CHAPITRE XVIII
Elle avait tout arrangé pour que rien ne manquât au peintre, et n'avait plus aucun prétexte de rester près de lui. En conséquence, elle lui fit part de son intention de se retirer en le priant d'appeler les domestiques s'il avait besoin de quelque chose. Elle s'en alla toute malheureuse, laissant derrière elle une tristesse analogue. Le temps passait péniblement désormais pour tous les deux. Il ne pouvait pas peindre, tant la pensée de la jeune fille l'obsédait; elle ne pouvait ni dessiner ni faire des projets de modèles, tant elle pensait à lui. Jamais la peinture ne lui avait paru aussi fastidieuse; jamais elle n'avait jugé les choses de la mode aussi dénuées d'intérêt. Elle était partie sans réitérer l'invitation à dîner de la veille, ce qui fut pour lui un sujet de désappointement presque impossible à endurer.
De son côté elle n'en souffrait pas moins, puisqu'elle avait estimé qu'elle ne devait pas l'inviter. La veille, cela n'avait pas été difficile du tout de s'y décider, mais aujourd'hui c'eût été tout à fait impossible. Toutes sortes de privilèges sans importance lui avaient donc été ravis dans l'espace de vingt-quatre heures. Il lui semblait qu'elle ne pouvait plus rien faire ou dire à ce jeune homme, sans se sentir instantanément paralysée par la crainte qu'il ne devinât ses sentiments. Rien qu'à l'idée d'oser l'inviter à dîner aujourd'hui, elle tremblait des pieds à la tête. L'après-midi se passait pour elle dans une angoisse nerveuse, à peine interrompue par des instants de bonheur fugitif.
Trois fois elle était descendue, sous des prétextes divers, et avait pu ainsi l'apercevoir six fois, sans avoir l'air d'être venue à cause de lui. Elle s'efforçait de supporter ces secondes de félicité sans rien laisser apparaître, mais elle craignait que son effort ne dépassât le but, et son calme était si peu naturel qu'il risquait de ne pas donner le change. Le peintre eut sa part de ces allées et venues. Lui aussi bénéficia de ces six visions rapides, et des flots de bonheur l'inondaient à chaque fois délicieusement et lui faisaient oublier tout ce que ses pinceaux devaient exécuter. Il y eut ainsi six endroits de la toile qu'il fallut recommencer. Enfin Gwendolen retrouva un peu de calme après avoir envoyé un mot à la famille Thompson, des voisins chez lesquels elle s'invitait à dîner. Elle ne tenait pas à souffrir, à la table de ses parents, d'une absence qu'elle n'avait pas souhaitée.
Pendant ce temps, le vieux lord était venu passer un moment en compagnie du peintre et l'avait invité à dîner. Tracy fit un effort colossal pour dissimuler sa joie et sa gratitude; il lui semblait que rien sur cette terre ne saurait ajouter plus de prix à l'existence, maintenant qu'il allait se trouver tout près de Gwendolen, qu'il entendrait sa voix et verrait sa figure durant plusieurs heures.
Le lord se disait à lui-même: «Ce fantôme peut apparemment manger des pommes. Nous allons savoir quelle est sa spécialité, car il doit en avoir une... les pommes me paraissant à la limite des nourritures solides plausibles...»
La vue des vêtements neufs lui fit éprouver une joie immense. «J'ai réussi à le ramener, en partie tout au moins, jusqu'à notre époque», se dit-il.
Sellers déclara être très satisfait du travail de Tracy, et l'engagea à restaurer ses chefs-d'œuvre pour faire ensuite son portrait, à lui, celui de sa femme et peut-être aussi celui de sa fille. Le bonheur du peintre ne connut plus de bornes à cette perspective. La conversation se poursuivit agréablement, puis le colonel se mit à défaire un paquet et sortit un portrait dont il venait de faire acquisition. Ce portrait n'était qu'un tableau-réclame sur lequel figurait un personnage qui venait de doter les États-Unis d'un nouveau cirage. Le vieux lord le regarda longuement avec tendresse, plongé dans un silence méditatif. Tracy remarqua que quelques larmes perlaient sur ses joues, et voulut alors manifester sa sympathie.
