CHAPITRE X
Le jeune lord Berkeley respirait avec une grande joie l'air vivifiant de la liberté, se sentant plein de force pour ses débuts dans la carrière rêvée. Toutefois il n'était pas sans pressentir des moments de faiblesse et de découragement, des assauts d'infortune que son esprit vigoureux n'avait pas accoutumé de subir. Il était de taille à les repousser, mais, tout de même, il jugea bon de couper les ponts derrière lui. Il continuerait donc, se dit-il, à rechercher par la voie de la presse le propriétaire des sommes qu'il avait trouvées dans les vêtements du cow-boy, mais il les placerait, en attendant, de façon à ne pas pouvoir y faire d'occasionnels emprunts. Dès qu'il eut rédigé une annonce dans le journal le plus lu de la capitale, il se dirigea vers une maison de banque pour y faire le dépôt des 500 dollars.
--A quel nom? demanda l'employé.
Il eut une légère hésitation, car il avait omis de prévoir la question. Il dit le premier nom de fantaisie qui lui vint à l'esprit:
--Howard Tracy.
Quand il fut sorti, l'employé, étonné, remarqua «que le cow-boy avait rougi».
Le premier pas était fait, mais l'argent était encore à sa disposition. Il recommença donc à une seconde banque une opération de virement ayant pour objet de le mettre dans l'impossibilité de toucher l'argent sans produire des pièces d'identité au nom de Howard Tracy, pièces que naturellement il ne possédait pas.
«Cela fait, il ne me reste qu'à triompher par mon travail, ou à mourir de faim», se dit-il, non sans satisfaction.
Puis il alla à la poste envoyer une dépêche ainsi conçue à son père:
«Échappé heureusement à incendie hôtel. Pris nom fantaisiste. Au revoir.»
Pendant les premiers jours qui suivirent, il ne cessa pas de se dire qu'il se trouvait dans un pays où il y avait du travail et du pain pour tout le monde. Mais ses premiers efforts pour trouver une situation d'avenir où ses connaissances acquises durant ses années d'études à l'Université d'Oxford pourraient lui être utiles ne furent couronnés d'aucun succès. Pour obtenir des postes de ce genre, il ne servait de rien d'avoir appris quelque chose; l'important était de pouvoir fournir des recommandations d'hommes influents, surtout de politiciens. Partout il fut éconduit, sans doute pour des raisons pertinentes. Aux uns, son accent révélait qu'il était Anglais; aux autres, ses vêtements de cow-boy paraissaient suspects. Certes, ces vêtements commandaient un respect prudent, mais ils ne lui procuraient pas la situation espérée. Il s'était juré qu'il ne les quitterait pas, car il comptait que leur légitime propriétaire, les reconnaissant dans la rue, l'aborderait et lui permettrait ainsi de lui restituer l'argent. Rien ne lui faisait abandonner cette idée que sa droiture lui avait inspirée.
Une semaine s'écoula de la sorte. Le jeune homme commença à sentir les premiers effets du découragement. Il avait déjà cherché du travail de tous les côtés, diminuant graduellement ses prétentions, sans réussir, sans même récolter une de ces vagues promesses qui aident à supporter l'attente. Il ne lui restait plus qu'à se faire terrassier ou plongeur dans un restaurant de quinzième ordre.
Ce fut alors qu'il s'aperçut que ses dépenses n'étaient nullement en rapport avec sa situation précaire. Il décida sur-le-champ de quitter le modeste hôtel où il avait élu domicile après l'incendie, et se mit à la recherche d'un logement à sa convenance. Il eut la satisfaction de le trouver, mais il lui fallut payer d'avance 4 dollars et demi. Cette somme lui assura la nourriture et le gîte pour une semaine.
La patronne de l'établissement, une femme plutôt bienveillante, qui devait avoir trimé toute sa vie durant, le conduisit par un étroit escalier jusqu'à sa future chambre. Il y vit deux lits à deux personnes et un lit de camp, et apprit sans tarder qu'il lui serait permis de dormir seul dans un des grands lits jusqu'à l'arrivée d'un nouveau pensionnaire, et que cette gracieuseté du début ne lui coûterait aucun supplément. Plus tard, dans quelques jours, il lui faudrait donc avoir un compagnon de lit; charmante perspective qui lui donnait déjà la nausée.
Cependant Mme Marsh, la patronne, se montrait fort prévenante, exprimant l'espoir qu'il serait content de sa pension; tout le monde en était content, affirmait-elle.
