XVI
Elles étaient seules. Rapidement, Élisabeth prit sur son bureau quelques notes, puis tendit des feuillets à Claude:
--Veux-tu, enfant, avoir l'obligeance de revoir ces épreuves de mon rapport? Il me faut les faire partir ce soir; et j'aurai tout juste le temps d'y jeter un coup d'oeil avant le dîner.
--Très bien, Élisabeth, donnez. Je vais tout de suite me mettre au travail.
Elle rangeait les cahiers de musique épars sur le piano, replaçait le violon dans sa boîte; mais elle s'arrêta et releva la tête d'un brusque mouvement, à cette question d'Élisabeth:
--Dis-moi, Claude, est-ce que tu as encore promis plusieurs séances à M. de Ryeux?
--Je n'ai rien promis... J'arrêterai quand bon me semblera...
--Ah! bien! Tu es donc parfaitement libre de cesser les séances.
--Cesser? Mais je n'en ai pas l'intention... du moins pour le moment.
Dans son accent, il y avait eu plus que de la surprise, une sorte de révolte frémissante, tout de suite maîtrisée par la volonté qui, aussitôt, s'affirmait.
Très calme, mais avec cette fermeté douce qui avait tant d'autorité, Mme Ronal dit:
--Pourtant cela vaudrait mieux, Claude.
La jeune fille, qui continuait d'aller et venir dans la pièce, s'arrêta court de nouveau; et ses prunelles sombres se posèrent sur le visage de Mme Ronal. Elle répéta:
--«Cela vaudrait mieux...» Je ne comprends pas, Élisabeth. Quelle idée avez-vous là?... Pourquoi voulez-vous me faire interrompre des séances qui, pratiquement, me sont très avantageuses?
--Oui... pratiquement... Mais à ce point de vue pécuniaire, tu as eu un très bel hiver. Donc le bénéfice de ces... soi-disant leçons est du superflu. D'ailleurs, toi et moi, nous tenons pour secondaires les questions d'argent.
--C'est vrai... Et alors?... Élisabeth?
Droite, elle se tenait devant la jeune femme, les sourcils soudain rapprochés, durcissant un peu le visage devenu impénétrable. Ses doigts caressaient doucement les violettes, sur la table, près d'elle. Du même accent dont elle avait déjà parlé, Mme Ronal continua:
--Alors, mon enfant, je trouve... et quand je t'aurai dit ma raison, tu penseras sûrement comme moi, qu'il serait préférable de ne pas poursuivre plus longtemps ces séances, puisque la fin de l'hiver t'en fournit une raison plausible.
Une légère flamme était montée aux joues de Claude. Elle attachait sur Élisabeth des prunelles profondes, où luisaient de lointains éclairs.
--Et votre raison, c'est...?
Mme Ronal resta une seconde silencieuse comme si elle eût voulu peser ses paroles. Puis, simplement, elle dit:
--J'ai compris...--un peu trop tard, malheureusement,--que ces séances de musique, suivies de goûter, n'auraient pas dû avoir lieu.
--Parce que?... Car enfin, Élisabeth, combien de fois ai-je ainsi fait de la musique avec des artistes masculins.
--Oui, avec des professionnels ou des camarades. M. de Ryeux n'est ni l'un ni l'autre. Il m'a suffi de le voir, à l'improviste... près de toi, pour constater qu'il goûte ta personne, pour le moins autant que ton talent.
Obscurément, Claude tressaillit, comme si un souffle ardent, lourd de parfums, eût passé sur son âme.
Élisabeth continuait avec une autorité devenue presque grave:
--Or, tu sais aussi bien que moi où il tend quand il a goûté une femme!... Alors je ne veux pas que toi, ma «petite», mon enfant, tu sois exposée à te défendre contre son... admiration... Je me reproche beaucoup, à cette heure, de n'avoir pas pensé qu'il était imprudent de le laisser ainsi t'approcher librement...
Avec une vibration de colère dans la voix, Claude dit, hautaine:
--Je vous prie de croire, Élisabeth, que M. de Ryeux a toujours été d'une irréprochable correction avec moi.
--Je n'en doute pas... Je ne te fais pas l'injure, mon enfant, de penser que, autrement, tu lui aurais permis de revenir ici. Mais il est évident que...--pour employer le jargon mondain...--il te fait la cour.
Claude haussa les épaules.
--Il est ainsi avec toutes les femmes. Je l'ai vu à l'oeuvre aux vendredis de Mme de Ryeux.
--Oui, avec des femmes de son monde, habituées à être ainsi traitées... Toi, qui es obligée de te garder seule, tu ne dois pas accepter cette attitude.
--Je n'ai ni à accepter ni à refuser ce qui est sa manière d'être. Je ne puis la changer.
--Et cette manière d'être, en somme, ne te déplaît pas, dit Mme Ronal d'un ton qui faisait de ses paroles plus une réflexion qu'une question.
Avec une sorte de franchise altière, Claude prononça:
--Il ne me déplaît pas... même, il me plaît, qu'il me traite comme son égale, socialement, et ne me laisse jamais souvenir que je vais chez lui gagner ma vie en distrayant ses invités...
Élisabeth eut un geste indifférent:
--Tu donnes ton talent dont la valeur est supérieure à tout argent.
