‹ Le collier des jours: Le troisième rang du collierChapitre 14 sur 60 · XIV

XIV

Hélas! nous n'étions pas des capitalistes! Ce pieux pèlerinage au temple du génie, ce séjour délicieux, il fallait le payer et, pour cela, le gagner. Des engagements étaient pris avec différents journaux, auxquels nous avions promis des comptes rendus de l'exposition de Munich, des notes de voyage, et surtout des indiscrétions à propos de Richard Wagner, qui, très discuté alors, très combattu et vivant dans la retraite, excitait au plus haut point la curiosité des foules.

Non sans appréhension, j'avais écrit un article pour le Rappel, intitulé: Richard Wagner chez lui.

Je ne m'en vantai pas auprès du Maître, et j'espérais bien qu'il ne le saurait jamais; mais quelqu'un, croyant lui faire plaisir, lui envoya l'article.

Il fut fâché.

--Déjà une dissonance! s'écria-t-il.

Et il expliqua à Cosima que «sa maison et sa vie intime, y compris les chiens, étaient comme le joyau mystérieux de sa destinée et qu'il éprouvait un véritable effroi à les voir mentionner en public».

Cosima m'excusa et me défendit de son mieux, et le Maître s'adoucit. Mais une feuille lucernoise, le Journal des Étrangers, s'avisa de reproduire l'article, ce qui amena autour de Tribschen une escadrille de barques pleines de curieux, et Wagner de nouveau s'attrista. «Il avait un vrai chagrin, disait-il, car il ne pouvait endurer pareilles choses de ses amis, et il voulait nous nommer ses amis.»

Cependant, sur ma promesse de ne pas recommencer, il pardonna et, quelques jours après, me donna, pour m'amuser, une lettre «à déchirer», qui les avait bien fait rire, inspirée à une dame de Thonon par Richard Wagner chez lui.

Voici un fragment de cette lettre:

Cher Monsieur,

Veuillez me pardonner si je vous nomme ainsi. Mais je viens de lire, dans un journal, un article vous concernant et ce n'est pas sans la plus vive émotion que j'ai lu tous les éloges qu'il renferme sur vous, cher monsieur, car je vois que vous aussi avez passé par de mauvais jours. Me trouvant aujourd'hui dans le même cas, je sympathise d'autant plus avec vous, cher monsieur.

J'ai été élevée dans la plus grande aisance, entourée de tous les soins et les égards de tous; malheureusement pour moi, des revers de fortune et des malheurs de famille sont survenus et tous se sont éloignés de nous; ceux qui se disaient nos amis alors ne nous connaissent plus aujourd'hui.

Dieu merci, j'ai reçu la meilleure éducation possible, je suis passionnée pour la musique. Mais, hélas! depuis nos malheurs, je n'ai pas touché à un piano, les moyens me manquant pour m'en procurer un, ce qui est un vide immense pour moi et un grand chagrin. Que ne suis-je près de vous, cher monsieur! Je sais d'avance que vous ne me refuseriez pas l'entrée de votre maison et une place à votre piano.

Par moi-même, j'ai cinq enfants et je n'ai pas le nécessaire à la maison. Mais si je pouvais être près de vous, cher monsieur, il me semble que je serais heureuse. Toutes privations ne seraient rien pour moi, si je pouvais cultiver l'art qui m'est si cher.

Je vois, cher monsieur, votre étonnement à la lecture de ma lettre; mais s'il m'était donné de vous voir, vous ne seriez plus surpris.... Je sais d'avance que votre maison sera la mienne et votre piano sera le mien....

«Votre piano sera le mien....».

Cette belle pensée demeura longtemps fameuse à Tribschen.

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