‹ Le chemin de velours; Nouvelles dissociations d'idéesChapitre 21 sur 34 · III

III

Avant de retourner vers notre point de départ, voici un résumé:

Deux sortes d’émotions concourent à la formation du sens esthétique: les émotions de nature génésique et toutes les autres émotions, quelles soient-elles, selon une proportion qui varie à l’infini avec chaque homme. Les premières sont celles que nous ressentons à la représentation parfaite du type de notre race. Apollon est beau, parce qu’il est le mâle humain dans toute sa pureté. Pour la plupart des hommes, toute idée adventice écartée rigoureusement, la vue de ce marbre est agréable, parce qu’elle évoque le désir, soit directement, soit selon le sexe, par contre évocation. On se souvient du mot de Stendhal: la beauté, c’est une promesse de bonheur. La philosophie sensualiste qui permettait cette définition n’était point sotte. Il sera nécessaire d’y revenir avec la science pour point d’appui. C’est donc, en somme, pour qualifier la «promesse de bonheur» qu’on a inventé le mot «beauté». Et ce mot a été successivement appliqué à tout ce qui promet aux hommes la réalisation d’un de leurs autres désirs toujours plus nombreux et toujours plus complexes; et ensuite, le besoin émotionnel s’étant extrêmement développé, à toutes les causes d’émotions, même terribles, même sanglantes. Mais ces émotions de toute nature, qui font la vie même de l’homme, elles ont un but--comme l’odorat du grand-paon--elles pénètrent en nous pour nous rappeler que notre unique devoir de créatures vivantes est la conservation de l’espèce; quel que soit le sens qu’elles aient frappé d’abord, elles rebondissent de là vers le centre de la sensibilité générale. Je songe à ces amants romantiques qu’on vit, enveloppés par l’orage, se posséder avec fureur, ou à l’émotion douce de Tibulle, quam juvat immites... Les horribles, stupides et sauvages tragédies dont se délectaient les Grecs et les Français de l’ancien régime, c’étaient des philtres, et rien de plus. Si de grands poètes (comme les femmes, les grands poètes n’ont ni goût ni dégoût) n’avaient pris la peine de repenser les histoires d’Oreste, de Thyeste, de Polynice, nous les jugerions telles que le délire d’une société en enfance ou en abjection. Il n’est pas une tragédie de Racine qui n’ait été jouée cent fois en cour d’assises par des comparses hideux. On trouvera si l’on veut dans les traités spéciaux de Ball, de Binet et dans les ouvrages de vulgarisation, des exemples de la transformation en acte sexuel d’une sensation quelconque. Ici, il n’y a pas de catégories; c’est l’illimité. On a vu des hommes auxquels l’odeur des pommes pourries donne des émotions fortes et nécessairement sexuelles. Schiller en avait toujours une provision dans le tiroir de sa table de travail; mais comme il possédait un passage réfractaire où se brisaient, en grande partie, les courants émotionnels, il faisait des vers, au lieu de faire l’amour, ayant respiré des pommes pourries.

Voici donc toute une classe d’hommes chez lesquels les émotions arrêtées à moitié chemin se transforment en intelligence, en goût esthétique, en religiosité, en moralité, en cruauté, selon les milieux et les circonstances et d’après un mode dynamique des plus obscurs. On peut même dire que cette transformation des émotions se fait, peu ou beaucoup, chez tous les hommes; il arrive aussi que les émotions retentissent presque également dans toutes les directions, qu’une partie notable aille vers les centres génitaux et qu’il en reste assez en chemin pour produire un grand philosophe, un grand artiste ou un grand criminel. L’amour semble particulièrement lié à la cruauté, soit par son absence, soit par son excès. La mimique de la cruauté est exactement celle de l’amour sexuel; Duchenne de Boulogne a prouvé cela par ses expériences. En des types tels que Torquemada ou Robespierre, les émotions n’aboutissent pas au sens génital; elles se heurtent à un obstacle qui les incline vers un autre centre; au lieu de se transformer en besoin de reproduction, elles se transforment en besoin de destruction. Mais il y a le type néronien et le type sadique où la sexualité et la cruauté s’exaltent ensemble et s’enchevêtrent. Ce sont des hommes capables de plus fortes secousses émotionnelles que les autres hommes. Quoique divisé et réparti vers deux buts, le courant reste assez fort pour produire des actes très intenses. Le même phénomène apparaît, quoique d’un ordre plus rassurant, quand la puissance intellectuelle s’exerce en même temps que la puissance génitale. Tout homme capable d’émotion est capable d’amour et en même temps soit de cruauté, soit d’intellectualité, soit de religiosité; mais il arrive que le courant émotionnel est tout entier absorbé par l’une des activités humaines, et l’on a une variété de types extrêmes, l’autre variété étant fournie par les hommes d’une grande réceptivité émotionnelle et par conséquent d’une grande diversité d’aptitudes.

Mais restons dans la moyenne de l’humanité et dans la question esthétique. Selon l’importance de la dérivation du courant émotionnel, on aura, par exemple, un spectateur qui retiendra de la tragédie tout ce qu’elle a de beauté pure ou forte, qui sortira en l’état d’émotion intellectuelle, moins sensible au meurtre qu’à la courbe du geste qui frappe, aux imprécations, aux épouvantes, qu’à la forme musicale qui les limite, les enferme, les fait vivre; on aura aussi un spectateur qui, malgré quelques lueurs d’émotion intellectuelle, sort du théâtre à peu près comme d’une séance de boxe ou d’une corrida. Voilà les extrêmes. L’un devant une statue parfaite jouit de la grâce des courbes, songe: quelle belle œuvre! l’autre s’écrie: quelle belle femme! Entre ces deux types, il y a tout un jeu de nuances. Pour le type moyen, l’idée de beauté n’existe guère; il jugera de l’œuvre d’après l’intensité ou la qualité de son émotion. Ça lui donne du plaisir, ou le laisse froid, et voilà tout. Le type moyen est celui qui détermine les succès en art; il faut plaire au type moyen, il faut l’émouvoir.

Les représentants de la caste esthétique jugent aussi une œuvre d’art par l’émotion qu’ils ont éprouvée, mais cette émotion est d’un ordre tout particulier: c’est l’émotion esthétique. Seules, pour eux, appartiennent à l’art, à la catégorie de la beauté, les œuvres, qui peuvent donner l’émotion, le frisson esthétique. Ainsi se sont trouvées exclues de l’art les œuvres, utilitaires, moralisatrices, sociales, ayant un but quelconque en dehors de ce but précis et exclusif, l’émotion esthétique; et aussi les œuvres trop sexuelles, dont l’appel à l’exercice génital est trop direct, quoiqu’elles répondent, mais alors avec une clarté excessive, à l’idée première que les hommes ont eue de la beauté artistique. Ainsi s’est formée cette catégorie esthétique qui, éternellement instable, allant du réalisme à l’idéalisme (un certain idéalisme), du sentimentalisme à la brutalité, de la religiosité au sensualisme, n’en est pas moins un jardin clos. L’art est donc ce qui donne une émotion pure, c’est-à-dire sans vibrations hors d’un groupe limité de cellules, ce qui n’invite ni à la vertu, ni au patriotisme, ni à la débauche, ni à la paix, ni à la guerre, ni au rire, ni aux larmes, ni à rien qui ne soit l’art lui-même. L’art est impassible, et, comme a dit de l’amour un vieux poète italien, non piange nè ride. Ceci n’a rien ni de rationnel, ni de juste, ni de conforme à aucune vérité. Il s’agit des usages d’une caste intellectuelle. Née d’une imperfection du système nerveux, l’idée de beauté s’est agrégé en chemin toutes sortes de règles, de préjugés, de croyances, d’habitudes, et il s’est formé un canon dont la forme, sans être absolue, n’oscille à un moment donné qu’entre certaines limites. La restriction est nécessaire. Tous les hommes raffinés d’une époque s’entendent sur l’idée de beauté. Aujourd’hui, par exemple, il y a des pierres de touche: Verlaine, Mallarmé, Rodin, Monet, Nietzsche. Avouer qu’on n’est pas ému par les Mains, par Hérodiade, par l’Ève, par les Cathédrales, par Zarathoustra, c’est avouer qu’on est dépourvu du sens esthétique. Mais des œuvres d’un tout autre ton furent admirées jadis par le même groupe humain. De Ronsard à Victor Hugo, le principe de la beauté fut cherché dans l’imitation. On imita les Anciens, les Italiens, les Espagnols, les Anglais. Au dernier siècle, ce fut la quête de l’originalité; et cela donna même, il y a quelques années, un excès de fausses notes, mais une musique moins plate, en somme, que celle dont on avait si longtemps fatigué les muses. Non pas qu’on ait moins imité, mais on le fit avec l’illusion de créer du nouveau, et l’illusion est presque toujours féconde. La France est d’ailleurs le pays où l’idée de beauté a subi le plus de variations, étant peuplée d’hommes vifs et curieux, toujours aux aguets de ce qui se passe et prêts à faire connaissance avec tout ce qui est étranger et nouveau, quitte à en rire si ce nouveau ne convient pas à leur tempérament.

