‹ Le Citoyen généralChapitre 6 sur 14 · Scène VI.

Scène VI.

MARTIN, SCHNAPS.

Schnaps, observant l’intérieur.

Êtes-vous seul, père Martin ?

Martin.

Entrez sans crainte.

Schnaps, un pied dans la chambre.

J’ai vu George sortir : Rose l’a-t-elle suivi ?

Martin.

Oui, compère Schnaps, comme toujours.

Schnaps.

Me voici !

Martin.

Vous êtes prudent.

Schnaps.

C’est la première des vertus.

Martin.

D’où venez-vous ?

Schnaps.

Hem ! hem !

Martin.

Voilà huit jours qu’on ne vous a vu.

Schnaps.

Je crois bien.

Martin.

Avez-vous fait quelque cure aux environs ?

Schnaps.

Père Martin… j’ai appris à guérir !

Martin.

Appris ?… Comme si vous aviez encore quelque chose à apprendre !

Schnaps.

On n’a jamais tout appris.

Martin.

Vous êtes modeste.

Schnaps.

Comme tous les grands hommes.

Martin.

Oh ! s’il s’agit de grandeur… vous êtes plus petit que moi.

Schnaps.

Père Martin, il ne s’agit pas de cela. Mais ici ! ici ! (Il indique son front.)

Martin.

J’entends.

Schnaps.

Et il y a des gens, dans le monde, qui savent apprécier cela.

Martin.

Sans doute.

Schnaps.

C’est chez eux qu’on trouve de la confiance.

Martin.

Je le crois.

Schnaps.

Qu’on apprend…

Martin, avec impatience.

Quoi donc ? Parlez !

Schnaps.

Et qu’on reçoit des missions.

Martin.

Vite ! Qu’y a-t-il ?

Schnaps, avec mystère.

On devient un homme influent.

Martin.

Est-ce possible ?

Schnaps.

Vous l’apprendrez dans peu de jours.

Martin.

Tout de suite ! Parlez donc !

Schnaps.

Je ne puis. J’en ai assez dit comme cela.

Martin, avec défiance.

Compère Schnaps…

Schnaps.

Que voulez-vous ?

Martin.

Regardez-moi.

Schnaps.

Eh bien ?

Martin.

Entre les deux yeux.

Schnaps.

Comme cela ?

Martin.

Hardiment !

Schnaps.

Que diable ! Je vous regarde assez. Je m’étonne que vous puissiez supporter mon regard.

Martin.

Écoutez !

Schnaps.

Quoi donc ?

Martin.

Ce que vous avez à me conter ne serait-il pas…

Schnaps.

Que voulez-vous dire ?

Martin.

Peut-être encore une histoire ?

Schnaps.

Comment pouvez-vous le penser ?

Martin.

Ou bien…

Schnaps.

Non pas ; père Martin !

Martin.

Ou bien de ces nombreux Schnaps, vos illustres ancêtres ?

Schnaps.

C’était une plaisanterie, une pure plaisanterie ! Maintenant ça commence à devenir sérieux.

Martin.

Persuadez-moi.

Schnaps.

Eh bien donc, puisque vous êtes…

Martin.

Je suis extrêmement curieux.

Schnaps.

Écoutez donc… Mais sommes-nous en sûreté ?

Martin.

Certainement. George est aux champs, et Rose auprès de lui.

Schnaps, avec emphase.

Ouvrez les oreilles ! ouvrez les yeux !

Martin.

Poursuivez donc.

Schnaps.

J’ai souvent ouï dire… Personne ne nous guette ?

Martin.

Personne.

Schnaps.

Que ces fameux jacobins… Il n’y a personne de caché ?

Martin.

Non certainement.

Schnaps.

Recherchent, apprécient, emploient les hommes habiles de tout pays.

Martin.

On le dit.

Schnaps.

Maintenant ma réputation… J’entends quelqu’un !

Martin.

Non, non !

Schnaps.

Ma réputation a retenti au delà du Rhin…

Martin.

C’est bien loin.

Schnaps.

Et, depuis six mois, on se donne toute la peine imaginable…

Martin.

Achevez !

Schnaps.

Pour me gagner à la cause de la liberté et de l’égalité.

Martin.

Vraiment ?

Schnaps.

On connaît à Paris ma capacité…

Martin.

Hé ! hé !

Schnaps.

Mon habileté.

Martin.

C’est curieux !

Schnaps.

