L’ÉMOTION DE MAURICIA
Du vertigineux balcon, Mauricia vit disparaître, à travers ses larmes, l’auto miroitant qui emportait son mari, deux témoins, quatre épées emmaillottées de serge verte, et un médecin...
On ne lui avait pas indiqué l’endroit choisi pour le duel--par crainte qu’elle n’y surgisse, dramatique, affolée comme dans le Maître de Forges...
Elle cherchait à deviner où cela se passerait... Son regard, par-dessus des horizons de cheminées, découvrit, là-bas, si loin, le Mont Valérien bleuâtre... Était-ce là?... Suresnes, le Val-d’Or, Puteaux, contiennent des parcs isolés... Ou bien, comme on le lui avait presque donné à entendre, Jacques se battrait-il à Meudon, plus loin, à droite du squelette rouillé de la Tour Eiffel?...
Mais, l’étincellement du lumineux matin l’étourdissait. Et elle n’avait pas l’habitude de se lever si tôt... Elle rentra dans sa chambre, sa chambre neuve de récente mariée, et, gentille brune en peignoir mauve, elle s’abattit sur le grand lit...
Des pensées tumultueuses s’ameutaient en son cerveau. Un duel? Qu’était-ce au juste? Elle ne savait guère... Un an auparavant elle vivait encore tièdement, chez ses parents, marchands de drap, rue des Salines, à Lons-le-Saulnier où l’on se bat peu!... La veille, son mari, avocat débutant, lui avait dit:
«Chérie, j’ai eu une dispute avec un de mes collègues, un certain Leroy... oui, celui qui me téléphone quelquefois... Il m’a plaisanté sur la profession de tes parents... tu comprends que je n’allais pas laisser injurier ta famille... je lui ai répondu de telle sorte que demain matin nous nous alignons... oui, un duel!... et à l’épée!... Avec moi on ne s’en sort pas avec deux balles sans résultat... Il va voir, Leroy...»
La petite épouse, toute fraîche de Lons-le-Saulnier, cherchait depuis, et encore pendant cette angoissante attente, à se représenter ce que pouvait bien être un duel...
La légion épique des héros de Dumas père s’agitait dans sa mémoire dans un fracas de ferraille... Bons vieux romans lus en cachette et passionnément, à la pension des demoiselles Troubéon!... Comment se passent les duels?... les illustrations le disaient: les adversaires croisent, en forme de ciseaux très ouverts, leurs longues colichemardes, et l’une d’elles transperce l’autre: la moitié de la lame ressort dans le dos!... Son mari était donc à ce point anachronique et brave!...
Elle se rappela aussi un illustré populaire qui, quelques mois auparavant, avait représenté un duel moderne: deux messieurs en bras de chemise, tenant des épées et entourés d’autres messieurs en redingote et chapeaux haut de forme...
Jacques allait être un de ces vaillants!... S’il triomphait, si l’on voyait son nom dans les journaux, quelles lettres elle enverrait à Lons-le-Saulnier!... Comme ses amies de pension jalouseraient l’épouse du «Parisien»!... Aux vacances, qu’elle serait fière de se promener à son bras, le dimanche après-midi, autour de la musique militaire jouant Faust!... Oui, mais si... cette pensée la précipita en de nouveaux gros sanglots de bébé... A son angoisse, il se mêlait une admiration sans bornes pour son héroïque mari... Se battre ainsi pour l’honneur de ses parents à elle!... quelle noble nature!...
Il lui semblait percevoir les échos d’un formidable combat...
A force de pleurer, elle s’endormit, en larmes...
· · ·
... Aux glaces biseautées de l’auto les allées calmes et lumineuses du Bois défilèrent. Il y avait de jeunes pousses aux arbres. Des traînées de pâquerettes blanchissaient les pelouses; des poignées de moineaux jaillissaient des buissons.
Jacques disait à ses deux témoins:
«Je vous assure que Leroy ne fera pas une plus mauvaise figure que lorsque je l’ai trouvé en caleçon dans le cabinet de toilette de Gaby... Quel mufle tout de même!... Il savait pourtant combien je tiens à Gaby...»
Car la vraie raison de la rencontre était Gaby, une petite femme du Quartier Latin pour laquelle le mari de Mauricia et son ex-camarade Leroy avaient un vif attachement, chacun d’eux se croyant le seul élu...
Auteuil, la porte Molitor, la masse énorme du Vélodrome du Parc des Princes. C’était là...
Jacques, dont c’était le premier duel, se sentit faiblir... cette porte de Bois, comment la repasserait-il, tout à l’heure?... debout, ou étendu sur une civière?... Sa langue, bizarrement sèche, cherchait en vain de la salive... D’un effort, il s’affermit...
Son premier témoin montra un papier d’autorisation au gardien, Alphonse, et le groupe pénétra dans le quartier des coureurs: vaste triangle de terre battue sis derrière les tribunes et bordé de deux séries de cabines pour les cyclistes. Alphonse en ouvrit une et les témoins engagèrent Jacques à s’apprêter...
Comme plusieurs gentlemen en chapeaux haut de forme paraissaient, parmi lesquels il reconnut son adversaire, il resta seul et ferma la porte. Malaisément, il retroussa le bas de son pantalon, mit une chemise de flanelle, ganta sa main droite... La salive s’obstinait à fuir sa langue... Il haletait un peu.
