‹ Le collier des jours: Le troisième rang du collierChapitre 17 sur 60 · XVII

XVII

Le Maître me demande si je connais la marche militaire qu'il a dédiée au roi de Bavière. Il a sur son piano un exemplaire du morceau, à quatre mains.

--Jouons-le, dit-il, mais je vous préviens que je joue très mal du piano.

Et moi donc!

Mais j'ai le sentiment qu'il ne faut pas me dérober, que cette minute rare, unique, doit à tout prix, s'enchâsser dans ma mémoire: jouer, à quatre mains, avec Richard Wagner, ne fût-ce que quelques mesures!

Il a pris la partie haute. C'est encore plus difficile pour moi, la basse!... Mais tant pis: je m'assieds bravement sur le tabouret, bien résolue à toute la tension d'esprit, à tout l'effort dont je suis capable.

Nous jouons, sans accrocs!... Je me fais l'effet dune somnambule qui marche dans une gouttière....

Il me semble que cela dure bien longtemps.

Enfin, à la troisième page, c'est Wagner qui s'embrouille et s'arrête, en déclarant que ça devient trop difficile.

--Comme vous allez bien en mesure! s'écrie-t-il.

Et il me complimente sur ma façon remarquable de rouler les trémolos.

C'est là une supériorité que je ne me connaissais pas et qui s'est certainement révélée pour la circonstance, à cet instant précis.

Mon trémolo est d'ailleurs resté célèbre à Tribschen--et même à Wahnfried.--Mais j'ai vécu sur ma réputation et je ne me suis jamais risquée, malgré les sollicitations, à le faire trembler de nouveau.

Wagner me fit présent de l'exemplaire, où j'avais si anxieusement déchiffré cette marche de cavalerie, et il écrivit au-dessus de la première ligne:

«A cheval! à quatre mains!»

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