16
J’écarquillais les yeux de surprise. J’étais loin de m’imaginer cette hypothèse et je l’avouai à Jane.
— La surprise ne fut pas uniquement vôtre, M. Ayrton. Quelques minutes après le geste de décision du nègre, cinquante millions d’électeurs recevaient le mot d’ordre imprévu comme s’ils avaient reçu un coup violent sur le crâne. La sensation d’étourdissement fut générale dans tout le pays. Mais ce saisissement disparut peu à peu et au fur et à mesure qu’il disparaissait, les figures s’illuminaient d’un sourire nouveau au monde. Un sourire sans signification et purement réflexe. Le sourire du forçat qui, né les fers aux mains, les voit subitement se dissiper comme un brouillard, au contact d’un talisman magique.
— Libre. Non ! Seigneur ! maintenant !…
Le secret des communications par radiations était absolu. Jamais. elles ne se trompaient de porte ni ne déviaient de leur chemin. Malgré cela, miss Astor, dont le machiavélisme d’esprit ne séparait pas l’idéologie incendiaire elviniste d’un merveilleux sens des réalités, avait obtenu un résultat heureux dans la chasse qu’elle faisait à l’onde portant le mot d’ordre de Jim. Elle n’avait pas pu corrompre l’onde, incorruptible par elle-même, mais elle avait corrompu un de ses destinataires, le seul agent infidèle peut-être de tous ceux que Jim avait à son service. Dès que cet espion eut reçu le mot, il appela miss Astor par l’appareil des communications privées.
Elle était à son poste au siège de son parti, entourée de son état-major. Dès que l’appel résonna, elle quitta ses compagnes et se jeta littéralement sur l’appareil, devinant ce dont il s’agissait. La vive expression de curiosité de son visage se mua cependant en détresse. Ses yeux s’écarquillèrent et ses lèvres, subitement blanches, se mirent à trembler.
En voyant l’altération des traits de son chef suprême, l’état-major elviniste accourut inquiet à son secours.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda miss Elvin, en la prenant par les épaules. Jim vote pour Kerlog ?
Miss Astor voulut répondre mais ne le put. Elle sentit un nuage lui brouiller la vue, un sifflement lui bruire aux oreilles, un tourbillon s’emparer de son cerveau ; elle s’affaissa évanouie.
— Comme les femmes d’aujourd’hui ?…
— La panique s’empara immédiatement de l’état-major elviniste et transforma la salle en un tourbillonnement de jolis insectes affolés. Les sabines se mirent à courir de côté et d’autre, follement et à s’accrocher les unes aux autres en poussant des cris.
Mais la voix pointue de miss Elvin se fit entendre et les calma immédiatement :
— Si Evelyn s’est évanouie, c’est qu’elle a appris une nouvelle terrible et la seule nouvelle terrible qu’Evelyn puisse apprendre est celle de l’union de Jim avec Kerlog. Par conséquent nous sommes battues.
Et les yeux de la sabine flamboyèrent de cette terrible haine qui n’était ni politique, ai exclusivement sexuelle, mais « spéciale », sentiment inédit et de pure création elviniste. Elle serra les poings et les tendit vers le Capitole en hurlant comme une louve blessée :
— Cela ne fait rien, Kerlog. Nous allons recourir aux grands moyens, au sabotage, au boycottage du gorille.
— Bravo, se mirent à crier les elvinistes déjà remises de leur désorientation momentanée. Vive le boycottage !
Miss Elvin grinçait des dents :
— Les monstres infâmes, se mit-elle à pérorer, ne pourront jamais imaginer le plan infernal de sabotage que j’ai organisé contre eux. Ils ont l’air d’ignorer, ces gorilles orgueilleux, que la nature les a faits d’une chair qui est un talon d’Achille. Je prie toutes les sabines présentes de venir demain chez moi afin d’étudier ensemble l’application immédiate du plan diabolique. À huit heures, toutes chez moi, demain.
— Bravo, bravo, sabotons le gorille !
Ces cris produisirent l’effet de sels sur les nerfs de la directrice évanouie. Miss Astor rouvrit les yeux, se passa la main sur la figure comme si elle voulait en éloigner les dernières ombres et se releva. Elle promena autour d’elle un regard encore tout trouble et d’un ton mystérieux, murmura comme si elle se parlait à elle-même :
— Une entente avec Kerlog est indispensable. Tout a changé.
L’étonnement des elvinistes atteignit son comble. Terrorisées, elles avaient toutes les yeux écarquillés et la bouche entr’ouverte :
Miss Astor continua :
— Il nous faut faire de nouveau alliance avec l’homme.
— Jamais, rugit miss Elvin, écarlate de fureur. Transiger, jamais.
L’horloge de la salle interrompit le tumulte du tintement des onze coups de l’heure électorale.