Suffit ; depuis six mois, messieurs les jacobins tournent autour de Schnaps, comme les chats autour de la bouillie chaude…

Martin.

Je ne puis assez m’étonner !

Schnaps.

Enfin, il y a huit jours, on m’a donné rendez-vous à la ville.

Martin.

Vous deviez, disiez-vous, soigner un étranger, qui s’était cassé la jambe.

Schnaps.

On me l’avait dit ainsi.

Martin.

Nous nous demandions avec surprise…

Schnaps.

Moi de même.

Martin.

S’il n’y avait donc pas de chirurgien à la ville ?

Schnaps.

Suffit ; j’étais surpris… et j’allai.

Martin.

Vous avez bien fait.

Schnaps.

Je trouve mon malade.

Martin.

Réellement ?

Schnaps.

Et, quand je lève l’appareil, le pied…

Martin.

Eh bien !

Schnaps.

Était aussi sain que le mien.

Martin.

Comment ?

Schnaps.

Je suis bien étonné.

Martin.

Je le crois.

Schnaps.

Le monsieur rit.

Martin.

Naturellement.

Schnaps.

Et se jette à mon cou.

Martin.

Est-ce possible ?

Schnaps.

« Citoyen Schnaps ! » s’écrie-t-il.

Martin.

Citoyen Schnaps ? C’est curieux !

Schnaps.

« Digne frère ! »

Martin.

Et puis ?

Schnaps.

Suffit, il m’a tout découvert.

Martin.

Quoi donc ?

Schnaps.

Qu’il était un émissaire du club des jacobins.

Martin.

Comment est-il fait ?

Schnaps.

Comme un autre homme.

Martin.

Ne vous a-t-il pas fait peur ?

Schnaps.

Moi, avoir peur ?

Martin.

Et vous lui avez parlé comme à votre égal ?

Schnaps.

Naturellement !… Tous les hommes sont égaux.

Martin.

Eh bien, dites.

Schnaps.

Faut-il tout conter en détail ?

Martin.

J’écouterai volontiers.

Schnaps.

Il me reçut dans sa société.

Martin.

Comment cela s’est-il passé ?

Schnaps.

Avec beaucoup de cérémonies.

Martin.

Je voudrais bien les connaître.

Schnaps.

Vous pourrez tout voir.

Martin.

Comment donc ?

Schnaps.

Écoutez !… Ici, dans ma trousse, je porte tout le secret.

Martin.

Est-ce possible ?

Schnaps.

Regardez.

Martin.

Voyons ?

Schnaps.

L’un après l’autre.

Martin.

Poursuivez donc !

Schnaps, après une pause.

D’abord il m’embrasse encore une fois.

Martin.

Un monsieur bien poli !

Schnaps.

Que le diable le lui rende !

Martin.

Je ne saurais pas…

Schnaps.

Puis il apporta… (Il tire de su trousse un bonnet ronge.)

Martin.

Le bonnet rouge ? Vous n’êtes pourtant pas marié !

Schnaps.

Ignorant !… Le bonnet de la liberté.

Martin.

Voyons ?

Schnaps.

Il m’en coiffa. (Il met le bonnet sur sa tête.)

Martin.

Vous avez une drôle de mine !

Schnaps.

Et après, l’habit. (Il produit un uniforme national.)

Martin.

Voilà un joli costume.

Schnaps.

Aidez-moi, père, il est un peu juste.

Martin, tandis qu’ils s’efforcent de le passer.

Oh ! c’est une misère ! cela gêne.

Schnaps.

C’est l’uniforme de la liberté.

Martin.

J’aime mieux ma large blouse de paysan.

Schnaps.

Àprésent, voyez ! Que dites-vous du sabre ?

Martin.

Bon !

Schnaps.

Et la cocarde ?

Martin.

Est-ce la cocarde nationale ?

Schnaps.

Sans doute. (Il la met à son chapeau.)

Martin.

Comme elle pare le vieux chapeau !

Schnaps.

Ne voudriez-vous pas aussi en porter une ?

Martin.

Il faudrait voir.

Schnaps.

Quand l’étranger m’eut ainsi habillé…

Martin.

Lui-même ?

Schnaps.

Sans doute. Aujourd’hui, nous nous servons les uns les autres.

Martin.

C’est charmant.

Schnaps.

Il me dit…

Martin.

Je suis curieux…

Schnaps.

« J’ai déjà enrôlé beaucoup de monde dans le pays. »

Martin.

C’est donc bien vrai ?

Schnaps.

