‹ Le Choc des racesChapitre 22 sur 24 · 22

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Je guéris et, ce qui contribua le plus à ma guérison, ce fut un film qui passionnait les foules : « Le fauve de la mer », par John Barrymore. Il y avait là un baiser comme jamais il ne dut y avoir pareil au monde un baiser-force-de-la-nature.

J’assistai à la représentation, en pensant à Jane comme d’habitude et en en rapportant toutes les scènes à mon amour. Au moment du baiser, je me vis avec une telle netteté en train de l’embrasser, que j’enfonçai mes ongles dans une chose grasse et molle qui traînait sur le bras de mon fauteuil.

— Sacrée brute, hurla une voix.

Je regardai. Une vieille matrone moustachue, au nez ornementé d’une formidable verrue, me foudroyait du regard.

Je me levai, affolé, et sortis. L’air frais de la nuit me calma. J’errai longtemps à travers les rues désertes et me surpris à monologuer tout haut :

— Elle ne m’échappera pas ! Je lui donnerai le baiser de John Barrymore. Je veux savoir jusqu’où peut aller cette impassibilité de pur esprit. Je vais l’interférer et nous verrons.

Mercredi, jeudi, vendredi. Ouf ! Comme ce dimanche fut long à venir.

Jane m’accueillit avec sa coutumière sérénité ; elle était certainement déjà guérie de sa faiblesse momentanée.

— Vous êtes bien pâle, Monsieur Ayrton, avez-vous été malade ?

— Un peu nerveux, mais c’est passé maintenant.

— Des ennuis à votre bureau, probablement !

— Oui. Ces dimanches que je passe en 2228 me rendent malade.

Je ne puis plus supporter la stupidité, l’aveuglement, la suffisance de ces abrutis qui retardent la marche du progrès par leurs idées idiotes.

Jane tenta de me consoler.

— Ayez un peu de patience, Monsieur Ayrton. La vie a de bien mauvais moments, mais il y en a aussi de bons pour ceux qui savent attendre…

Tout frémissant d’espoir déjà, je me passai la langue sur les lèvres.

— Jim Roy, par exemple, continua-t-elle.

— Ah oui, le nègre, me mis-je à gémir poliment, comme si je me rappelai soudain une chose très distante. J’étais si loin de Jim Roy à ce moment.

Mais Jane réussit à me replacer en l’année 2228.

— Jim Roy, par exemple, allait avoir son bon moment. Bien qu’il ne comprit rien au calme des blancs et bien que résonnât encore dans ses oreilles le souvenir des mots cruels de Kerlog, il considérait son triomphe comme une chose acquise. Le danger était passé ; ce danger était le choc des deux races, l’une enivrée de sa victoire, l’autre offensée dans son orgueil. Ce qui avait contribué à éloigner le péril c’était aussi bien la vigueur de Kerlog que la soixante-treizième invention de Dudley. Quel merveilleux dérivatif. La furie défriseuse des nègres leur avait fait oublier complètement la politique. L’entrée en scène de ces rayons Omega bénis datait de trois mois et, d’après les statistiques officielles, 97 % de la population crépue avait été déjà omégadée. Encore une semaine et les derniers postes allaient se fermer par suite du manque de cheveux à décrépeler. Quel magnifique dividende la Dudley Uncurling allait distribuer à ses actionnaires !

Jim s’était fait omégader lui aussi et il était plus impressionnant d’aspect que jamais. Il était devenu un admirable type de blanc artificiel, et ne différait des blancs de naissance que par la grosseur des lèvres, la saillie de ses zygomatiques et l’aplatissement de ses narines.

Cependant, Jim ne se sentait plus le même homme. Sa vigueur avait considérablement diminué. Ces élans féroces, la violence sauvage qui tant de fois déflagraient en son âme et le forçaient à s’imposer le masque du « self control », se mouraient en lui. Il n’éprouvait plus la même ardeur belliqueuse ; quand il laissait divaguer le regard de son imagination sur son troupeau de cent millions de noirs, il ne sentait plus en lui la puissance d’un nouveau Moïse. Ce devait être de la fatigue probablement. Dans l’ardeur de la lutte les muscles opèrent de si prodigieux miracles. L’abattement ne vient qu’après la victoire. Jim éprouvait l’abattement de la victoire après avoir joui jusqu’à l’exaspération du délire du triomphe.

