Chapitre 14 Le Chevalier de la tombe.
La route est longue, mes enfans, longue et difficile. Les marais sont affreux et les bois sont noirs ; mais celui qui rampe du berceau à la tombe, sans connaître autre chose que les douceurs de la fortune, n’est pas instruit comme doivent l’être de nobles cœurs. Vieille Comédie.
Il était encore de bonne heure quand, après que le gouverneur et de Valence eurent rappelé Bertram pour délibérer avec eux, la garnison de Douglas fut passée en revue, et qu’un grand nombre de petites troupes, en addition à celles déja dépêchées d’Hazelside par Valence, furent envoyées battre les bois à la poursuite des fugitifs, sous l’injonction sévère de les traiter avec le plus grand respect s’ils étaient attrapés, et d’obéir à leurs ordres, en remarquant néanmoins l’endroit où ils pourraient se réfugier. Pour obtenir plus aisément ce résultat, le secret sur la qualité réelle du pèlerin supposé et de la nonne fugitive fut confié à quelques hommes qui étaient gens de discrétion. Tout le pays, forêts ou marécages, à plusieurs milles du château de Douglas, fut couvert et traversé par des troupes dont l’ardeur à découvrir les fugitifs était proportionnée à la récompense généreusement offerte par de Walton et de Valence, dans le cas où ils seraient ramenés sains et saufs. Ils ne laissèrent cependant pas de faire dans toutes les directions telles enquêtes qui pouvaient jeter de la lumière sur les machinations des insurgés écossais, qui se tramaient peut-être dans ces districts sauvages, ce dont, comme nous l’avons déja dit, de Valence en particulier avait conçu de violens soupçons. Leurs instructions étaient, dans le cas où ils s’apercevraient de complots, de procéder contre les gens qui seraient coupables, par arrêt ou autrement, de la manière la plus rigoureuse, ainsi que l’avait recommandé de Walton lui-même, alors que Douglas-le-Noir et ses complices avaient été les principaux objets de ses vigilans soupçons. Ces détachemens divers avaient de beaucoup réduit la force de la garnison : néanmoins, quoique nombreux, actifs et dépêchés dans toutes les directions, ils n’eurent le bonheur ni de découvrir les traces de lady Augusta de Berkely, ni de rencontrer aucune bande d’insurgés écossais.
Cependant nos fugitifs, comme nous l’avons vu, avaient quitté le couvent de Sainte-Bride sous la conduite d’un cavalier dont lady Augusta ne savait rien, sinon qu’il devait diriger leurs pas dans une direction où ils ne seraient pas exposés au risque d’être repris. Enfin Marguerite de Hautlieu entama elle-même la conversation sur ce sujet.
« Lady Augusta, dit-elle, vous n’avez demandé ni où vous alliez ni sous la protection de qui nous voyagions, quoiqu’il me semble que ce soit une chose importante à savoir. »
« Ne me suffit-il pas, répondit lady Augusta, d’être sûre que je voyage, ma chère sœur, sous la protection d’un homme auquel vous vous fiez comme à un ami ? et qu’ai-je besoin de m’inquiéter davantage de ma sûreté ? »
– « Simplement parce que les personnes avec lesquelles je suis en relation, par des circonstances tant de pays que de parenté, ne sont peut-être pas tout-à-fait des protecteurs auxquels vous pouvez, vous, madame, vous confier avec toute sûreté. »
– « Que voulez-vous dire en parlant ainsi ? »
– « Que Bruce, Douglas, Malcolm Fleming, et d’autres de ce parti, quoiqu’ils soient incapables d’abuser d’un tel avantage pour un but déshonorant, pourraient néanmoins ressentir une forte tentation de vous considérer comme un otage jeté entre leurs mains par la Providence, au moyen duquel il leur serait possible d’obtenir un arrangement favorable à leur parti abattu et dispersé. »
– « Ils pourront me prendre pour me faire servir de base à un pareil traité quand je serai morte, mais, croyez-moi, jamais tant qu’il me restera un souffle de vie. Croyez encore que, malgré la peine, la honte, la mortelle douleur qui m’en reviendraient, je me remettrais plutôt au pouvoir de de Walton, oui, que j’irais plutôt me mettre entre ses mains, que dis-je, entre ses mains ? je me livrerais plutôt au dernier archer de mon pays natal, que de comploter avec ses ennemis pour nuire à la joyeuse Angleterre, à mon Angleterre, à ce pays qui excite l’envie de tous les autres pays, et fait l’orgueil de tous ceux qui peuvent se vanter d’y être nés ! »
