous-même pour supérieur dans le château. »

« Pardon, sir Aymer, répliqua le gouverneur, si cette commission vous semble indigne de votre rang ; mais nous avons le malheur de ne pouvoir nous comprendre, lorsque nous cherchons cependant à être très intelligibles.

« Mais qu’aurai-je à faire (et ce que j’en dis n’est pas pour vous contester votre autorité, mais seulement pour m’instruire), qu’aurai-je à faire si l’abbé de Sainte-Bride veut nous résister ? »

– « Comment ! avec le détachement des hommes de lord Pembroke, vous commanderez à vingt soldats au moins, armés d’arcs et de lances, contre cinq ou six timides vieux moines qui n’ont que des robes et des capuchons. »

– « C’est la vérité ; mais l’interdiction de l’église et l’excommunication sont quelquefois, par le temps qui court, trop dures pour les cottes de mailles, et ce sera à mon grand regret que je me verrai repoussé du sein de l’église chrétienne. »

– « Eh bien ! sachez donc, jeune homme rempli de soupçons et de scrupules, sachez que, si le fils du ménestrel ne se rend pas de son plein gré, l’abbé m’a promis de le remettre entre vos mains. »

Il n’y avait plus rien à répliquer, et de Valence, quoique se croyant encore inutilement dérangé par une petite commission qui n’en valait pas la peine, ne s’arma qu’à demi, comme fesaient toujours les chevaliers lorsqu’ils sortaient de l’enceinte du château, et se mit en devoir d’exécuter les ordres de sir John. Deux ou trois cavaliers l’accompagnèrent, ainsi que son écuyer Fabian.

La soirée se termina par un de ces brouillards écossais qui, dit-on communément, ressemblent aux pluies des climats plus favorisés. La route devenait de plus en plus noire, les montagnes se couvraient de vapeurs de plus en plus épaisses, ce qui les rendait plus difficiles encore à traverser ; et toutes les petites incommodités qui faisaient qu’on ne pouvait parcourir ce district qu’avec lenteur et incertitude étaient augmentées par la densité du brouillard qui enveloppait toute chose.

Sir Aymer ralentissait donc parfois le pas, et souvent prenait comme plaisir à s’attarder pour grandir à ses propres yeux l’importance de son expédition. Il s’imagina qu’il se rendrait plus directement à Hazelside en passant par la ville presque déserte de Douglas, dont les habitans avaient été si sévèrement traités par les Anglais dans le courant de ces guerres désastreuses, que la plupart de ceux qui étaient capables de porter les armes s’étaient retirés dans différens cantons du pays. Cette place presque abandonnée était défendue par une palissade grossière et par un pont-levis plus grossier, qui communiquait à des rues si étroites, que trois cavaliers de front n’y passaient qu’avec peine, et montrant bien avec quelle rigueur les anciens seigneurs de ce bourg tenaient à leurs préjugés contre les fortifications et à leur prédilection pour descendre dans la plaine, si vivement exprimée dans le proverbe bien connu de leur famille : « Mieux vaut entendre l’alouette chanter que la souris crier. » Les rues ou plutôt les ruelles étaient plongées dans une obscurité complète, sinon que les rayons, incertains de la lune qui commençait à se lever éclairaient de temps à autre quelque toit roide et étroit. On n’entendait aucun bruit d’industrie humaine, aucun bruit de joie domestique ; on ne voyait briller aux fenêtres des maisons ni feu ni lumière. L’ancienne ordonnance, connue sous le nom de couvre-feu, que le conquérant avait introduite en Angleterre, était alors en pleine vigueur dans les parties de l’Ecosse que l’on croyait douteuses et capables de se révolter, et besoin n’est pas de dire que les anciennes possessions des Douglas étaient rangées dans cette dernière catégorie. L’église, dont l’architecture gothique était d’un superbe caractère, avait été autant que possible détruite par le feu, mais les ruines qui restaient assemblées par le poids des énormes pierres dont elles se composaient donnaient encore une idée suffisante de la grandeur d’une famille aux frais de laquelle l’édifice avait été construit, et dont les ossemens depuis un temps immémorial avaient été enterrés dans les caveaux de cet édifice.