Il allait réaliser son idéal. Le problème nègre de l’Amérique, dès son arrivée à la tête du gouvernement, aurait son unique solution équitable.

— « L’Amérique est nôtre, monologuait-il. Le blanc ne veut pas de vie en commun. Eh bien, nous la diviserons ! Je diviserai l’Amérique. »

Il évaluait parfaitement les obstacles terribles qui gêneraient son action. Mais il saurait briser toutes les résistances de son poing de fer. Quelle gloire ce serait pour la race nègre que d’avoir pu faire le geste décisif dans cette question éternelle. Et quelle victoire également, pour elle, de prouver au monde qu’elle était capable d’une évolution et de réalisations pareilles à celles des blancs. Bien qu’il fût encore très jeune, il se consacrerait entièrement à la nouvelle république nègre et la guiderait aux plus glorieuses destinées.

Et Jim échafaudait le songe le plus grand qui ait été jamais rêvé en Amérique.

La veille au soir de son entrée en fonctions, il était dans sa résidence particulière, solitaire comme toujours, et plongé, comme toujours, dans son grand rêve, quand on frappa à sa porte.

Le leader nègre s’éveilla et fronça les sourcils. Il n’attendait personne, n’avait fixé de rendez-vous à qui que ce fût.

— Il y a là un homme blanc naturel, vint lui dire le domestique.

— Qu’il entre, répondit Jim dont le front se creusait encore d’une ride interrogative.

Il attendit un instant. Tout à coup la porte de son bureau s’ouvrit.

— Le Président Kerlog ! s’écria Jim, surpris de cette visite inattendue.

Le leader blanc, pâle comme au jour de la Convention, entra. Il s’approcha lentement du leader nègre et lui posa la main sur l’épaule avec un geste de pitié émue.

— Oui, le Président Kerlog, le blanc qui vient t’assassiner, Jim.

Ces mots étranges déroutèrent le leader nègre dont les sourcils se froncèrent interrogativement. Quelque grand que fût son effort, il ne comprenait pas le sens de cette étrange salutation. Mais, il sourit et dit :

— La race aryenne ne pouvait rendre un plus bel hommage à la race nègre qu’en choisissant un si noble chef pour être le bourreau de Jim Roy. Quelle arme allez-vous utiliser pour remplir la mission dont elle vous a chargé ? Le poison des Borgias, ou le couteau ?

Le ton facétieux de Jim Roy ne modifia point l’air sinistre du leader blanc, mais le rendit plutôt plus douloureux.

— Mon langage n’est pas figuré, Jim. Je te répète que je viens t’assassiner.

Jim continuait de sourire :

— Je vous le répète ; est-ce le poignard de Brutus ou le poison des Borgias ?

Kerlog le regarda avec une pitié infinie et lui dit :

— Avec une arme plus impitoyable, Jim ; j’apporte dans ma bouche la parole qui tue.

Le sourire qui errait sur les lèvres du nègre commença à s’effacer.

— Personne, poursuivit Kerlog, n’admire, ne respecte plus que moi, le leader nègre. J’affirme même que, de toute l’Amérique blanche, je suis le seul qui te comprenne et te justifie d’une manière absolue. Je vois en toi un avatar de Lincoln, cet homme qui rêva un immense rêve de justice. L’homme qui est en Kerlog rend hommage à l’homme qui est en Jim Roy. Mais le blanc qui est en Kerlog vient assassiner froidement, avec le mot qui tue, le nègre qui est en Jim Roy.

Affolé par le tour imprévu que prenait ce duel, le leader nègre ne répliqua rien. Il se contenta de fixer dans les yeux son antagoniste comme pour lui arracher sa pensée occulte. Le silence qui suivit fut lugubre. Mais, Jim retrouva immédiatement son habituelle maîtrise et dit avec une ironie douloureuse

— Je ne crois pas que le Président Kerlog possède le mot qui tue. Ma poitrine est solidement cuirassée. Quatre siècles des tortures physiques de l’esclavage et des tortures morales du paria ont bardé l’âme de celui qui résume cent millions de frères. Ma poitrine est blindée intérieurement de peaux de rhinocéros, cuirasse à l’épreuve des mots qui tuent.