— Si, murmura posément miss Astor. Si, parce qu’il ne s’agit plus maintenant d’un simple choc politique entre deux partis de la race blanche. Il s’agit du gant que la race nègre vient de nous lancer en pleine figure. À l’heure qu’il est, Jim Roy doit être élu Président de la République…
Si une grenade à gaz asphyxiant avait éclaté à ce moment dans la salle, l’aspect des sabines, abruties par cette surprise, n’eût pas été autre. Elles avaient été changées en femmes de Loth, muettes et immobiles, les yeux fixés sur leur leader.
Miss Astor continua :
— Mes pressentiments ne m’avaient pas trompée. J’avais senti que Jim trahirait. Allez voir sur la façade du Capitole son nom victorieux !
Les elvinistes se précipitèrent à la fenêtre et lurent sur le fronton du monument le nom de Jim Roy. Après 87 présidents blancs, surgissait le premier président nègre, élu par 54 millions de voix. Miss Astor avait eu 50 millions et demi et Kerlog 50 millions.
Bien qu’ils disposassent d’un électorat presque le double numériquement de l’autre, les blancs perdaient le siège présidentiel à cause de la scission des sexes provoquée par l’elvinisme…
Le changement qui se produisit alors chez les femmes fut instantané et radical. Elles découvrirent immédiatement toutes les conséquences possibles du coup nègre et se prirent d’une furieuse crise de sentimentalisme amoureux pour l’homme blanc ; être mauvais, oppressif, injuste sans aucun doute, mais, en fin de compte, mari millénaire de la femme. Les choses allaient mal avec lui mais, sans lui elles étaient pires encore : le sabin était si loin…
Miss Astor reprit la parole et se fit l’interprète de la pensée dominante :
— Voyez les conséquences de notre folie. Nous avons divorcé d’avec notre vieux compagnon sexuel, nous lui avons déclaré la guerre, nous l’avons diffamé et la passion nous a aveuglées à tel point que nous n’avons pas vu le poulpe qui épiait la brèche afin d’envelopper le Capitole de ses tentacules. Ah Kerlog ! combien je fus injuste envers toi en refusant la fusion de partis que tu me proposais. Et comme je fus cruelle en répondant à tes mots loyaux par des amphigouris en langage sabin. Je vois nettement notre erreur maintenant et, bien que je reconnaisse toute la validité des plaintes de la femme contre le mâle, je suis forcée de convenir que, sans son concours, nous ne serions rien au monde.
Les bravos et les applaudissements crépitèrent. Seule, Miss Elvin, irréductible dans son rêve, restait réservée.
— Et mes théories ? se mit-elle à hurler. Quelle importance peut avoir un incident électoral momentané en face de la splendeur de mes idées ? Je vote contre le rapprochement avec Kerlog et je proteste contre le mouvement de faiblesse, la crise amoureuse, que je vois se dessiner dans le discours d’Evelyn.
Il n’y eut pas une voix pour l’approuver. Ses paroles se heurtèrent à un silence sépulcral. L’elvinisme était mort et ses cendres balayées de tous ces cerveaux, de tous ces cœurs. Devant le silence de l’assemblée, Miss Elvin s’exalta davantage et éclata en véhémentes apostrophes contre le « gorille velu » et le « sentimentalisme moutonnier » de ses compagnes.
Cette fois ce ne fut plus un silence de mort qui accueillit sa harangue, ce fut une huée :
— Dehors ! À bas le sabin, vive l’homme, vive le mâle fort qui a supplanté le mâle faible…
— Oui, continua à pérorer Miss Astor, vive l’homme ! Qu’il soit le mâle naturel ou non, qu’il descende du gorille ou non, il est notre mari par la consécration millénaire des faits. Nous avons toujours vécu à ses côtés, tantôt esclaves, tantôt déesses. Alors que nous étions encore nues, au fond des âges, nous l’aidions déjà à affûter les haches de silex avec lesquelles il nous défendait contre les attaques de l’ours des cavernes. Nous avons mangé ensemble des biftecks crus de megatherium. Ensemble, nous nous sommes répandus par tous les coins du globe et nous avons réussi à obtenir une puissance aujourd’hui absolue. Ensemble, nous avons gravi les trônes ; ensemble nous avons été jetés aux fauves du cirque. La main dans la main, nous avons composé la sublime épopée de l’amour, poème qui, commencé avec la vie, ne finira qu’avec elle…
— L’homme est le gorille, le gorille, le gorille, hurlait Miss Elvis, comme une possédée.
— Eh bien, vive le gorille alors, conclut Miss Astor aux milieu d’applaudissements délirants.
Et, dans une course folle, la bande des mammifères ondoyants se précipita vers la Maison Blanche, ayant à sa tête Miss Astor. Seule, la sabine, irréductible, resta dans la salle à hurler devant les chaises vides.
— Bien fait ! ne pus-je m’empêcher de m’écrier. Mais, et Kerlog. Mademoiselle, comment reçut-il la nouvelle du scrutin ?