Donnant peu d’attention à ces restes d’une grandeur éclipsée, sir Aymer de Valence s’avançait à la tête de son petit détachement, et déja il avait dépassé l’enceinte en ruines du cimetière de Douglas, lorsque, à sa grande surprise, le bruit du galop de son cheval parut être répété par celui d’un autre noble coursier qui remontait rapidement la rue comme venant à sa rencontre. Valence ne pouvait s’imaginer quelle était la cause de ces sons guerriers ; le retentissement et le cliquetis des armes devenaient distincts, et l’oreille d’un chevalier ne pouvait se méprendre au galop d’un cheval de bataille. La peine qu’on avait à empêcher les soldats de sortir la nuit de leur quartier aurait sans doute expliqué suffisamment la présence d’un fantassin courant les rues, mais il était plus difficile de savoir comment un cavalier armé de pied en cap se trouvait là ; car telle était l’apparition qui se montrait à l’extrémité d’une rue rapide, et qu’on voyait à merveille, grace à un brillant clair de lune. Peut-être ce guerrier inconnu put-il en même temps apercevoir Aymer de Valence et les hommes armés qui l’accompagnaient, du moins ils s’écrièrent tous deux : « Qui va là ? » phrase consacrée, et aussitôt la réponse d’une part de « Saint-Georges ! » et de l’autre de « Douglas ! » éveillèrent les tranquilles échos de la petite rue délabrée et les voûtes silencieuses de l’église en ruines. Etonné d’un cri de guerre auquel se rattachaient tant de souvenirs, le chevalier anglais piqua son coursier et descendit au grand galop la route raide et périlleuse qui conduisait à la porte sud ou sud-est de la ville, et ce fut pour lui l’affaire d’un instant que de crier : « Hola ! Saint-Georges ! poursuivez l’insolent coquin, vous tous à la porte, Fabian, et coupez-lui la retraite ! Saint Georges ! pour l’Angleterre ! arcs et flèches !… arcs et flèches ! » En même temps sir Aymer de Valence mettait en arrêt sa longue lance qu’il avait arrachée aux mains de l’écuyer qui la portait. Mais le clair de lune avait brillé un instant, puis disparu, et quoique de de Valence sentit bien que le guerrier ennemi n’avait guère la place d’éviter son choc, néanmoins il ne pouvait diriger son coup que par simple supposition et continuait à galoper dans l’obscure descente au milieu de pierres éparses et d’autres obstacles, sans atteindre de sa lance l’objet de sa poursuite. Bref il parcourut au grand galop, mais souvent forcé de s’interrompre, une descente d’environ cinquante ou soixante toises, sans avoir aucune raison de supposer qu’il eût dépassé la figure qui lui avait apparu, quoique la rue fût si étroite qu’il ne pouvait l’avoir rencontré, à moins que cheval et cavalier ne se fussent dissipés au moment de la rencontre comme une bulle d’air. Cependant les soldats qui galopaient derrière lui étaient frappés d’une espèce de terreur surnaturelle qu’une multitude d’aventures singulières faisait attacher pour la plupart d’entre eux au nom de Douglas ; et quand il parvint à la porte qui terminait cette rue difficile, il n’était plus suivi que par Fabian, aux oreilles de qui toutes les suggestions de la peur n’avaient pu étouffer le son de la voix de son cher maître.

Il y avait en cet endroit un poste d’archers anglais qui commençaient à fuir, en proie aux plus vives alarmes, lorsque de Valence et son page arrivèrent au milieu d’eux : « Coquins ! s’écria de Valence, pourquoi n’étiez-vous pas en faction ? quel est l’individu qui tout à l’heure à passé ici en poussant le cri des traîtres : « Douglas ! »

« Nous ne savons ce que vous voulez dire, » répliqua le commandant du poste.

– « C’est-à-dire, infâmes coquins, que vous aviez trop bu et que vous dormiez. »

Les hommes protestèrent du contraire, mais d’une manière si confuse, qu’ils ne parvinrent pas à dissiper les soupçons de sir Aymer. Il demanda à grands cris qu’on apportât des lanternes, des torches et des flambeaux ; et le peu d’habitans restés dans la ville commença à se montrer, quoique avec répugnance, apportant tous les matériaux propres à donner de la lumière, qu’ils se trouvaient avoir. Ils écoutèrent avec surprise le récit du jeune chevalier anglais, et quoiqu’il leur fût confirmé par tous les hommes de sa suite, ils n’ajoutèrent pas plus foi à cette histoire que les Anglais pour une raison ou pour une autre, ne souhaitaient en venir à une querelle avec les habitans de l’endroit, sous prétexte qu’ils avaient reçu de nuit dans leur ville un partisan de leur ancien seigneur. Ils protestèrent donc qu’ils étaient innocens de la cause de tout ce tumulte, et tâchèrent de paraître actifs à courir de maison en maison et de coin en coin avec leurs torches, pour découvrir le cavalier invisible. Si d’un côté les Anglais les soupçonnaient de trahison, de l’autre les Ecossais s’imaginaient que toute cette affaire n’était qu’un prétexte pour que le jeune chevalier portât accusation contre les citoyens. Cependant les femmes, qui commençaient alors à sortir de leurs maisons, trouvèrent, pour résoudre le problème de cette apparition, une clef qui à cette époque, était jugée suffisante pour faire cesser le mystère. « Le diable, disaient-elles, doit nécessairement s’être montré d’une manière visible parmi eux : » explication qui s’était déja présentée à l’esprit des compagnons de Sir Aymer ; car qu’un homme vivant et un cheval, tous deux, à ce qu’il semblait, d’une taille gigantesque, pussent être évoqués en un clin-d’œil et apparaître dans une rue gardée d’un bout par les meilleurs archers et de l’autre par les cavaliers que commandait Valence lui-même, c’était, à ce qu’il paraissait, une chose tout-à-fait impossible. Les habitans n’osaient pas exprimer tout haut leur pensée sur un tel incident, et s’indiquaient seulement les uns aux autres, par un mot qu’ils échangeaient à la dérobée, le plaisir secret qu’ils ressentaient en voyant la confusion et l’embarras de la garnison anglaise. Néanmoins ils continuaient toujours d’affecter un grand zèle et de prendre beaucoup d’intérêt, tant à l’aventure qui était arrivée à de Valence qu’au désir qu’il manifestait de connaître la cause de cette alarme.

