Chapitre 15 Réplique de Philippe Aubert de Gaspé fils à Pierre-André
M. l’éditeur,
J’ai vu, dans Le Populaire du 10 courant, une critique sur L’influence d’un livre que l’auteur livre au public pour être lue avec l’ouvrage. Je n’ai aucun doute que mes lecteurs lui sauront gré de cette attention, d’autant plus que ce jeune monsieur qui, je crois, a 16 années révolues et qui paraît aimer fort Corneille et Racine, puisqu’il me conseille de prendre dorénavant mes épigraphes chez eux, suit très bien la maxime de don Rodrigue et dit comme lui :
Mes pareils à deux fois ne se font pas connaître,
Et pour leurs coups d’essai veulent des coups de maître.
C’est bien, mais moi, je n’ai pas pour habitude de trancher toutes questions d’une manière si péremptoire. Cela ne m’empêche pas de voir dans sa critique certains faits qu’il avance soit par ignorance ou pour le plaisir si innocent et si doux de critiquer.
Je voudrais bien savoir, par exemple, où il a pris que je voulais représenter tous nos cultivateurs comme des alchimistes parce que j’ai choisi un alchimiste pour mon héros. Et comment s’y prendre pour prouver une négative semblable à celle qu’il avance hardiment, savoir qu’il n’y en a pas en Canada. Je connais, moi personnellement, dans le petit espace de deux lieues, trois personnes qui cherchent la pierre philosophale. Amand, qui réside à deux milles de chez moi, a travaillé sous mes yeux l’espace de neuf mois pour changer de l’étain en argent, et de plus, il m’a dit, il y a quelques jours, que je pouvais rire de lui dans mon ouvrage, mais qu’il avait enfin réussi et qu’il était riche pour la vie.
Je n’ai jamais dit que les Canadiens étaient avares et je n’ai jamais essayé à les peindre comme tels ; mais puisque Pierre-André me le fait dire, j’ajouterai seulement qu’en général, ils savent bien garder leur argent, et que les seules personnes qu’ils payent sans murmurer sont les avocats. Que Pierre-André observe et il dira comme moi.
« Que dirait l’auteur de L’essai sur l’indifférence s’il voyait ses pensées servir d’interprètes à la nécromancie du fanatisme et de l’erreur ? » Ce qu’il dirait ? Il dirait que lui, qui a appelé à son secours le merveilleux pour peindre les malheurs de la France, pardonne volontiers à un de ses admirateurs passionnés le crime odieux de lui citer deux lignes d’une de ses plus brillantes conceptions au commencement de quelques-uns de ses humbles chapitres.
Le paragraphe suivant m’accuse de prostituer le génie de Shakespeare à des croyances superstitieuses. Pardon, Shakespeare, mais je croyais que dans ces vers mêmes que je citais, tu immortalisais les croyances superstitieuses de l’Écosse. Mon seul crime est de te regarder comme le premier poète de l’univers, et, puisque je ne puis pas même parler de toi sans jeter une tache indélébile sur ton nom, désormais je te regarderai comme un objet sacré et je me contenterai d’étudier les essais sur l’homme de Pierre-André.
« Cependant il faut rendre justice à l’auteur, etc. » Ce cependantest admirable. Et on voit par là que c’est à regret que P.-A. peut me rendre la plus petite justice. L’histoire magique de la poule noire n’est pas un conte. Cette transaction a eu lieu dans Saint-Jean-Port-Joli. Un des acteurs est mort, et l’autre, qui est Charles Amand, vit.
P.-A. me demande, en parlant du chapitre du « Meurtre », si je veux continuer l’histoire de mon alchimiste. Je lui répondrai qu’il poursuive et il verra que, s’il y a quelques parties de liées dans l’ouvrage, ce chapitre et ceux relatifs à Amand le sont puisque c’est du corps de Lepage qu’il s’est procuré les instruments nécessaires à ses poursuites nécromantiques. J’ajouterai, en outre, que l’histoire de la chandelle est véritable, et que je connais le médecin qui la lui a vendue.
Je suis fâché que Pierre-André n’aime pas la langue anglaise et c’est le dernier reproche auquel je m’attendais. Il faut avoir de la patience pour s’entendre dire que parce que Corneille et Racine ont écrit en français, on ne peut plus citer la langue anglaise ; ni du latin, ni de l’espagnol non plus, je suppose, quoique l’on puisse connaître ces langues. Et tout cela parce que Pierre-André ne les comprendrait pas et parce qu’il aurait la bonté de prêter son manque de connaissance à la généralité de la jeunesse canadienne.