Quelle bête d’histoire!... A cette heure-là, les autres jours, il lisait ses journaux, tranquillement couché, son chocolat près de lui... Pourquoi diable a-t-il cru devoir faire le matamore en présence de Gaby et promettre à Leroy de lui mettre «six pouces de fer» dans la poitrine!... Et pourquoi n’a-t-il pas osé dire à ses témoins qu’il préférait que l’affaire s’arrangeât... Et puis, ça coûte chaud un duel!... Ça lui reviendrait au moins à sept cents francs, tout compris...
Mais, d’abord, ne pas se faire tuer!... Dans son souvenir, il cherchait les leçons du père Briquet, jadis, au collège... Pliant sur les jarrets, les bras en garde, il essaya son allonge... Ses jambes tremblaient... Le duel s’était décidé si vite qu’il n’avait pu prendre cette préparation de la dernière heure où excellent des professeurs spécialistes de l’épée de combat... En duel, les coups blessent partout, tandis qu’à la salle d’armes de son lycée on n’annonçait, on ne comptait, que ceux atteignant la poitrine... Saurait-il garer son bras, son visage, ses jambes... Son visage surtout, à cause des femmes...
Il se répétait: «Je ferai une, deux... Je ferai une, deux!...» cherchant de l’assurance dans ce projet...
La porte s’ouvrit devant son premier témoin.
«Eh bien, es-tu prêt?... Nous avons gagné, au sort, la place et les épées... On t’attend...»
Il sentit sa figure devenir couleur de craie... Il sortit... le grand jour l’éblouissait... Machinalement, il se dirigea vers l’ombre des tribunes où les deux médecins flambaient les épées, longues aiguilles claires, sur des morceaux de coton enflammé...
Le matin d’été resplendissait... En le profond ciel bleu, des hirondelles, très haut, dessinaient de fantaisistes polygones noirs. Sous l’heureuse lumière les redingotes donnaient aux témoins des allures funèbres.
Quelques coureurs, à maillots multicolores, s’étaient arrêtés dans le cadre de la porte et regardaient.
Il prit l’épée, qui lui sembla lourde, mal en main...
Le directeur du combat joignit les pointes, prononça quelques phrases dont Jacques entendit seulement: «Allez, Messieurs!»
Il tomba en garde comme au collège... Il se répétait: «Je vais faire une, deux... je vais faire une, deux...»
Leroy, le buste penché en arrière, la figure de trois quarts, tendait le bras désespérément... il semblait un pêcheur à la ligne tenant sa gaule le plus à bout de bras possible... Il avait été la veille au soir dans une salle d’armes où on lui avait répété: «Tenez l’arme horizontalement au bout de votre bras tendu... Et sous aucun prétexte ne raccourcissez le bras!...»
Jacques parvint, avec peine, car sa pointe tremblotait, à engager le fer comme à la leçon du père Briquet. Y étant parvenu, il n’osa se fendre... N’allait-il pas, au passage, se piquer à cette pointe horizontale... Que faire?
A ce moment, Leroy envoya un petit coup timide dans la direction du poignet, vite retiré, de Jacques... Cela fut une révélation pour celui-ci... A son tour il tâcha, sans se fendre, de piquer la main de Leroy... il n’y réussit pas mais il parvint, en reculant chaque fois la main, à éviter les picotements de l’adversaire... Pour plus de commodité, il tint l’épée à l’extrême du pommeau, l’index allongé en-dessus... mais ses coups rencontraient chaque fois la coquille de Leroy, qui tintait.
A tour de rôle, sans se presser, prudemment éloignés l’un de l’autre, ils piquaient vers la main adverse et reculaient aussitôt, comme si le coup avait allumé une mine... Parfois ils reculaient tous deux en même temps...
Le petit jeu des grands enfants barbus continua, lent, monotone... Ils semblaient pêcher des écrevisses...
Soudain le directeur du combat hurla «Halte!» et, la canne haute, se rua entre les adversaires comme si leur fureur avait pu les empêcher d’entendre... Au poignet de Leroy une piqûre rutilait, une piqûre d’un millimètre, à peine visible...
Les médecins, sérieusement, avec des termes scientifiques, déclarèrent que le blessé était en état d’infériorité.
«Messieurs, l’honneur est satisfait!...»
La rencontre avait duré une minute et quart.
Jacques, en remettant sa chemise de jour, son gilet et sa redingote, se sentait envahi d’un puissant bien-être. Il bavardait.
«Je n’ai pas été ému... pas du tout, du tout... Et ça n’a pas duré longtemps... je lui ai fait son affaire en cinq secs...»
Le procès-verbal rédigé, les deux groupes se saluèrent, s’en furent vers leurs voitures. Leroy, de sa main blessée et bandée faisait tournoyer sa canne afin de montrer que la blessure était insignifiante.
«Alors, pourquoi qu’il n’a pas continué?» goguenarda un cycliste.
Et Alphonse, le gardien, disait:
«J’ai vu ici plus de cent duels, mais jamais un où l’on ait eu autant peur de se faire bobo.»
Le chauffeur avait découvert l’auto. Jacques s’installa dans le fond ainsi que sur un trône. Autour de lui, le matin resplendissait comme d’admiration...
Un bruit de voix dans l’antichambre réveilla Mauricia... Jacques ouvrait la porte... Jacques vivant, et souriant.
«Ah! mon chéri!... mon chéri!...
--Eh bien oui, j’ai flanqué un coup d’épée à Leroy... et ça n’a pas traîné... A la première reprise... Oh! je l’ai ménagé, l’animal... J’aurais pu dix fois le toucher au corps, mais j’ai eu pitié de lui... et j’ai pensé que tes parents, quand ils seraient au courant, m’approuveraient de ne pas avoir vengé trop sévèrement l’offense faite à leur nom...»