Enfin, une voix de femme se fit entendre par dessus cette Babel de sons confus, disant : « Où est le chevalier anglais ? je suis sûre de pouvoir lui dire où il pourra trouver la seule personne capable de le tirer de l’embarras où il se trouve actuellement. »

« Et quelle est cette personne, bonne femme ? » dit Aymer de Valence qui s’impatientait de plus en plus en voyant filer le temps qu’il perdait à une recherche passablement vexatoire et même assez ridicule. En même temps la vue d’un partisan des Douglas, armé de pied en cap, dans leur ville natale, semblait comporter de trop sérieuses conséquences s’il laissait passer cette circonstance sans découvrir le fond de l’affaire.

« Approchez-vous de moi, dit la voix de femme, et je vous nommerai la seule personne qui puisse vous expliquer les aventures de ce genre qui arrivent dans ce pays. » A ces mots, le chevalier saisit une torche des mains de ceux qui étaient près de lui, et l’élevant en l’air, découvrit la personne qui parlait, une grande femme, qui évidemment faisait tous ses efforts pour se faire apercevoir. Lorsqu’il se fut approché d’elle, cette femme lui communiqua d’un ton grave et sentencieux ce qu’elle avait à lui dire.

« Nous avons eu jadis dans ce pays des savans qui auraient deviné toutes les paraboles qu’on aurait pu leur proposer. Et si vous-mêmes, messieurs, n’avez pas aussi le talent de les expliquer, ce n’est pas à moi de le dire : en tous cas, un bon conseil n’est plus si facile à donner dans ce pays que du temps des Douglas, et peut-être n’est-il pas sûr de prétendre pouvoir conseiller sagement. »

« Bonne Femme, répliqua de Valence, si vous voulez me donner l’explication de ce mystère, je vous promets un manteau de drap gris. »

« Ce n’est pas moi, répliqua la vieille femme, qui prétends posséder ces connaissances qui vous peuvent assister ; mais je voudrais être certaine que l’homme dont je vais vous confier le nom n’aura aucun mal à redouter de vous : sur votre honneur d’homme et de chevalier, me le promettez-vous ?

« Assurément, répondit de Valence ; un tel individu recevra même des remercîmens et une récompense si ses renseigne-mens sont sincères : bien plus, il obtiendra son pardon s’il a prêté l’oreille à de dangereuses manœuvres ou trempé dans quelque complot. »

– « Lui ? oh que non ! Je veux vous parler du vieux père Powheid, qui est chargé du soin des munimens… (voulant dire sans doute, des monumens) c’est-à-dire de la partie que vous avez, vous autres Anglais, laissée debout. Je vous parle du vieux fossoyeur de l’église de Douglas, qui peut conter sur les anciens seigneurs, dont votre honneur ne doit pas même se soucier d’entendre les noms, plus d’histoires que nous ne pourrions en écouter d’aujourd’hui à Noël. »

« Quelqu’un, dit le chevalier, sait-il ce que veut dire cette vieille femme ? »

« Je présume qu’elle parle, répondit Fabian, d’un vieux radoteur qui est, je pense, l’arbitre général concernant l’histoire et les antiquités de cette vieille ville, aussi bien que de la sauvage famille qui y demeurait peut-être avant le déluge. »

« Et qui, j’ose le dire, répliqua le chevalier, en connaît autant qu’elle-même sur la matière dont il s’agit ! Mais où est cet homme ? n’est-il pas fossoyeur ? Il peut connaître certaines cachettes qu’on pratique souvent dans les édifices gothiques, et savoir quels sont les gens qui viennent s’y réfugier. Allons, ma bonne vieille dame, conduisez-moi vers cet homme ; ou, ce qui peut être mieux, je vais y aller tout seul, car nous avons déja perdu trop de temps. »

« De temps ! répliqua la vieille ; votre honneur fait-il donc attention au temps ? Je suis certaine, moi, d’en trouver toujours assez pour veiller aux intérêts de mon corps et de mon ame. Mais vous n’êtes pas loin de la maison du vieillard. »

Elle se mit alors à lui montrer le chemin, trébuchant contre des tas de décombres, et s’achoppant à tous les obstacles qui interceptaient le passage dans une rue en ruines, tandis qu’elle éclairait le chemin à sir Aymer, qui, donnant son cheval à un homme de sa suite, et ordonnant à Fabian de se tenir prêt à répondre au premier signal, la suivit aussi vite que la lenteur de sa conductrice le lui permettait.

