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Chapitre 2 Les murs de Québec

Le comte de La Galissonnière continua, accompagné des hommes distingués de sa suite, sa tournée d’inspection. Partout, on se découvrait pour les saluer ; partout on leur souhaitait la plus cordiale bienvenue.

Le peuple de la Nouvelle-France n’a pas encore perdu la politesse et l’affabilité naturelle qu’il a reçues de ses ancêtres.

Les colons travaillaient avec tant d’ardeur qu’ils semblaient sceller leurs âmes mêmes dans ces murs de la vieille cité, et cependant, à mesure qu’ils reconnaissaient quelques uns des gentilshommes du gouverneur, ils engageaient avec eux une conversation amicale, presque familière.

— Salut, monsieur de Saint Denis ! fit vivement le gouverneur à un grand et élégant gentilhomme qui surveillait les travaux de ses censitaires de Beauport.

— Mains nombreuses petite besogne, dit le proverbe, Excellence !

— Cette splendide batterie que vous êtes à terminer mérite d’être appelée Beauport. Qu’en pensez-vous, monseigneur ? ajouta Son Excellence en se tournant vers l’évêque qui souriait, ne vaut-elle pas la peine d’être baptisée ?

— Oui, baptisée et bénite, répondit l’évêque, et je lui donne ma bénédiction épiscopale ! En vérité, j’ai la plus grande confiance en cette terre sacrée qui vient de l’Hôtel-Dieu ; elle supportera bien l’attaque.

— Mille fois merci, monseigneur, fit le sieur de Saint Denis en s’inclinant profondément : quand c’est l’Église qui ferme la porte, Satan ne saurait entrer, les Anglais non plus !

Entendez-vous, mes amis ? continua-t-il, s’adressant à ses censitaires, monseigneur l’évêque baptise notre batterie du nom de Beauport, et nous assure qu’elle soutiendra bien le feu de l’ennemi.

— Vive le roi ! fut-il répondu. C’était le cri qui sortait spontanément de toutes les poitrines des Canadiens français, dans tous les dangers et dans toutes les allégresses.

Alors, un des plus hardis parmi les habitants, s’approcha du gouverneur, puis ôtant sa tuque rouge :

— C’est en effet, une bonne batterie, monseigneur, dit-il, mais il devrait y en avoir une pareille dans notre village. Donnez-nous la permission d’en construire une et de la garnir de monde, et nous vous promettons bien que pas un Anglais n’entrera dans Québec par la porte de derrière, tant qu’il y aura un homme de vivant pour la défendre.

Le bonhomme avait l’œil du soldat. Il avait fait le coup de fusil. Le gouverneur comprit l’importance de la remarque, et donna son assentiment sur-le-champ. Il ajouta :

— La ville ne trouvera nulle part de meilleurs défenseurs que ces braves habitants de Beauport.

Ce compliment flatteur ne fut pas oublié, et, quelques années plus tard, quand Wolfe vint assiéger la ville, les batteries de Beauport repoussèrent glorieusement ses intrépides soldats. Alors, sur les grèves voisines, tombèrent tant de braves grenadiers, tant de braves montagnards écossais, que le héros faillit en mourir de douleur.

Les laborieux ouvriers aperçurent la figure familière et réjouie du supérieur des Récollets et ne purent s’empêcher de sourire :

— Bonjour, père de Berey, bonjour ! crièrent cent voix… Les bonnes femmes de Beauport vous envoient leurs compliments. Elles meurent du désir de voir les bons Récollets descendre chez nous. Les pères gris ont oublié le chemin de notre paroisse.

— Ah ! répliqua le supérieur, avec une feinte sévérité que trahissait, du reste, l’éclat joyeux de son regard, vous êtes une bande de misérables pécheurs qui mourrez sans confession… Vous ne vous en doutez pas !… Vos cœurs sont durs comme les œufs que vous donnez à mes frères quêteurs… Si vous saviez le mal que vous avez fait ! et la dépense de sel et de séné dont vous avez été la cause… Ah ! si le père Ambroise, notre cuisinier, pouvait mettre la main sur vous, une bonne fois, et vous faire tourner la broche à la place de ces pauvres chiens de Québec qu’il attrape comme il peut !… 1 Mais travaillez bien à la corvée du roi en attendant : beaucoup d’ouvrage, peu de plaisir et point de salaire !

Les habitants prirent cette plaisanterie en bonne part, et l’un d’eux répondit, s’inclinant jusqu’à terre :

— Pardonnez-nous tout de même, mon révérend père ; les œufs durs de Beauport sont mous comme du saindoux, comparés aux bombes que nous allons servir aux Anglais pour leur déjeuner, le premier beau matin qu’ils paraîtront devant Québec.

— C’est bien ! dans ce cas, je vous pardonne le tour que vous avez joué aux frères Marc et Alexis, et je vous donne ma bénédiction par-dessus le marché, mais à la condition que vous envoyiez du sel au couvent pour que nous puissions, nous, conserver notre poisson, et vous, sauver votre réputation, qui se trouve joliment compromise aujourd’hui parmi mes bons Récollets.