Notre sens esthétique a donc des caprices. Mais, variable historiquement, il est assez solide à un moment donné. Il y a une caste esthétique aujourd’hui; il y en eut toujours une, et l’histoire de la littérature française n’est guère autre chose que le catalogue raisonné des œuvres qui furent successivement élues par cette caste. Les succès s’élaborent dans la rue; la gloire sort des cénacles. Comme il n’y a pas d’exemples du contraire, il faut bien admettre cela comme un fait; et aussi que les cénacles se dégoûtent des gloires qui leur échappent et se mettent à courir les rues. Un fait est toujours légitime, étant toujours logique, mais on peut lui opposer les répugnances de sa propre sensibilité ou d’un groupe de sensibilités. C’est ce que fait la foule sous la conduite de quelques esprits moyens, instruits, bons avocats, puisqu’ils haïssent la maison qu’ils combattent et qui ne les connaît pas. Aux réputations souvent fort obscures du groupe esthétique on voit donc sans cesse opposées les célébrités du succès. Il est facile de duper le peuple en lui montrant ici la pauvre lampe solitaire, et là l’éclat des globes crus et le rutilement des tulipes; mais le peuple n’a guère besoin d’encouragements; il marche naturellement vers ce qui l’éblouit. Cela aussi est un fait, et cela aussi est légitime. Le public, mené par des bergers sournois, a tort de mépriser la lueur confuse des étoiles; mais la caste esthétique a tort de rire des plaisirs du peuple. Elle a tort aussi d’accaparer certains mots et de refuser le nom d’œuvre d’art à des compositions qui ont exactement comme celles qu’elle admire, pour but de susciter des émotions. C’est une question de qualité, non d’essence. Elle souffre moins de voir applaudie une pauvreté que dédaignée une œuvre véritable. Son jugement, si adroit à dépister le faux art, faiblit soudain, et elle se fâche qu’un sectateur du goût populaire ne s’incline pas devant ses admirations. C’est toujours une erreur d’en appeler à la justice; mais c’est de la démence d’en appeler à la justice d’un groupe social. Il faut laisser cela et s’enfermer dans une opinion comme dans une tour. On pourrait égorger cent fanatiques de Quo vadis plutôt que de les convaincre, et avec moins de fatigue. La justice littéraire est une absurdité. Elle suppose la parité des émotions en des hommes d’une catégorie physiologique différente. Une œuvre est belle pour ceux à qui elle donne des émotions. La sensibilité est incorruptible, aussi bien celle du populaire que celle des cénacles; elle est incorruptible comme le goût et comme l’odorat. Jadis on avait imaginé un goût en soi, un goût absolu qu’on adorait dans un temple. Rien de plus ridicule; et rien de plus tyrannique. Laissons les hommes chercher librement leurs plaisirs. Les uns veulent qu’on leur torde les entrailles; d’autres, qu’on leur débouche la rate; d’autres, qu’on leur perce le cœur. Il faut des instruments divers pour chacune de ces opérations; l’art est une chirurgie dont la trousse est riche et une pharmacopée aux fioles de toutes formes et de toutes odeurs.

On parle très sérieusement--c’est-à-dire sans rire--d’initier le peuple à l’art. En termes moins vagues, correspondant à une certaine réalité scientifique, il s’agirait de façonner ainsi la physiologie du commun des hommes que l’émotion au lieu d’aboutir au centre génital se diffusât vers le centre esthétique. L’entreprise n’est pas des moindres. Pauvre peuple! Comme on se joue de lui et qu’ils sont stupides, en leur bonté, ses maîtres intellectuels! Ils croient vraiment que le goût de la peinture, de la musique, de la poésie, cela s’apprend comme l’orthographe ou la géographie! Et quand cela serait, et quand on aurait donné quelques admirations à quelques ouvriers? Quelle importance cela a-t-il que le peuple n’admire pas ce que nous admirons? Il aurait tout aussi bien le droit d’exiger de nous le partage de ses enthousiasmes. Il n’y a pas d’absolu esthétique. Ce qui est beau, c’est ce qui nous émeut; mais nous ne pouvons être émus que dans la mesure de notre réceptivité émotionnelle et selon l’état de notre système nerveux. L’insensibilité à ce que nous nommons la beauté, idée très complexe dès qu’on s’éloigne de la plastique humaine, ne serait en somme que le témoignage d’un organisme sain, d’un cerveau normal, où les courants nerveux vont droit leur but, sans déviations. Mais cet état semble rare. Tous les hommes sont aptes à recevoir certaines émotions esthétiques, et tous en sont avides; mais presque aucun ne se soucie de la qualité de cette émotion. Être ému, voilà l’important. Nul monument depuis les cathédrales, et peut-être depuis les pyramides, n’a remué comme la tour Eiffel la sensibilité esthétique de l’humanité. Devant tant de ferraille en hauteur, la bêtise elle-même est devenue lyrique, la sottise a médité, l’étourderie a rêvé; il tombait de là comme un orage d’émotions. On chercha à le détourner; il était trop tard, le succès était venu. Plus une œuvre reçoit d’admirations, plus elle se fait belle pour la foule. Elle se fait belle et presque vivante; des ondes émotionnelles s’en détachent et viennent, ainsi que des vagues, déferler sur le peuple enivré et haletant; l’organisme tout entier est en fête; stupide et beau, le génie de l’espèce sourit dans l’ombre.

Tel est le rôle social de l’art. Il est immense. Il y a un oiseau d’Australie qui se bâtit pour nid une large cabane où il sème tout ce qu’il trouve de cailloux brillants; le mâle, parmi cette mosaïque, danse un grave menuet devant sa compagne troublée; et c’est l’art surpris à son obscure naissance, au moment où il est lié étroitement à l’expansion de l’instinct génital. Un caillou rouge donne une émotion à un oiseau, et cette émotion surexcite son désir. Tel est le rôle social de l’art. Il faut que le peuple admire--et par peuple, ici j’entends l’ensemble des hommes,--il faut qu’il éprouve des émotions esthétiques, il faut que ses nerfs tremblent sous de longues vibrations, il faut que ses amours soient riches et compliquées: mais qu’importe d’où vient le nuage, pourvu qu’il pleuve!

Je n’ai voulu que montrer la légitimité de toute émotion esthétique, quelle que soit sa source, et de tout succès, quelle que soit sa qualité; mais on me croira volontiers si j’avoue que je garde mes préférences pour telle forme de l’art, pour telle expression de beauté. Je m’écarte en ceci du sentiment commun, que je ne crois pas utile de généraliser des opinions, d’enseigner des admirations. Forcer d’admirer est aussi méchant que de forcer d’entrer. C’est à chaque homme de se donner l’émotion qui lui est nécessaire et la morale qui lui convient. L’âne d’Apulée voudrait bien brouter des roses parce qu’il reprendrait aussitôt la forme humaine. C’est une très bonne idée de brouter des roses, c’est une méthode de délivrance.

1901.

VALEUR DE L’INSTRUCTION

Sans être aussi répandue qu’elle pourrait l’être et qu’elle le sera, l’instruction est fort en faveur. On vit de moins en moins et on apprend de plus en plus. La sensibilité capitule devant l’intelligence. J’ai vu rire de qui regardait avec attention et avec plaisir une feuille morte; on n’aurait pas ri d’entendre murmurer à ce propos quelque nomenclature; mais d’autres hommes, sans ignorer les manuels, estiment que la véritable science doit être sentie d’abord comme un plaisir. Ce n’est pas la mode; la mode est de s’instruire dans les seuls livres et aux lèvres de ceux qui récitent des livres.

Corneille Agrippa, qui possédait tout le savoir de son temps, et davantage, s’est amusé à rédiger un «Paradoxe sur l’incertitude, vanité et abus des sciences[44]»; on pourrait le reprendre, mais sur un autre ton, car il n’est pas nécessaire qu’une science soit incertaine, vaine et abusive, pour être inutile à celui qui la cultive; et par contre la certitude d’une science, son intérêt et sa légitimité ne lui confèrent pas un droit absolu à la régence des esprits. On conviendrait même volontiers de l’absurdité d’un débat sur la certitude ou l’incertitude des sciences; il y en a d’aléatoires, mais que les gens légers ou intéressés seuls qualifient ainsi; le mot science contient par définition l’idée de vérité objective, et il faut s’en tenir là sans autres contestations et concéder même cette vérité objective, quelque répugnance que l’on éprouve devant le mariage indissoluble de deux mots alors ironiques.

