‹ Le Château dangereuxChapitre 7 sur 21 · Chapitre 6 Mésintelligence.

Chapitre 6 Mésintelligence.

Hélas ! ils avaient été amis dans leur jeunesse ; mais des langues qui parlent bas peuvent empoisonner la vérité, et la constance n’existe que dans le royaume des cieux. La vie est épineuse, et la jeunesse est vaine ; et quand on se brouille avec une personne aimée, il semble que la folie se soit emparée du cerveau…… Chacun prononce des mots de profond mépris et insulte le cher frère de son cœur ; mais ils ne retrouvèrent ni l’un ni l’autre un être dans le cœur duquel ils purent épancher leurs peines… Ils restèrent loin l’un de l’autre avec les cicatrices de leurs blessures, comme deux pointes d’un rocher qui s’est fendu : une mer affreuse s’étend entre eux. Mais ni chaud, ni froid, ni tonnerre ne fera jamais disparaître entièrement, je pense, les traces de ce qui a jadis existé. Christabel de Coleridge.

Pour exécuter la résolution qui, lorsqu’il avait été de sang-froid, lui avait paru la plus sage, sir John de Walton se détermina à traiter avec toute l’indulgence possible son lieutenant et ses jeunes officiers, à leur procurer tous les genres d’amusemens possibles que permettait l’endroit et à les rendre honteux de leur mécontentement en les accablant de politesse. La première fois donc qu’il vit Aymer de Valence après son retour au château, il lui parla avec une affabilité extrême, soit réelle soit supposée.

« Qu’en pensez-vous, mon jeune ami, dit de Walton, si nous essayions de quelques unes de ces chasses propres, dit-on, à ce pays ? Il y a encore dans notre voisinage de ces troupeaux sauvages de race calédonienne qu’on ne trouve plus ailleurs que dans les marécages qui forment la noire et triste frontière de ce qu’on appelait anciennement le royaume de Strates-Clyde ; nous avons parmi nous des chasseurs qui ont l’habitude de cet exercice et qui assurent que ces animaux sont les plus fiers et les plus redoutables de tous ceux qu’on peut chasser dans l’île de la Grande-Bretagne. »

« Vous ferez ce qu’il vous plaira, répondit sir Aymer froidement, mais ce n’est pas moi, sir John, qui vous donnerai le conseil, pour le plaisir d’une partie de chasse, d’exposer toute la garnison à un très grand danger. Vous connaissez parfaitement la responsabilité à laquelle vous soumet le poste que vous occupez ici, et sans doute vous en avez long-temps pesé le poids avant de nous faire une proposition de cette nature. »

« Je connais, à la vérité, mon propre devoir, répliqua de Walton offensé à son tour, et je puis bien penser aussi au vôtre sans assumer néanmoins plus que ma part de responsabilité ; mais il me semble vraiment que le gouverneur de ce Château Dangereux, entre autres difficultés de sa position, est, comme disent les vieilles gens de ce pays, soumis à un charme, et à un charme qui le met dans l’impossibilité de diriger sa conduite de manière à procurer du plaisir à ceux qu’il désire le plus obliger. Il n’y a pas encore plusieurs semaines, quels yeux eussent brillé plus que ceux de sir Aymer de Valence à la proposition d’une chasse générale où l’on aurait dû poursuivre une nouvelle espèce de gibier ? et maintenant quelle est sa conduite quand on lui propose une partie de plaisir, uniquement, je pense, pour s’opposer à mon désir de lui être agréable !… un consentement froid tombe à demi formulé de ses lèvres, et il se dispose à venir courre ces bestiaux sauvages avec un air de gravité, comme s’il allait entreprendre un pèlerinage à la tombe d’un martyr.

« Non pas, sir John, répondit le jeune chevalier. Dans notre situation présente nous devons veiller conjointement sur plus d’un point, et quoique la plus grande confiance et la direction supérieure des opérations vous aient été sans nul doute accordées, comme au chevalier qui de nous deux est le plus âgé et le plus capable, néanmoins je sens encore que j’ai aussi ma part de sérieuse responsabilité : j’espère donc que vous écouterez avec indulgence mon avis et que vous en tiendrez compte, quand même il vous paraîtrait porter sur cette partie de notre charge commune qui est plus spécialement dans vos attributions. Le grade de chevalier que j’ai eu l’honneur de recevoir comme vous, l’accolade que le royal Plantagenet m’a donnée sur l’épaule, me mettent bien en droit, je pense, de réclamer une pareille faveur. »

« Je vous demande humblement pardon, répliqua le vieux chevalier ; j’oubliais l’important personnage que j’avais devant moi, moi simplement fait chevalier par le roi Edouard lui-même, qui sans doute n’avait aucune raison particulière de me conférer un si grand honneur ; et je reconnais que je sors manifestement de mon devoir quand je viens proposer une chose qui peut ne paraître qu’un vain amusement à un individu qui élève si haut ses prétentions. »