Un rire général accueillit cette saillie, et le jovial supérieur rejoignit le gouverneur qui se trouvait plus loin sur les fortifications.

Près de la porte Saint-Jean, ils virent deux dames qui encourageaient, par leur présence et leurs bonnes paroles, un nombreux parti d’habitants. L’une, d’un âge avancé, mais belle encore et d’un aspect noble, était la riche et puissante seigneuresse de Tilly ; l’autre, une orpheline, dans la fleur de la jeunesse et d’une amabilité sans égale, était sa nièce, la belle Amélie de Repentigny. Elle s’était fait un devoir d’accompagner, à Québec, sa tante et les censitaires de Tilly, curieuse, du reste, d’être témoin de l’achèvement des fortifications.

Amélie de Repentigny semblait taillée par un habile ciseau dans le plus beau marbre de Paros, mais dans un marbre resplendissant des lueurs du matin ; elle avait cette perfection de formes que la nature n’accorde qu’à ses favoris, rarement, et pour montrer ce qu’est la beauté. Elle était grande et sa tête fine paraissait plus petite qu’elle n’était réellement. Son regard avait un grand charme et elle unissait, dans ses mouvements comme au repos, des grâces merveilleuses à un enjouement quelque peu fantasque ; ainsi une gazelle apprivoisée garde toujours quelque chose de la sauvagerie de sa vie de liberté.

Ses cheveux noirs et épais couronnaient admirablement son front et tombaient en boucles soyeuses ; ses regards humides et profonds, francs et modestes, se reposaient avec tendresse sur les objets innocents, et sans crainte sur les menaçants ; ils s’attachaient à vos regards et scrutaient mieux vos pensées, et comprenaient vos intentions mieux que si vous eussiez parlé. Rien ne semblait vouloir se soustraire à leur innocente curiosité quand ils interrogeaient.

Ils annonçaient un riche caractère, un amour capable des plus grands sacrifices pour l’objet digne de lui. Amélie de Repentigny ne voulait pas donner son cœur au hasard. Quand elle le donnerait ce serait pour toujours et elle ne le regretterait jamais.

Les deux femmes portaient des vêtements de deuil. Elles étaient mises avec une élégante simplicité, et d’une façon digne de leur rang.

Le chevalier le Gardeur de Tilly était tombé sur le champ de bataille, deux ans auparavant, en combattant vaillamment pour son roi et son pays. Sa veuve resta seule pour régir ses vastes domaines et prendre soin de sa nièce Amélie de Repentigny, et de son neveu le Gardeur, deux jeunes orphelins qu’il avait beaucoup aimés et les seuls héritiers de la Seigneurie de Tilly.

Amélie n’avait laissé que depuis un an le vieux couvent des Ursulines. Elle avait puisé tous les hauts enseignements dans ce fameux cloître fondé par la mère Marie de l’Incarnation, pour l’éducation des jeunes filles de la Nouvelle-France. Générations après générations sont venues y apprendre, d’après les préceptes de cette femme extraordinaire, les manières les plus distinguées et les sciences de l’époque. Si ces dernières ont pu s’oublier, les premières ne se sont jamais perdues. Les jeunes élèves, devenues femmes et mères, ont transmis à leurs enfants cette politesse et cette urbanité qui distinguent encore, de nos jours, le peuple canadien.

Le jour de l’examen, de toutes ces anxieuses concurrentes qui avaient lutté pour la palme et les honneurs, dans l’illustre maison, deux seulement étaient sorties le front ceint de couronnes, Amélie de Repentigny et Angélique Des Meloises. Deux jeunes filles également belles, également gracieuses, également accomplies, mais différentes de caractères et de destinées. Le fleuve de leur vie coula d’abord dans une parfaite tranquillité ; hélas ! comme il devait être tourmenté plus tard !

Le Gardeur de Repentigny était d’une année plus âgé que sa sœur Amélie. Il était au service du roi. Ce beau cavalier, ce brave soldat, ce cœur généreux aimait bien sa sœur et sa tante, mais il n’avait pas échappé aux dangers de son temps ; il n’avait pas fui les écueils où se perdaient tant de jeunes gens de condition et de fortune qui, du fond de la colonie, s’efforçaient d’imiter les modes, le luxe et l’immoralité de la brillante mais impure cour de Louis XV.

Amélie aimait son frère avec passion, et s’efforçait de fermer les yeux sur ses écarts. Elle y parvenait, car elle était femme. Elle ne le voyait que rarement, cependant, et dans ses rêveries solitaires, au lointain manoir de Tilly, elle se plaisait à l’embellir de toutes les perfections qu’il avait et n’avait pas, et ne prêtait qu’une oreille distraite, sinon indignée, aux rumeurs méchantes qui couraient sur son compte.

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