Je dois demander à P.-A. s’il sait ce que c’est qu’une légende. S’il ne le sait pas, j’essaierai de la lui définir comme étant une ancienne tradition conservée par les habitants d’un pays. Ce point établi, je lui demanderai où est l’invraisemblance de faire paraître le bon curé puisque ordinairement, dans les légendes de tous les pays, le diable joue presque toujours un rôle, et qu’il me semble qu’il est plus extraordinaire de voir Satan que de voir un respectable prêtre rentrer dans une salle de bal.
Quant à dire que c’est une fable que de prétendre qu’Amand était présent à la visite que Lepage fit au corps de Guillemette, je lui répondrai tout simplement qu’il y était et que je l’ai vu de mes yeux.
Parce que P.-A. a lu le morceau intitulé « L’hiver », il prétend que ma seconde épigraphe n’est applicable qu’à un massacre. Je le demanderai à tout homme sans préjugés si ce n’est pas chicaner sur des riens et si on ne peut pas dire d’une chambre où on ouvre un homme une heure après sa mort :
Où l’on taille sans pitié dans les corps palpitants
Comme en des robes de momies.
La vieille Nollet est connue de tous les habitants du district de Québec et j’en connais plusieurs qui l’ont consultée, entre autres, un de mes voisins. Et pourtant, P.-A. trouve ce caractère trop fantastique pour le Canada. Qu’il aille à Beaumont et on lui montrera sa maison au pied de la Côte-à-Nollet.
Il se pourrait que la chanson du bon curé soit trop relevée pour la petite Élise ; cela n’empêche pas qu’il y a quelque temps, j’ai entendu chanter par un cultivateur la Clef du Paradis du même auteur, qui (entre parenthèses) avait une très jolie voix. Si j’avais lu la critique de P.-André dans ce temps, je n’aurais pas manqué de lui dire que c’était trop relevé pour lui.
Je conseille à P.-André de relire « L’homme de Labrador » et il verra que ce n’est pas la peur qui met Rodrigue Cœur-de-fer en colère lorsqu’il lui est proposé de rester au Poste du diable, mais que c’est plutôt le plan concerté de se débarrasser de lui. Ce ne sont point des contes à endormir les enfants que je lui raconte ; ce sont malheureusement des croyances populaires dans la partie du pays que j’habite.
Dans la critique sur le chapitre XII, il nous dit que la généralité des classes instruites et policées de la jeunesse canadienne ne comprennent pas l’anglais. Je diffère d’opinion avec lui et je lui dirai que je plains beaucoup ceux qui, nés dans un pays anglais, ne possèdent pas cette langue sublime et énergique.
Quant à trouver singulier qu’un père cherche à se débarrasser de sa fille, je lui dirai simplement que cela arrive très souvent, et je terminerai en conseillant à P.-A. d’étudier la société et de laisser de côté ses beaux rêves de 16 ans et il verra que bien des choses sont et seront toujours, quoique suivant ses idées de perfection, cela soit très singulier.
Je suis, etc.
De Gaspé, junior.
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1.Beaucoup de Canadiens ont cette croyance : qu’un homme peut posséder tous les livres du monde, excepté un.
2.Il l’a raconté lui-même à l’auteur.
1.Les cultivateurs canadiens ne disent jamais entrez ; mais ouvrez. Cet usage est fondé sur une vieille légende qui rapporte qu’une jeune femme ayant un jour répondu à quelqu’un qui frappait : « entrez » le diable entra et s’empara d’elle.
2.Les cultivateurs canadiens ont pour habitude de chanter, « lorsqu’ils ne sont pas trop rassurés », pour me servir de leurs expressions.
3.Je dois avertir mon lecteur que cette formule de conjuration, ainsi que la manière de changer les métaux en argent, dont nous avons parlé plus haut, ne se trouve pas dans les ouvrages d’Albert-le-Petit tels qu’on les vend ordinairement. Mais ce sont des éditions contrefaites. Amand m’a assuré, lui-même, qu’il tenait un véritable exemplaire de l’original qui lui avait été donné par un Français.
4.Les cultivateurs canadiens se servent de loupes d’érables sèches, pour allumer du feu à l’aide d’un briquet et d’une pierre à fusil.
5.La main-de-gloire est une main de pendu desséchée, avec laquelle on peut pénétrer où l’on veut ; et la chandelle magique est composée de sa graisse fondue avec du cierge pascal. Un homme qui se promène la nuit, avec ce flambeau, doit trouver un trésor à l’endroit où elle s’éteint.
1.Il avait néanmoins eu ses moments d’erreur.
1.Verre d’eau-de-vie.
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.