« Mais je n’ai trouvé personne sur qui je me repose plus que sur vous. »

Martin.

C’est flatteur.

Schnaps.

« Remplissez donc mes espérances… »

Martin.

Et comment ?

Schnaps.

Voyez vos amis, et faites-leur connaître nos principes. »

Martin.

Faites-les connaître.

Schnaps.

Tout à l’heure… « Et lorsque mille braves gens… »

Martin.

Mille braves gens ! C’est beaucoup.

Schnaps.

« Bien pensants et hommes de cœur, seront par vous réunis… »

Martin.

Eh bien ?

Schnaps.

« Commencez la révolution dans votre village. »

Martin.

Dans notre village ? Ici, dans notre village ?

Schnaps.

Sans doute !

Martin.

Dieu nous en préserve !

Schnaps.

Mais où donc ?

Martin.

Eh ! que sais-je ? Ici ou là ! Partout ! Mais pas ici.

Schnaps.

Écoutez toujours, voici le plus important.

Martin.

Encore quelque chose de plus important ?

Schnaps.

« Commencez la révolution, » a-t-il dit.

Martin.

Dieu ait pitié de nous !

Schnaps.

« Je vous donne pour cela pleine autorité, et je vous fais en même temps… »

Martin.

Quoi ?

Schnaps.

« Citoyen général. »

Martin.

Général… M. Schnaps, M. Schnaps, cela sonne à peu près comme gouverneur général des Indes orientales.

Schnaps.

Paix ! Il n’est pas temps de railler.

Martin.

Il paraît bien.

Schnaps.

Et, comme insigne, je vous donne cette moustache.

Martin.

Une moustache ?

Schnaps.

Que doit porter tout citoyen général.

Martin.

Est-ce possible ?

Schnaps, après s’être mis la moustache.

Vous avez alors une prestance…

Martin.

Vraiment !

Schnaps.

Une autorité…

Martin.

Étonnante !

Schnaps.

Et, à la tête des hommes libres, vous ferez des merveilles.

Martin.

Sans doute, monsieur le général.

Schnaps.

On ne dit pas : « Monsieur le général ; » on dit : « Mon général, citoyen général !… » Il n’y a point de monsieur.

Martin.

Mon général !

Schnaps.

Qu’y a-t-il, citoyen ?

Martin.

Je ne suis qu’un paysan.

Schnaps.

Nous sommes tous citoyens.

Martin.

Dites-moi, je vous prie, où cela mène.

Schnaps.

On appelle cela nos principes.

Martin.

Où cela mène-t-il ?

Schnaps.

Oui !

Martin.

Je croirais quasi que cela finira par des coups.

Schnaps.

Àprésent, écoutez…

Martin.

Quoi donc ?

Schnaps.

Les principes que je dois répandre.

Martin.

Je les avais absolument oubliés.

Schnaps.

Écoutez !

Martin. En allant et venant, il s’est approché par hasard de la fenêtre.

Ômalheur !

Schnaps.

Qu’y a-t-il ?

Martin.

Monsieur le général… mon général, voilà George qui arrive de la montagne.

Schnaps.

Diable !

Martin.

Monsieur… mon général, il porte un gros bâton.

Schnaps, courant à la fenêtre. Je suis dans un grand embarras.

Martin.

Je le crois.

Schnaps.

Je crains…

Martin.

Cela me semble ainsi.

Schnaps.

George, croyez-vous peut-être ?…

Martin.

Non pas !… le bâton.

Schnaps.

Rien au monde que d’être trahi.

Martin.

Vous avez raison.

Schnaps.

La bonne cause souffrirait, si l’on découvrait trop tôt notre dessein.

Martin.

Sans doute.

Schnaps.

Cachez-moi.

Martin.

Montez au grenier.

Schnaps.

Oui, oui.

Martin.

Sous le foin.

Schnaps.

Fort bien.

Martin.

Sauvez-vous, monsieur le général, l’ennemi approche !

Schnaps.

Vite, la trousse ! (Il l’emporte.)

Martin.

Sauvez-vous ! sauvez-vous !

Schnaps, montant à l’échelle.

Ne me trahissez pas.

Martin.

Non, non.

Schnaps.

Et ne croyez pas que j’aie peur.

Martin.

Non pas.

Schnaps.

Simple prudence.

Martin.

Et digne d’éloge. Mais faites vite.

Schnaps, au haut de l’échelle, en entrant dans le grenier.

Simple prudence.

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