XXVII
Il y avait dans la «galerie», à côté de la statuette en marbre de Tristan, une photographie, encadrée de velours, qui reproduisait les traits d'un beau jeune homme, aux formes athlétiques, au regard brûlant de passion. Ce portrait, qui attirait invinciblement l'attention et la retenait longtemps, m'intriguait beaucoup. Un jour, je demandai au Maître:
--Qui est-ce?
Je le vis pâlir; ses yeux se voilèrent d'une buée de larmes, et, avec un soupir contenu, il murmura:
--Mon pauvre Schnorr!...
Madame Cosima me fit signe de ne pas insister et elle se chargea, dès que cela fut possible, de me renseigner tout à fait.
Ce portrait était celui de Schnorr de Karolsfeld,--«le héros du chant», comme Wagner l'appelait,--brusquement saisi par la mort, au plus fort du combat, en pleine victoire. Il y avait cinq ans, mais le Maître ne pouvait se consoler d'avoir perdu cet ami, ce disciple, ce merveilleux interprète de son œuvre; il n'y pensait jamais sans un serrement de cœur et il redoutait, par-dessus tout, de parler du cher disparu.
Schnorr était le fils d'un peintre célèbre et avait reçu une éducation supérieure; très doué lui-même pour tous les arts, il avait été entraîné par un don de plus, magnifique et rare, celui d'une voix incomparable, vers la musique et vers le théâtre. Dès son premier contact avec les œuvres de Richard Wagner, Schnorr les avait comprises et profondément aimées. Malgré la célébrité croissante du jeune artiste, le Maître redouta longtemps de le voir, à cause de ce qu'on lui avait rapporté sur sa trop forte corpulence: il craignait que cette imperfection physique ne l'indisposât et ne le rendît injuste pour toutes les autres qualités: Comme il ne savait guère dissimuler ses impressions, il évitait d'être mis en rapport avec l'interprète de ses œuvres. Ce fut donc en grand secret qu'il se rendit, un soir, à Carlsruhe, où Schnorr était engage pour une représentation de Lohengrin, et il entra au théâtre à l'insu de tous.
Plus tard, le Maître raconta lui-même cette soirée incomparable:
... Cette appréhension disparut vite. L'apparition du Chevalier au Cygne, sous les traits d'un Hercule juvénile abordant la rive, me produisit un effet, sans doute, un peu étrange; il cessa dès que le héros s'avança: le charme tout spécial de l'envoyé de Dieu opéra subitement. De ce personnage on ne se demandait pas: «Comment est-il?» mais on se disait: «C'est lui!» Cette impression subite et profonde ne peut vraiment se comparer qu'à un charme: je me souviens de l'avoir reçue de la grande Schroeder-Devrient, en mes premières années d'adolescence, d'une façon définitive. Je ne l'ai jamais éprouvée depuis, aussi décisive, aussi forte qu'à l'entrée de Ludwig Schnorr[1], dans Lohengrin. Pourtant je reconnus, au cours de son interprétation, que bien des choses en sa façon de comprendre et de rendre mon œuvre n'avaient pas encore atteint la maturité; mais en cela aussi je vis le charme d'une pureté juvénile encore inaltérée, d'une terre vierge promettant la plus belle floraison artistique. L'ardeur, la tendre exaltation qui jaillissaient des yeux merveilleusement remplis d'amour de ce tout jeune homme me firent entrevoir de quel feu démoniaque ils étaient appelés à s'enflammer. Bientôt je découvris en lui un être qui, en raison même de ses dons sans limites, m'inspira une angoisse tragique.
La rencontre entre le Maître et le disciple fut touchante et cordiale. Et quelle heureuse surprise, pour le créateur de Tristan et Isolde, de découvrir que Schnorr, enthousiasmé par cette œuvre réputée injouable, la connaissait dans toute son intimité et savait d'un bout à l'autre le rôle de Tristan! Pourtant il eût hésité à le chanter, et cela à cause d'un passage au troisième acte: il ne comprenait pas bien quelle devait en être l'expression musicale, et ce passage, il le jugeait de la plus haute importance.