[44] «Œuvre, continue le traducteur, qui peut profiter, et qui apporte merveilleux contentement à ceux qui fréquentent les cours des grands seigneurs, et qui veulent apprendre à discourir d’une infinité de choses contre la commune opinion.»--S. L. 1603.

Aussi bien il ne s’agit pas de la science, mais de l’instruction dont la science est la matière ou le prétexte. Quelle est la valeur de l’instruction? Quelle sorte de supériorité cela peut-il conférer à une intelligence moyenne! L’instruction, si elle est parfois un lest, n’est-elle pas le plus souvent un fardeau? n’est-elle pas aussi, et plus souvent encore, un sac de sel qui fond sur les épaules de l’âne aux premiers orages de la vie? Et ainsi de suite.

L’instruction est de deux sortes, selon qu’elle est utile ou de parure. L’astrologie même peut devenir une science pratique, si l’astrologue y trouve le pain quotidien; mais à quoi cela peut-il bien être bon, sinon peut-être à lui fausser l’esprit, qu’un magistrat connaisse la géométrie? Tout ce qui concerne son métier, le dessin et l’archéologie même et toutes les notions de cet ordre seront profitables à un menuisier intelligent; mais à quoi lui servirait, sinon peut-être à entraver son activité, une théorie esthétique? Quand elle ne trouve pas à s’appliquer et à se monnayer, l’instruction est un lingot qui dort sous une vitrine; cela est inutile, pas très curieux et sans beauté.

Il est beaucoup question en certains milieux politiques de l’instruction intégrale. Cela signifie sans doute que tout doit être enseigné à tous, et aussi, qu’une notion universelle et vague serait un grand bienfait, un grand réconfort pour n’importe quelle intelligence; mais l’on confond dans ce raisonnement la matière et la forme. L’intelligence, qui a une forme générale et commune, en a une particulière en chaque homme. Comme il y a plusieurs mémoires, il y a plusieurs intelligences; et chacune de ces intelligences, modifiée par les physiologies propres, détermine les individus intellectuels. Loin que tout puisse être avec fruit enseigné à tous, il semble bien qu’une intelligence donnée ne peut recevoir, sans danger pour sa contexture même, que les genres de notions qui y pénètrent sans effort. Si l’on s’était habitué à donner aux mots les seules significations relatives qu’ils comportent, instruction intégrale voudrait dire toute la sorte d’instruction qui est compatible avec la morphologie inconnue d’un cerveau; dans la plupart des cas, la quantité de cette instruction se réduirait à rien, car la plupart des intelligences sont incultivables.

Du moins par les procédés actuels qu’un seul terme résume: l’abstraction. On a fini par admettre dans les milieux enseignants que la vie ne peut être connue que sous la forme du discours. Qu’il s’agisse de poésie ou de géographie, la méthode est la même: une dissertation qui résume le sujet et qui a la prétention de le représenter. Finalement l’instruction est devenue un catalogue méthodique de mots, et la classification remplace la connaissance.

Un homme, le plus intelligent et le plus actif, ne peut acquérir qu’un fort petit nombre de notions directes et précises; ce sont cependant les seules qui soient vraiment profondes. L’enseignement ne donne que l’instruction; la vie donne la connaissance. L’instruction a du moins cet avantage d’être de la connaissance généralisée, sublimée, et pouvant contenir, sous un petit volume, une grande quantité de notions; mais, dans la plupart des esprits, cette nourriture trop condensée reste neutre et ne fermente pas. Ce que l’on appelle la culture générale n’est le plus souvent qu’un ensemble d’acquisitions mnémoniques, purement abstraites et dont l’intelligence est incapable de faire la projection sur le plan de la réalité. Sans une imagination très vivante et active dans tous les sens, les notions confiées à la mémoire se dessèchent dans un sol inerte; l’eau qui les amollit et le soleil qui les mûrit sont nécessaires à la germination des graines.

Il vaut mieux ignorer que de savoir mal, ou peu, ce qui est la même chose. Mais sait-on ce que c’est que l’ignorance? Il faut avoir appris tant de choses pour la goûter et la comprendre! Ceux qui en pourraient jouir par état ont trop d’illusion sur eux-mêmes pour s’y récréer franchement; et ceux qui le voudraient sont trop loin de l’innocence première. Il y a eu des moments dans la civilisation où des hommes savaient tout; ce n’était pas beaucoup. Était-ce beaucoup moins que toute la science d’aujourd’hui? Cette relativité peut nous faire réfléchir sur la valeur de l’instruction; elle nous servira aussi à la qualifier. L’instruction n’est jamais que relative; elle doit donc être pratique.

M. Barrès, dans son dernier roman[45], fait proférer par un député du type Burdeau cette maxime politique: «La vertu est, comme le patriotisme, un élément dangereux à exciter dans les masses.» A ces deux abstractions, il faudrait peut-être joindre toutes les autres afin de prononcer un ostracisme général contre toutes les idées qui n’ont pas été d’abord définies. Et cela ne voudrait pas dire qu’il faut proscrire les vertus ou les sentiments patriotiques; mais seulement ceci: que rien n’est plus mauvais pour la santé d’une intelligence moyenne que le jeu des mots abstraits, que cette fausse science verbale qui se trouve sans application dès qu’on va participer à la vie réelle. Il ne s’agit pas d’être vertueux; comment réaliser un mot qui est la synthèse de plusieurs idéaux contradictoires? Il s’agit d’accommoder sa nature aux conditions vitales du milieu et aux traditions morales. Il ne s’agit pas d’être patriote; il s’agit de défendre contre les animaux étrangers la pureté de la fontaine où l’on boit. Il ne s’agit pas de savoir quel est le principe abstrait où pourrait bien prendre sa source le large fleuve des idées générales; il s’agit de faire de sa vie un acte de confiance, à la fois et un acte de prudence. Il s’agit surtout de garder assez de naïveté pour respirer avec joie l’air social tel qu’il est et assez de souplesse pour obéir sans lâcheté aux lois élémentaires de la vie.

[45] L’Appel au soldat.

La vie est une suite de sensations reliées par des états de conscience. Quand on n’a pas un organisme tel que la notion abstraite redescende vers les sens dès qu’elle a été comprise; si le mot Beauté ne vous donne pas une sensation visuelle; si vous ne sentez pas à manier les idées un plaisir physique, à peu près comme à caresser une épaule ou une étoffe, laissez les idées. Quand le meunier n’a pas de blé à moudre, il ferme ses vannes et dort, ou va se promener; mais il ne songe pas à moudre à vide et à user ses meules pour recueillir du vent. L’instruction n’est souvent autre chose que ce vent soufflé par la rotation des tamis et perceptible en paroles.

L’enseignement, du haut en bas, des universités officielles aux populaires, de l’école de village à l’École Normale, n’est guère autre chose qu’une fabrique de phrases. De toutes, la plus sérieuse est l’école primaire, où on apprend à lire et à écrire, acquisitions non d’une science, mais d’un sens nouveau. Si l’on retranchait du programme des autres tout l’inutile, tout l’inapplicable à la vie et à telle profession ou métier, il en resterait la matière à peine de dix-huit mois d’écolage.

La plus grande partie du peuple échappe encore aux tortures d’écouter les messieurs qui récitent des livres. Les enfants pauvres, libérés de la prison scolaire, apprennent un métier, ce qui est un agrandissement de soi, et commencent de vivre à l’âge où leurs frères riches s’exercent au maniement de mots qui ne correspondent à rien de réel, outils qui sculptent l’éternel vide[46]. On va remédier à cela, et voici une soirée d’université populaire: «Le Développement de l’idée de justice dans l’Antiquité.» En supposant, ce qui est improbable, que le professeur n’ait émis à ce sujet que des appréciations acceptables par une intelligence saine, de quelle utilité put bien être une telle dissertation pour un auditoire populaire, et qu’en retirera-t-il d’applicable à son humble vie? Moins assurément que des vieux sermons qui ne craignaient pas de bafouer ses vices, d’épouvanter sa lâcheté devant les plaisirs bas. Mais le clergé de la religion laïque est grave et dédaigne les faits. Des âmes parlent à des âmes; l’idéal descend sur le peuple. Les premiers chrétiens du moins se réunissaient à la fois pour prier et pour manger fraternellement; après le repas, d’aucuns se levaient pour prophétiser. Les prophètes modernes ne vivent que d’abstraction, et cette nourriture économique et ridicule, ils la partagent volontiers avec leurs frères.