Les idées de Mauricia tournoyaient. Était-ce possible? Son mari s’était battu en duel. Son mari avait blessé son adversaire. Que dirait-on à Lons-le-Saulnier autour de la musique militaire! Elle croyait n’avoir épousé qu’un avocat et voilà que son époux s’auréolait de la gloire des d’Artagnan, des Porthos. Vraiment le destin la comblait!... Certainement le nom de Jacques--son nom à elle!--serait imprimé dans les journaux... quand on a risqué sa vie c’est bien le moins... Elle étouffait de joie et de gloire.
«Dis donc, chérie... puisque c’est pour tes parents que je me suis battu, écris donc à ton père de prendre à sa charge les frais du duel... Ça se montera dans les deux mille francs, tout compris... Si c’est toi qui demandes cette petite somme il l’enverra tout de suite... D’ailleurs c’est bien le moins...
--Mais oui!... oh! je te la promets!... Mon Jacques!... mon héros, mon héros!...»
LA CHOSE D’ÉPOUVANTE[6]
[6] D’après Amb. Bierce
Le Coroner termina le résumé de l’affaire, telle que l’établissaient divers témoignages et le rapport du médecin légiste. Les sept jurés approuvèrent d’une secousse de tête. Ces trappeurs ou bûcherons étaient de pensée lente et de geste brusque.
--Puisque le témoin, Peter Smith, ce journaliste dont la déposition aurait sans doute éclairci le cas mystérieux du pauvre Hugh Morgan, n’a pu encore être retrouvé, nous allons conclure... Etes-vous tous d’accord pour penser que Hugh Morgan fut tué par un lion de montagne?...
--De mémoire d’homme on n’a vu semblable animal dans le pays! grommela un trappeur.
--Et le corps du malheureux était broyé, déchiqueté, d’une façon telle qu’on penserait à un rhinocéros, un éléphant ou un autre animal d’Afrique...» ajouta un des bûcherons.
La porte s’ouvrit brusquement et un jeune homme entra. Il était vêtu comme on l’est dans les villes et couvert de poussière...
«Je regrette d’arriver aussi tard, dit-il, mais j’ai dû faire un long trajet afin de télégraphier à mon journal...»
Le coroner sourit aigrement:
«Votre article diffère sans doute du récit que, sous la foi du serment, vous allez nous faire?
--Pardon!... cet article, dont j’ai ici le brouillon, peut être considéré comme une déposition devant Dieu et les hommes... Et pourtant il est si incroyable que je l’ai envoyé non comme un reportage d’après des faits exacts, mais comme un récit imaginé!...[7]»
[7] Kipling devait montrer lui aussi, plus tard, dans A Matter of fact (Many Inventions) un journaliste publiant comme une œuvre d’imagination, un reportage parfaitement exact, mais relatant des faits si extraordinaires que le public n’y eût sans doute pas ajouté foi.
On fit jurer sur la Bible le jeune journaliste, selon la formule usuelle et légale. Puis le coroner reprit:
«Votre nom?... Votre profession?... Votre âge?...
--Peter Smith, correspondant de presse et auteur de contes pour magazines, vingt-sept ans.
--Vous connaissiez Hugh Morgan, la victime?
--Oui...
--Vous étiez avec lui à l’instant de sa mort?
--Je me trouvais près de lui... Depuis une quinzaine j’étais son hôte en ce pays... car j’aime beaucoup la chasse et la pêche... Et puis je tenais à l’étudier, lui et sa vie solitaire, un peu bizarre même... Il me semblait pouvoir créer avec lui un curieux caractère de fiction.
--Racontez comment eut lieu sa mort... Vous pouvez vous aider avec le brouillon de votre article...»
Il y eut un mouvement d’attention. Les jurés, le coroner, le public, composé aussi de rudes montagnards, s’installèrent pour bien entendre.
Le jeune homme sortit un manuscrit de sa poche et commença:
· · ·
«Le soleil venait de se lever. Avec un chien et, chacun, un fusil de chasse, à plomb, nous étions à la recherche de cailles, assez abondantes dans ces parages. Selon Morgan nous devions en trouver surtout au-delà d’un rideau de sapins qu’il me désigna.
Pour nous rendre à cet endroit nous traversâmes une plaine onduleuse couverte d’une sorte de jungle faite de hautes avoines sauvages et d’arbustes; nous y étions, au plus épais, Morgan me précédant de quelques mètres, quand nous entendîmes à notre droite un grand bruit... c’était comme si un animal avait parcouru la jungle dont le sommet semblait s’agiter violemment sur son passage.
«Nous venons de lever un cerf... Quel dommage qu’on n’ait pas une carabine,» dis-je.
Morgan, arrêté, dans une pose anxieuse, observait intensément les sommets de buissons qui s’agitaient... Il avait levé les deux chiens de son fusil et se tenait prêt à tirer... Il ne répondit pas...
Cette émotion me surprit, car son sang-froid dans les circonstances dangereuses était toujours remarquable...
«Allons, allons, vous n’allez pas tirer sur un cerf avec du petit plomb,» lui dis-je.
Il me répondit:
«J’ai des chevrotines dans mon canon droit et une balle dans le gauche.»
Aller à la chasse aux cailles avec un fusil ainsi chargé, qu’est-ce qui lui prenait?... Mais comme son visage se tournait dans un effort pour mieux voir, je fus frappé de sa pâleur. Certainement il y avait du danger près de nous...
Et ma pensée fut alors que nous avions levé non pas un cerf mais un ours grizzly...
La grande surface végétale était tranquille maintenant... on n’y entendait plus rien d’insolite... mais Morgan demeurait immobile dans la même attitude défensive...