Tous deux se plongèrent bientôt dans les restes de la vieille église, toute ruinée par les dégâts qu’y avait causés une soldatesque grossière, et tellement remplie de décombres, que le chevalier s’étonnait que la vieille femme pût se frayer un passage. Elle ne cessait pas de parler, tandis qu’elle avançait en trébuchant. Parfois elle appelait d’une voix criarde : « Powheid ! Lazare Powheid ! » puis marmottait entre ses dents : « Oui, oui, le vieillard est occupé à remplir quelqu’un de ses devoirs, comme il dit ; je m’étonne qu’il s’est acquitté dans des temps comme ceux-ci. Mais n’importe, je parie qu’ils lui dureront toute sa vie, et toute la mienne : au reste, ces temps, le seigneur nous protége ! autant que je puis voir, ne sont pas encore trop mauvais pour ceux qui y vivent. »

« Etes-vous sûre, bonne femme, répliqua le chevalier, qu’il y ait un habitant de ces ruines ? Pour moi, je serais plutôt tenté de croire que vous me conduisez vers un charnier de morts. »

« Peut-être avez-vous raison, dit la vieille, avec un infernal sourire ; aux gens des deux sexes conviennent bien les voûtes sépulcrales et les charniers ; et quand un vieux fossoyeur demeure près des morts, eh bien ! comme vous savez, il vit au milieu de ses pratiques… Holà ! hé ! Powheid ! Lazare Powheid ! voici un gentilhomme qui veut vous parler ; et, ajouta-t-elle avec une sorte d’emphase, un noble gentilhomme anglais, un des honorables de la garnison ! »

On entendit alors le pas d’un vieillard qui avançait, mais si lentement, que la lumière vacillante qu’il tenait à la main brilla sur les murs en ruines de la voûte quelque temps avant de montrer la personne qui la portait.

L’ombre du vieillard se projeta aussi sur la muraille éclairée avant qu’on pût l’apercevoir lui-même. Ses vêtemens étaient fort en désordre, attendu qu’il avait précipitamment quitté son lit ; car depuis que la lumière artificielle leur était défendue par les réglemens de la garnison, les habitans de la vallée de Douglas passaient à dormir le temps qu’il leur était impossible d’utiliser d’aucune autre manière. Le fossoyeur était un grand homme sec, amaigri par les ans et par les privations ; son corps était courbé par suite de son occupation habituelle de creuser des fosses, et son œil s’abaissait naturellement, vers le lieu de ses travaux. Sa main soutenait un flambeau, ou plutôt une petite lampe, qu’il tourna de manière à éclairer le visage de l’étranger qui lui rendait visite ; en même temps il fit voir au jeune chevalier les traits de l’homme en face duquel il se trouvait, et qui, quoique ni beaux ni agréables, étaient imposans, subtils et vénérables, portant un certain air de dignité, que l’âge, même la simple pauvreté peuvent donner parfois, attendu qu’il en résulte cette dernière et mélancolique espèce d’indépendance propre aux gens dont la situation peut à peine, par aucun moyen imaginable, être rendue pire que ne l’ont déja faite les années et la fortune. L’habit de frère-lai ajoutait à son extérieur une sorte de caractère religieux.

« Que me voulez-vous, jeune homme ? dit le fossoyeur. Votre air de jeunesse et vos gais vêtemens indiquent une personne qui n’a besoin de mon ministère ni pour elle-même ni pour d’autres. »

« Je suis, il est vrai, répliqua le chevalier, un homme vivant, et en conséquence je n’ai pas besoin que la pioche où la pelle travaille pour moi ; je ne suis pas, comme vous voyez, vêtu de deuil, et en conséquence je ne puis venir réclamer votre office pour un ami ; mais je voudrais vous adresser quelques questions. »

« Il faut nécessairement vouloir ce que voulez, puisque vous êtes à présent un de nos maîtres, et, comme je pense, un homme d’autorité, répliqua le fossoyeur. Suivez-moi par ici dans ma pauvre habitation. J’en ai eu une meilleure dans mon temps : néanmoins, le ciel le sait, celle-ci est assez bonne pour moi, lorsque bien des gens de plus grande importance sont forcés d’être contens d’en avoir même qui sont pires. »