--A notre point de vue, oui, jeta Claude avec un petit rire bref; pas à celui du beau monde qui emplit les salons de Mme de Ryeux. Peu importe, d'ailleurs... Ce qui est plus sérieux, c'est votre subit revirement à l'égard de M. de Ryeux. Car, en somme, vous le connaissiez, quand vous avez insisté pour que je réponde à la proposition de sa mère.
--Tu allais chez lui en artiste. Tu le rencontrais dans un salon plein de monde.
Un éclair d'ironie courut dans les prunelles de Claude. Chez Mme de Ryeux, ce n'était pas dans un salon plein de monde qu'elle rencontrait son mari... Il y avait le foyer...
Élisabeth poursuivait:
--Ce n'est pas dans les mêmes conditions que tu le vois ici. J'ai été imprudente, je le répète... Et je l'ai compris tout à l'heure, avec une intensité qui m'amène à te parler comme je le fais. Quand je suis entrée soudain, et vous ai trouvés goûtant et causant, votre tête-à-tête m'est apparu avec un caractère d'intimité qui a choqué tous mes sentiments de mère... de femme aussi...
--Élisabeth! interrompit Claude frémissante.
Mais la jeune femme achevait, comme si elle n'eût pas entendu:
--Sais-tu de quoi vous aviez l'air, devant le feu, auprès de cette table servie, des fleurs autour de vous?...
--De quoi?... Mais de deux personnes qui goûtent, j'imagine, riposta Claude avec une âpreté ironique.
--Vous aviez l'air de deux amoureux... je ne veux pas dire de deux amants, qui terminent, par un thé réconfortant leur réunion dans quelque garçonnière.
Claude pâlit. Une lueur d'orage flambait dans ses prunelles.
--Oh! Élisabeth!... Comment vous... vous... pouvez-vous me calomnier ainsi... Et lui aussi!
Mme Ronal eut vers elle un geste d'apaisement.
--Je ne te calomnie, ni ne t'accuse, enfant. Je te dis tout simplement ce que j'ai éprouvé, parce que tu dois le savoir... Tu ne peux être tout à fait bon juge en la circonstance, ma Claude. Alors, moi, ta grande amie, je t'avertis... Je sais que, comme moi, tu n'accepterais jamais de servir de distraction à M. de Ryeux dont tu connais la réputation... et la valeur morale, puisque vous avez beaucoup causé cet hiver...
--Si je le distrayais, lui aussi me distrayait; nous sommes quittes; et ma dignité qui semble vous préoccuper, Élisabeth, est bien sauve, je vous assure!
--Quel besoin peux-tu avoir de distractions, offertes par M. de Ryeux?... Et quelles peuvent être ces distractions?... Je ne vois pas...
--Oh! n'imaginez rien d'extraordinaire, je vous en prie, Élisabeth... Tout simplement, il me plaît de causer avec lui, parce que je lui trouve une forme de pensée neuve, qui m'intéresse... Et aussi, il me plaît beaucoup... c'est vrai, de faire de la musique avec lui, parce qu'il est remarquablement artiste... Voilà tout... Êtes-vous rassurée?
Les yeux de Mme Ronal gardaient une sorte de gravité pensive:
--Ah! comme tu tiens à ces réunions! Claude.
--J'y tiens?... Où prenez-vous cela? Élisabeth.
--Dans la façon dont tu les défends et te refuses à y renoncer...
Avec une sorte de hauteur, Claude prononça:
--Mais je n'ai rien refusé... Je suis chez vous. Je ferai naturellement ce que vous voudrez...
--Claude! De quel accent tu parles... Tu sais bien que jamais, je n'impose ma volonté... C'est un conseil que je t'ai donné, m'adressant à ta dignité et à ta raison pour que tu le suives... parce que je suis certaine d'être dans la vérité.
Claude ne répondit pas. Elle le savait bien qu'Élisabeth Ronal voyait juste... Un danger existait, qu'obscurément, elle avait la curiosité, la tentation de connaître, n'en ayant pas peur, orgueilleusement confiante en elle-même...
Mais jamais, elle n'eût imaginé qu'elle tenait ainsi à ces séances de musique... A l'idée de les terminer, de voir finir les causeries qui les entremêlaient, une espèce de révolte criait en elle, dont la violence la saisissait elle-même...
Mais tout de suite, aussi, la certitude s'imposait à son âme frémissante que lui n'accepterait jamais de ne plus la retrouver dans cette intimité qu'Élisabeth condamnait.
Dans sa pensée, elle eut la vision précise du regard audacieux et caressant; elle entendit les sonorités de la voix impérieusement douce, si habile à exprimer toutes les pensées... Jamais cet homme-là ne devait renoncer à ce qui lui plaisait...
Un apaisement brusque et bizarre se fit en elle, dont son visage ne trahit pas le secret.
En silence, elle était allée s'asseoir devant la table à écrire et prenait les feuillets préparés. Elle les regarda, puis de son accent habituel, elle demanda:
--Je puis me rapporter, Élisabeth, au texte qui est avec les épreuves?
--Oui, absolument. A ce soir, ma petite Claude.
Ni l'une, ni l'autre n'avaient plus une allusion même à l'explication qui venait d'avoir lieu.
Elles s'étaient dit tout ce qu'elles jugeaient avoir à se dire; et leur volonté à chacune demeurait libre et ferme.