‹ Le Château dangereuxChapitre 4 sur 21 · Chapitre 3 Le Ménestrel et le Chevalier.

Chapitre 3 Le Ménestrel et le Chevalier.

Cette nuit, ce me semble, est un jour malade : c’est un jour un peu pâle ; c’est un jour sombre comme le jour l’est quand le soleil se cache. SHAKSPEARE Le Marchand de Venise.

Pour que la petite troupe se rendît plus aisément et plus vite au château de Douglas, le chevalier de Valence offrit au ménestrel un cheval que les fatigues de la veille lui firent joyeusement accepter. Toutes les personnes qui connaissent l’équitation par expérience savent qu’aucun moyen de délassement ne réussit mieux à faire disparaître le sentiment de la fatigue d’avoir trop marché que celui de continuer la route à cheval ; car ainsi on met en exercice une autre espèce de muscles, et l’on permet au contraire à ceux qui sont restés tendus trop long-temps de se reposer au moyen d’un changement de mouvement plus complétement qu’ils n’auraient pu le faire dans un repos absolu. Sir Aymer de Valence était revêtu de son armure et montait son cheval de guerre ; deux archers, un varlet de rang inférieur et un écuyer qui aspirait à l’honneur de devenir un jour chevalier lui-même, complétaient ce détachement qui paraissait ainsi pouvoir aussi bien empêcher toute tentative d’évasion de la part du ménestrel que le protéger contre toute violence. « Non qu’il soit ordinairement, dit le jeune chevalier en s’adressant à Bertram, plus dangereux de voyager dans ce pays que dans tout autre district plus tranquille de l’Angleterre, mais certains troubles dont vous pouvez avoir entendu parler ont eu lieu dans ces environs depuis l’année dernière, et ont forcé la garnison du château de Douglas à faire plus rigoureusement le service. Mais avançons, car la couleur du jour se rapporte à merveille avec l’étymologie qu’on donne au nom de ce pays, et la description qu’on nous fait des chefs qui en étaient possesseurs… Sholto Dhu Glass. (Voyez cet homme d’un noir gris), et notre route sera ce matin d’un gris noir, mais heureusement elle n’est pas longue. »

En effet, la matinée était, suivant le sens véritable des mots gaéliques, brumeuse, noire, humide ; le brouillard avait envahi les montagnes et se déroulait sur les rivières, les clairières et les marais ; la brise du printemps n’était pas assez forte pour soulever le voile, quoique, à en juger par les sons aigus qui retentissaient de temps à autre le long des flancs des collines ou à travers les vallons, on pût cependant croire qu’il déplorait son impuissance. La route que suivaient les voyageurs était marquée par le cours que la rivière s’était frayé dans le vallon, et ses eaux présentaient en général cette livrée gris-noir que sir Aymer de Valence prétendait être la teinte prédominante du pays. Le soleil, tentant à plusieurs reprises d’infructueux efforts pour paraître, lançait de temps à autre un rayon qui allait dorer la cime des montagnes ; mais il ne pouvait pas activer la lenteur du lever du jour, et la lumière, à une heure encore si peu avancée, produisait une variété d’ombres plutôt que des flots de splendeur du côté de l’orient. Le spectacle de la nature était monotone et attristant, et le bon chevalier Aymer paraissait chercher à se distraire en causant parfois avec Bertram qui, comme d’ordinaire les gens de sa profession, possédait un fonds de connaissances et un charme de conversation très propres à faire passer bien vite une ennuyeuse matinée. Le ménestrel, avide de recueillir tous les renseignemens possibles sur l’état présent du pays, saisissait toutes les occasions d’entretenir le dialogue.

« Je serais charmé de causer avec vous, sir ménestrel, dit le jeune chevalier. Si vous ne craignez pas que l’air un peu vif de cette vilaine matinée ne vous gâte la voix, je vous prierai de me dire franchement quel motif a pu vous porter, vous, homme de sens, à ce qu’il me paraît, à vous jeter dans un pays aussi sauvage que celui-ci, et dans un pareil temps… Et vous, camarades, dit-il en s’adressant aux archers et au reste de la troupe, il me semble qu’il serait aussi convenable et aussi décent que vous restassiez tant soit peu en arrière de nous ; car j’imagine que vous pouvez bien suivre votre route sans avoir besoin d’un ménestrel pour vous distraire. » Les archers obéirent en ralentissant le pas de leurs chevaux ; mais, comme il fut aisé de l’apercevoir, d’après certaines observations qu’ils murmurèrent à demi-voix, ils n’étaient nullement satisfaits qu’on leur ôtât, pour ainsi dire, le peu de chance qu’ils avaient d’entendre la conversation qui allait avoir lieu entre le jeune chevalier et le ménestrel : or, voici quelle elle fut.