Il ouvrit une porte basse qui était attachée dans le mur, quoique grossièrement, de manière à fermer l’entrée d’un appartement voûté, où il paraissait que le vieillard avait, loin du monde des vivans, établi sa misérable et solitaire demeure. Le plancher, composé de larges dalles, réunies ensemble avec un certain soin, et çà et là couvertes de lettres et d’hiéroglyphes comme si elles avaient jadis servi pour un temps à distinguer des sépulcres, était assez bien balayé, et un feu qui brûlait à l’autre extrémité de la chambre dirigeait la fumée par un trou qui servait de cheminée. La pioche et la pelle, ainsi que d’autres instrumens dont fait usage le chambellan de la mortalité, gisaient épars dans l’appartement, et, avec deux ou trois escabelles grossières et une table pour lesquelles quelque main inexpérimentée s’était probablement acquittée du travail d’un menuisier, formaient presque tout l’ameublement, si nous y comprenons le lit de paille du vieillard, placé dans un coin, et tout en désordre comme si l’on venait de le quitter. Vers l’extrémité de la chambre qui faisait face à la porte, la muraille était presque entièrement recouverte par un large écusson, semblable à ceux qu’on suspend d’ordinaire sur les tombes des personnages de haut rang, présentant les quartiers d’usage au nombre de soixante chacun, convenablement blasonnés et différant des autres, placés comme ornemens autour du champ principal des armoiries.

« Asseyons-nous, dit le vieillard ; cette posture permettra mieux à mes oreilles affaiblies de comprendre ce que vous avez à me dire, et l’asthme qui me travaille me fera moins souffrir et me permettra de vous répondre plus aisément. »

En effet, une toux bruyante, sèche et asthmatique attestait la violence de la maladie dont il venait de parler, et le jeune chevalier suivit l’exemple de son hôte en s’asseyant au coin du feu sur une des méchantes escabelles. Le vieillard alla prendre dans un coin de la chambre un tablier qu’il portait quelquefois, plein de morceaux de planches brisées, dont quelques unes étaient recouvertes de drap noir, ou marquetées de clous noirs aussi, ou, comme cela pouvait être, dorés.

« Vous reconnaîtrez que ce nouvel aliment est nécessaire à mon feu, dit le vieillard, pour conserver un certain degré de chaleur dans cet appartement délabré ; en outre, les vapeurs de mortalité dont cette voûte pourrait se remplir, si on laissait le feu s’éteindre, ne sont pas indifférentes pour les membres de gens délicats et bien portans comme votre seigneurie, quoique je m’y sois habitué, moi. Ces planches vont finir par s’enflammer, quoiqu’il faille un certain temps pour que l’humidité de la tombe soit vaincue par l’air plus sec et par la chaleur de la tourbe. »

En conséquence, les restes de mortalité dont le vieillard avait rempli son âtre commencèrent par degrés à produire une épaisse vapeur onctueuse qui jeta enfin de la lumière, et, éclairant l’ouverture par où s’échappait la fumée, répandit un air moins sombre dans le triste appartement. Ces différentes pièces du large écusson eurent et renvoyèrent les rayons de lumière avec une réflexion aussi brillante que celle dont était capable ce lugubre objet, et tout l’appartement s’anima d’une gaîté fantastique, étrangement mêlée aux idées sombres que ses ornemens étaient propres à produire dans l’esprit. »

« Vous êtes surpris, dit le vieillard, et peut-être, sire chevalier, n’avez-vous encore jamais vu ces restes de la mort, servant à rendre l’habitation des vivans en quelque sorte plus commode qu’elle ne l’aurait été autrement. »

« Commode ! répliqua le chevalier de Valence en haussant les épaules ; je serais fâché, vieillard, de savoir que j’eusse un chien qui fût aussi mal logé que vous l’êtes, vous dont pourtant les cheveux gris ont vu de meilleurs jours. »

« Peut-être oui, répliqua le fossoyeur, peut-être non ; mais ce n’était pas, je le suppose, concernant ma propre histoire que votre seigneurie paraissait disposée à m’adresser quelques questions : je prendrai donc la liberté de vous demander sur quoi vous venez me consulter. »

– « Je vais vous parler franchement, et vous reconnaîtrez tout de suite qu’il me faut une réponse courte et claire. Je viens de rencontrer dans les rues de ce village un individu que m’a montré un rayon furtif de la lune, qui a eu l’audace de déployer la bannière et de pousser le cri de guerre des Douglas ; même, si je puis en croire mes yeux qui ne l’ont vu qu’un instant, ce hardi cavalier avait les traits et le teint noirs qui distinguent Douglas. On m’a envoyé vers vous comme vers une personne qui est à même de m’expliquer cette circonstance extraordinaire que, en ma qualité de chevalier anglais, et comme engagé au service du roi Edouard, je suis particulièrement tenu d’éclaircir. »

– « Permettez-moi d’établir une distinction. Les Douglas des premières générations sont mes proches voisins, et, suivant mes superstitieux concitoyens, mes amis et mes visiteurs je puis prendre sur ma conscience d’être responsable de leur conduite, et empêcher qu’aucun des vieux barons qui forment, dit-on, les racines de ce grand arbre généalogique, ne revienne troubler par son cri de guerre les villes ou villages de leur pays natal : non, aucun d’eux ne brandira au clair de lune l’armure noire qui s’est depuis long-temps rouillée sur leurs tombeaux.