– « Je pensais bien que tel serait votre choix, et, puisque vous m’avez honoré de votre confiance, je contribuerai volontiers à votre liberté, en vous plaçant dans la position où vous désirez être, autant que mes pauvres moyens me permettront de le faire. Dans une demi-heure nous serons hors du danger d’être pris par les troupes anglaises qui vont être envoyées à notre poursuite sur toutes les directions. Maintenant écoutez-moi, lady : je connais un lieu où je puis me réfugier auprès de mes amis et compatriotes, ces braves Ecossais qui n’ont jamais, dans ce siècle de honte, fléchi le genou devant Baal. De leur honneur, de la pureté de leur honneur, j’aurais pu à une autre époque répondre sur le mien propre ; mais depuis un certain temps, je dois vous le dire, ils ont été mis à des épreuves par lesquelles les plus généreuses affections peuvent être éteintes et poussées à une espèce de frénésie d’autant plus violente qu’elle est originairement fondée sur les plus nobles sentimens. Un individu qui se sent privé des droits naturels que lui donne sa naissance, dénoncé, exposé à la confiscation et à la mort, parce qu’il défend les prétentions de son roi et la cause de son pays, cesse souvent d’être équitable et juste lorsqu’il s’agit de déterminer le degré de représailles qu’il lui est légitime d’exercer en retour de semblables injustices ; et, croyez-moi, je serais amèrement affligée si je vous avais mise dans une position que vous auriez pu considérer comme fâcheuse ou dégradante. »
– « En un mot, donc, que craignez-vous que j’aie probablement à souffrir de la part de vos amis, qu’il faut m’excuser d’appeler rebelles ? »
– Si vos amis, que je devrais, moi, appeler oppresseurs et tyrans, prennent nos terres et notre vie, saisissent nos châteaux et confisquent nos biens, vous devez convenir que les dures lois de la guerre accordent aux miens le privilége des représailles. Il n’est point à craindre que de tels hommes, au milieu de telles circonstances, se montrent cruels ou, insolens envers une femme de votre rang ; mais il est tout différent de se demander s’ils ne chercheront pas à tirer avantage de votre captivité, suivant le droit commun de la guerre. Vous ne voudriez pas, je pense, être rendue aux Anglais à condition que sir John de Walton livrerait le château de Douglas à son possesseur naturel ; néanmoins, si vous étiez entre les mains de Bruce ou de Douglas, quoique je puisse répondre qu’ils vous traiteraient avec tout le respect qu’il leur serait possible de vous montrer, j’avoue cependant qu’il ne serait nullement invraisemblable qu’ils exigeassent pour vous une semblable rançon. »
« J’aimerais mieux mourir que de savoir mon nom mêlé à un contrat si honteux ; et la réponse qu’y ferait de Walton serait, j’en suis certaine, de couper la tête au messager, et de le jeter de la plus haute tour du château de Douglas. »
– « Où donc iriez-vous maintenant, madame, si le choix vous en était laissé ? »
« Dans mon propre château, où, s’il était nécessaire, je pourrais me défendre même contre le roi, jusqu’à ce que je pusse du moins mettre ma personne sous la protection de l’Eglise. »
« En ce cas, mon pouvoir de vous prêter secours n’est que précaire, mais il s’étend jusqu’à un choix que je vais sans hésiter soumettre à votre décision, quoi que j’expose ainsi les secrets de mes amis à être découverts et leurs projets à devenir inutiles. Mais la confiance que vous avez mise en moi m’impose la nécessité de vous en témoigner autant. Vous êtes donc libre, ou de m’accompagner au rendez-vous secret de Douglas et de mes amis, que je puis être blâmée de vous avoir fait connaître, et de courir la chance de l’accueil qui vous y attend, puisque je ne puis vous répondre que d’un traitement honorable en ce qui concerne votre personne ; ou si vous trouvez ce parti trop hasardeux, dirigez-vous le plus promptement possible vers la frontière : dans ce dernier cas, je vous accompagnerai aussi loin que je pourrai vers la limite anglaise, et alors, je vous laisserai poursuivre votre route, et trouver parmi vos compatriotes un protecteur et un guide. Cependant, il sera heureux pour moi de ne pas être rattrapée, car l’abbé n’hésiterait pas à me condamner à mort comme nonne parjure. »
« Une telle cruauté, ma sœur, ne pourrait guère être infligée a une femme qui n’a jamais prononcé les vœux de religion, et qui a encore, d’après les lois de l’église, le droit de choisir entre le monde et le cloître. »
« Choix semblable à celui qu’ils ont laissé aux braves victimes qui sont tombées entre des mains anglaises durant ces guerres sans miséricorde ; à celui qu’ils ont laissé à Walace, le champion de l’Ecosse ; qu’ils ont laissé à Hay, le bon et le libre ; qu’ils ont laissé à Sommerville, la fleur des chevaliers ; à Athol, proche parent du roi Edouard lui-même ; à tous ceux enfin qui furent regardés comme autant de traîtres, nom sous lequel ils furent exécutés, de même que Marguerite de Hautlieu est une religieuse parjure et soumise aux règles du cloître. »
Elle parlait avec une certaine chaleur, car il lui semblait que la noble Anglaise lui reprochait d’être plus froide dans des circonstances si difficiles qu’elle n’avait conscience de l’être.