Ce noble scrupule valut à Wagner un des plus vifs étonnements de sa vie. Quoi! un ténor acclamé de tous avait si peu de vanité, une si belle conscience de sa mission artistique! Il doutait de lui-même et ne se croyait pas, malgré son expérience et sa maîtrise, capable d'interpréter un rôle, parce qu'il ne comprenait pas tout à fait le sens profond et l'expression parfaite d'une seule phrase, dans une œuvre aussi touffue!... Et l'idée de couper cette phrase, la première qui serait venue à tout autre chanteur, n'avait même pas effleuré cet esprit d'élite.
Le passage en question, au troisième acte de Tristan, est celui-ci.
De la détresse de mon père, des tourments de ma mère, Des larmes d'amour versées en tous les temps, Des rires et des pleurs, des voluptés, des blessures, J'ai su extraire le poison du breuvage, De ce breuvage que j'ai moi-même distillé, Qui a coulé sur ma lèvre, Que j'ai bu à longs traits, dans une jouissance enivrante. Ah! sois maudit, breuvage funeste! Maudit soit celui qui t'a distillé!
C'est le paroxysme de ce délire d'amour, de Tristan séparé d'Isolde, cette attente frénétique qui s'éteint dans l'évanouissement.
Le Maître donna quelques explications à Schnorr, surtout l'indication d'un mouvement plus large, moins rapide, qui éclaira subitement ce qui était resté obscur pour le jeune artiste: il prouva, à l'instant même, qu'il avait compris, en interprétant le passage d'une façon tout à fait parfaite.
Qui peut mesurer l'étendue des espérances dont je fus animé au moment où un tel chanteur entra dans ma vie!
C'est Wagner qui jette ce cri de gratitude. Et, de ce jour, tous ses efforts tendirent à obtenir une représentation de Tristan, avec le concours de Schnorr. Mais il s'écoula encore des années avant que ce beau rêve se réalisât, et ce fut par l'intervention du royal ami, de l'archange si miraculeusement survenu, et dont le glaive flamboyant réduisait en cendres tous les obstacles et faisait libre la route vers l'idéal.
Ces premières représentations de Tristan à Munich furent un des événements artistiques les plus mémorables. Ceux à qui il avait été donné d'y assister en gardaient un souvenir éblouissant, une langueur nostalgique. Un tel chef-d'œuvre réalisé avec une telle perfection!... Aussi quel admirable accord, pendant les répétitions, entre le Maître et l'interprète!
Jamais le plus maladroit des croque-notes, chanteur ou instrumentiste, n'aurait consenti à se laisser donner par moi des instructions aussi minutieuses que ce héros du chant qui, spontanément, atteignait à une telle maîtrise. L'apparence de la plus légère insistance dans mes indications était accueillie par lui avec le plus joyeux empressement, car il en comprenait le sens aussitôt; de sorte que j'aurais cru vraiment manquer à mon devoir, si dans la crainte de blesser sa susceptibilité, je m'étais abstenu de lui exprimer une observation, si minime qu'elle fût. Mais la cause de cette disposition, c'est que la compréhension idéale de mon œuvre était venue à mon ami spontanément; il se l'assimilait de teille sorte qu'il n'y avait pas un fil de cette trame spirituelle, pas la moindre allusion aux rapports les plus cachés, qui lui eût échappée, qu'il n'eût ressentie de la façon la plus subtile. Ainsi il ne s'agissait plus que de juger aussi rigoureusement que possible les moyens techniques d'expression du chanteur, du musicien et du mime, afin d'obtenir une concordance parfaite entre les dons personnels de l'artiste, leur particularité et l'objet idéal de l'interprétation. Ceux qui furent témoins de ces études pourront affirmer n'avoir jamais assisté à une pareille entente artistique et amicale. C'est seulement au sujet du troisième acte de Tristan que je n'ai jamais rien dit à Schnorr,--sauf la précédente explication du seul passage qu'il n'avait pas compris.--Après avoir prêté l'attention la plus soutenue aux répétitions du premier et du second acte, je me détournais involontairement, dès le troisième acte commencé, du héros blessé à mort, pour m'absorber en moi-même, immobile sur mon siège, les yeux à demi fermés. Comme je ne me tournais jamais vers lui, même aux accents les plus véhéments de cette formidable scène, comme je ne faisais pas un mouvement, Schnorr parut intimidé par la durée insolite de mon insensibilité apparente; mais lorsque enfin, après la malédiction de l'amour, je me levai en chancelant, lorsque penché, en une violente étreinte, vers cet ami merveilleux, qui persistait à rester étendu sur sa couche, je lui dis à voix basse qu'il m'était impossible d'exprimer aucun jugement sur mon idéal désormais réalisé par lui, alors son œil sombre étincela comme l'étoile d'amour.... Un sanglot à peine perceptible, et plus jamais nous ne prononçâmes un mot au sujet de ce troisième acte.