--Vous avez du chagrin?... C'est un ami, qui...
--Ah! Plus qu'un ami... un parent, celui qui me fut le plus cher ici-bas, quoique l'occasion de le rencontrer ne m'ait jamais été offerte. Oui!... C'est le jeune lord Berkeley qui périt si héroïquement dans un incendie terri... Mais qu'est-ce que vous avez?
--Rien, rien du tout! La surprise de me voir brusquement pour ainsi dire mis en présence d'une personne... dont on a tant entendu parler! Ce portrait est-il ressemblant?
--Sans doute! Je ne l'ai jamais vu, mais on distingue aisément qu'il ressemble beaucoup à son père, répondit Sellers en indiquant du regard un autre portrait sur le mur.
--Je ne suis pas bien sûr d'y retrouver une ressemblance. Il est évident que le lord usurpateur a l'aspect d'un homme de grand caractère, tandis que le fils paraît d'une mollesse...
--Nous sommes tous ainsi dans la famille, tous, en entrant dans la vie, fit Sellers sans se troubler. Nous débutons tous comme des jeunes fous, pour gagner peu à peu un caractère et une intelligence indiscutables. Vraiment, tous les jeunes de notre famille sont des cerveaux un peu mous.
--Certainement, à voir ce portrait, c'est le cas de ce jeune lord.
--Oui, il est hors de doute que ce fut un imbécile; il n'y a qu'à voir ses traits. Un imbécile des pieds à la tête.
--Merci, murmura Tracy inconsciemment.
--Merci, vous dites?
--Je veux dire: merci de me donner ces explications. Continuez-les, je vous en prie.
--En examinant le portrait, on découvre jusqu'aux détails du caractère. Un imbécile, un fou, certes, mais celui-ci fut surtout ce que j'appellerai un «flancheur».
--Un quoi?
--Un flancheur; un homme qui commence toujours par prendre une décision ferme, par occuper une position en apparence inexpugnable, tel un Gibraltar, de roc solide... et puis, peu à peu, au dedans de lui-même, il flanche... de plus en plus... pas de Gibraltar à l'intérieur, vous comprenez, pas trace! Voilà le portrait moral de Berkeley tout craché, ce flancheur! Cela se voit: cette face! N'est-ce pas celle d'un mouton? Mais qu'avez-vous donc? Vous êtes tout rouge, cher monsieur; vous aurais-je involontairement offensé, quelquefois?
--Oh! pas le moins du monde! Loin de là; je rougis quand quelqu'un parle ainsi de sa propre famille.
Dans son for intérieur, il était singulièrement ému en constatant que ces fantaisies insensées du vieillard s'accordaient avec la vérité. N'était-ce pas là son vrai caractère, à lui? N'était-il pas parti d'Angleterre avec des décisions inébranlables... et depuis, ne s'était-il pas montré en tout un «flancheur»?
Il dit à haute voix:
--Supposez-vous que ce mouton aurait pu concevoir une grande idée, d'abnégation et de sacrifice, par exemple? Aurait-il pu, par exemple, se décider à renoncer à son héritage, aux honneurs et à la fortune...
--S'il pouvait? Mais regardez donc son portrait! C'est précisément ce qu'il était capable de vouloir. Et non seulement cela! Il mettrait immédiatement son projet à exécution.
--Et puis?
--Il flancherait!
--Et reculerait.
--A tout instant.
--Cela serait-il arrivé à l'occasion de toutes ses nobles résolutions?
--Certainement! Ce qui prouve qu'il était un vrai Rossmore.
--Il valait donc mieux pour lui qu'il mourût?
--Certainement!
--Mais supposez... ceci pour voir plus clair dans les détails... supposez que je fusse un Rossmore...
--C'est impossible.
--Pourquoi?