[46] On disait dans une conversation: «Le paysan est sérieux; c’est un savant, un physicien.» Tout l’effort politique moderne tend à faire de ce physicien un métaphysicien. Le travail est en bon train pour l’ouvrier, qui commence à mépriser le travail et à estimer les phrases. Sa surprise est immense que le mot n’ait aucune action sur la réalité.

L’homme qui a lentement acquis une science, outre les avantages sociaux qu’il en peut retirer, a conféré par cela même aux organes de son attention une force et une agilité particulières. Il ne possède pas seulement la science qu’il convoitait, mais tout un ensemble d’engins de chasse en bon état et tout prêt à de nouvelles captures. Lorsqu’on a appris avec soin et patience une langue étrangère, on peut ensuite s’approprier par un travail beaucoup moindre les langues de la même famille. Mais si l’on a eu recours à quelque méthode expéditive, l’acquisition n’a plus que sa valeur propre et elle peut même se détériorer assez rapidement. L’eau qui a bouilli très vite refroidit de même: c’est ce que ne savait pas l’industriel qui avait établi des bouilloirs publics; le temps de traverser la rue et c’était comme si on revenait de la fraîche fontaine. C’est pour ce même motif que l’enseignement rapide des conférences est si particulièrement inutile. On y apprend à croire et non pas à raisonner, ce qui serait encore une manière d’agir et de vivre.

Le bagage qui constitue l’instruction est presque uniquement fait de croyances. On enseigne les lettres et les sciences comme un catéchisme. La vie est l’école du doute prudent; l’école est une église prétentieuse. Tout professeur est muni d’un arsenal d’aphorismes; l’adolescent qui ne se laisse pas frapper au cœur est méprisé. Le renversement des valeurs logiques est porté à ce point que tels actes intellectuels, la résistance à la foi scientifique, la réserve cartésienne, sont considérés comme des marques d’inintelligence.

M. Jules de Gaultier a imaginé un nouveau manichéisme dont l’emploi prudent sera fort utile pour déblayer certaines questions[47]. A l’instinct vital il oppose l’instinct de connaissance; mais l’un n’est pas le bon principe plutôt que l’autre, le mauvais principe. Ils ont tous les deux leur rôle dans le travail de la civilisation; car si l’un développe chez l’homme le besoin de connaître aux dépens des forces qui conservent la force vitale, il permet en même temps à l’intelligence de mieux jouir et de soi-même et de la vie sensitive. Le génie spontané et inconscient des races en croissance ne refuse d’obéir ni à l’un ni à l’autre de ces grands instincts; la vie use non son énergie, qui est immuable, mais les modes énergétiques qu’elle a revêtus; on se lasse de sentir avant de s’être lassé de connaître. C’est ce qu’a exprimé naïvement Leibnitz et ce que répètent avec lui tous les esprits dont l’intelligence est le vautour: «Il n’est pas nécessaire de vivre, mais il est nécessaire de penser.» Quand cet aphorisme descend dans le peuple, c’est que l’instinct vital en décadence commence à renoncer à la lutte; c’est l’ère glorieuse de la floraison, mais la plante va mourir après que le vol des insectes l’aura fécondée et que le vent aura porté ses graines vers un sol vierge.

[47] Dans un livre de Kant à Nietzsche.

Une masse ignorante forme chez un peuple une magnifique réserve de vie. Notre civilisation a méconnu cela: c’est un champ immense de petites fleurettes qui épuise pour un éclat inutile la sève de la terre.

De telles idées, même atténuées en images, peuvent sembler barbares à ceux qui croient aux «bienfaits de l’instruction»; mais il commence à être plus facile de trouver des adjectifs que des raisons pour régénérer ce thème ancien et qui va s’épuiser. A entendre tant de journalistes et de députés parler de l’instruction comme d’un souverain élixir, on sent bien qu’ils y ont goûté, et à la vraie, à la bonne, à celle que synthétisent les manuels et les encyclopédies, mais non aux détestables jarres où dort l’esprit mauvais de l’analyse. Le vrai savoir, le «gay sçavoir» est singulièrement vénéneux; il est vénéneux autant que bienfaisant; il contient autant de doutes que de paillettes d’or l’eau-de-vie de Dantzig. On ne sait jamais où l’ivresse de cette liqueur violente peut mener une intelligence qui n’est pas très forte ou très sceptique.

Mise en regard de la science, l’instruction est si peu de chose qu’elle mérite à peine un nom. Qu’est-ce que valent d’élémentaires notions de chimie lorsque l’on songe au chimiste qui manie, compose et décompose les corps, qui compte les molécules et pèse les atomes? Et qu’importe que cent mille bacheliers sachent quels sont les éléments de l’air? Mais déjà ils ne le savent plus. Si on leur avait appris à respirer, ils auraient peut-être évité deux ou trois maladies dont ils transmettent joyeusement à leurs enfants les prédispositions ou les germes. Il est nécessaire (malgré une ironie célèbre) qu’il y ait une chimie et des industries chimiques, mais non que l’on enseigne au premier venu les obscurs principes d’une science vaine. Ceci n’est qu’un exemple, mais qui s’étendrait à presque tous les éléments de la culture générale. Un cerveau moyen d’aujourd’hui ressemble à ces jardins d’essai où verdissent des spécimens de toutes les flores; encore ce jardin a-t-il son utilité particulière; les cerveaux riches d’un peu de tout ne sont bons à rien: le terrain a été transformé non pas même en un parterre, mais en un herbier, et les plantes sèches y sont si médiocres et si défectueuses qu’on ne peut les faire servir à aucun usage décent. Il faudrait au moins que la plus grande partie des plates-bandes eût été réservée à une culture profonde et passionnée; dans ce cas, les coins morts du jardin reprennent quelque intérêt: ils servent de fumier et de terreau pour réchauffer le cœur du jardin vivant.

On ne prétend donc pas dire que la culture générale soit inutile; elle est indispensable à titre d’auxiliaire et de réserve, mais à ce titre seul, et si cette culture générale et superficielle coïncide avec une ou plusieurs sections de culture intensive. Seule, elle n’a aucune valeur. Si de la moyenne on descend vers les jardinets populaires, on ne voit plus, à la place de la mauvaise herbe, mais luxuriante, que de chétives germinations déjà gelées par la vie. On a sarclé toute la flore naturelle, et ce qu’on a semé à la place dans un terrain mal préparé et mal nettoyé n’a pu pousser, faute d’eau et de soleil. Tout l’intérêt de ces petits potagers ridicules est dans un arbre souvent grand et beau, quelque marronnier ou quelque tilleul: c’est le métier où l’homme s’est perfectionné avec courage. Un de ces arbres vaut à lui seul toutes les cultures générales qui l’ont relégué dans un coin pierreux; il les domine par son utilité et par sa beauté.

La raison de l’homme, dans la vie, est d’être une fonction; il faut que ses journées soient créatrices d’un résultat. C’est pourquoi l’on regrettera éternellement que les métiers se soient abolis dans l’émiettement par la division du travail poussée à l’extrême. La civilisation industrielle a retiré à un très grand nombre d’hommes le plaisir qu’ils trouvaient au travail. Un salaire élevé peut faire que l’on soit content d’avoir travaillé, mais cela ne donne pas le contentement actuel, la joie d’user l’heure présente à la réalisation d’un objet. L’industrie a opéré contre l’artisan en faveur de l’oisif, et aussi en faveur du capital contre le travail. Telle découverte mécanique a été plus nuisible à l’humanité qu’une guerre séculaire. On a tellement diminué la valeur hédémonique de l’activité musculaire que les seuls moments où les manœuvres sentent leur vie sont ceux où l’homme normal s’affaisse, le repos; et nécessairement, ces heures de sensation négative, on a tenté de les gonfler jusqu’à en faire le plaisir tout entier de vivre: l’alcool a été ce moyen.