« Je dois donc comprendre, bon ménestrel, dit le chevalier, que vous, qui avez, dans votre temps, porté les armes et même avez suivi jusqu’au Saint-Sépulcre la bannière de saint George, la bannière représentant la Croix-Rouge, vous vous sentez irrésistiblement attiré, mais sans aucune raison positive, vers les régions où l’épée, quoique toujours renfermée dans le fourreau, est prête à en sortir à la moindre provocation. »

« Il serait dur, répliqua le ménestrel d’un ton brusque, de répondre par l’affirmative à une semblable question ; et cependant, si vous considérez combien la profession de l’homme qui célèbre les hauts faits d’armes touche de près à celle du chevalier qui les exécute, votre honneur tombera je pense, d’accord avec moi qu’un ménestrel, jaloux de remplir son devoir, doit, comme un jeune chevalier, chercher la vérité des nobles aventures là où il peut seulement la trouver, et visiter plutôt les pays où l’on garde le souvenir de grandes et nobles actions que ces royaumes paresseux et paisibles où les hommes vivent dans l’indolence, et meurent ignoblement de leur belle mort ou par sentence de la loi. Vous et vos pareils, sir de Valence, qui n’estimez rien la vie en comparaison de la gloire, vous dirigez votre barque dans ce monde d’après le même principe qui attire votre humble serviteur, le ménestrel Bertram, du fond d’une province de la joyeuse Angleterre vers le noir canton de la raboteuse Ecosse, qu’on nomme la vallée de Douglas. Vous, vous brûlez du désir de rencontrer de glorieuses aventures, et moi… pardon, si j’ose ainsi me nommer après vous, je cherche à gagner une existence malheureuse et précaire, mais honorable du moins, en préparant pour l’immortalité, aussi bien que je puis, les détails de ces exploits, surtout les noms de ceux qui ont été les héros de ces belles actions. Chacun de nous suit donc sa vocation ; et il n’est pas juste d’admirer l’un plus que l’autre, attendu que, s’il y a quelque différence dans les degrés du péril auquel le héros et le poète sont exposés, le courage, la force, les armes et l’adresse du vaillant chevalier font qu’il court moins de risque, en s’exposant au danger, que le pauvre rimeur. »

« Vous avez raison, répliqua le guerrier ; et quoique ce soit une espèce de nouveauté pour moi que d’entendre mettre pour ainsi dire sur un même pied votre profession et mon genre de vie, néanmoins il serait honteux de dire que le ménestrel, qui travaille tant pour transmettre à la postérité les exploits des braves chevaliers, ne préférerait pas lui-même la renommée à l’existence, et un seul acte de valeur à tout un siècle de vie sans gloire ; et l’on ne peut prétendre qu’il suit une profession basse et peu honorable. »

« Votre seigneurie reconnaîtra donc, dit le ménestrel, que j’ai un but légitime, moi qui, homme si simple que je sois, ai cependant pris régulièrement mes grades parmi les professeurs de la gaie science, dans la capitale d’Aiguemort, pour venir à grand’peine jusque dans ce district du nord, où doivent, j’en suis convaincu, s’être passés bien des événemens que les fameux ménestrels des anciens jours ont chantés sur la harpe, et qui sont devenus des sujets de lais, déposés sans doute dans la bibliothèque du château de Douglas où ils courent risque d’être perdus pour la postérité, quoi qu’ils puissent contenir pour l’agrément ou l’édification, à moins d’être transcrits par des hommes qui comprennent le vieux langage de notre pays. Si ces trésors enfouis étaient déterrés et rendus au public par l’art d’un pauvre ménestrel comme moi et quelques autres, il y aurait bien là de quoi me dédommager du risque que j’ai couru en recevant des égratignures de sabre ou des coups de balai pour venir rechercher ces trésors ; et je serais indigne du nom d’homme, à plus forte raison de celui de trouvère ou de troubadour[10], si je mettais en balance la perte de la vie, chose toujours si incertaine, contre la chance de cette immortalité qui survivra dans mes vers après que ma voix cassée et ma harpe déjointe ne pourront ni faire entendre un air ni accompagner un chant. »

« A coup sûr, dit sir Aymer, puisque votre ame vous permet de sentir un pareil aiguillon, vous avez le droit inattaquable d’émettre une semblable idée ; et je n’aurais été nullement disposé à en douter si j’avais rencontré beaucoup de ménestrels portés comme vous à préférer la renommée à la vie elle-même que la plupart des hommes estiment bien davantage. »