--Nous avons un tas de très gentils garçons, qui évidemment font pas mal de chahut, mais rien que pour s'amuser un brin. Comme vous le voyez, cette chambre communique avec une autre par derrière; quelquefois les occupants des deux se réunissent, tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre. Quand il fait trop chaud, la nuit, ils montent se coucher sur le toit, à moins qu'il ne pleuve. Cette année, la saison est si avancée qu'ils ont déjà pu dormir sur le toit deux fois. Si vous voulez y aller tout de suite marquer votre place à la craie, comme ils le font, vous le pouvez. Vous trouverez la craie à côté de la cheminée. Je ne sais pas pourquoi je vous explique tout cela, vous connaissez naturellement ces habitudes!
--Oh! non, je ne les connais pas du tout.
--Non bien sûr?... Où ai-je donc la tête? Il y a assez d'espace dans les prairies... pas besoin d'y marquer sa place à la craie, n'est-ce pas! Mais ici chacun a son domaine, chacun monte son matelas, et son camarade de lit le descend, ou chacun s'en charge à son tour. C'est leur affaire. Vous verrez que vous aimerez bien vos camarades, tous faciles à vivre... excepté le typo. C'est lui qui dort dans le lit de camp. Il n'est pas comme les autres: il est si bizarre! Je ne crois pas qu'on arriverait à le faire coucher dans le même lit qu'un camarade pour tout l'or du monde! Et je ne dis pas cela en l'air, je le sais, voyez-vous, on l'a mis à l'épreuve. Un soir, pendant qu'il était encore dans un journal du matin,--maintenant il travaille pour un journal du soir,--ils enlevèrent son lit. Quand il rentra, à 3 heures du matin, il n'y avait de place pour lui qu'à côté du fondeur. Mais il préféra rester assis sur une chaise tout le reste de la nuit. Vous pouvez me croire, ce n'est pas une blague. Ils prétendent qu'il a un grain, mais je n'en crois rien. C'est un Anglais, et les Anglais sont terriblement difficiles. Vous ne m'en voulez pas de dire cela? Vous... vous êtes Anglais aussi, sans doute?
--En effet.
--Je le pensais bien. Je l'ai compris à la façon incorrecte dont vous prononcez les mots qui ont un a! Le typo est certainement un très brave garçon, et il s'entend assez bien avec l'employé du photographe, avec le chaudronnier et le forgeron qui travaille à l'arsenal, mais moins bien avec les autres. A vrai dire,--mais c'est confidentiel, et les autres l'ignorent,--c'est une espèce d'aristocrate; son père est médecin, et vous savez que c'est quelque chose; en Angleterre, bien entendu, car ici un médecin n'est pas quelque chose d'extraordinaire, même s'il l'est pour de bon! Là-bas, c'est autrement, cela se comprend. Ce garçon s'est chamaillé avec son paternel, puis il se sentait peut-être taillé pour vivre en ce pays-ci, et c'est ainsi qu'il est venu parmi nous chercher du travail ou mourir de faim. Il avait été à l'école, comprenez-vous, et se croyait apte à faire quelque chose... Vous disiez?
--Rien! Je soupire seulement!
--Ce fut là son erreur. Un peu plus, et il serait bel et bien mort de faim, si un typographe ne l'avait pas pris en pitié et casé comme apprenti. Il apprit le métier, et depuis il n'est pas à plaindre. Mais il avait été sur le point de ravaler sa fierté et d'écrire au père... Eh! mon Dieu, voilà que vous soupirez de nouveau! Vous n'êtes pas souffrant... ou est-ce que mon bavardage?
--Pas le moins du monde! Je vous en prie, continuez, cela me fait grand plaisir.
--Voyez-vous, il est ici depuis dix ans; il n'a que vingt-huit ans, mais ce qui le chiffonne, c'est de ne pouvoir s'habituer à être un ouvrier et à ne fréquenter que des ouvriers; il me dit toujours qu'il est un gentleman! C'est presque laisser entendre que les camarades ne le sont pas, mais je suis assez sur mes gardes pour ne pas aller le raconter.
--Il n'y aurait pas grand mal, ce me semble.
--Pas grand mal! Ils ne se gêneraient pas pour lui donner une bonne raclée, n'est-ce pas! N'en feriez-vous pas autant? Bien sûr que vous le feriez. Ne vous laissez jamais dire en ce pays-ci que vous n'êtes pas un gentleman. Mais, grand Dieu, où ai-je la tête? Qui donc serait assez fou pour dire à un cow-boy qu'il n'est pas un gentleman?