«Qu’est-ce donc?... Répondez, qu’est-ce?... Oui... qu’est-ce?
--C’est, c’est... la Chose d’Épouvante», balbutia-t-il d’une voix rauque, saccadée, que je ne lui connaissais pas.
Il tremblait!...
A cet instant, la jungle s’agita encore, inexplicablement..., car on n’y apercevait rien... Non, rien ne la parcourait... On eût dit un tourbillon de vent comme il s’en forme pendant les orages. Les arbustes étaient non seulement penchés mais aplatis sur le sol... Cela les écrasait, et ils ne se relevaient pas... Et cela se dirigeait lentement vers nous...
Cela, qu’était-ce donc?...
Jamais jusqu’alors je n’avais éprouvé la peur... mais je connus, en présence de cette force invisible, qui courbait et écrasait les arbustes, la pire de toutes les épouvantes, celle qu’engendre la suspension réelle ou imaginaire des lois naturelles...
Les mouvements sans cause apparente de la jungle, leur progrès vers nous, étaient beaucoup plus effrayants que dans le présent récit...
Nous avons une telle confiance dans les règles de la nature que leur arrêt nous semble une terrible menace, le début d’une catastrophe...
Morgan était décidément en proie à une terreur folle... Il épaula son arme et fit feu, des deux canons à la fois, vers l’endroit où à trente mètres, nous apercevions des arbustes se courber comme d’eux-mêmes... La fumée du coup ne s’élargissait pas encore que j’entendis un hurlement formidable... un hurlement qui ne pouvait être que d’un animal et où il y avait pourtant je ne sais quoi d’humain... Morgan jeta son arme et prit la fuite sans se soucier de moi... Au même instant je fus précipité à terre par un contact que je ne me suis pas encore expliqué... quelque chose qui était lourd, velu, et invisible!... Je dus demeurer quelques secondes inconscient... quelques secondes seulement... Je revins à moi aux cris affreux de Morgan... des cris que j’entendrai toujours et auxquels se mêlaient de sourds grognements, qui ne venaient pas de lui...
Je l’aperçus lui-même à une certaine distance... Je me levai péniblement et, fusil à la main, me précipitai au secours de mon ami... Ah! puisse Dieu m’épargner de voir encore une horreur pareille... Morgan, tombé sur les genoux, la tête renversée en arrière et touchant le dos, était secoué formidablement, en tous sens, comme une proie dans l’étreinte d’une bête sauvage... A son bras droit, qui était levé haut, la main semblait manquer... du moins ne la voyais-je pas... L’autre bras était invisible... A certains instants, je ne pouvais discerner qu’une partie de son corps... qui, soudain, reparaissait... Et près de lui, autour de lui, rien d’anormal!... je ne voyais que lui et, parfois, rien qu’une portion de lui... Je ne pouvais savoir ce qui l’étreignait si furieusement... Ses cris... (oh! quels cris!)... allaient en diminuant de force... ils se mêlaient toujours aux grognements abominables dont j’ai parlé... Comme j’arrivais près de lui, il retomba, inerte, sur le côté... Il ne criait plus.
A une certaine distance les ondulations de la jungle au passage de l’être invisible s’éloignaient vers la lisière d’un bois... ce fut seulement quand elles l’eurent atteinte que, dans mon épouvante, je pus les quitter du regard... Je m’empressai auprès de Morgan... Il était mort... et vous savez dans quel état... Il n’avait plus forme humaine... on ne pouvait le reconnaître qu’à ses vêtements... Autour de lui, le sol était labouré par le piétinement de pattes... ou de pieds... énormes et informes...»
Le journaliste se tut et replia son manuscrit.
«Gentlemen, dit le coroner, avez-vous quelque question à poser au témoin?»
Un colossal bûcheron se leva.
«Je voudrais savoir de quel asile de fous le témoin s’est échappé.»
Le coroner se tourna gravement vers le journaliste:
«M. Peter Smith, on désire savoir de quel asile de fous vous vous êtes échappé.
--Cette question est insultante, mais je crois que vous avez le droit de me poser des questions insultantes... D’autre part, je sais si bien que mon récit est incroyable qu’ainsi que je vous l’ai déjà dit, je l’ai présenté à mes lecteurs comme une œuvre d’imagination et non comme le reportage de faits exacts... Eux aussi ne m’eussent pas cru... Mais les morts parlent, quelquefois... Je vois sur cette table, parmi ses armes et quelques-uns de ses effets, le vieux registre où, chaque soir, à la chandelle, avec un gros crayon, ce pauvre Hugh Morgan inscrivait ses souvenirs de la journée... Ce registre contient probablement des précisions curieuses, car le ton de Morgan lorsqu’il me murmura: «C’est la Chose d’Épouvante» m’a donné à penser qu’il l’avait déjà rencontrée...»
Mais le coroner répondit, en mettant le registre dans sa poche:
«Ce gribouillage est antérieur à la mort de Morgan et ne peut, par conséquent, nous fournir aucun élément de conviction... Gentlemen, j’attends votre verdict... Témoin Smith, veuillez garder le silence et vous asseoir!...»
Les jurés murmurèrent entre eux puis le chef sortit un gros crayon de charpentier et écrivit sur un morceau de papier, en s’appliquant, d’une écriture d’écolier:
«Nous, le jury, nous croyons que l’ cadavre, il fut tué par un animal sauvage, soit de c’ pays, soit échappé d’une ménagerie... nous croyons aussi qu’ ça se passa pendant qu’ not’ vieux camarade il avait une attaque d’épilepsie...»