« Il y a, il est vrai, noble guerrier, répliqua Bertram, des ménestrels, et, avec votre permission, des chevaliers même, qui n’attachent pas une valeur suffisante à la renommée qui s’acquiert au péril de la vie. Il nous faut laisser à ces hommes misérables la récompense qu’ils ambitionnent : abandonnons-leur la terre et les choses de la terre, puisqu’ils ne peuvent aspirer à cette gloire qui est la meilleure récompense des autres hommes. »

Le ménestrel prononça ces derniers mots avec un tel enthousiasme que le chevalier, tirant la bride pour arrêter son cheval, se mit à contempler Bertram avec une physionomie enflammée d’un même désir d’illustration ; et, après un court silence, il exhala tout ce qu’il éprouvait.

– « Gloire, gloire à ton cœur, gai compagnon ! Je m’estime heureux de voir qu’il existe encore un pareil enthousiasme dans le monde. Tu as dignement gagné ton salaire de ménestrel[11] ; et si je ne puis te payer aussi chèrement que tu mériterais selon moi, ce sera la faute de dame fortune, qui n’a récompensé mes fatigues, dans ces guerres écossaises, que par une mesquine paie d’argent écossais[12]. Il doit me rester une pièce d’or ou deux de la rançon d’un chevalier français que le hasard a fait tomber entre mes mains ; et cet or, mon ami, passera assurément entre les tiennes. Et, écoute bien, moi Aymer de Valence qui te parle, je suis né de la noble maison de Pembrocke ; et, quoique je ne possède aujourd’hui aucun domaine, j’aurai un jour, avec l’aide de Notre-Dame, des terres et un château où je trouverai bien la place de loger un ménestrel comme toi, si tes talens ne t’ont pas d’ici là trouvé un meilleur patron. »

– « Merci, noble chevalier, aussi bien pour tes intentions présentes que pour les promesses par lesquelles tu t’engages envers moi ; mais je puis dire avec vérité que je n’ai pas l’inclination sordide de beaucoup de mes confrères. »

– « L’homme qui ressent la véritable soif de la renommée ne peut avoir de place dans son cœur pour l’amour de l’or. Mais tu ne m’as point encore dit, ménestrel mon ami, quels sont en particulier les motifs qui ont attiré tes pas errans vers ce sauvage pays. »

« Si je te les disais, » répliqua Bertram qui désirait plutôt éluder la question qu’y répondre, attendu qu’elle touchait d’un peu trop près au but sacré de son voyage, « tu pourrais croire, sir chevalier, que je te débite un panégyrique étudié de tes propres exploits et de ceux de tes compagnons d’armes ; et tout ménestrel que je suis, je déteste une telle adulation autant qu’une coupe vide aux lèvres d’un ami. Mais permets-moi de te dire en peu de mots que le château de Douglas et les actes de valeur dont il a été témoin ont retenti par toute l’Angleterre ; et il n’est pas de brave chevalier ni de véritable ménestrel dont le cœur n’ait tressailli au nom d’une forteresse où jadis un Anglais ne mit jamais le pied que pour y recevoir l’hospitalité. Il y a une espèce de magie dans les noms mêmes de sir John de Walton et de sir Aymer de Valence, braves défenseurs d’une place si souvent reconquise par ses anciens possesseurs, et avec de telles circonstances de courage et de cruauté que nous l’appelons en Angleterre le Château dangereux. »

– « Mais encore je voudrais vous entendre raconter à votre manière ces légendes qui vous ont porté, pour l’amusement des siècles à venir, à visiter un pays qui, à cette époque, est si troublé et si périlleux. »

– « S’il vous est possible d’endurer un récit de ménestrel dans toute sa longueur, moi qui trouvai toujours du plaisir à exercer ma profession, je consens à vous raconter une histoire de ma façon, pourvu que vous me promettiez de l’écouter avec patience. »

– « Oh ! quant à cela, vous aurez en moi un auditeur parfait ; et si ma récompense doit être légère, du moins mon attention sera grande. »

« C’est un bien pauvre troubadour, répliqua Bertram, que celui qui ne s’estime pas mieux récompensé par de l’attention que par de l’or et de l’argent, quand même les pièces seraient des nobles roses d’Angleterre. A cette condition donc, je commence une longue histoire, qui, dans certaines parties, pour certains détails, aurait pu prêter davantage au talent de ménestrels plus habiles que moi, et être encore écoutée par des guerriers tels que vous dans une centaine d’années. »

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