Pour tarir cette source d’excitation, des esprits de bonne volonté, mais d’intelligence malsaine, c’est-à-dire sans contact avec la réalité, ont songé à opposer au plaisir de boire le plaisir d’apprendre. Si l’œuvre était possible, on aurait remplacé l’ivresse physiologique par l’ivresse cérébrale: et cela ne serait pas un très bon résultat. Qu’à une journée de travail musculaire succède une soirée de travail intellectuel, et la fatigue totale est doublée sans profit réel pour l’homme soumis à ce régime. Songez au malheureux qui, après avoir poussé pendant dix heures un morceau de bois sous les dents cruelles d’une scie circulaire, s’en vient, ayant soupé vaguement, écouter un monsieur qui l’entretient de la sainteté de la justice! Mais la justice demanderait que le prédicant alternât, avec l’artisan, le poussage des billes de bois et la confortable étude des principes fructueux du charlatanisme social. Pauvres gens qui, ayant toujours instinctivement besoin de prêtres, se croient vainqueurs, ayant nié un dogme, d’applaudir à la morale de ce dogme, mais déformée par l’hypocrisie et par la haine! C’est avec l’instruction, invention très vieille, que le clergé a dominé le peuple et le monde; et c’est avec l’instruction encore que les sermonnaires laïques prétendent bien rogner les dernières griffes de l’instinct vital.

Car tous ces enseigneurs enseignent éperdument à ne pas vivre. Ils transportent dans la partie saine du peuple, et cela avec une certaine bonne foi, leurs habitudes maladives de ne recevoir les sensations que par reflet, de regarder dans une glace la vie qu’ils n’osent affronter. Le vrai but de cette instruction est l’imposition d’une morale, mais singulière et dont presque tous les préceptes sont négatifs. Par l’affaissement de la volonté de vivre, au profit d’une cérébralité instable, ils façonnent ces générations énervées, obéissantes et sages qui sont le rêve des tyrans médiocres. Au moment où une race aurait besoin, rien que pour durer, de toutes les forces dont son instinct est peut-être encore dépositaire, ils lui versent, mais avariée et empoisonnée, cette même liqueur avec laquelle les apôtres romains domptèrent la surénergie des barbares. Nous aurions le sort de ces vaincus si un protestantisme, rationaliste ou religieux, se substituait souverainement à notre catholicisme traditionnel et païen.

Mais comment n’être pas tenté de donner des préceptes de conduite en même temps que des préceptes de grammaire? Il suffirait que ces préceptes ne fussent pas dépressifs et que les adolescents y trouvassent au contraire une excitation à l’activité, à toutes les activités. L’instruction, en soi, n’est rien; on ne peut la juger qu’en examinant ses entours à la lueur de cette torche. Un flambeau a l’utilité, non de sa lumière, mais des objets sur lesquels porte sa lumière. On verra aussi un four chauffé avec méthode de bourrées ou de falourdes; mais cette chaleur n’est qu’un embrasement stérile si on ne lui donne à travailler et à mûrir, quand elle s’amortit, la pâte du pain éternel.

L’instruction est un moyen et non un but. Il est douloureusement absurde d’apprendre pour apprendre, de brûler pour brûler. Le chant même des oiseaux n’est pas vain; aux périodes de calme sexuel, il est la répétition des grands concerts d’amour. Considérée comme l’instrument précis d’une œuvre future, l’instruction peut avoir une importance très grande et même absolue; elle peut être la condition nécessaire de certains gestes intellectuels. Elle sera le bâton de voyage de l’intelligence; mais offerte à un cerveau médiocre, dirigée vers le seul accroissement de la mémoire, elle est inefficace à régénérer des cellules malades. Elle leur sera plutôt un écrasement; elle les rendra stupides; elle détournera des facilités de la vie les activités qui n’étaient faites que pour la pratique quotidienne. L’instruction pondère les génies oscillants, elle leur fournit des sujets de comparaison et des motifs de réflexions; aux génies déjà équilibrés, elle fournit un peu de ce trouble d’où naît l’ironie. Elle est tantôt un appoint à la certitude, tantôt la cause d’un déclanchement vers le doute. Mais elle n’exerce d’influence que sur des intelligences en mouvement ou en puissance de mouvement; elle ne détermine pas, elle incline. Surtout elle ne crée pas l’intelligence. Nous avons constamment sous les yeux des exemples d’hommes instruits de tout ce que l’on enseigne et qui sont restés des médiocres et qui, écrivant depuis vingt ans, n’ont même pu apprendre à écrire. Et en voici d’autres qui ne savent qu’un métier et qui n’ont lu que dans la vie: leur lucidité humilie parfois même le génie.

1900.

LES FEMMES ET LE LANGAGE

La part des femmes est si grande dans l’œuvre de la civilisation qu’il serait à peine exagéré de dire que l’édifice est bâti sur les épaules de ces frêles cariatides. Les femmes savent des choses qui n’ont jamais été écrites, ni enseignées, et sans lesquelles presque tout le matériel de notre vie quotidienne serait inutilisable. Des Cosaques, en 1814, ayant découvert une provision de bas, les enfilèrent immédiatement par-dessus leurs bottes; exemple général de nos gestes les plus communs, si les femmes n’avaient pas été, dans les siècles des siècles, les patientes éducatrices de l’enfance. Ce rôle est si naturel qu’il en paraît humble; nous ne sommes frappés que par l’extraordinaire. Le puissant outillage d’un tissage nous subjugue; qui a jamais regardé avec émotion le simple jeu de deux aiguilles à tricoter? Cependant, comparé à ces petits morceaux de bois, le plus formidable métier mécanique n’est plus rien; il représente une civilisation particulière: les aiguilles de bois ou de fer représentent la civilisation absolue. Il faut en tout distinguer l’essentiel et ce qui est de surcroît. Dans la civilisation, la part des femmes représente l’essentiel.

Cela est plus facile à sentir qu’à prouver, car il s’agit précisément des actes qui passent inaperçus le long de la vie, de toutes sortes de choses dont on ne parle pas, parce qu’on ne les voit pas ou parce qu’on n’en comprend pas l’importance. Ainsi la physiologie a été longtemps ignorée, tandis que la curiosité se portait aux monstres; le phénomène continu disparaît pour nos sens. Ce fut un citadin ou un prisonnier ou un aveugle soudain guéri, qui s’avisa le premier de la beauté de la nature. Il y a une physiologie extérieure qui disparaît dans l’habitude; analysée, elle révèle les actes volontaires les plus importants de la vie. Volontaires, c’est-à-dire contingents relativement aux mouvements primordiaux de la vie d’une espèce; volontaires, en ce qu’ils ont de particulier pour signaler une race; volontaires, si l’on regarde la volonté comme la conscience d’un effort inconscient.

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Sens, ou faculté, la parole ne peut logiquement être séparée de l’ouïe, mais l’éducation de l’ouïe est beaucoup moins sensible que celle de l’appareil vocal; on peut donc les considérer séparément, ou du moins sans observer un ordre précis en des acquisitions qui sont enchevêtrées comme tous les jeux de la vie. Remuer, entendre, voir, parler, tout cela se tient; l’imitation se jette à la fois sur toutes les fonctions, quoiqu’on puisse établir un ordre de naissance appréciable pour chacune d’elles. Cet ordre importe peu en une étude où il s’agit non de l’intelligence qui reçoit, mais de l’intelligence qui donne, de l’extérieur et non de la vie psychologique interne.

La parole est féminine. Les poètes et les orateurs sont des féminins. Parler, c’est faire œuvre de femme. La femme, parce qu’elle parle comme chante un oiseau, est seule capable d’enseigner le langage. Quand l’enfant tente d’imiter les sons qu’il a entendus, la femme est là qui le regarde, lui sourit et l’encourage; il s’établit un contrat muet de travail entre ces deux êtres, et que de patience chez celui qui sait pour guider celui qui essaie! Les premiers mots que prononce un enfant ne correspondent en son esprit à aucun objet, à aucune sensation; l’enfant, à ce moment de sa vie, est un perroquet, et rien de plus. Il imite; il parle parce qu’il entend parler. Si on se taisait autour de lui, la parole resterait figée dans son cerveau. De là l’importance du babillage de la femme, importance bien supérieure à celle des plus beaux poèmes et des philosophies les plus profondes. La fonction qui fait de l’homme un homme est l’œuvre particulière de la femme; un enfant élevé par une femme très femme et très bavarde est plutôt formé à la parole et par conséquent à la conscience psychologique; aux soins d’un homme taciturne, le même enfant se développerait très lentement, et si lentement peut-être qu’il n’atteindrait jamais la limite de son intelligence pratique.

S’il était possible d’assigner au langage une origine, on dirait qu’il fut la création de la femme. Mais le secret de toutes les origines nous échappera éternellement. Les oiseaux chantent, le chien aboie, l’homme parle. On ne se figure pas mieux un homme muet qu’un chien muet, qu’un pinson muet. Et si ces espèces jadis ont vécu sans voix, on ne comprend pas bien pourquoi elles auraient acquis un organe dont se passent fort bien d’autres animaux et même les oiseaux des terres australes. Si le langage s’apprenait ou se gagnait, si, pour en retrouver les premiers rudiments, les célèbres racines, il suffisait d’atteindre la mère commune du latin et du sanscrit, du grec et du saxon, on ne voit pas bien pourquoi le chien ne converse pas avec son maître autrement que par la queue, les yeux, les jappements. Mais le chien ne parlera jamais, parce que le génie d’une espèce animale est déterminé aussi rigoureusement que la forme des espèces cristalliques.

