Scène XII.
LES PRÉCÉDENTS, LE JUGE, GEORGE, PAYSANS.
Le Juge, entrant d’autorité.
Non, non, il faut que j’examine la chose.
George, le retenant.
Ce n’est rien.
Martin.
Faut-il que je voie le juge dans ma maison ! Malheureux que je suis !
Rose Ne prenez pas la peine, monsieur le juge…
Le Juge.
Ce n’est pas une peine : c’est un devoir. Qui a crié au feu ?
Rose.
C’était une plaisanterie.
Le Juge.
On ne plaisante pas ainsi. Qui a crié au secours ?
Rose.
Je… je… me lutinais avec George.
Le Juge.
Vous vous lutiniez ?
Rose. Elle promène le juge et lui fait son récit en cherchant ses idées.
J’avais là dans l’armoire au lait un beau pot de lait caillé… et j’ai fermé l’armoire et m’en suis allée… Alors George est venu… Attends seulement, George !… Alors George est venu, et il se sentait en appétit… et il a forcé l’armoire…
Le Juge.
Hé ! hé !
Rose.
Et il m’a écrémé le pot… et s’est arrangé un déjeuner… le voilà encore… Alors je suis revenue à la maison… et me suis fâchée… et… lui ai donné un soufflet… Alors il m’a prise, et m’a chatouillée, et puis j’ai crié… et puis nous nous sommes chamaillés, et puis nous avons renversé les chaises… et puis il en est tombé une sur les pieds du père… N’est-ce pas vrai, père ?
Martin.
Vous voyez comme je boite.
Rose.
Alors j’ai crié encore plus fort… et…
Le Juge.
Et puis j’ai menti au juge.
Rose.
Je ne mens pas.
Le Juge.
Je crois que vous n’en savez rien vous-même, tant cela coule aisément de vos lèvres. Croyez-vous que l’on n’ait pas mieux l’œil sur vous ?
George.
Comment donc ?
Le Juge, à Rose.
N’avez-vous pas tout à l’heure passé devant ma maison ?
Rose.
Oui.
Le Juge.
N’avez-vous pas rencontré ces gens-là ?
Rose.
Je ne m’en souviens pas.
Le Juge, aux paysans.
Ne l’avez-vous pas rencontrée ?
Un Paysan.
Oui, et elle nous a parlé, et nous lui avons dit qu’il se faisait chez son père un grand vacarme.
Martin.
Àprésent, nous sommes perdus !
Rose.
Ômalédiction !
George.
Voilà ce qui arrive avec les détours !
Le Juge.
Et vous voilà maintenant ! Que direz-vous à cela ? (Ils se regardent les uns les autres ; le juge marche en long et en large et trouve le bonnet.) Oh ! oh ! Qu’est cela ?
George.
Je ne sais.
Le Juge. Il regarde autour de lui, et trouve le chapeau avec la cocarde.
Et ceci ?
Rose.
Je ne comprends pas.
Le Juge, présentant ces objets à Martin.
Eh bien, peut-être savez-vous ? Peut-être comprenez-vous ?
Martin, à part.
Que dois-je dire ?
Le Juge.
Il faudra donc que je vous l’explique. Ceci est un bonnet de liberté ; ceci est une cocarde nationale. Une belle découverte ! Maintenant vous voilà immobiles et muets, parce que c’est trop clair… Dans cette maison est donc le club des conjurés, le rendez-vous des traîtres, le siége des rebelles… Voilà une trouvaille ! Voilà un bonheur !… Vous vous êtes sans doute brouillés, comme les Français… et vous vous êtes pris aux cheveux… Vous vous êtes trahis vous-mêmes. C’est déjà fort bien… Nous allons entendre le reste.
Rose.
Mon cher monsieur le juge…
Le Juge.
Tout à l’heure vous étiez si mutine ! À présent, vous savez prier !
George.
Il vous faut savoir…
Le Juge.
Il faut ?… Bientôt vous parlerez autrement.
Martin.
Monsieur mon compère !…
Le Juge.
Suis-je donc compère encore ?
Rose.
N’êtes-vous pas mon parrain ?
Le Juge.
Depuis ce temps-là, les choses ont bien changé.
Martin.
Laissez-moi vous dire…
Le Juge.
Silence ! Ne vous permettez pas de m’importuner. N’avez-vous point déjà fait quelques préparatifs pour l’arbre de liberté ? N’avez-vous point déjà convenu de me pendre au premier poteau ? On sait comme le peuple séditieux parle aujourd’hui de ses magistrats ! comme il pense ! Il s’en trouvera mal. Vous vous en trouverez mal. (Aux Paysans.) Qu’on les emmène ! Et tout de suite, chez le justicier ! Il faut mettre les scellés, il faut prendre inventaire. Il se trouvera des armes, de la poudre, des cocardes !… Cela demande une enquête. Partez ! partez !
Martin.
Malheureux que je suis !
Rose.
Laissez-nous vous expliquer, seigneur juge…
Le Juge.
Quelque mensonge, mamselle Rosette ? Partez ! partez !
George.
Si cela va de la sorte, il faut que Schnaps en soit aussi. L’affaire s’expliquera.
Le Juge.
Que dites-vous de Schnaps ?
George.
Je dis…
Rose, à la fenêtre.
Heureusement voici monseigneur.
Le Juge.
Il apprendra assez tôt…
George.
Appelle monseigneur !
Rose.
Monseigneur ! monseigneur ! Au secours ! au secours !
Le Juge.
Taisez-vous donc ! Il ne vous prêtera point secours. Il sera charmé de voir de pareils coquins découverts. Et puis c’est une affaire de police, une affaire criminelle, qui m’appartient, qui appartient au justicier, au gouvernement, au prince. Il faut faire un exemple.
Martin.
Bon ! voici encore l’exemple !