Une jolie fille d'environ dix-huit ans, élancée et alerte, entra dans la chambre, sans la moindre hésitation ou timidité. Elle portait une robe très bon marché, mais propre et seyante. La mère observa du coin de l'œil son interlocuteur et put lire sur son visage l'expression de l'admiration jointe à la surprise.
--Voici ma fille Hattie... que dans l'intimité nous appelons Poussie! Notre nouveau pensionnaire!
Le jeune Anglais salua, non sans embarras, car la présentation avait réveillé ses instincts d'homme du monde, et il ne savait pas quel maintien avoir quand on le présentait ainsi à une femme de chambre, fût-elle en même temps la fille de la propriétaire d'une maison meublée pour ouvriers.
La jeune fille ne fit aucune attention à son salut, mais tendit la main avec cordialité, disant, simplement, selon la coutume:
--Cela va bien?
Puis elle se dirigea vers l'unique lavabo de la chambre et se regarda dans une petite glace de bazar, à dix-neuf sous, accrochée au-dessus. Elle mouilla deux doigts avec sa langue et égalisa une frisette, bien collée au front, avant de commencer à faire la chambre.
--Il faut que je descende; cela va être l'heure du souper bientôt. Installez-vous, monsieur Tracy, en attendant la cloche.
La patronne sortit tranquillement, sans se préoccuper des jeunes gens qu'elle laissait en tête à tête. L'Anglais, bien élevé, s'étonna de cette négligence de la part d'une mère d'apparence si respectable, et il voulut prendre son chapeau pour débarrasser la jeune personne de sa présence, mais elle lui dit:
--Où allez-vous?
--Nulle part au juste, mais, comme je pourrais vous gêner ici...
--Pas du tout! Qui vous dit que vous me gêneriez? Je vous ferais bien bouger quand vous seriez gênant!
Elle était déjà en train de faire les lits. Il se rassit en la regardant travailler.
--Qu'est-ce qui a pu vous faire croire cela? Vous figurez-vous que j'aie besoin de toute la chambre pour faire un lit, ou même deux?
--Non. Ce n'était pas précisément ma pensée. Mais nous sommes ici tous les deux, à l'écart, loin de tout le monde, et votre mère partie...
La jeune fille l'interrompit avec un éclat de rire amusé:
--Et personne pour me chaperonner? Vous êtes bien bon! Je n'en ai pas besoin, croyez-moi, je n'ai pas peur! Peut-être en serait-il autrement si j'étais seule, à cause des revenants; c'est possible, bien que je n'y croie pas...
--Comment pouvez-vous en avoir peur si vous n'y croyez pas?
--Est-ce que moi je puis savoir pourquoi, non! Je ne suis pas à la hauteur des pourquoi; je sais seulement qu'il en est ainsi. Et Maggie Lee est comme moi.
--Qui est Maggie Lee?
--Une de nos pensionnaires, une jeune dame qui travaille dans une manufacture.
--Ah! dans une manufacture...
--Oui, une fabrique de chaussures.
--Ouvrière dans une fabrique de chaussures... Et vous l'appelez une jeune dame?
--Elle a vingt-deux ans! Vous l'appelleriez autrement, vous?
--Je ne pensais pas à son âge, mais à la qualité que dénote l'appellation. Comprenez-moi bien; j'ai quitté l'Angleterre pour ne plus voir toute cette vieille étiquette factice qui détermine le choix des dénominations, et je découvre qu'ici vous n'en êtes pas encore débarrassés. Je le regrette! Je croyais que vous ne faisiez de distinction qu'entre des hommes et des femmes, que tous étaient égaux, qu'il n'y avait pas de castes.
La jeune fille s'arrêta comme clouée sur place, un coussin à la main, le regard fixé sur lui avec une expression intriguée.
--Mais tout le monde est égal, fit-elle; où voyez-vous une distinction de castes?
--Si vous appelez jeune dame une ouvrière, comment appelez-vous la femme du Président?
--Je l'appelle une vieille dame.
--Ah! pour vous la seule différence est l'âge.
--Il n'y en a pas d'autre, il me semble.
--Alors toutes les femmes sont des dames?
--Certainement! Toutes les femmes respectables.
--Cela rend la chose plus acceptable. Il n'y a pas de mal à donner un titre à tout le monde. Le mal commence quand on ne l'accorde qu'à des privilégiés. Pourtant, miss...
--Hattie!
--Pourtant, miss Hattie, soyez franche, et avouez que le titre n'est pas accordé par tous à tous. Une riche Américaine n'appelle pas sa cuisinière une «dame», n'est-ce pas exact?