Que la plus ancienne langue fût composée de cinq ou six cents monosyllabes correspondant à autant d’idées générales, c’est une opinion maintenant sans valeur, mais qui eut de la force; elle supporta plusieurs constructions dont l’extravagance ne fut pas d’abord évidente. Cependant on n’avait jamais observé en aucune langue réelle quelque chose comme un réservoir même inconscient de racines. Les mots naissent les uns des autres par dérivation, venant au monde tantôt plus longs, tantôt plus courts que le mot premier. Cette dérivation est toujours dominée par un sens concret, réel et vivant; aucun homme, s’il n’a fait des études spéciales qui lui aient gâté l’esprit, n’a le sens des racines. Les ba, be, bi, bo, bu, des alphabets, voilà autant de racines, d’après la théorie; mais, à chacun de ces sons, une série de significations parentes n’est pas dévolue; ils peuvent, et dans la même langue, les assurer toutes, au hasard, ou selon une logique dont les lois sont indéterminables[48].

[48] Un seul exemple pour montrer ce que l’idée de racine a d’illusoire. La trémie, dans un moulin, est un organe trembleur. Or, le mot trembler c’est le latin tremulare. Il est tentant de rapprocher trémie de tremere. Mais non; trémie veut dire: trois muids (trimodia, tremuie, tremie).

Ce qu’il y a de primitif dans le discours, ce n’est pas le mot, mais la phrase. La phrase parlée de l’homme est instinctive, comme la phrase chantée de l’oiseau, comme la phrase jappée du chien. Le mot est un produit analytique.

Pour donner la priorité au mot sur la phrase, on était parti de cette idée que le mot est créé après que la chose a été perçue, l’homme agissant comme un nomenclateur, comme un professeur de botanique qui donne des noms à des brins de mousse. La réalité est différente. L’enfant balbutie des mots avant de connaître les objets dont ces mots sont le signe. Il est possible que l’homme ait parlé--jacassé--très longtemps avant que s’établît dans son esprit une relation fixe entre les choses et les sons familiers sortis de sa bouche.

Des milliers de langues ont pu être ainsi successivement jacassées sur des milliers de territoires, langues imprécises, avant tout musicales, suite de phrases où certains sons seulement correspondaient à des réalités. Mais ces sons, malgré leur importance, malgré leur valeur d’utilité et de représentation, on peut les supposer d’abord presque aussi fugitifs que le reste du discours. Une langue non écrite ne survit jamais à la génération qui l’a créée; chez les sauvages, chaque génération refait sa langue, si bien que le grand-père est un étranger parmi ses petits-enfants.

Si l’on admet ce jacassement primitif, on admettra volontiers que la femme a dû y prendre une grande part, en même temps qu’elle excitait par ses rires et par son attention la verve des mâles. La femme est peu capable d’innovation verbale; nulle jamais, parmi celles qui furent tout de même de bons écrivains, ne se créa une langue dans le sens où l’on dit cela de Ronsard, de Montaigne, de Chateaubriand, ou de Victor Hugo; mais elle redit bien, et souvent mieux qu’un homme, ce qui fut dit avant elle. Née pour conserver, elle s’acquitte de son rôle en perfection. Elle rallume éternellement et sans se lasser, à la torche qui va mourir, une torche nouvelle et toute pareille. C’est entre les mains des femmes que brillent les lampada vitaï, danseuses du ballet de la vie ou vestales mélancoliques au fond des caves. Ce que la femme fut historiquement, elle le sera toujours, et elle le fut toujours, dès avant l’histoire.

Des mots se fixent dans le jacassement primitif; c’est l’œuvre de la femme. Née à l’attention par la monotonie de son labeur de ménagère[49], elle se révolte contre le renouvellement inutile des termes. Sa vie s’est compliquée en ce territoire où la chasse est abondante, où la nature est féconde; les besoins des hommes croissent avec leur richesse, et en même temps les travaux de la femme. Travaillant davantage, elle a moins de temps pour écouter les discours et les chansons; des nouveautés trop rapprochées la déroutent; elle corrige le langage des hommes qui, à leur tour, se déconcertent. Ainsi naissent les mots usuels; ainsi se multiplie dans le chant parlé de l’homme le nombre des sons fixes correspondant à des réalités.

[49] L’idée de faire entrer ainsi l’attention dans le monde par la femme est de M. Ribot. Psychologie de l’attention.

Il arriva aussi, et cela sans doute, dès les temps les plus anciens, que la femme, dont la mémoire est excellente, eût retenu des parties de discours plus musicales, mieux rythmées, quelque couplet semblable à ces mélopées que les nègres répètent insatiablement. L’homme créait; la femme apprenait par cœur. Si un pays civilisé parvenait un jour à cet état d’esprit où toute nouveauté est aussitôt accueillie et intronisée à la place des idées et des rouages traditionnels, si le passé cédait constamment devant l’avenir, après quelque temps de curieuse frénésie, on verrait les hommes tomber dans cette hébétude du touriste qui ne regarde jamais deux fois les mêmes figures; pour se ressaisir, ils devraient se retirer dans une vie tout animale, et la civilisation périrait. Une pareille fin semble avoir atteint d’anciens peuples, si pressés de renouveler leurs plaisirs que leur passage n’a laissé que des traces hypothétiques. C’est l’excès d’activité, bien plus que la torpeur, qui a conduit au dépérissement beaucoup de civilisations asiatiques. Partout où la femme n’a pu intervenir et opposer l’influence de sa passivité à l’arrogance des jeunes mâles, la race s’est épuisée en essais fugitifs. On peut donc être sûr que là où s’est organisée une civilisation durable, la femme en fut la pierre angulaire.

Se levant, comme récitatrice, devant le créateur, la femme fonde un répertoire, une bibliothèque, des archives. Le premier cahier de chansons, ce fut la mémoire d’une femme; et ainsi du premier recueil de contes, de la première liasse de documents.

Cependant l’invention de l’écriture vint, comme successivement tous les progrès, diminuer l’importance archiviste de la femme. Tout ce qui parut digne de mémoire étant fixé par des signes sur des matières durables, la femme se donna le souci et le plaisir de faire vivre ce que les hommes condamnaient à l’oubli. Elle s’est acquittée de sa tâche avec une fidélité que la matière a presque toujours trahie; et c’est ainsi que des contes qui ne furent jamais écrits, et qui remontent assurément aux temps les plus lointains, sont venus jusqu’à nous. Les femmes qui s’en étaient amusées, petites, en amusèrent leurs enfants. Malgré les efforts de la pédagogie rationnelle qui voudrait bien substituer au Petit Poucet l’histoire de la Révolution ou celle de la fondation de l’Empire allemand, c’est avec le conte bleu ou rouge, d’amour ou de sang, que les mères continuent d’endormir les enfants sages. Or il s’est trouvé que cette littérature orale, dont les thèmes dépassent en nombre ceux de la littérature écrite, était de la plus grande beauté et par conséquent d’une importance suprême. On doit la sauveté presque intégrale de ce trésor au génie conservateur de la femme.

Elle garda aussi les chansons, les musiques (et les danses qui s’y joignent) dont l’homme se détache à l’âge même où il quitte la jeunesse. Pour lui, ce sont des futilités et il n’y songe plus; pour la femme, ce sont les moyens de plaire et elle y songe toujours, et, sans espérance, elle s’y rejette pour revivre les félicités passées. Les vieilles femmes maintiennent ainsi la jeunesse de leur cœur.

Il ne semble pas que les femmes aient eu une grande part dans l’invention des contes et des chansons; elles ont conservé, ce qui est une manière de créer; mais on trouve cependant la marque de leur esprit en certaines variantes. Leur tendance fut d’adoucir le dénouement d’un conte, de calmer l’effervescence d’une chanson trop folle. Cette intervention sauva la vie à beaucoup de ces petites choses, en les mettant à la portée des enfants, dont la mémoire est un coffret très sûr.