Les jours de ces représentations, avec cette répétition générale devant le roi, forment sans nul doute pour Wagner, le point culminant de sa destinée d'artiste; ils contiennent les heures ineffables qui payent toute une vie d'efforts, de déceptions, de misères: «son idéal réalisé», la spendeur de son génie, resplendissant pour lui-même, le pénétrant tout entier d'une brûlante certitude!...
Et quelle magnifique trinité: Richard Wagner Louis II et l'incarnation de Tristan! Quelle noble joie les enivrait tous! «Comme je bénis ces heures! s'écriait Schnorr dans un élan d'enthousiasme. O maître, entre ce roi divin et vous, il faudra bien que j'arrive, moi aussi, à faire quelque chose de beau!»
Une conclusion extraordinaire, imprévue, vint brusquement interrompre cette magnifique manifestation d'art, après la quatrième représentation. Wagner éprouva d'abord pour le prodigieux exploit de Schnorr un étonnement respectueux qui s'accrut jusqu'à l'angoisse et finit par devenir un véritable effroi. Impossible d'admettre que le chanteur renouvellerait cet exploit régulièrement, selon l'usage des théâtres: le Maître eût considéré cela comme un crime, et il déclara que cette quatrième représentation de Tristan serait la dernière, qu'il n'en tolérerait plus d'autre.
En effet, l'œuvre ne fut plus donnée.
--Je crois que je n'avais pas le droit d'infliger à un homme un tel état de trouble, disait Wagner.
Vivre Tristan! brûler de sa passion, souffrir ses souffrances, s'enivrer de ses extases, mourir sa mort!...
De la fatigue physique il n'était pas même question: Schnorr n'en éprouvait aucune; mais cette exaltation surhumaine, cette émotion, cette fièvre de l'âme, c'est cela que le Maître ne permettait plus. Le succès arrêté, les recettes fructueuses manquées, ces considérations inférieures ne préoccupèrent pas un seul instant ces généreux esprits.
Mais un projet grandiose s'ébauchait dans le cerveau de Wagner.
Avec la certitude de l'importance indicible de Schnorr pour mes créations d'art un nouveau printemps d'espoir entra dans ma vie.
Le lien était donc trouvé qui relierait mon action au présent. Le moment était venu d'enseigner et d'apprendre. Ce qui avait été universellement méconnu, déclaré injouable, bafoué, couvert de bave, allait devenir une indéniable réalité artistique. Créer un style allemand pour la représentation d'œuvres issues du génie allemand, tel fut notre mot d'ordre. Et c'est parce que je conçus ce réconfortant espoir que je me déclare encore contre toute reprise prochaine de Tristan. Cette œuvre et ces représentations étaient si différentes des spectacles habituels qu'elles nécessitaient un saut trop brusque dans cet inconnu qu'il fallait d'abord conquérir: des gouffres, des précipices étaient béants devant lui, il fallait commencer par les combler avec soin, afin de frayer la voie, vers nous, artistes isolés, vers nos sommets, à l'association indispensable.
Donc, Schnorr étant des nôtres, la fondation d'une école royale de musique et d'art dramatique fut résolue.
Hélas! que d'obstacles, que de luttes encore! et, avant l'œuvre achevée, la mort brutale frappant le héros, en pleine jeunesse, en pleine beauté!...
A mon tour, quand je passais, maintenant, dans la galerie, devant l'image superbe de Schnorr de Karolsfeld, je sentais mon cœur se serrer et je retenais un cri de colère, de révolte, contre l'aveugle et imbécile destin....
[1] Meine Erinnerungen an Ludwig Schnorr von Karolsfeld.--Gesammelte Schriften, vol. VIII.