· · ·
En ordonnant à Peter Smith de se taire, le coroner lui avait fait un léger signe. Quand les jurés furent partis il l’invita à déjeuner. Au porto il tira de sa poche le journal de Morgan.
«Ce sont des gens très simples ces jurés... il eût été inutile, maladroit, peut-être même cruel, de les troubler avec une hypothèse fantastique. Votre déposition les avait déjà trop émus... Pour vivre tranquillement il faut avoir foi dans le témoignage des sens humains et dans les lois naturelles... Maintenant, voyons ensemble ce registre...»
Après des pages sans intérêt, celle-ci attira leur attention:
20 Août.--Billy, mon vieux chien, devient singulier... Il semble parfois sentir, apercevoir, des choses là où il n’y en a pas... du moins là où je n’en vois pas... Tantôt, il s’est mis à tourner autour d’une pierre plate assez grosse pour servir de siège à un homme... il aboyait furieusement, la gueule tournée vers cette pierre... Il aboyait non comme devant du gibier mais comme il le fait quand un vagabond approche de ma maison... Soudain il prit la fuite avec terreur et je ne le revis que le soir...
Un chien ne peut-il voir avec son odorat?... Une odeur impressionne-t-elle en lui un centre nerveux avec des images de l’être produisant cette odeur?...
2 Septembre.--Hier soir je regardais les étoiles scintiller au-dessus de la crête de la colline à l’est de ma maison. La nuit était pure et froide. Je les voyais avec une netteté extraordinaire... Or, l’une après l’autre, elles disparurent, de gauche à droite... Chacune s’éclipsait, mais pour un bref instant... et rien qu’une ou deux à la fois... Toutes celles qui étaient un peu au-dessus de la crête furent ainsi effacées, l’une après l’autre, comme si quelque chose était passé entre elles et moi... Quoi donc?... La clarté nocturne m’empêcha de discerner...
Ce petit incident m’a privé de sommeil cette nuit... Malgré moi j’y pensais... En m’éveillant je me suis d’ailleurs trouvé ridicule... Vais-je m’inquiéter ainsi pour des scintillements plus ou moins vifs d’étoiles?...
15 septembre.--Cela s’aggrave... J’ai trouvé autour de ma demeure des traces de pas... de pas énormes... on dirait qu’un être humain, colossal... ou un singe géant... s’est promené là...
Et je dois reconnaître que je suis effrayé!... J’y pense sans cesse... oh! mais, sans cesse... Je ne dors plus... je passe mes nuits les yeux grands ouverts, regardant la porte que je barricade comme si je craignais un siège, et la fenêtre où je tremble de voir paraître un visage affreux... L’y voir paraître?... non, puisqu’il est invisible!... Il?... Il!... Lui!... mais qui?... qui donc?
20 Septembre.--Quand je vais et viens dans la montagne il me semble qu’on me suit, de tout près, qu’on s’arrête quand je m’arrête... Cette impression est si forte qu’elle doit avoir une cause réelle... Plusieurs fois je me suis retourné brusquement: personne!... J’ai crié: «Qui est là?... Parlez!» On n’a pas répondu.
Le sommeil m’accable chaque soir... Oh! comme je dormirais bien!... Mes yeux brûlent... Mais je n’ose pas... à mesure qu’approche l’heure du repos mon anxiété redouble... Je ne me couche pas, je ne m’étends pas, car je veux veiller... Je le sens qui rôde autour de la maison... Je ne veux pas être endormi, sans défense, si malgré mes précautions il entrait!...[8]
[8] Ce récit fut écrit longtemps avant par «Le Horla».
27 Septembre.--Il est venu autour d’ici à nouveau... Sa présence m’est de plus en plus évidente... Hier, j’ai vu un sceau d’eau que j’avais puisé dix minutes auparavant se lever seul dans l’air, s’incliner doucement, se reposer à terre comme si quelqu’un venait d’y boire... quelqu’un d’une taille et d’une force colossales...
Pourtant, ce n’est d’ordinaire que la nuit qu’Il vient... Je veillerai ce soir avec mon fusil...
28 Septembre.--Hier, je me suis embusqué dans un buisson à vingt mètres de l’endroit où plusieurs fois j’ai vu les traces de ses pas... J’étais bien caché... J’avais mon fusil chargé, un canon de chevrotines, l’autre à balle... Je suis sûr de n’avoir point dormi... Je n’ai rien vu... absolument rien vu passer sur cet endroit, un champ sablonneux, qu’Il semble tant affectionner... Et, à l’aube, j’y ai trouvé encore des traces de Lui!
J’ai peur de... Car, si tout cela est réel je deviendrai fou et si c’est imaginaire je suis déjà fou.
3 Octobre.--Je ne partirai pas... Il ne me chassera point de chez moi... C’est ma maison, mon champ... Et je ne suis pas un lâche...
5 Octobre.--Je ne peux plus supporter... Heureusement le jeune Peter Smith va venir passer quelque temps chez moi. Il est instruit, intelligent, au courant de tout ce que les savants ont découvert ces temps-ci... Cela me réconfortera de l’avoir près de moi...
Et puis je verrai bien, à ses façons, s’il me croit fou!
7 Octobre.--J’ai la solution du problème--elle m’est venue la nuit dernière--soudainement... ce fut comme une révélation divine. Et combien elle est simple, terriblement simple...