Ces braves chevaliers ne sont plus que poussière ;

La rouille a dévoré leur lance meurtrière ;

Et, sans doute du ciel remplissant les desseins

Leurs armes ont trouvé la demeure des saints[16].

Promenez vos regards dans cette enceinte, sir chevalier : vous avez au dessus et autour de vous les hommes dont nous parlons. Au dessous de nous, dans une petite aile qui n’a point été ouverte depuis le temps où ces cheveux rares étaient épais et bruns, repose le premier homme que je puis nommer comme célèbre parmi tous ceux de cette illustre race. C’est lui que le Thane d’Athol désignait au roi d’Ecosse sous le nom de Sholto Dhuglass, ou homme noir couleur de fer, dont les efforts avaient gagné la bataille pour le prince de son pays, et qui, suivant cette légende, donna son nom à notre vallée et à notre ville, quoique d’autres disent que cette famille emprunta le nom de Douglas de la rivière ainsi appelée depuis un temps immémorial, avant qu’ils se fussent établis sur ses bords. Ses descendans, Gachain ou Hector Ier, Orodh ou Hugues, William, premier de ce nom, et Gilmaour, qui servit de sujet à plus d’un chant de ménestrel, rappelant les exploits qu’il accomplit sous l’oriflamme de Charles-le-Grand, empereur de France : tous sont venus ici s’endormir de leur dernier sommeil, et leur mémoire n’a pas suffisamment échappé aux ravages du temps. Nous connaissons quelque chose de leurs grandes actions, de leur grande puissance, et, hélas ! de leurs grands crimes. Nous savons aussi quelque chose d’un lord de Douglas qui siégea dans un parlement tenu à Forfar par le roi Malcolm Ier : or nous avons découvert que telle était sa fureur de courre le cerf, qu’il se construisit dans la forêt d’Ettrick une tour qui peut-être existe encore. »

« Excusez-moi, vieillard, dit le chevalier, mais je n’ai pas le temps aujourd’hui d’entendre réciter la généalogie de la maison de Douglas. Une moins ample matière fournirait à un ménestrel qui aurait l’haleine longue le sujet de parler pendant tout un mois du calendrier, y compris les dimanches et les fêtes. »

« Quels autres renseignemens pouvez-vous donc attendre de moi, répliqua le fossoyeur, que ceux qui concernent ces héros, dont j’ai eu occasion d’installer quelques uns dans cet éternel repos, qui sépare à jamais les morts des occupations de ce monde ? Je vous ai dit où dormait cette famille jusqu’au règne du royal Malcolm ; je puis vous indiquer encore un autre caveau où repose sir John de Douglas-Brun, avec son fils lord Archibald, et un troisième William, connu par un contrat avec lord Abernethy ; enfin je puis vous parler de celui à qui appartient justement cet écusson avec tout son entourage de splendeur et de gloire. Portez-vous envie à cet illustre seigneur, que je n’hésiterais pas, si la mort pouvait entendre, à nommer mon honorable patron ; et avez-vous dessein de déshonorer ses restes ? Ce sera une bien pauvre victoire ; et il ne convient ni à un chevalier ni à un noble de venir remporter une pareille victoire sur un mort contre qui, de son vivant, peu de chevaliers auraient dirigé leurs chevaux de bataille. Il combattit pour défendre son pays, mais n’eut pas la bonne fortune de la plupart de ses ancêtres, de mourir au milieu des combats. La captivité, la maladie, le chagrin que lui causaient les malheurs de son pays lui ont donné la mort dans une prison et sur un sol étranger. »

Là l’émotion du vieillard devint si vive qu’il fut forcé de s’interrompre ; et le chevalier anglais ne put poursuivre son interrogatoire du ton sévère que lui commandait son devoir.

« Vieillard, dit-il, je ne vous demande point ces détails qui ne doivent m’être qu’inutiles, aussi bien qu’ils vous sont pénibles à vous-même. Vous ne faites que votre devoir en rendant justice à votre ancien seigneur ; mais vous ne m’avez pas encore expliqué pourquoi j’ai rencontré dans cette ville, et cette nuit même, il n’y a pas une demi-heure, un individu armé, reconnaissable au teint noir des Douglas, qui a poussé leur cri de guerre comme pour insulter à ceux qui les ont vaincus. »

« On ne peut assurément, répliqua le fossoyeur, exiger de moi que j’explique une pareille aventure autrement qu’en supposant que les craintes naturelles des Anglais évoqueront toujours l’ombre de Douglas lorsqu’ils passeront en vue de leurs sépulcres. Il me semble d’ailleurs que, par une nuit comme celle-ci, le plus beau cavalier du monde aurait eu le teint basané de cette famille ; et je ne m’étonnerais pas que leur cri de guerre, qui fut jadis poussé dans ce pays par des milliers de braves, sortit par hasard aujourd’hui de la bouche d’un seul champion. »

« Vous êtes bien hardi, vieillard, repartit le chevalier anglais ; considérez-vous que votre vie est en mon pouvoir, et qu’il peut en certains cas être de mon devoir d’infliger la mort avec des tortures qui font horreur à l’humanité ? »

Le vieillard se leva lentement à la lueur du feu qui flambait de manière à laisser voir ses traits maigris, semblables à ceux que les peintres donnent à saint Antoine du désert ; et montrant du doigt la faible lampe qu’il avait posée sur la table grossière, il s’adressa ainsi à l’homme qui l’interrogeait, avec une apparence de calme absolu, et même avec une sorte de dignité.