--C'est exact, et puis après?
Il fut surpris et légèrement désappointé en constatant que ce coup direct n'avait pas eu plus de portée.
--Après? Nous arrivons à cette conclusion que les Américains sont plus ou moins au même point que les Anglais. La différence est insignifiante.
--En voilà une idée! Un titre ne signifie que ce qu'on est convenu d'y voir. Supposez que le titre est «propre» au lieu de «dame», par exemple! Y êtes-vous?
--Je crois que oui. Au lieu de dire d'une femme qu'elle est dame, vous dites qu'elle est une femme propre.
--C'est cela. En Angleterre, les gens chics, en parlant des gens du peuple, ne se servent pas des mots «gentlemen» ou «dames»?
--Non, jamais.
--Et les ouvriers ne s'intitulent pas eux-mêmes gentlemen ou dames?
--Certainement non.
--Alors, si vous employiez l'autre mot, il n'y aurait rien de changé. Les gens chics n'appelleraient personne «propre» en dehors d'eux-mêmes, et les autres prendraient tout doucement l'habitude de parler comme eux, et ne s'intituleraient pas eux-mêmes «propres». Nous faisons tout le contraire ici! Chacun s'intitule soi-même gentleman ou dame et considère qu'il l'est; peu importe ce que pensent les autres, pourvu qu'ils ne le disent pas tout haut. Et vous ne voyez aucune différence? Chez vous on s'aplatit; ici pas. Voilà la différence!
--Je n'avais pas songé à celle-là. Je l'admets. Pourtant s'intituler dame n'est pas nécessairement...
--A votre place, je ne continuerais pas!
Howard Tracy tourna la tête pour voir qui lui avait lancé cette remarque. C'était un homme de petite taille, d'environ quarante ans, les cheveux couleur de sable, rasé et montrant une face agréable et éveillée, quoique couverte de taches de rousseur. Ses vêtements étaient bien entretenus, mais usés. Il avait surgi de la chambre située derrière, et tenait une cuvette fêlée dans ses mains. La jeune fille s'empara de la cuvette en disant:
--Je vais vous la remplir. Quant à vous, vous allez lui expliquer notre manière de voir, monsieur Barrow. C'est notre nouveau pensionnaire, M. Tracy. Notre discussion en était à un point où, précisément, je commençais à ne pas me sentir de force!
--Je vous remercie, Hattie; je venais pour emprunter un peu de l'eau des camarades.
Il s'assit sur une vieille malle et reprit:
--J'ai écouté votre conversation avec beaucoup d'intérêt, et comme je viens de vous le dire: à votre place, je ne continuerais pas. Vous voyez déjà, sans doute, où vous allez aboutir? S'intituler soi-même «dame» ne suffit pas pour l'être en réalité, alliez-vous dire. Et vous alliez vous heurter à ce nouveau dilemme: Qui a le droit de juger qui en est digne? Là-bas, 20 000 personnes sur un million se déclarent eux-mêmes gentlemen ou dames, et les autres 980 000 acceptent ce jugement et avalent l'affront. Si ceux-ci n'acceptaient pas le décret de la minorité, ce décret ne compterait pour rien. Supposez qu'ici 20 000 personnes viennent à se gratifier d'un titre de la sorte! Immédiatement les 980 000 autres décréteraient qu'ils ont droit au même titre, ce qui le conférerait du coup à toute la nation. Puisque tout le monde s'intitule dame ou gentleman, il n'y a plus aucune hésitation; cela crée une absolue égalité qui ne saurait être mise en question, tandis que chez vous l'inégalité, décrétée par la minorité la plus faible et admise par la majorité la plus écrasante inconsciente de sa force, demeure tout aussi absolue.