Il y a des sons que nous ne pouvons entendre. A chaque extrémité de l’échelle musicale sont des notes qui n’impressionnent pas cet instrument imparfait qu’est l’oreille humaine. Elles sont ou trop élevées ou trop graves... J’ai vu des bandes, de sansonnets occupant plusieurs arbres épais et rapprochés, en complet silence, au crépuscule, soudain sauter dans l’air et s’envoler, tous ensemble, d’un seul élan... Tous ensemble, comment cela pouvait-il se faire?... Ils ne pouvaient se voir les uns les autres, étant séparés par des paquets de branches... Un chef ne pouvait être visible que d’une très faible partie des autres. Il devait donc y avoir un signal, un commandement, donné par l’un d’eux mais si aigu que je ne l’entendais pas... J’ai fait la même observation au sujet de cailles occupant les deux versants d’une colline et, en plus, séparées par des buissons épais... Elles aussi prenaient leur vol toutes en même temps... pareille simultanéité attestait l’existence d’un signal quelconque donné par l’une d’elles et qui ne tombait pas sous mes sens...
Il est un fait bien connu des marins: une bande de baleines jouant ou se nourrissant à la surface de la mer, à une grande distance les unes des autres, séparées notamment par la convexité de la planète, parfois plongent toutes ensemble, et disparaissent à la même seconde... un signal a été donné, trop grave, pour être entendu par le marin qui les observe du haut d’un mât, mais dont la vibration est sentie par les soutiers et les émigrants dans la cale... De même certaines notes basses de l’orgue, à peine perceptibles à l’oreille, mettent une puissante vibration dans les pierres de la cathédrale.
Or, il en est de même avec la vision. A chaque extrémité du spectre solaire se trouvent des rayons dits «actiniques» ou «chimiques» que notre œil n’aperçoit pas et dont, pourtant, le chimiste constate la présence indéniable. Ces rayons ont une coloration que nous ne discernons pas. L’œil est, lui aussi, un instrument imparfait: il ne voit que quelques octaves de la réelle «échelle chromatique»... Donc, je ne suis pas fou: il y a des couleurs que nous ne voyons pas, des couleurs invisibles...
Et, Dieu me protège!... la Chose d’Épouvante est d’une couleur de ce genre... Elle est invisible... Il y a donc des êtres invisibles... Et je ne suis pas fou...
La contrée que j’habite est sauvage, mal explorée... plus à l’est s’étendent de grandes forêts où nul jamais ne pénétra... ces forêts sont peut-être peuplées d’êtres invisibles et l’un s’est aventuré jusqu’ici... Il m’observe, Il me guette... Que vais-je devenir?... Est-il plus fort que moi? ou moins fort?... Sa race est-elle supérieure ou inférieure à la mienne...
Je sens en lui l’ennemi et, la prochaine fois, je ferai feu...»
LA CORDE BLONDE
Ce matin de novembre 1914, je me promenais à l’arrière des lignes allemandes, en Woëvre, avec le blême major Brockstein et le hauptmann Conradt, un colosse rougeaud. A l’horizon, comme d’ordinaire, le tumulte sourd, irrégulier, du canon. Des avions sur le ciel gris d’automne. La boue était profonde.
Après s’être montré fort sévère dans l’examen des papiers qui attestaient ma qualité de journaliste américain et m’autorisaient à suivre les opérations militaires, après avoir fait vérifier par des experts jusqu’à mon accent un peu nasillard de New-Yorkais, après que ses espions se furent portés garants de mon intense germanophilie, le major Brockstein m’avait pris en amitié. Il me facilitait la besogne en me donnant des autorisations spéciales et même en me glissant des renseignements que mes confrères ne recevaient pas. Cela m’était d’autant plus utile que la guerre stagnait dans les tranchées et que, nul fait d’importance n’ayant lieu, il était difficile de câbler des articles intéressants...
Ce matin-là il n’avait pas encore dit un mot. Le visage soucieux, il suivait du regard, distraitement, les vols de corbeaux qui éclaboussaient le ciel blafard.
S’arrêtant soudain, il me posa, avec force, cette bizarre question:
«Croyez-vous aux fantômes?...»
Surpris, j’hésitais... Conradt s’était détourné pour sourire lourdement.
«Croyez-vous qu’un mort puisse revenir et se venger?... insista-t-il.
--Il y a bien des choses que nous ignorons... Le fantastique d’aujourd’hui est la réalité de demain... On cite des faits singuliers..., répondis-je prudemment.
--Imaginez que... mais je vous conte cela pour vous seul, non pour les journaux!... C’est pénible et mystérieux... Voici... Fin août, lors de notre grande avance, mon régiment s’arrêta un soir près de Compiègne... Je passai la nuit dans une belle propriété avec Conradt ici présent, un feldwebel et cinq soldats... La maîtresse de la maison et sa jeune fille n’avaient pu s’enfuir... ou bien, qui sait, la discipline fameuse de notre armée leur avait inspiré confiance!... Elles étaient charmantes... Et quelle bonne cave... Je me rappelle mal ce qui arriva... La guerre!... quand on avance dans le sang et la mort, quand on ne sait pas si on vivra encore le lendemain!... Je ne veux pas me rappeler... Oh! ce ne fut pas pire qu’ailleurs!... Mais, le matin, cette femme écrivit une lettre à son mari puis elle se tua avec sa fille... Des nécessités stratégiques nous contraignirent alors, brusquement, à nous replier vers le nord... Le mari, qui arrivait de je ne sais où, rentra chez lui quelques heures trop tard... Il lut la lettre, il vit les cadavres, la maison abîmée... C’était un homme d’une cinquantaine d’années, très irritable... Il jura que tous ceux qui avaient passé cette fameuse nuit dans sa maison périraient de sa main... Armé d’un fusil de chasse, il se mit à hanter nos avant-postes... Il devançait même les troupes françaises pendant notre retraite... Bien entendu, cela ne pouvait durer longtemps... Il fut cerné dans un coin de montagne; vingt coups de feu l’assaillirent... J’étais là! Je vois encore sa chute lourde, son corps dégringolant avec mollesse la pente et allant se déchiqueter, s’écraser, au fond du ravin... J’ai su, de façon certaine, que des paysans français l’avaient enterré le lendemain... Et pourtant...»