« Sir John de Walton, repartit de Valence, nous en avons déja trop dit sur ce sujet, restons-en là. Tout ce que j’ai voulu dire, c’est que, préposé à la garde du château de Douglas, ce ne sera point avec mon consentement qu’une partie de plaisir, qui évidemment infère un relâchement de discipline, sera faite sans nécessité, surtout quand il faudrait réclamer l’assistance d’un grand nombre d’Ecossais, dont les mauvaises dispositions à notre égard ne sont que trop bien connues ; et je ne souffrirai pas, quoique mon âge ait pu m’exposer à un pareil soupçon, qu’on m’impute aucune chose de cette espèce. Et si malheureusement, quoique à coup sûr j’ignore pourquoi, nous devons à l’avenir rompre ces liens de familiarité amicale qui nous unissaient l’un l’autre, je ne vois pas le motif qui nous empêcherait de nous comporter dans nos relations nécessaires comme il convient à des chevaliers et à des gentilshommes, et d’interpréter l’un l’autre nos motifs dans le sens le plus favorable, puisqu’il n’existe pas de raison pour penser mal des mesures qui peuvent provenir ou de vous ou de moi. »

« Vous pouvez avoir raison, sir Aymer de Valence, répliqua le gouverneur s’inclinant d’un air raide ; et puisque vous dites qu’il ne doit plus exister d’amitié entre nous, vous pouvez être certain pourtant que je ne permettrai jamais à un sentiment haineux, dont vous soyez l’objet, d’entrer dans mon cœur. Vous avez été long-temps, et non, je l’espère, sans en retirer quelque fruit, mon élève à l’école de la chevalerie ; vous êtes le plus proche parent du comte de Pembroke, mon cher et constant protecteur ; et si on pèse bien toutes ces circonstances, elles forment entre nous une relation qu’il serait bien difficile, pour moi du moins, de rompre à tout jamais… Si vous croyez être, comme vous le donnez à entendre, moins strictement lié par d’anciennes obligations, il vous faut régler comme il vous plaira nos rapports de l’avenir l’un à l’égard de l’autre. »

« Je ne puis que répondre, dit de Valence, que ma conduite sera naturellement réglée d’après la vôtre ; et vous ne pouvez, sir John, souhaiter plus ardemment que moi que nous puissions remplir convenablement nos devoirs militaires, sans songer aux relations d’amitié qui existèrent entre nous. »

Les chevaliers se séparèrent alors après une conférence qui avait failli une ou deux fois se terminer par une franche et cordiale explication ; mais il fallait encore que l’un ou l’autre prononçât un de ces mots qui partent du cœur pour rompre, si on peut s’exprimer ainsi, la glace qui se formait si vite entre leurs deux amitiés, et ni l’un ni l’autre ne voulut être le premier à faire les avances nécessaires avec une cordialité suffisante, quoique chacun d’eux l’eût fait volontiers, s’il eût pressenti que l’autre s’avancerait de son côté avec la même ardeur ; mais leur orgueil fut trop grand et les empêcha de dire des choses qui auraient pu les remettre tout de suite sur le pied de la franchise et de la bonne intelligence. Ils se séparèrent donc sans qu’il fût davantage question de la partie de plaisir projetée, jusqu’à ce que sir Aymer de Valence reçût un billet dans les règles où il était prié de vouloir bien accompagner le commandant du château de Douglas à une grande partie de chasse où l’on devait attaquer les bestiaux sauvages.

L’heure du rendez-vous était fixée à six heures du matin, et le lieu de réunion était la porte de la barricade extérieure. La chose fut annoncée comme devant finir dans l’après-midi, lorsque le rappel serait sonné, sous le grand chêne connu par le nom de massue de Sholto, arbre remarquable qui s’élevait à un endroit où la limite de la vallée de Douglas était marquée par de chétifs arbrisseaux qui bordaient le pays de forêts et de montagnes. L’avertissement d’usage fut envoyé aux vassaux ou paysans du district ; et, malgré leur sentiment d’antipathie, ils le reçurent en général avec plaisir, d’après le grand principe d’Epicure… carpe diem… c’est-à-dire qu’en quelque circonstance qu’on se trouve placé, il ne faut jamais laisser échapper l’occasion de se divertir. Une partie de chasse avait encore ses attraits, alors même qu’un chevalier anglais cherchait son plaisir dans les bois des Douglas.

Il était sans doute affligeant pour ces fidèles vassaux de reconnaître un autre seigneur que le redoutable Douglas, et de traverser forêts et rivières sous les ordres d’officiers anglais et dans la compagnie de leurs archers qu’ils regardaient comme leurs ennemis naturels : encore c’était le seul genre d’amusement qui leur eût été permis depuis longtemps, et ils n’étaient pas disposés à omettre la rare occasion d’en jouir. La chasse au loup, au sanglier, ou même au cerf, timide, nécessitait des armes ; celle aux bestiaux sauvages exigeait encore davantage qu’on fût muni d’arcs et de flèches de guerre, d’épieux et d’excellens coutelas, ainsi que des autres armes semblables à celles qu’on emploie pour se battre réellement. Par ce motif, il était rare qu’on permît aux Ecossais de suivre les chasses, à moins qu’on déterminât leur nombre et leurs armes, et surtout qu’on prît la précaution de déployer plus de force du côté des soldats anglais qui étaient fort odieux aux habitans : encore la plus grande partie de la garnison était mise sur pied, et plusieurs détachemens, formés suivant l’ordre du gouverneur, étaient stationnés en différens endroits, en cas qu’il survînt quelque querelle soudaine.

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