Et après tout, continua-t-elle, vous, lady Augusta de Berkely, à quoi vous exposez-vous en courant risque de tomber entre les mains de votre amant ? Quel terrible danger affrontez-vous ? Vous ne devez pas craindre, ce me semble, d’être enfermée entre quatre murs avec un morceau de pain et une cruche d’eau ; ce qui, si j’étais prise, serait la seule nourriture qu’on m’accorderait pour le court espace de temps qui me resterait à vivre. Bien plus, dussiez-vous même être livrée aux Ecossais rebelles, comme vous les appelez, une captivité au milieu des montagnes, adoucie par l’espoir d’une prochaine délivrance, et rendue tolérable par tous les soulagemens que les circonstances mettraient ceux qui vous retiendraient prisonnière à même de vous procurer, ne seraient pas, je pense, un sort encore si dur. »
– « Néanmoins, il faut qu’il m’ait paru assez effrayant, puisque c’est pour m’y soustraire que je me suis confiée à vos bons soins. »
– « Et quoique vous puissiez croire ou soupçonner, je vous suis aussi dévouée que jamais femme le fut à une autre : oui, autant sœur Ursule resta fidèle à ses vœux, bien qu’elle n’en ait pas prononcé de définitifs, aussi fidèlement elle gardera votre secret, au risque même de trahir le sien. »
« Ecoutez, Augusta ! dit-elle en s’arrêtant soudain, avez-vous entendu ? »
Le son dont elle voulait parler était encore l’imitation du cri de chat-huant, que lady Augusta avait déja entendu sous les murs du couvent.
« Les sons, dit Marguerite de Hautlieu, annoncent l’approche d’une personne plus capable que moi de nous diriger dans cette affaire. Il faut que j’aille en avant et que je lui parle : cet homme, notre guide, va rester quelques instans avec vous ; et quand il quittera la bride de votre cheval, n’attendez pas d’autre signal, mais avancez-vous au milieu du bois, et suivez les conseils et les instructions qu’il vous donnera. »
« Arrêtez ! arrêtez ! sœur Ursule ! s’écria lady de Berkely, ne m’abandonnez pas dans ce moment d’incertitude et de détresse ! »
« Il le faut dans notre intérêt à toutes deux, répliqua Marguerite de Hautlieu. Je suis aussi dans l’incertitude, je suis aussi dans la détresse ; mais patience et obéissance sont les seules vertus qui puissent nous sauver toutes deux. »
En parlant ainsi, elle frappa son cheval avec sa badine, et, s’avançant avec vitesse, disparut au milieu des branches d’un épais buisson. Augusta de Berkely voulut suivre sa compagne, mais le cavalier qui les accompagnait retint fortement la bride de son palefroi, d’un air qui annonçait qu’il ne lui permettrait pas de poursuivre sa route dans cette direction. Epouvantée donc, quoique sans pouvoir en dire exactement la raison, lady de Berkely resta les yeux fixés sur le buisson, par instinct pour ainsi dire, comme s’attendant à voir une bande d’archers anglais ou de hideux Ecossais insurgés sortir de la lisière du bois, et ne sachant laquelle de ces deux apparitions elle devait le plus redouter. Dans la détresse où la jetait l’incertitude, elle essaya encore d’avancer, mais la rudesse avec laquelle le guide mit de nouveau la main sur la bride de son coursier lui prouva suffisamment que, pour s’opposer à sa volonté l’étranger, emploierait probablement la force physique dont il semblait fort bien muni. Enfin après un intervalle de quelques dix minutes, le cavalier lâcha la bride, et lui montrant avec sa lance le buisson au milieu duquel serpentait un étroit sentier à peine visible, il sembla indiquer à la dame que la route était dans cette direction, et qu’il ne l’empêcherait pas plus long-temps de la suivre.