« Jeune chevalier d’Angleterre, vous voyez cet ustensile destiné à répandre la lumière sous ces sombres voûtes… il est aussi fragile que peut l’être toute lampe dont la flamme est produite par l’élément ordinaire et renfermée dans un corps de fer. Il est sans doute en votre puissance de faire qu’elle ne puisse plus servir en la brisant et en l’éteignant. Menacez-la d’une telle destruction, sire chevalier, et voyez si vos menaces inspireront la moindre peur à l’élément ou au fer. Sachez que vous ne pouvez rien de plus contre le faible mortel que vous menacez d’une destruction semblable. Il vous est loisible de dépouiller mon corps de la peau dont il est maintenant recouvert ; mais quoique mes nerfs puissent se contracter par la force de la douleur pendant cette opération inhumaine, elle ne produira point sur moi plus d’effet que celle du dépècement sur un cerf qu’une flèche a auparavant percé au cœur. Mon âge me met à l’abri de votre cruauté : si vous ne m’en croyez pas, appelez vos agens et commencez vos opérations : ni menaces ni supplices ne parviendront à m’arracher des choses que je ne veux pas vous dire de ma propre volonté. »

« C’est vous jouer de moi, vieillard, répliqua de Valence. A vous entendre, il semblerait que vous soyez instruit des mouvemens de ces Douglas, et cependant vous refusez de me mettre dans votre secret. »

« Vous allez bientôt savoir, reprit le vieillard, tout ce qu’un pauvre fossoyeur peut vous apprendre ; et ces communications ne vous apprendront rien de nouveau sur les vivans, quoiqu’elles puissent jeter de la lumière sur ses propres domaines qui sont ceux des morts. Les esprits des Douglas décédés ne reposent pas en paix dans leurs tombes pendant qu’on déshonore leurs monumens et que leur antique maison s’écroule. Croire qu’à la mort la plus grande partie des membres d’une famille passent dans les régions de la félicité éternelle ou de la misère qui ne doit pas finir, la religion ne nous le permet pas ; et dans une race que distinguèrent tant les triomphes et les prospérités de la terre, nous devons supposer qu’il se trouva beaucoup d’hommes qui ont été justement condamnés à un temps intermédiaire de punition. Vous avez détruit les temples qu’avaient bâtis leurs descendans pour rendre, le ciel favorable au salut de leurs ames ; vous avez réduit au silence les prières et troublé les cœurs par la médiation desquels le piété des enfans tâchait d’apaiser la colère céleste qui poursuivait leurs ancêtres soumis aux feux expiatoires. Pouvez-vous donc vous étonner que des esprits tourmentés, ainsi privés des secours qui leur étaient destinés, ne puissent plus, comme l’on dit, reposer dans leurs tombes ? Pouvez-vous donc vous étonner qu’ils se montrent et viennent errer mécontens autour des lieux qui, sans la manière dont vous avez poursuivi l’exécution de vos cruels desseins, leur auraient depuis long-temps permis de goûter le repos ? Etes-vous même surpris que ces guerriers sans chair interrompent vos marches, et tâchent de faire tout ce dont leur nature aérienne leur laisse le pouvoir pour troubler vos conseils, et s’opposer autant qu’ils le peuvent aux hostilités qu’il semble que vous soyez glorieux de continuer aussi bien contre ceux qui sont morts que contre ceux qui peuvent encore survivre à votre cruauté ? »

« Vieillard, répliqua Aymer de Valence, tu ne peux croire que je recevrai pour réponse une histoire comme celle-ci : fiction trop grossière pour avoir la vertu d’endormir un écolier qui souffre un horrible mal de dents. Cependant, et j’en remercie le ciel, il ne m’appartient pas de prononcer sur ton sort : mon écuyer et deux hommes d’armes vont t’emmener captif vers le digne sir John de Walton, gouverneur du château et de la vallée, afin qu’il se comporte à ton égard comme bon lui semblera ; et il n’est pas homme à croire aux apparitions et aux ombres qui sortent du purgatoire… Holà ! hé ! Fabian, par ici ! et amène avec toi deux archers de la garde. »

Fabian, qui attendait à l’entrée de l’édifice en ruines, y pénétra donc alors, grace à la lumière que répandait la lampe du fossoyeur et de la voix de son maître, dans le singulier appartement du vieillard, dont l’étrange décoration n’inspira point aux jeune homme moins de surprise que d’horreur.

