‹ Le Citoyen généralChapitre 14 sur 14 · Scène XIV.

Scène XIV.

LES PRÉCÉDENTS, GEORGE, LE JUGE, SCHNAPS, PAYSANS. Schnaps, en uniforme, avec le sabre et la moustache, est amené par les Paysans.

Le Seigneur.

En avant, monsieur le général.

Le Juge.

Voici le chef de la révolte ! Observez-le seulement ! Tout comme le disent les gazettes ! L’uniforme ! le sabre ! (Il lui met le bonnet et le chapeau.) le bonnet ! le chapeau ! Il faut le mettre comme cela au pilori ! Vite chez le justicier ! Qu’on fasse une enquête ! Qu’il soit garrotté, enchaîné, et qu’on le traîne à la résidence.

Le Seigneur.

Doucement ! doucement !

Le Juge.

Envoyons des messagers ! Le drôle n’est pas seul ! Il faut le mettre à la question ! Il faut découvrir les conjurés. Il faut faire marcher des régiments. Il faut faire une visite domiciliaire.

Le Seigneur.

Doucement… Schnaps, quelles farces jouez-vous ?

Schnaps.

Oui certes, de vraies farces.

Le Seigneur.

D’où viennent ces habits ? Vite ! Je sais déjà…

Schnaps.

Vous ne pouvez savoir, monseigneur, que j’ai hérité ces habits, avec tout l’équipement militaire, d’un pauvre diable…

Le Seigneur.

Hérité ! Vous avez plutôt coutume de voler.

Schnaps.

Écoutez-moi !

Martin.

Que va-t-il dire ?

Schnaps.

Quand le dernier transport de prisonniers français traversa la ville…

Le Seigneur.

Eh bien ?

Schnaps.

Je me suis faufilé par curiosité.

Le Seigneur.

Après ?

Schnaps.

Dans une auberge du faubourg resta un pauvre diable, qui était fort malade.

Le Juge.

Ce n’est sûrement pas vrai.

Schnaps.

Je pris soin de lui, et… il mourut.

Le Seigneur.

C’est très-vraisemblable.

Schnaps.

Il me légua ses effets pour la peine que j’avais prise…

Le Seigneur.

De le tuer.

Schnaps.

Consistant en cet habit et ce sabre.

Le Seigneur.

Et le bonnet ? la cocarde ?

Schnaps.

Je les trouvai dans son havre-sac, parmi de vieilles guenilles.

Le Seigneur.

C’est là que vous trouvâtes votre brevet de général ?

Schnaps.

Je vins ici et je rencontrai ce nigaud de Martin…

Martin.

Ce nigaud de Martin ? L’impudent !

Schnaps.

Par malheur je n’ai réussi qu’à moitié : je n’ai pu manger l’excellent laitage que j’avais trempé. J’ai eu là-dessus une petite querelle avec George…

Le Seigneur.

Sans détours ! Est-ce la pure vérité, ce que vous dites ?

Schnaps.

Informez-vous dans la ville : j’indiquerai l’endroit où j’ai vendu le havre-sac. J’ai apporté ici ces bardes dans ma trousse de barbier.

Le Seigneur.

Tout s’arrangera.

Le Juge.

Ne le croyez pas.

Le Seigneur.

Je sais ce que j’ai à faire. Si tout se trouve vrai, il ne faut pas faire de bruit d’une pareille bagatelle. Cela ne ferait qu’exciter la crainte et la défiance dans un pays tranquille. Nous n’avons rien à craindre. Enfants, aimez-vous, cultivez bien vos champs, et tenez bien votre ménage !

Rose.

C’est notre affaire.

George.

Nous nous en tiendrons là.

Le Seigneur.

Et vous, bon vieillard, mettez votre gloire à bien connaître la nature du pays et les saisons, et réglez vos semailles et vos moissons en conséquence. Laissez les pays étrangers arranger eux-mêmes leurs affaires, et n’observez tout au plus l’horizon politique que les dimanches et les jours de fête.

Martin.

Ce sera sans doute le meilleur.

Le Seigneur.

Que chacun commence par soi, et il trouvera beaucoup à faire ; que l’on mette à profit le temps de paix qui nous est accordé ; que l’on se procure à soi et aux siens de légitimes avantages : on contribuera de la sorte au bien général.

Le Juge, qui, dans l’intervalle, a témoigné son impatience, prend la parole brusquement, comme pour interrompre le seigneur.

Mais l’affaire n’en peut absolument rester là ! Songez aux conséquences ! Une pareille chose resterait impunie !…

Le Seigneur.

Calmez-vous. Des ordres intempestifs, des punitions intempestives ne servent qu’à faire éclater le mal. Dans un pays où le prince ne se dérobe à personne ; où toutes les classes ont de la bienveillance les unes pour les autres ; où personne n’est empêché d’exercer son activité à sa manière ; où les idées et les connaissances utiles sont généralement répandues : là il ne peut se former des partis. Ce qui se passe dans le monde excitera l’attention ; mais les sentiments séditieux de nations entières n’auront aucune influence. Dans notre État paisible, nous serons reconnaissants de voir sur nos têtes un ciel serein, tandis que de malheureuses tempêtes dévastent d’immenses contrées.

Rose.

Comme on vous écoute avec plaisir !

George.

C’est vrai, Rose !… Parlez encore, monseigneur !

Le Seigneur.

J’ai tout dit. (Il fait avancer Schnaps.) Et n’est-ce pas déjà, beaucoup, que nous ayons pu rire un moment de cette cocarde, de ce bonnet et de cet habit, qui ont fait tant de mal dans le monde ?

Rose.

Oui, il a une bien drôle de mine M. Schnaps !

George.

Oui, bien ridicule !

Schnaps.

Il faut que j’en passe par là. (Il lorgne le laitage.) Si seulement, avant ma retraite, j’osais m’adjuger l’autre moitié de la contribution patriotique !

Rose.

Vous n’aurez pas cette satisfaction.

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