— Était blindée, corrigea doucement le leader blond. Le Jim d’aujourd’hui n’est plus le titan que j’ai reçu à la Maison Blanche. Quand la foudre a frappé l’arbre solitaire, il reste encore debout, bien qu’il soit mort.

Le nègre pressentit la vérité de ce que lui disait le Président. Il se rappela qu’il n’était plus le même homme. Mais, comment Kerlog avait-il pu le deviner ? Il n’avait avoué à personne la chute subite de sa force vitale et rien ne pouvait mieux s’appliquer à lui que l’image de l’arbre foudroyé où la sève ne circule plus…

Jim entre temps réagit ; il se raidit de toutes ses énergies déclinantes et dit avec une froideur glaciale :

— Il importe peu, Président Kerlog. La Maison Blanche me restituera demain la force que la fatigue de la victoire m’a ravie.

Le leader blond remit sa main sur l’épaule du leader nègre et lui dit avec une profonde pitié :

— Tu ne monteras pas les degrés de la Maison Blanche, Jim.

Le nègre fit un bond de panthère traquée et explosa :

— Pourquoi ? Est-ce que par hasard les blancs auraient conspiré contre la Constitution ? Veulent-ils commettre un crime ?

Il haletait.

— Rien de tout cela, rétorqua doucement Kerlog. Tu ne pénétreras pas à la Maison Blanche parce qu’il n’y a pas place pour un Samson aux cheveux coupés. Ta présidence sera inutile. Tout est inutile quand le futur n’existe déjà plus.

Le ton mystérieux de Kerlog impatientait le nègre qui sentait que quelque chose de terrible allait lui être révélé.

— Dites tout, Président Kerlog, dites le mot qui tue, cria-t-il irrité.

Le leader blanc laissa tomber de nouveaux mots de mystère et de torture, coupants comme des rasoirs.

— Ta race a été victime de ce que tu appellerais la trahison du blanc et de ce que j’appelle, moi, les raisons de la race.

Le nègre ébaucha un rictus de haine.

— Une trahison… Et c’est le Président Kerlog qui la justifie ?

— Je ne justifie pas, je constate ; il n’y a pas de trahison quand le mot d’ordre est : vaincre.

Jim sourit avec mépris.

— La morale blanche…

— Il n’y a pas plus de morale entre les races qu’il n’y en a entre les peuples ; il y a la victoire ou la défaite. Ta race est morte, Jim.

Le nègre s’immobilisa. Ses narines se mirent à frémir. Ses traits se décomposaient d’une manière horrible.

— Ta race est morte, Jim, répéta Kerlog. Avec la froideur implacable du Sang qui ne voit rien au-dessus de lui, le blanc a mis un point final au nègre en Amérique.

Jim resta un moment immobile.

— Les rayons Omega ? s’écria-t-il dans un éclair de compréhension en agrippant les bras de Kerlog de ses doigts crispés.

— Oui, confirma Kerlog. Les rayons de John Dudley ont une propriété double ; en même temps qu’ils lissent les cheveux…

Les yeux de Jim lui sortaient des orbites. L’altération de ses traits était telle que le leader blanc vacilla de pitié. Cependant, la race cruelle réagit en lui. Et sourd, presque imperceptible, le mot fatal effleura ses lèvres :

— Ils stérilisent l’homme.

Il serait impossible de décrire l’attitude du leader nègre au moment où le mot assassin lui déchira le cœur. Une catastrophe d’âme avait foudroyé le titan. Il s’effondra sur son fauteuil avec un air halluciné comme un enfant sans défense qui verrait un serpent devant lui. Sa figure frémit de brèves crispations musculaires. Il se pencha sur son bureau et devint immobile.

Le leader blanc s’approcha de la masse de ce titan éteint, caressa sa pauvre tête omégadée et lui dit d’une voix remplie de sanglots :

— Pardonne-moi, Jim.

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