Chapitre 2 La légende, selon A.S. Soulard
Légende canadienne
À deux pas de la Porte Prescott, à l’extrémité de la rue Buade, on voit, à gauche, une maison à grandes dimensions, et au-dessus des enseignes de son locataire (un libraire) on remarque un relief représentant un chien rongeant un os avec l’inscription suivante :
Je suis un chien qui ronge l’os,
En le rongeant je prends mon repos.
Un jour viendra qui n’est pas venu
Que je mordrai qui m’aura mordu.
1736.
M. Philibert était le propriétaire de cette maison et l’occupait en 1736. Possesseur d’une fortune considérable, il y coulait des jours sereins et tranquilles, dans la société d’une jeune et aimable femme, unie à lui depuis quatre ans. Rien n’avait encore troublé l’harmonie qui régnait entre les deux époux ; pas un seul de ces nuages qui apparaissent de temps à autre dans les meilleurs ménages. Un joli enfant, fruit de leur union, déjà dans sa deuxième année, augmentait la somme de leur bonheur, quand le ciel jaloux lui suscita des ennemis qui envenimèrent ses actions les plus naturelles et les plus indifférentes, et lui attirèrent la haine d’un gentilhomme nommé De Repentigny.
Les amis de ce gentilhomme redoutaient son caractère violent, mais au demeurant il était le plus honnête garçon du monde.
Une dispute s’éleva entre eux deux et ils s’oublièrent au point de se dire des injures réciproquement devant la porte de Philibert. Un démon, sous la figure d’une femme, souffla aux oreilles de De Repentigny qu’il portait une épée en vain, s’il endurait de pareilles injures. Cela produisit un effet électrique. Il fixa sur Philibert un regard où se peignait toute sa fureur, tandis que sa main, égarée par le crime, saisissait son épée ; il l’arrache de son fourreau, la plonge dans le cœur de Philibert, la retire ensanglantée… et s’enfuit. Celui-ci ne s’attendait pas à une telle attaque ; atteint d’un coup mortel, il n’eut que le temps de tourner ses derniers regards vers sa demeure, comme pour recommander sa vengeance à son fils, et tomba nageant dans son sang, sur la petite élévation où il y a des marches à présent.
Ses amis dérobèrent De Repentigny aux poursuites de la justice, et lui procurèrent les moyens de passer dans un pays étranger.
Madame Philibert, restée dans la plus profonde affliction, conçut dès lors et inspira à son enfant un esprit de vengeance qui causa leur second malheur. C’est pour cet enfant, qui commençait à bégayer le nom de son père, que le Chien d’Or et l’inscription furent mis à la maison en 1736. Elle n’eut pas besoin, comme la mère Corse, de suspendre au-dessus du lit de son fils les vêtements ensanglantés de son père infortuné, pour éveiller des sentiments de vengeance contre l’assassin, car il les conçut presqu’au sortir du berceau ; mais elle prit grand soin de son éducation.
Vingt années s’écoulèrent consacrées par le fils à de sérieuses études, adoucies par toute l’affection d’une mère : pendant ce temps, le deuil et les regrets avaient toujours veillé dans la maison de Philibert. Elles parurent longues au jeune Philibert, comme la veille d’un jour ardemment désiré ; mais la mère en vit approcher le terme avec chagrin ; elle aurait tout sacrifié pour épargner des dangers à son fils. À vingt-deux ans le jeune Philibert donnait les plus belles espérances. On semblait lire sur sa belle figure pâle et sur ses traits, empreints d’une certaine mélancolie, son austère destinée, et ses bonnes qualités lui conciliaient l’estime de tous ses compagnons.
À quelques jours de là, une femme, sur le retour de l’âge et visiblement affaiblie par le chagrin, reconduisait au port son fils unique partant pour la France et volant à la recherche de l’assassin de son père. À voir les larmes qui accompagnaient les adieux de Mme Philibert à son fils et toute son émotion, l’amour maternel devait subir les plus grandes épreuves. Elle ne laissa la place de l’embarquement que quand le vaisseau qui portait son fils eut disparu à ses yeux, et revint accablée des plus tristes pressentiments à sa demeure, d’où elle n’est plus sortie.
Dix mois après le départ du jeune Philibert, sa mère malade respirait à la fenêtre le bon air du printemps, et son œil cherchait dans la foule, qui se pressait devant elle, les traits de son fils, lorsqu’elle reçut une lettre. Elle l’ouvre et y lit, hélas ! qu’après maints voyages sans fruit, son fils avait enfin découvert la retraite de De Repentigny, qu’ils avaient croisé l’épée et qu’il avait succombé !… Pauvre Philibert.
A.S. Soulard,
dans le Répertoire national, de John Huston (1848).
L’archéologue Jacques Viger, en 1840, a écrit un article critiquant certains faits relatés par A.S. Soulard. Voici les principaux points :
1. Le nom du propriétaire de la maison était Nicolas Jacquin Philibert, négociant.
2. M. Philibert n’avait tout au plus que trois ans de mariage en 1736, et non quatre, n’ayant épousé Marie-Anne Guérin que le 23 novembre 1733.
3. Au lieu d’un garçon, le couple avait deux filles à cette époque, la première reçut le prénom de Marie-Anne, et la seconde celui de Marie-Magdeleine.
4. M. Philibert n’a pas été tué en 1736, comme prétend A. S. Soulard, mais plutôt le 21 janvier 1748, et véritablement de la main d’un assassin.
5. L’inscription sur la maison aurait dont été mise postérieurement à la date de 1736. Dans ce cas « 1736 » indiquerait donc tout simplement la date de la bâtisse de la maison, et le « bas-relief » serait l’œuvre de la veuve, qui daterait de 1748, ou plus tard.
6. La tradition veut qu’il y ait eu tentative de venger la mort de M. Philibert, soit par le frère ou le beau-frère, et De Repentigny mourait dans cette opération, soit en France soit à Pondichéry.
7. M. Philibert eut cinq enfants, trois filles et deux garçons, dont l’un mort à deux mois seulement.
8. La querelle entre Nicolas Jacquin Philibert et Pierre Legardeur Sieur de Repentigny, lieutenant dans les troupes de la colonie, vint à propos d’un billet de logement que ce dernier avait reçu pour aller chez M. Philibert. Celui-ci, dans le mécontentement que lui causa l’arrivée de ce nouvel hôte, ayant dit avec colère qu’il ferait changer ce billet de logement, De Repentigny le traita de nigaud. Philibert le frappa d’un bâton et reçut un coup d’épée qui causa sa mort. De Repentigny pour éviter un procès se retira dans l’Acadie, aujourd’hui la Nouvelle-Écosse, et obtint de Louis XV, l’année suivante, des Lettres de Grâce, Pardon et Rémission. Il revint, en 1749, à Québec, où ces Lettres furent entérinées suivant un arrêt du Conseil Supérieur, après avoir été transmises à la veuve Philibert, pour qu’elle pût fournir ses moyens d’opposition. Elle déclara n’avoir aucune opposition à faire à l’entérinement des Lettres de Grâce, ayant été payée des dommages et intérêts civils que la justice lui avait accordés, etc.
9. Il ne paraît pas qu’il y ait eu de duel entre De Repentigny et l’un des jeunes Philibert, ou toute autre personne, à Paris, avant 1760, car De Repentigny, servait encore, en Canada, à cette époque, comme Capitaine des troupes de la colonie sous les ordres du Chevalier De Levis.
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