Avec la littérature, les femmes sauvaient tout un ensemble de notions qu’il est difficile de déterminer. Il ne s’agit pas du long chapelet des superstitions, mais de ce que les superstitions, les croyances, les traditions contiennent de science pratique. Pour évaluer l’importance de ce chapitre de la connaissance humaine, il faut se recueillir en une sorte d’examen de conscience; alors ayant longtemps réfléchi, on saura trier les choses qui s’apprennent dans les livres et celles qui ne furent jamais écrites et que pourtant tout le monde sait. Ce qu’il y a de vraiment indispensable pour la conduite dans la vie nous a été appris par les femmes: les menues règles de la politesse, ces gestes qui nous ouvrent la cordialité ou la déférence d’autrui, ces mots qui font bienvenir, ces attitudes qu’il faut varier selon le caractère et les situations; toute la stratégie sociale. C’est en écoutant les femmes qu’on apprend à parler aux hommes, à s’insinuer dans leur volonté, car seules celles qui savent plaire peuvent enseigner à plaire.

Avant même de parler, un enfant connaît la valeur d’un sourire; c’est son premier langage, et rien ne prouve qu’il soit absolument instinctif. L’animal n’a d’attitudes que celles qui sont le signe d’un besoin; il y en a de belles, il y en a de jolies, il n’y en a pas de volontaires. Le sourire du plus petit enfant voile souvent une intention. La femme lui a appris le mystère des échanges et que, pour un geste aimable, on peut acquérir des nourritures et les autres choses nécessaires à la vie. La petite fille, mieux disposée à goûter cet enseignement, connaît la valeur du pli de ses lèvres et du geste qui agite sa main rose, et cela bien avant que la connaissance des signes vocaux ait permis à son cerveau tendre le raisonnement élémentaire. C’est donc chez elle imitation pure; mais l’acte est favorisé par le souvenir du but déjà atteint aux premiers essais, et il y a là un exemple très curieux et très obscur d’un effet déterminant sa cause dans l’inconscience physiologique.

Les femmes n’ayant guère dans la vie que des relations passionnelles, ces jeux très primitifs restent le fond de leur tactique sociale; les hommes, à mesure qu’ils vivent, sentent le besoin de compliquer cette science élémentaire, mais elle leur demeure toujours une ressource suprême: attendrir son vainqueur, lui plaire, tel est le dernier argument du vaincu.

Toute la mimique est l’œuvre des femmes. Même silencieuse, une femme parle encore, et souvent avec une sincérité que n’ont pas ses paroles; même immobile, elle parle encore et souvent avec plus d’éloquence que par des mots ou des gestes. La conformation de son corps fait que sa respiration est un langage; le rythme de sa poitrine dit l’état de son âme et les degrés de son émotion. Aucun discours ne trouve un homme plus sensible. Mais leurs yeux disposent d’un clavier plus étendu, quoique moins émouvant. Avec les yeux, avec l’arc de la bouche muette diversement infléchi, la femme peut aller jusqu’au bout de sa pensée. L’œil pâlit ou s’avive, lève ou abaisse son regard, et c’est le désir ou le dédain, le dépit ou la promesse, autant de pages qu’un homme comprend dès qu’il a intérêt à les lire. A ces lueurs et à ces mouvements, le jeu des paupières ajoute sa valeur; ce jeu est affirmatif, négatif, interrogateur. Il profère un oui bref et net et un oui de langueur et d’abandon; il questionne sur le ton de la colère ou celui de la plainte; il refuse par un arrêt brusque à moitié de la prunelle qui voile les yeux sans les fermer. Mais que d’autres nuances et que le sourire aussi est riche en paroles! Toute la femme parle; elle est le langage même.

Ses enfants seront d’abord des mimes. Comme leur mère, ils sauront parler d’abord avec tout ce qui ne parle pas, acquisition précieuse. Darwin a trouvé chez les animaux l’esquisse de l’expression des émotions. Il y a dans la mimique humaine une importante part d’instinct; la femme a cultivé ces mouvements primitifs, elle les a chargés de nuances, elle les a multipliés; aux signes des émotions vraies sont venus se joindre les signes des émotions fausses, et alors seulement il y a eu langage. L’expression animale des émotions n’est pas un langage, car elle ne saurait feindre; le langage vrai commence avec le mensonge. Il y a un sens du réel dans le mot fameux: le langage a été donné à l’homme pour déguiser sa pensée. Le mensonge qui est la seule preuve extérieure de la conscience psychologique est aussi la seule preuve que des gestes sont un langage et non une mimique inconsciente; le mensonge est la base même du langage et sa condition absolue. L’analyse des faits linguistiques démontre cela assez bien, puisque tout mot contient une métaphore et que toute métaphore est un déplacement de la réalité, quand elle n’est pas un mensonge voulu et prémédité. Mais à prendre le langage tel qu’il nous apparaît, et en supposant que chaque mot corresponde à un objet, on peut dire que s’il existait un homme qui n’eût jamais menti, cet homme n’aurait jamais parlé. Ce n’est pas parler, en effet, que dire «j’ai peur» ou «j’ai froid», quand on a peur ou qu’on a froid; c’est exprimer une émotion ou une sensation au moyen de signes verbaux, et analogues au tremblement de l’animal transi ou affamé. Mais si, au contraire, niant son émotion ou sa sensation, l’homme qui a froid dit «j’ai chaud» et l’homme qui a faim «je n’ai pas faim», il parle. Qu’il use des paroles, des gestes, ou des signes de l’écriture, à cela, au mensonge, c’est-à-dire à la conscience, on reconnaît l’homme. Mensonge, que l’on ne s’y trompe pas, prend ici le sens de: expression d’une sensation imaginaire; il s’agit de psychologie et non de morale, domaines séparés.

Si la femme est le langage, elle doit être le mensonge, et aussi la conscience. Tout cela se tient et ne fait qu’un. Le premier de ces points n’a pas été étudié, mais l’opinion populaire lui est favorable. Outre qu’elles parlent plus volontiers que les hommes, elles usent d’une syntaxe meilleure, d’un vocabulaire moins hasardé, elles prononcent bien: on sent que le langage est leur élément. Le second point, le mensonge, est incontesté; mais on en fait un crime aux femmes alors qu’il est la conséquence d’un autre don et d’ailleurs une affirmation de leur spiritualité. Les femmes mentent plus que les hommes; c’est donc qu’elles ont un plus grand sentiment de l’indépendance, une conscience plus vive: et voilà le troisième point atteint, sans qu’il soit besoin, semble-t-il, d’une démonstration minutieuse.

On a parlé du mensonge hystérique: il est probable qu’il y a là un abus, non dans les termes, mais dans l’intention qui les a unis. Si l’on veut dire mensonge inconscient, c’est une absurdité. Le mensonge est au contraire le signe même de la conscience, et il ne peut y avoir mensonge que là où il y a conscience pleine et active. Il ne faut pas confondre une sensation délirante exprimée telle qu’elle a été sentie avec le travestissement volontaire donné à l’exposition d’une sensation vraie; confondre avec le dernier, le premier terme de la série. L’animal ne ment jamais; comment le pourrait-il? Il est forcé d’exprimer, telle qu’il l’éprouve, sa sensation. S’il a envie de mordre, le chien retrousse ses babines, montre ses dents. Le voit-on se contenir, faire l’hypocrite, mentir; c’est qu’au contact de l’homme, il a peut-être acquis un rudiment de conscience; c’est que l’éducation qu’il a reçue se trouve à ce moment en conflit avec son instinct. D’ailleurs la ruse, et surtout appliquée à la défense ou à la quête de la vie, est tout autre chose que le mensonge; c’est une forme aiguë de la prudence. Le vrai mensonge est sans but, sans utilité que d’affirmer un détachement supérieur; il apparaît tel qu’une négation des liens qui attachent l’homme à la réalité; par quoi il se rapproche de la poésie et de l’art dont il est un des éléments. L’art est né, comme le mensonge, d’une vive conscience des sensations et des émotions; il affirme un état de sensibilité extrême, en même temps qu’une tendance à repousser ce réel dont les sens d’un homme furent blessés. L’art, quelle que soit sa forme, implique une connaissance approfondie des signes, et la volonté de les transposer, sans tenir compte de leurs concordances usuelles. L’artiste est celui qui ment supérieurement, au-dessus des autres hommes. S’il ment avec la parole, c’est le poète; avec le son inarticulé, c’est le musicien; avec les formes dont il fixe les attitudes, c’est le sculpteur, et son art n’est que le développement extrême du langage des gestes (dont le danseur figure un état très fugitif); avec les lignes et les couleurs, c’est le peintre, et que fait-il sinon de rendre aux hiéroglyphes des écritures primitives leur véritable aspect et toute leur ampleur naturelle? L’art est un langage, et il n’est que cela.