Avec un étonnement égal à celui des femmes, bien que son extériorisation fût bien différente. Convaincu comme il l’était que Jim donnerait son appui à l’un des partis blancs, il en était arrivé à admettre l’hypothèse de la victoire de Miss Astor ; mais dans son for intérieur, il comptait surtout sur la sienne. Aussi, quand sur la façade du Capitole surgit le nom de Jim, eut-il la sensation d’être en proie à un cauchemar. Et comme l’hypothèse de l’élection d’un nègre ne lui était jamais venue à l’esprit, il fut absolument désorienté.
Kerlog se pencha sur son bureau et resta immobile quelques instants, la tête appuyée sur les mains.
Mais le 87º Président possédait une solide constitution ; il réagit contre le coup et reprit immédiatement le contrôle de ses esprits. Il but une gorgée d’eau et adressa la parole aux ministres présents complètement effrayés :
— La crise prévue depuis des siècles est arrivée et d’une manière surprenante. Je crois que l’hypothèse qui vient de se réaliser n’était jamais venue à l’esprit d’aucun Américain, blanc ou noir. C’est l’œuvre exclusive de Jim Roy et elle explique la patience qu’il a déployée pour automatiser la masse noire. Mais, le fait est consommé. C’est un défi lancé à la face de la race blanche ; nous devons le relever.
Les Ministres qui étaient tous dans le même état d’esprit approuvèrent d’un geste de la tête.
Kerlog poursuivit. Il fit voir la terrible impasse où la folie des femmes avait précipité le pays.
— Étant donnée la façon de penser et de parler du leader féminin, je ne puis préjuger ce qui se passe actuellement dans la cervelle de Miss Evelyn Astor. Mais une entente est absolument indispensable avec elle.
Il ne put achever. Un piétinement se faisait entendre dans les couloirs. C’était la bande elviniste qui entrait avec Miss Astor à sa tête.
Kerlog pâlit. Les extrémismes de cette faction étaient tels qu’il imagina immédiatement quelque chose de semblable aux assauts hystériques des anciennes suffragettes britanniques. Et il pressa le bouton de la sonnette d’alarme pour appeler la garde.
Miss Astor s’avança vers lui. Dans un geste de défense, Kerlog se recula sur son fauteuil, prévoyant une agression imminente. Les Ministres se levèrent de leurs chaises pour se précipiter au secours du chef suprême.
Il était trop tard. Miss Astor avait attrapé le Président Kerlog par le cou.
Elle l’avait saisi, non pour l’étrangler, mais pour l’embrasser au milieu de larmes et de sanglots d’émotion.
— Kerlog, Kerlog chéri ! Je viens, au nom de toutes les femmes, demander à l’ « homo » que tu représentes, pardon de la folie à laquelle nous a entraînées Miss Elvin. Le divorce sexuel doit cesser devant l’offense qui est faite aux intérêts de la race. La femme revient se jeter dans les bras de son ancien compagnon.
Àpeine revenu de sa surprise, le Président Kerlog murmura :
— À quelle heure venez-vous, Miss Astor ? À quel moment venez-vous me parler un langage intelligible ?
— Pardonnez, Kerlog.
Ce fut un nuage qui passa.
— Mais regardez les terribles conséquences de votre folie imprimées sur la façade du Capitole.
— Qu’importe ? Ce que la main du nègre a écrit, la vôtre l’effacera.
— Facile à dire, Miss Evelyn. Un troglodyte dort en chaque créature civilisée. Je crains que l’exaspération ne réveille ce monstre.
— Nous avons tout pour nous, le nombre et la supériorité intellectuelle.
— Mais, nous avons contre nous le moment, l’impulsion, la colère, la vengeance ; les vieilles infériorités ne sont qu’endormies, elles ne sont pas mortes. J’ai peur que l’Amérique ne soit inondée de sang…
Miss Astor resta muette un moment, la poitrine palpitante ; puis elle dit :
— Et maintenant ? Qu’allons-nous faire ?
Kerlog répondit avec ironie :
— Nous allons vaincre. Le péril existait tant que le mot « nous allons » ne représentait que la moitié de la race blanche. Si vous m’apportez le concours de la moitié révoltée, tout va changer.
L’ex-sabine s’éloigna du Président, se tourna vers ses compagnes et leur dit :
— Serrons les rangs autour de Kerlog. C’est lui notre leader suprême, le leader de la race ; il vient de tracer le programme blanc magistral : Vaincre ! Vive Kerlog !
Un hurrah délirant salua ses paroles.
— Vive Kerlog, vive l’homme !
Et la vague féminine se dispersa bruyamment à travers les couloirs pour déferler ensuite par les escaliers.
Soulagé d’un grand poids, Kerlog se tourna vers ses Ministres et répéta en souriant le vers de Shakespeare :
— « She is false as water ».
— Mais elle a beaucoup de force catalytique, grogna le Ministre de l’Equité. Elle guérit par sa seule présence…
Le point et virgule accompagné de biscottes vint interrompre là les révélations de cette journée.