« Ne venez-vous pas avec moi ? » dit Augusta qui, habituée à la compagnie de cet homme depuis qu’ils avaient quitté le couvent, en était peu à peu venue à le regarder comme une espèce de protecteur ; mais il secoua la tête d’un air grave comme pour s’excuser d’accéder à une requête qu’il n’était pas en son pouvoir de satisfaire ; et, tournant son coursier dans une direction différente, il s’éloigna d’un pas qui le mit bientôt hors de vue. Augusta n’eut plus alors d’autre alternative que de prendre le chemin du buisson qui avait été suivi par Marguerite de Hautlieu, et elle y entrait à peine lorsque ses yeux furent attirés par un spectacle singulier.
Les arbres devenaient plus grands à mesure que la dame avançait, et lorsqu’elle pénétra dans le buisson même, elle s’aperçut que, quoique bordé pour ainsi dire par un enclos de taillis, il était à l’intérieur entièrement rempli par quelques-uns de ces arbres magnifiques qui semblent être les ancêtres des forêts, et qui, bien que fort peu nombreux, suffisaient par la grande étendue de leurs épais rameaux pour ombrager tout le terrain non planté. Sous un de ces arbres gisait quelque chose de gris qui, à en considérer l’ensemble, avait l’air d’un homme revêtu d’une armure, mais étrangement accoutré, et d’une manière assez bizarre pour indiquer quelqu’un des singuliers caprices propres aux chevaliers de cette époque. Son armure était habilement peinte de façon à représenter un squelette, les côtes étant figurées par son corselet et la pièce d’acier qui lui couvrait le dos. Son bouclier représentait un hibou les ailes étendues, devise qui était répétée sur le casque, lequel paraissait complétement couvert par une image de ce même oiseau de mauvais augure. Mais ce qui était particulièrement propre à exciter la surprise du spectateur, c’étaient la haute taille et l’extrême maigreur de l’individu, qui, lorsqu’il se releva de terre et reprit une posture droite, parut ressembler plutôt à un fantôme au moment où on le tire de la tombe qu’à un homme ordinaire se remettant sur ses pieds. Le cheval sur lequel était montée la dame recula de frayeur et produisit un son aigu avec ses narines, soit épouvanté du soudain changement de posture de cet affreux échantillon de la chevalerie, soit désagréablement affecté par quelque odeur qui accompagnait sa présence. La dame elle-même manifesta quelque crainte ; car, quoiqu’elle ne crût pas tout-à-fait être en présence d’un être surnaturel, cependant, parmi les déguisemens bizarres et à demi insensés que prenaient les chevaliers d’alors, c’était assurément le plus étrange qu’elle eût jamais vu ; et considérant combien les chevaliers de cette époque avaient souvent poussé jusqu’à la folie leurs inconcevables caprices, il ne paraissait nullement sans danger de rencontrer un homme accoutré des emblèmes du roi des terreurs lui-même, seul et au milieu d’une forêt déserte. Quels que fussent néanmoins le caractère et les intentions du chevalier, elle résolut de l’accoster avec le langage et les manières observées dans les romans en semblables occasions, espérant que, quand même il serait fou, il pourrait être pacifique et sensible à la politesse. » « Sire chevalier, dit-elle du ton le plus ferme qu’elle put prendre, je suis vraiment fâchée, si par mon arrivée soudaine j’ai troublé vos méditations solitaires. Mon cheval, s’apercevant, je crois, de la présence du vôtre, m’a amenée ici sans que je susse qui ou quoi je devais rencontrer. »
« Je suis un être, répondit l’étranger d’un ton solennel, que peu de gens cherchent à rencontrer, avant que vienne le temps où ils ne peuvent plus m’éviter. »
« Sire chevalier, répliqua lady de Berkely, vous parlez de manière à mettre vos paroles d’accord avec le rôle affreux dont il vous a plu de prendre les marques distinctives. Puis-je m’adresser à un homme dont l’extérieur est si formidable pour lui demander quelques instructions, relativement à la route que je dois suivre au milieu de ce bois sauvage ? Ainsi, par exemple, comment se nomme le château, la ville ou l’hôtellerie la plus proche, et par quel chemin puis-je y arriver le plus promptement ? »