Le major Brockstein s’arrêta. Ses yeux papillottant regardaient les cimes neigeuses des montagnes assez distinctes malgré la brume automnale, mais ils ne devaient pas le voir...
Il reprit, d’une voix changée, rauque..., péniblement:
«Et pourtant, depuis, les soldats qui étaient avec nous dans la propriété de Chantilly cette nuit-là, ont été tués un à un, et en des circonstances incroyables... l’un dans un abri souterrain, durant son sommeil, au milieu de ses camarades qui n’ont rien entendu; l’autre au coin d’une haie, alors qu’il écrivait à sa fiancée; le troisième pendant qu’il était de garde, la nuit, dans un petit poste d’écoute; le quatrième et le cinquième alors qu’ils portaient la soupe à des camarades en première ligne... Et tous étranglés... Il ne reste que le feldwebel Klein, Conradt et moi... Tous les autres ont été étranglés...
--Alors, cherchez le responsable parmi les soldats indous de l’Angleterre, il y a parmi eux des thugs qui sont d’étonnants étrangleurs professionnels... rien ne leur ferait verser le sang car leur piété est grande, mais avec un lacet, ils accomplissent d’affreuses merveilles...
--Il n’y a pas un Indou à vingt lieues à la ronde... nous sommes en face des lignes françaises... les Anglais sont dans les Flandres... et nous n’utilisons des prisonniers de couleur que loin d’ici...
--Alors, il s’agit d’une série de coïncidences!... Comment voulez-vous qu’un gaillard qui a été tué vienne étrangler vos hommes!... Reprenons notre marche, car il fait froid...»
... En approchant du village, nous aperçûmes un groupe de soldats autour d’un cadavre... un feldwebel... raide dans son uniforme gris, les bras en défense, les traits tordus d’épouvante et des marques rosâtres autour du cou...
«Le feldwebel Klein!» balbutia Conradt.
Le visage de Brockstein était aussi livide que celui du mort.
· · ·
Les jours qui suivirent, le hauptmann Conradt et le major Brockstein ne quittèrent plus leur casernement qu’escortés chacun de quatre soldats... La nuit, ils étaient étroitement gardés... Les autres officiers, les hommes de troupe, ne savaient plus rire... car la peur est le plus contagieux de tous les sentiments... Et elle sévissait à l’état épidémique... On sentait planer la mort...
Comment admettre qu’un adversaire vivant, quel qu’il soit, puisse franchir les lignes et frapper avec tant de précision, avec une pareille impunité!... Nulle défense ne semblait efficace contre lui!... Klein s’était arrêté pour allumer un cigare en revenant de diriger une corvée nocturne, tout près d’un village en ruines... On ne l’avait revu que mort, étranglé, dans une cave qui se trouvait à l’autre extrémité du village.
On craignait davantage le vengeur inconnu que les éclats d’obus et les balles de shrapnels. Une nuit, quelques aéroplanes français bombardèrent les lignes. Ce fut un repos! une douce diversion! Cette fois on avait affaire à un danger précis, tangible, humain...
Le hauptmann Conradt avait pourtant repris quelqu’assurance. Il ricanait sous cape de l’émotion du major. Mais il tenait grande ouverte la gaine de son pistolet automatique Mauser et regardait très souvent derrière lui...
Un soir, il était seul dans sa chambre. Oh! mais absolument seul!... Une seule fenêtre, et grillée. Pas de cheminée... Il écrivait un rapport... Il ne risquait rien... Soudain, les sentinelles qui veillaient devant la porte et sous la fenêtre entendirent un bruit de lutte, des appels étouffés. Elles se ruèrent... Leur hauptmann gisait sur le plancher, mort, étranglé lui aussi!...
Le médecin chargé d’examiner les traces autour de son cou déclara en avoir vu de toutes semblables sur les autres victimes; elles ne venaient pas de doigts, mais, semblait-il, d’une corde grossièrement tressée...
L’enquête n’expliqua pas ce meurtre, plus mystérieux encore que les précédents... La boue qui entourait la maison datait d’une pluie extrêmement récente; or, elle ne portait d’autres traces que celles des pas des sentinelles... Les murs, le plancher, le plafond, ne comportaient aucune trappe, aucun passage secret...
Le vengeur continuait donc à frapper, mystérieusement...
Au matin, je rencontrai le major. Dix soldats l’entouraient, sur son ordre, et il semblait un prisonnier. Il me fit appeler. Mais les seules paroles qu’il trouva, et si tremblantes! si balbutiées! furent:
«Plus que moi!... plus que moi!...»
Je commençai à lui faire mes adieux, car mon laissez-passer expirait le lendemain.
Il m’interrompit:
«Je pars moi aussi demain... oh oui, je pars!... C’est ma dernière journée ici... J’ai besoin de ne pas être seul ce soir... Passez donc, après dîner, chez moi... nous fumerons, nous causerons... le temps passera plus vite...»
· · ·
Ce soir-là, que je n’oublierai jamais, l’ordonnance du major vint me prendre vers neuf heures pour me conduire auprès de lui.