Mais si la femme est le langage, d’où vient qu’elle se soit si médiocrement manifestée dans les jeux suprêmes du langage? Des critiques, pour la flatter, ont allégué on ne sait quelle hérédité latérale, par quoi on démontre que, filles de mères de moins en moins cultivées, à mesure que l’on remonte le cours des siècles, il n’est pas surprenant que leurs aptitudes soient moindres que celles des mâles. Cela n’est pas sérieux, car s’il est vrai que le génie et le talent sont souvent en rapport direct avec les cultures antérieures, il y a aussi de soudaines aptitudes que le milieu développe. Pourquoi une fille ne trouverait-elle pas cette aptitude dans sa chair, comme son frère? D’ailleurs voilà des milliers d’années qu’on apprend la musique aux femmes, et c’est peut-être là qu’elles ont encore le moins créé. La cause est plus profonde. La femme est le langage, mais le langage utile; son rôle n’est pas de créer, mais de conserver. Elle s’en acquitte à merveille. Elle ne crée ni les poèmes, ni les statues; mais elle crée les créateurs des poèmes et des statues; elle leur enseigne le langage, qui est la condition de leur science, le mensonge qui est la condition de leur art, la conscience qui leur donne le génie. Quand l’enfant, vers six ou sept ans, sort des mains de la femme, l’homme est fait. Il parle, et c’est tout l’homme.

La grande œuvre intellectuelle de la femme est l’enseignement du langage. Les grammairiens et leurs succédanés, instituteurs et professeurs, s’imaginent être les maîtres du langage et que, sans leur intervention, la langue des hommes périrait dans la confusion et l’incohérence; on les entretient depuis des siècles dans cette illusion, et pourtant il n’en est pas de plus ridicule. Les femmes sont les ouvriers élémentaires et les poètes, les ouvriers supérieurs du langage, les uns et les autres inconscients de leur rôle; l’intervention du grammairien est presque toujours mauvaise; à moins qu’elle ne se borne à constater des faits, à moins qu’elle n’ose ramener vers les mains des femmes et des poètes une influence que la science ne saurait exercer qu’avec injustice. Voici des enfants qui parlent, ils s’en vont à l’école recevoir une leçon de grammaire. Ils parlent et usent de toutes les formes du verbe et de toutes les nuances de la syntaxe avec aisance et justesse. Ils parlent, mais voilà l’école, et le maître triomphe de leur apprendre ce que c’est que l’imparfait du subjonctif. A une fonction, l’écolâtre a substitué une notion; il a remplacé le geste par la conscience du geste, le mot par sa définition; il enseigne la grammaire; il n’enseigne pas le langage.

Le langage est une fonction; la grammaire est l’analyse de cette fonction. Il est aussi inutile de savoir la grammaire pour parler sa langue naturelle que de savoir la physiologie pour respirer avec ses poumons ou marcher avec ses jambes. Comparé au rôle de la mère ignorante qui cueille comme une fleur le premier mot épanoui sur les lèvres de l’enfant, le rôle du maître est presque nul. Ce mot qui vient de fleurir, c’est la mère elle-même qui l’a semé, car si le langage est une fonction, il faut lui donner les matériaux sur lesquels elle puisse s’exercer. Le bavardage futile d’une femme, si peu différent de celui de la petite fille qui parle à sa poupée, voilà la première leçon de l’enfant et celle qui en importance dépasse toutes les autres; autant de mots, autant de graines qui vont germer, pousser, fructifier dans le jeune cerveau. Sans cette semence jetée sans cesse à la volée, la fonction linguistique de l’enfant resterait inerte et il ne sortirait de ses lèvres que des sons vagues et peut-être inarticulés. On s’est demandé parfois quelle langue parleraient des enfants élevés ensemble hors de portée de la voix humaine. Ils n’en parleraient peut-être aucune. C’est une question que nul ne peut résoudre. En tous cas, ils ne parleraient qu’une langue rudimentaire, c’est-à-dire trop riche, variable et entièrement inconnue, car il n’y a pas plus de racines innées que d’idées innées. L’enfant ne crée pas sa langue, encore moins il ne secrète pas sa langue; il l’apprend. Il parle selon qu’on parle autour de son berceau; il est phonographe et d’abord aussi mécaniquement que l’instrument même. Avant de pouvoir situer les signes vocaux au-dessus des objets, il les possède en grand nombre, mais en confusion, «en vrac». Ensuite il apprendra à utiliser cette richesse; comme il connaît d’une part les mots et d’autre part les objets, l’opération qui va les réunir dans sa mémoire lui sera des plus faciles et des plus naturelles. La femme dirige cette répartition avec joie, et elle s’admire en admirant les progrès de l’enfant; elle croit que la double acquisition du mot et de l’objet se fait intégralement à son ordre, et cela lui donne de l’orgueil. Ainsi, l’ignorance du mécanisme psychologique de l’enfant assure le succès de l’éducatrice.

Ce langage que l’enfant tient tout entier de la femme, c’est en son honneur que, plus tard, il l’exercera volontiers comme poète, conteur, philosophe, théologien ou moraliste, comme créateur de valeurs, selon l’expression très forte de Nietzsche. La plus grande partie de la littérature est l’œuvre indirecte de la femme, faite pour elle, pour lui plaire ou la piquer, pour l’exalter ou la dénigrer, toucher son cœur, idéaliser ou maudire sa beauté et son amour. Il a fallu que les deux sexes fussent aussi profondément dissemblables, aussi étrangers, aussi opposés, pour que l’un se soit fait l’adorateur de l’autre. Avec la parité des goûts, des besoins, des désirs, les différences corporelles n’eussent pas suffi ni le commandement de l’espèce. L’humanité pouvait se perpétuer sans l’amour[50]; l’amour eût été impossible sans les divergences radicales qui font que l’homme et la femme sont deux mondes l’un à l’autre impénétrables. On ne peut adorer que l’inconnu; il n’y a plus de religion là où il n’y a plus de mystère. Dans toutes les sociétés, tant qu’elle est jeune et belle, la femme, et même esclave, est la maîtresse de la civilisation; les poètes, que sa grâce a inspirés, augmentent cette suprématie en faisant d’elle l’objet de leurs chants, et la poésie, qui ne voulait d’abord que dire les joies de la possession ou les affres du désir, achève son évolution, en créant l’amour. Car l’amour, avec tout ce que contient ce mot, de sentiment, de passion, de rêve, de bonheur, de larmes, est bien une création verbale et l’œuvre même de l’imagination des artistes du langage.

[50] A cela eût suffi l’accouplement. La vie commune survivant à la fécondation est extrêmement rare, hormis chez les primates et les oiseaux. Chez les insectes carnivores, la pariade est souvent mortelle pour le mâle que, plus forte, la femelle dévore.

C’est dans les poèmes, les contes, les récits traditionnels, que l’homme vulgaire, enclin à la seule jouissance, a appris à aimer, à augmenter jusqu’à l’infini des joies médiocres et des chagrins futiles. Répétons ici le mot de Nietzsche: le poète a été le créateur des valeurs sentimentales. Mais presque aussitôt créées, elles lui ont échappé. S’emparant de ces valeurs nouvelles, la femme les a transformées en instruments de règne; elle a cueilli avec simplicité les fruits du langage, son œuvre.

Comment l’amour évolua sous cette domination et tous les bienfaits qui en ont été la conséquence, ce serait un long chapitre de l’histoire de la civilisation.

1901.

NOTE.--Les déductions philosophiques n’ont de valeur que si elles s’accordent exactement avec la science; mais alors elles ont une valeur. J’ai donc saisi l’occasion de compléter la note de la page 59 sur le mensonge considéré comme réaction vitale. Voici la position scientifique de la question:

«M. R. Quinton a été amené, au cours de ses travaux, à reconnaître que l’ensemble de tous les êtres vivants se divise en deux grandes séries physiologiques, qui correspondent exactement aux deux séries anatomiques: Invertébrés et Vertébrés.--La première et inférieure (Invertébrés) toujours en équilibre au milieu, subissant toutes les conditions extérieures si défavorables qu’elles soient; la seconde et la plus élevée (Vertébrés) n’acceptant pas ces conditions, réagissant contre elles, toujours en déséquilibre avec le milieu, maintenant intérieurement la concentration saline des origines en face des mers qui se concentrent davantage ou des eaux douces qui se dessalent, maintenant encore la température des origines en face du milieu terrestre qui se refroidit, mentant au milieu, en définitive, pour maintenir ses conditions de vie optimes. Le mensonge dont nous parlons n’est que la forme psychologique de cette réaction du Vertébré contre l’hostilité du milieu.»

Les termes obscurs de cette note (concentration saline, température des origines) sont expliqués dans le livre publié par M. Quinton, l’Eau de mer milieu organique.

TROISIÈME PARTIE

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