« Prends deux archers avec toi, Fabian, dit le chevalier de Valence, et, avec leur assistance, conduis ce vieillard, à cheval ou dans une litière, devant le digne sir John de Walton ; dis-lui ce que nous avons vu, ce dont tu as été témoin aussi bien que moi ; et instruis-le que ce vieux fossoyeur, que je lui envoie pour qu’il l’interroge avec sa sagesse supérieure, semble en savoir plus qu’il n’est disposé à en dire sur le cavalier-spectre qui nous a apparu, quoiqu’il se borne à répondre, quand je lui adresse des questions, que c’est l’esprit de quelque vieux Douglas échappé du purgatoire, conte auquel sir John de Walton ajoutera telle foi qu’il voudra. Vous pouvez dire que, pour ma part, je crois ou que le fossoyeur a perdu la tête de vieillesse, d’indigence et d’enthousiasme, ou qu’il n’est pas innocent d’un complot qui se trame parmi les gens du pays ; vous pourrez encore dire que je n’userai pas de beaucoup de cérémonie à l’égard du jeune homme confié aux soins de l’abbé de Sainte-Bride : il y a quelque chose de suspect dans ce qui se passe actuellement autour de nous. »

Fabian promit d’exécuter fidèlement les ordres du chevalier, qui le prenant à l’écart, lui recommanda en outre de se conduire avec circonspection dans cette affaire, attendu qu’il ne devait pas oublier que le gouverneur ne paraissait point faire grand cas de son jugement ni de celui de son maître ; et qu’il leur serait extrêmement désagréable de commettre une bévue dans une affaire où il s’agissait peut-être de la sûreté du château. »

« Ne craignez rien, mon digne maître, répliqua le jeune homme. Je vais en premier lieu retrouver un air pur, et en second un bon feu, deux échanges fort agréables contre ce cachot rempli de vapeurs suffocantes et d’exécrables odeurs. Vous pouvez être sûr que je ne perdrai pas de temps : je serai bientôt de retour au château de Douglas, en marchant même avec toute l’attention convenable aux os de ce vieillard. »

« Traite-le humainement, reprit le chevalier ; et toi, vieillard, si tu es insensible à toute menace de danger personnel dans cette affaire, songe que, si on te surprend à biaiser avec nous, ton châtiment sera peut-être plus sévère qu’aucun que nous puissions infliger à ton corps. »

« Pouvez-vous donc administrer la torture à l’ame ? » dit le fossoyeur.

« Oui, pour toi, répondit le chevalier, nous le pouvons… Nous détruirons tous les monastères, tous les établissemens religieux fondés pour le repos des ames des Douglas, et nous ne permettrons aux ecclésiastiques de demeurer ici qu’à la condition qu’ils prieront pour l’ame du roi Edouard Ier, de glorieuse mémoire, le malleus Scottorum ; et si les Douglas sont privés des avantages spirituels qu’ils retirent des prières et des services qu’on célèbre à tous ces autels, ils pourront s’en prendre à ton obstination. »

« Une pareille vengeance, répliqua le vieillard du ton hardi et hautain qu’il avait pris dès le commencement, serait plus digne des démons infernaux que de chrétiens. »

L’écuyer leva la main sur lui ; le chevalier le retint. « Epargne-le, Fabian, dit-il ; il est bien vieux, et peut-être insensé… Et vous, fossoyeur, souvenez-vous que la vengeance dont je vous menace est légalement dirigée contre une famille dont les membres ont été les soutiens obstinés du rebelle excommunié qui assassina Comyn-le-Roux à la haute église de Dumfries[17]. »

En parlant ainsi, Aymer sortit des ruines, trouvant son chemin avec quelque peine… prit son cheval qu’il rencontra à l’entrée, recommanda de nouveau à Fabian de se conduire avec prudence, et, en passant par la porte du sud-ouest, donna les ordres les plus rigoureux de faire bonne garde, tant par des patrouilles que par des sentinelles, ajoutant qu’ils devaient s’être négligés pendant la première partie de la nuit. Les hommes du poste murmurèrent une excuse, mais d’un air confus qui semblait dire que ce n’était pas trop à tort qu’on les réprimandait.

Sir Aymer poursuivit alors sa route vers Hazelside, sa suite se trouvant diminuée de Fabian et des deux cavaliers qui le secondaient. Après une course rapide mais longue, le chevalier mit pied à terre devant la maison de Thomas Dickson, où il trouva le détachement venu d’Ayr qui était arrivé avant lui, et avait déja établi ses quartiers. Il envoya un des archers annoncer à l’abbé de Sainte-Bride et à son jeune hôte qu’il allait se rendre au couvent, prévenant en même temps l’archer qu’il eût à veiller sur le dernier, jusqu’à ce qu’il arrivât lui-même à l’abbaye, ce qui ne serait pas long.

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