« C’est une singulière audace, répondit le chevalier de la Tombe, que d’oser entrer en conversation avec celui qu’on appelle l’inexorable, l’implacable et l’impitoyable, celui que même le plus misérable des hommes craint d’appeler à son secours, de peur que sa prière ne soit trop tôt exaucée. »
« Sire chevalier, répliqua lady Augusta, le caractère que vous avez pris, incontestablement pour de bonnes raisons, vous ordonne de tenir un pareil langage ; mais quoique votre rôle soit vilain, il ne vous impose pas, je présume, la nécessité de rejeter au loin cette politesse à laquelle vous devez vous être engagé en prononçant les grands vœux de la chevalerie. »
« Si vous consentez à vous laisser conduire par moi, reprit le fantôme, il est une seule condition à laquelle je puis vous donner les renseignemens que vous me demandez, et c’est que vous suiviez mes pas sans m’adresser aucune question sur le but de notre voyage. »
« Je crois qu’il faut que je me soumette à vos conditions, répondit-elle, s’il vous plait en effet de vouloir bien me servir de guide. J’imagine que vous êtes un de ces malheureux gentilshommes d’Ecosse qui sont maintenant en armes, dit-on, pour la défense de leurs libertés. Une téméraire entreprise m’a amenée dans la sphère de votre influence ; et actuellement la seule faveur que j’aie à vous demander, à vous, à qui je n’ai jamais ni fait ni voulu de mal, c’est de me conduire, comme votre connaissance du pays vous permet aisément de le faire, vers la frontière anglaise. Quoi que je puisse voir de vos réunions et de vos manœuvres, croyez que tout me sera aussi invisible que si tout se passait derrière le sépulcre du roi lui-même dont il vous a plu de prendre les attributs ; et si une somme d’argent assez forte pour être la rançon d’un puissant comte peut acheter une telle faveur au besoin, cette rançon sera franchement payée, et avec autant de bonne foi qu’elle fut jamais comptée par un captif au chevalier qui l’avait pris. Ne me refusez pas, royal Bruce, noble Douglas, si c’est en effet à l’un ou à l’autre de ces hommes fameux que je m’adresse dans cette affreuse extrémité ; on parle de vous deux comme d’ennemis terribles, mais de généreux chevaliers et d’amis fidèles. Permettez-moi de vous engager à songer combien vous souhaiteriez que vos amis et vos parens, reçussent dans de pareilles circonstances quelque commisération de la part des chevaliers anglais. »
« Et en ont-ils donc reçu ? répliqua le chevalier, d’une voix plus sombre qu’auparavant ; ou agissez-vous sagement, lorsque vous implorez la protection d’un homme que vous ne croyez être un vrai chevalier écossais pour aucune autre raison que pour l’extrême et extravagante misère de son costume ; est-il bien, dis-je, est-il sage de lui rappeler la manière dont les seigneurs d’Angleterre ont traité les aimables filles et les nobles dames d’Ecosse ? Les cages qui leur servaient de prison n’ont-elles pas été suspendues aux bastions des châteaux, afin que leur captivité fût notoire au dernier des bourgeois qui désirait contempler[19] les misères des plus nobles princesses et même de la reine d’Ecosse ? Est-ce un souvenir qui puisse inspirer à un chevalier écossais de la compassion envers une dame anglaise ? ou est-ce une pensée qui puisse faire autre chose qu’enflammer davantage la haine profonde et éternelle contre Edouard Plantagenet, l’auteur de ces maux, qui bout dans chaque goutte de sang écossais encore échauffée par la vie ? Non ! tout ce que vous puissiez attendre, c’est que, froid et inflexible comme le sépulcre que je représente, je vous abandonne sans secours dans la triste condition où vous dites que vous êtes. »
