XI
AVORTEMENT ET STÉRILITÉ.--On lit dans les Propositions dictées au collège de Clermont par le P. Airault (1644):
«Pr.--Si une femme peut se procurer un avortement?
«R.--Si une honnête fille avait été corrompue malgré elle par un jeune libertin, elle pourrait, avant que le fruit soit animé, s’en délivrer, suivant le sentiment de plusieurs, de peur de perdre son honneur qui lui est beaucoup plus précieux que la vie même.
«Pr.--S’il est permis à une femme mariée, qui, en accouchant, est toujours en grand danger de mourir, de prendre un remède pour être stérile, afin d’éviter ce péril?
«R.--Je réponds que cela est permis parce que, poussée par une juste cause, elle conserve sa vie par ce moyen; et, en effet, il est plus à propos qu’elle en use ainsi que de refuser à son mari le devoir conjugal et mettre son salut en danger.»
Les dispositifs des jugements sont médiocres, mais les jugements sont sages et inattaquables. La pratique alléguée dans la seconde proposition a passé dans nos mœurs par des moyens plus honteux et pour des motifs plus légers que ceux que le Jésuite a supposés. Quant à l’avortement précoce, on n’oserait plus guère le considérer comme un crime, hors le cas de meurtre ou de scandale. Mais que d’années il nous a fallu pour regagner, après l’avènement au pouvoir de la morale vulgaire, l’état de civilisation dont témoigne un humble cours de philosophie que faisait, l’an de Rodogune, princesse des Parthes, un tout petit Jésuite. Voilà de quoi méditer et disserter, car les deux thèses dans les deux cas sont discutables. On peut incliner vers l’une ou l’autre selon qu’on se trouve disposé à respecter davantage la liberté individuelle ou les droits anonymes et mystiques de la vie. Elle proteste, la vie, contre la stérilité aussi bien que contre l’avortement. On dit que les Arabes connaissent un breuvage qui rend les femmes stériles. C’est à un tel remède que songeait Airault. La recette s’en est perdue; plus barbare que la barbarie, la science fend les ventres qu’elle veut neutres. Mais la vie, vaincue, se venge, car voici les conséquences de l’ablation des ovaires: «Le vagin se rétrécit, la vulve prend un aspect infantile, les poils du pubis se raréfient...[16]» Les romanciers qui exploitent l’heureuse stérilité des «ovariotomisées» n’ont point su ces détails honteux, cet infantilisme, qui n’est qu’une vieillesse anticipée. La vie est terrible. Elle a un but qui n’est pas celui que nous insinuent notre vanité et notre lâcheté: elle piétine et déchire le chemin de velours.
[16] D. Blondel, Ovaire, dans la Grande Encyclopédie.--L’Église a décidé récemment d’appliquer à ces femmes la prescription qui interdit le mariage aux castrats.