La nuit s’annonçait atroce. Le vent de novembre, par bouffées brutales, courbait les silhouettes noires des arbres, nous flagellait de sa pluie glaciale. Ses sifflements couvraient les coups lointains, presque indistincts, du canon... Je suivis l’ordonnance par des sentiers détrempés. Des contours de bastions sortaient vaguement de la brume de pluie quand on passait près d’eux.
Le major habitait une grande pièce au sommet d’un escalier tournant dans une vieille ferme qui, plusieurs siècles auparavant, avait été un château...
Il ouvrit, referma, mit lui-même les verrous. J’entendis l’ordonnance redescendre.
Un grand feu de bûches pétillait, clair. Il faisait sec et chaud malgré tous les vents qui grondaient dans les corridors de la vieille demeure.
Il m’accueillit avec une gratitude exubérante.
«Merci d’être venu... ce soir je ne vais pas... c’est en vain que je lutte... On ne lutte pas contre l’épouvante... Voulez-vous boire?»
Je déclinai l’offre. Il mélangea un peu d’eau de selz, dans un verre qu’il venait de vider, à beaucoup d’eau-de-vie versée d’une bouteille à étiquette française, volée à Reims. Il but avec une avidité qui n’était qu’un désir d’ivresse... Voir quelqu’un s’alcooliser pour perdre la raison est un hideux spectacle...
«D’ordinaire, je ne bois que de la bière faible, dit-il. Mais cette eau-de-vie me réconforte... Je ne sais pourquoi j’ai si peur... Je ne risque rien... rien du tout... C’est stupide, se laisser ainsi impressionner par des histoires... Oh! qu’est-ce que cela?» cria-t-il en bondissant debout.
C’était une soudaine poussée du vent et de la pluie dans la fenêtre. Elle s’apaisa...
«Vous voyez comme je suis nerveux... C’est toujours ainsi, depuis... Je sens autour de moi comme une présence mystérieuse... Mais je préfère ce vent aux nuits de lune... La lune est épouvantable... sa lumière verdâtre, tragique, se glisse ici, malgré les volets et cette lampe... et rien ne peut combattre son influence.»
Il but encore. De l’eau-de-vie pure cette fois; un plein verre. Le ton de sa voix reprit de l’assurance.
«Ce que j’ai fait, et ce que j’ai laissé faire, là-bas, à Compiègne, je ne le regrette pas... Il faut se faire craindre, c’est notre principe... Et puis, la petite était si jolie... oh! jolie, jolie!... Comment regretterais-je de... Mais l’épouvante ne raisonne pas... Cette délicieuse petite Française... enfant encore et déjà femme... Non, je ne regrette pas... Pourvu que la démence ne soit pas près de moi... Mais, ce n’est pas la démence qui est redoutable!... C’est lui, le père!... Je sens qu’il me guette, qu’il attend l’occasion... Mais il ne l’aura pas... J’ai obtenu d’aller combattre en Turquie. Je pars demain... Il ne me suivra point là-bas...
--Qui sait?... la vengeance est obstinée... Ce n’est pas impunément qu’on pille et qu’on viole!... répondis-je à voix forte.
--J’ai fait comme d’autres!... tant d’autres!...
--Ils auront leur tour, ou ils l’ont déjà eu, major Brockstein.»
Dans son regard, fixé au mien, je vis naître le soupçon. Il fallait agir vite.
L’instant d’après, j’avais l’Allemand étendu sous mes genoux, immobilisé par une torsion de bras, bâillonné...
«Tu m’as cru Américain, misérable imbécile!... Je suis le père, l’époux dont tu as tant peur!... Oui, me voilà!... Enfin!... Je t’ai fait attendre parce que tu étais le chef! Ton agonie commença le jour où mes exécutions progressives t’ont fait comprendre que vous m’aviez manqué dans le ravin!... Je l’aurais prolongée encore, cette agonie délicieuse... pas beaucoup, car la folie risquait de m’enlever ma vengeance!... si tu n’avais pas eu l’idée de fuir... Fuir? Ha, ha, ha!... Tout à l’heure, quand ce sera fini de toi, ton ordonnance me reconduira respectueusement... «Le major repose!» lui dirai-je. Il n’entrera dans ta chambre que demain matin, et alors je serai loin..., j’ai tous les papiers nécessaires... Maintenant, regarde cette petite corde blonde... Ah! je vois que tu te rappelles la natte de ma pauvre fillette... Oui, c’est bien sa natte, tressée un peu plus serrée... C’est avec ce cher souvenir que j’ai tué les autres assassins... Oh! inutile de te débattre, je te tiens si bien!... Voici la corde blonde nouée autour de ton cou... Je serre, je serre!... Encore!... Tes yeux se vitrent... Sentir tes dernières palpitations, mauvaise bête abattue, les dernières, c’est la seule joie qui me soit possible encore!»
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Le Clavecin hanté 9 L’Élixir de longue vie 27 Les Yeux 55 En Euphorie 69 La Fouille 77 Les Évadés 91 La Fenêtre barrée 103 Les Factures 113 Au Pont du Hibou 127 Le Duel au cigare 139 L’Adieu 151 L’Orteil en moins 163 L’Émotion de Mauricia 177 La Chose d’épouvante 189 La Corde blonde 207
Imprimerie MAUCHAUSSAT
16, Rue François Guibert, Paris (XVe)
ÉDITIONS PIERRE LAFITTE
PARIS--90, Avenue des Champs-Élysées--PARIS
ANDRÉ CORTHIS PETITES VIES DANS LA TOURMENTE
ROBERT DE FLERS, de l’Académie Française SUR LES CHEMINS DE LA GUERRE
LOUIS BARTHOU, de l’Académie Française LETTRES A UN JEUNE FRANÇAIS
MAURICE LEBLANC