Au début de ce discours, Tracy, encore peu habitué à ces manières brusques, avait pris son air d'Anglais renfrogné, mais vers la fin il s'était adouci jusqu'à accepter cette intervention sans gêne dans la conversation. De plus, l'interrupteur avait un sourire et une voix qui gagnaient la sympathie. Tracy l'aurait même pris en affection dès le premier instant, s'il n'avait été, sans le savoir, en état d'infériorité, en ce sens que l'égalité des hommes ne s'était encore imposée à lui que théoriquement. Son cerveau l'admettait, mais sa personne se révoltait devant le fait brutal. Il se trouvait dans un cas analogue à celui qui l'avait choqué de la part de Hattie, lorsqu'elle constata sa peur des revenants. En théorie, il considérait Barrow comme son égal, mais il lui déplaisait de voir cette égalité se manifester. Il répondit:
--J'espère très sincèrement que ce que vous venez de dire des Américains est exact, mais j'avoue avoir eu souvent des doutes à cet égard. L'égalité m'a paru un vain mot ici, puisqu'on n'a pas renoncé aux anciennes dénominations qui servent à distinguer les castes sociales, mais je reconnais que ces dénominations ont perdu leur signification dès qu'elles appartiennent sans discussion à chaque individu de la nation. Je me rends compte que des castes ne peuvent exister que là où la masse du peuple accepte le fait d'en être exclue. Il m'avait semblé qu'une caste s'érigeait au-dessus des autres de par sa propre volonté et se maintenait de même. En réalité, elle n'est maintenue dans ses privilèges que par le consentement de tous ceux qu'elle répudie, de tous ceux qui par le fait peuvent l'abolir à tout moment, rien qu'en adoptant pour leur propre usage les appellations distinctives.
--C'est bien là mon avis. Il n'y a pas de puissance au monde capable d'empêcher les trente millions d'Anglais de se déclarer demain ducs et duchesses et de s'intituler ainsi. Au bout de six mois, les ducs d'avant auraient spontanément renoncé à leur titre. Ce serait une expérience curieuse à faire! La royauté elle-même ne survivrait pas à un tel procédé. Une poignée de mécontents contre 30 millions de rieurs! Herculanum contre le Vésuve! Il faudrait au moins dix-huit siècles encore pour retrouver cet Herculanum après le cataclysme. Quelle importance a un colonel dans nos États du Sud? Aucune, parce qu'ils sont tous colonels là-bas! Non, Tracy, personne en Angleterre ne vous appellerait un «gentleman» (léger sursaut de Tracy) et vous ne vous appelleriez pas vous-même ainsi d'ailleurs. Imaginez-vous le mont Blanc flatté par l'admiration de vos gentilles petites collines anglaises, dites!
--Non! Mais pourquoi pas...
--Eh bien, pouvez-vous imaginer un homme raisonnable admettant que Darwin, par exemple, se sentît flatté par l'approbation d'une princesse? L'idée est tellement grotesque que l'imagination se refuse à l'admettre. Et cependant, cette sommité se montra réellement flattée de l'approbation d'une semblable figurine; il le déclare en personne! Une organisation sociale qui rend un tel fait possible est absurde, et mérite d'être abolie, j'ose le dire.
La mention du nom de Darwin donna à la conversation une tournure littéraire, et Barrow y prit un intérêt si ardent qu'il dut quitter sa veste afin de se sentir plus à son aise pour discuter. Ils n'avaient pas encore terminé lorsque les locataires survinrent en faisant un vacarme considérable. Barrow resta encore quelques instants pour inviter Tracy à venir le voir dans sa chambre et à profiter des livres qu'il mettait à sa disposition; il lui posa aussi quelques questions personnelles.
--Quel est votre métier? demanda-t-il.
--On m'appelle un cow-boy, mais ce n'est dû qu'à un hasard; je ne le suis pas. Je n'ai pas de métier.
--Quel travail faites-vous alors pour gagner votre vie?
--Oh! n'importe quoi. C'est-à-dire que je serais prêt à faire n'importe quoi qui se présenterait, mais jusqu'à présent je n'ai rien pu trouver.
--Peut-être que je vous pourrais être utile... J'aimerais assez l'essayer.
--Je vous en serais extrêmement reconnaissant, car je suis épuisé d'avoir cherché en vain.
--Il est certain qu'un homme sans un métier défini n'a pas beaucoup de chances de réussir. Ce qu'il vous faudrait, c'est moins de savoir livresque et plus de connaissances pratiques. Je me demande à quoi a bien pu penser votre père. Il aurait dû songer à vous donner un métier, à tout prix. Mais ne nous attardons pas à cela! Nous tâcherons de trouver quelque chose à faire pour vous. Surtout, ne vous laissez pas aller à regretter votre pays, à avoir la nostalgie! Nous allons réfléchir un peu, causer, et voir autour de nous. Attendez-moi maintenant, nous descendrons ensemble au souper.
Tracy éprouvait déjà des sentiments d'amitié pour Barrow, et l'aurait volontiers appelé son ami, n'eût été la difficulté de mettre aussi brusquement ses théories en pratique. Sa société lui plaisait et il se sentait moins découragé qu'auparavant. Il était aussi curieux de savoir quelle pouvait bien être la vocation de Barrow, et ce qui lui avait permis de lire et de s'instruire à ce point.