--On ne peut le supposer, parce que, à l'âge que vous avez, vous seriez un imbécile, et vous ne l'êtes pas. Vous seriez un «flancheur», et il est évident que vous avez un esprit de décision remarquable; un tremblement de terre ne vous ébranlerait pas!
«C'est assez! N'en disons pas plus! songea Sellers. Il est solide, remarquablement solide. Je n'ai jamais vu un jeune homme en vie aussi bien établi.»
Il ajouta à haute voix:
--L'idée me vient de vous demander votre avis, monsieur Tracy, au sujet d'une petite difficulté. Voyez-vous, j'ai ici les restes de ce jeune homme. Mon Dieu! Pourquoi cela vous fait-il sursauter ainsi?
--Ce n'est rien. Continuez, je vous en prie. Vous avez ses restes?
--Oui.
--Vous êtes sûr que ce sont les siens, et non ceux de quelqu'un d'autre?
--Oh! parfaitement! c'est-à-dire des échantillons; pas tout!
--Des échantillons?
--Oui, dans des paniers. Si quelquefois, en retournant plus tard en Angleterre, vous vouliez les emporter?
--Qui?... moi?
--Mais oui... Je ne veux pas dire tout de suite, plus tard. Voyons... cela vous intéresserait-il de les voir?
--Non, non; je n'ai aucun désir de les voir.
--Oh! alors, je croyais que peut-être...--Eh! ma chérie, où allez-vous comme cela?
C'était Gwendolen qui passait; elle répondit:
--Je vais dîner chez les Thompson, papa!
Tracy fut atterré. Le colonel dit:
--C'est ennuyeux. Je ne savais pas qu'elle sortirait, monsieur Tracy.
La figure de Gwendolen commençait à exprimer cette déception particulière de «qu'ai-je fait?», ce désespoir qui est dû à une de vos propres initiatives, et elle dit comme à regret:
--Si vous y tenez, papa, je pourrais les faire prévenir...
--Mais pas du tout, mon enfant! Nous ne voulons pas gâter vos petites distractions. Il y a un autre moyen de tout arranger pour que nous ne soyons pas trois vieux contre un jeune à table!
--Mais, papa, j'irais aussi volontiers chez les Thompson un autre jour.
--Je ne le veux à aucun prix. Votre vieux papa n'est pas l'homme qui voudrait vous causer le plus petit désappointement.
--Pourtant, je vous assure, papa...
--Allez, allez, je ne veux rien entendre; nous tâcherons de bien passer la soirée, ma chérie.
Gwendolen était sur le point où des pleurs lui auraient fait le plus grand bien. Elle était vexée contre elle-même, contre le monde entier.
--Il y a un moyen de tout arranger, ajouta le colonel. Vous nous enverrez Isabelle Thompson dîner avec nous! C'est une idée, ça. Une délicieuse, charmante jeune personne, monsieur Tracy, d'une grande beauté. Cela me fera plaisir que vous la voyiez, elle vous fera tourner la tête... dans l'espace d'une minute. Voilà, ma petite Gwendolen. Envoyez-nous Belle Thompson, et dites-lui que... Quoi donc?... elle est déjà partie?
Il se retourna, mais Gwendolen en avait entendu assez; elle était déjà dans la rue.
--Qu'est-ce qui lui a pris? Elle me paraît tout en colère, cette petite. Mon Dieu, elle me manquera, fit Sellers doucement à Tracy; les parents sont ainsi faits. Nous sommes forcément partiaux et nous avons du regret aussitôt que notre chère enfant nous quitte pour un instant; mais pour vous ce n'est pas la même chose: Mlle Belle Thompson vous charmera, vous verrez; et puis vous aurez l'occasion de faire plus ample connaissance avec l'amiral Hawkins, un caractère, monsieur Tracy, très rare!
Mais Tracy n'écoutait plus. Son esprit était ailleurs, et il se sentait désolé.
Quand le moment du dîner fut venu, on attendit d'abord Belle Thompson; mais cette jeune personne n'arriva point, pour la bonne raison que Gwendolen s'était bien gardée de lui transmettre l'invitation. Enfin on se mit à table. Les vieux Sellers firent de leur mieux pour entretenir leur hôte, mais la conversation traînait assez lamentablement, et le visage de Tracy dénota une absence d'esprit totale.