« Vous ne serez pas si inhumain, répliqua la dame ; en agissant ainsi, vous répudieriez tout droit à l’honnête réputation que vous avez gagnée, par l’épée ou la lance. Vous répudieriez toute prétention à cette justice qui se glorifie de soutenir le faible contre le fort. Vous prendriez pour règle de conduite de venger les torts et la tyrannie d’Edouard Plantagenet sur les dames et les demoiselles d’Angleterre qui n’ont point accès dans ses conseils, et qui peut-être ne lui donnent pas leur approbation dans ces guerres contre l’Ecosse. »
« Je ne vous disposerais donc pas, dit le chevalier du sépulcre ; à ne plus m’adresser la prière que vous me faites, si je vous disais les maux auxquels vous seriez exposée dans le cas où nous tomberions entre les mains des soldats anglais, et s’ils vous trouvaient sous une protection d’aussi mauvais augure que la mienne ? »
« Soyez sûr, répliqua lady Augusta, que la considération d’un tel événement n’ébranle le moins du monde ni ma résolution ni mon désir de me confier à votre protection. Vous pouvez probablement savoir qui je suis, et par suite juger combien Edouard serait peu tenté de m’infliger une punition rigoureuse. »
« Comment puis-je vous connaître, répliqua le sombre cavalier, vous et votre position ? Il faut qu’elle soit extraordinaire, en effet, si elle peut retenir par justice ou par humanité l’amour de vengeance qui dévore Edouard. Tous ceux qui le connaissent savent bien que ce n’est pas un motif ordinaire qui l’empêcherait de se livrer au penchant de son mauvais naturel ; mais, quoi qu’il en soit, madame, si vous êtes une dame, vous m’investissez soudain de votre confiance, et il faut que je m’en montre digne de mon mieux. C’est pourquoi il faut que vous vous laissiez guider implicitement par mes conseils, qui vous seront donnés à la mode de ceux du monde spirituel, attendu qu’ils seront des ordres plutôt que des instructions détaillées sur la conduite que vous avez à tenir, et qui auront pour base plutôt la nécessité qu’aucun argument, aucun raisonnement. De cette manière il est possible que je puisse vous servir ; de toute autre façon, il est fort probable que je vous manquerais au besoin, et que je disparaîtrais de votre côté comme un fantôme qui craint l’approche du jour. »
– « Vous ne pouvez être si cruel ! un gentilhomme, un chevalier, un noble… car je suis convaincue que vous êtes tout cela, a des devoirs qu’il ne peut refuser de remplir. »
« Il en a, je vous l’accorde, et ils sont très sacrés pour moi ; mais il est aussi des devoirs dont l’obligation est doublement forte, et auxquels je dois sacrifier ceux qui autrement me porteraient à me dévouer à votre défense. La seule question est, si vous êtes disposée à accepter ma protection, aux conditions auxquelles seulement je puis vous l’accorder, et si vous préférez que chacun de nous suive son propre chemin, s’en remette à ses propres ressources et laisse le reste au soin de la Providence ? »
– « Hélas ! exposée et poursuivie comme je le suis, m’inviter à prendre moi-même une résolution, c’est comme demander à un malheureux qui tombe dans un précipice de songer avec calme à quelle branche il fera bien de s’accrocher pour amortir sa chute. Sa réponse doit nécessairement être qu’il s’attachera à celle qu’il pourra le plus aisément saisir, et qu’il abandonnera le reste à la volonté de la Providence. J’accepte donc la protection que vous m’offrez, avec les restrictions qu’il vous plait d’y mettre, et je place toute ma confiance dans le ciel et dans vous. Pour me servir efficacement, néanmoins, il faut que vous connaissiez mon nom et ma position. »
« J’en ai déja été instruit par celle qui vous accompagnait tout à l’heure ; car ne pensez pas, jeune dame, que beauté, rang, vastes domaines, immenses richesses, talens accomplis puissent avoir la moindre valeur aux yeux de celui qui porte la livrée de la tombe, et dont les affections et les désirs sont depuis long-temps ensevelis dans le sépulcre. »
– « Puisse votre foi être aussi ferme que vos paroles semblent sévères, et je m’abandonne à vous sans le moindre doute, sans la moindre crainte d’avoir à tort mis toute ma confiance en vous ! »
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