Pendant ce temps, on fit à la table de la famille Thompson une expérience analogue.
Gwendolen était honteuse d'étaler ostensiblement sa détresse à tous les yeux, mais elle avait beau tenter des sourires, sans parvenir au premier degré de l'enjouement; elle expliqua alors qu'elle ne se sentait pas très bien, ce qui était bien visible. On lui témoigna beaucoup de sympathie, beaucoup de compassion, le tout en vain. Dès que le dîner fut achevé, elle s'excusa et s'empressa de rentrer.
Serait-il déjà parti? Cette pensée la tourmentait au delà de toute expression. Elle jeta son manteau dans l'entrée et se dirigea tout droit vers la salle à manger. Des voix lui parvenaient, celle de son père d'abord, puis celle de Washington Hawkins. Tracy avait dû partir. Elle ouvrit la porte.
--Mon enfant, qu'avez-vous donc? s'écria sa mère. Vous êtes toute pâle.
--Pâle? fit Sellers. Ce n'est rien, la voilà rose comme une rose; asseyez-vous, petite, et soyez la bienvenue. Vous êtes-vous bien amusée? Ici nous sommes dans la joie. Pourquoi miss Belle n'est-elle pas venue? M. Tracy ne se sent pas très bien, sa présence lui aurait fait du bien...
Ce fut le contentement enfin; et un regard ardent vint croiser un autre regard, et les deux regards étaient porteurs d'un secret. Dans la fraction infinitésimale d'une seconde, le double grand aveu fut échangé ainsi, et parfaitement compris de part et d'autre.
Toute appréhension, toute incertitude, toute angoisse se dissipa dans ces deux jeunes cœurs et une paix douce et bienfaisante les envahit.
Le colonel était désappointé; il comptait sur la présence de Gwendolen pour égayer définitivement la société. Et la félicité des deux jeunes gens n'était pas de celles qui ont besoin de beaucoup de paroles pour s'exprimer. Un silence significatif continuait à régner. Sellers, qui s'ennuyait, eut hâte de se livrer à quelques travaux importants avant de se coucher et regagna son laboratoire. La mère se retira à son tour. Seul le sénateur s'éternisait; il s'attristait à la pensée que les deux jeunes gens avaient passé une soirée dépourvue d'agrément. Comme il avait un cœur d'or, il eût voulu contribuer à en rendre les derniers instants plaisants et il faisait tous ses efforts pour causer gaiement. Mais il ne rencontra guère d'écho, guère d'enthousiasme. Il résolut donc d'abandonner la partie et de s'en aller. Gwendolen se leva, l'âme pleine de gratitude, et lui dit avec un doux sourire:
--Vous voulez vraiment nous quitter déjà?
Il eut l'impression d'agir cruellement, en égoïste, et reprit sa place. Il se proposa de dire quelque chose d'aimable, mais n'en fit rien. Tout le monde connaît cette situation.
Il venait, Dieu sait comment, d'avoir la notion que sa détermination de rester encore un peu était une erreur. Comment cette certitude lui était-elle venue? Il ne le savait pas, mais il savait qu'il avait commis une gaffe indiscutable. Il se leva pour la seconde fois et prit congé en se demandant ce qui avait bien pu à ce point changer l'atmosphère paisible autour d'eux.
Dès que la porte se fut refermée, les deux jeunes gens se trouvèrent comme par hasard l'un près de l'autre, et l'instant après Gwendolen était dans les bras de Tracy, lèvres contre lèvres...
--Oh! mon Dieu! Elle embrasse la matérialisation!
Personne n'entendit cette remarque, car elle n'avait fait que traverser l'esprit de Hawkins; il ne la prononça point. Il avait entr'ouvert la porte pour s'excuser de nouveau de se montrer si peu sociable, mais il la referma doucement, et s'en fut, ébahi, en proie à une sorte de terreur douloureuse.