‹ Le collier des jours: Le troisième rang du collierChapitre 36 sur 60 · XXXVI

XXXVI

Des affiches placardées chaque matin donnent le programme des concerts exécutés dans presque toutes les brasseries de Munich, pendant le «dîner» de deux heures. De nombreux fragments des opéras de Wagner figurent dans ces programmes et cela nous décide à quitter l'Hôtel des Trois Rois Mages et sa banale table d'hôte, pour louer un appartement meublé et être libres ainsi de choisir le lieu de notre repas, d'après le menu musical. Nous voici donc, notre résolution prise, courant d'un coin à l'autre de la ville à la recherche de la brasserie élue, et, une fois là, côtoyant la population paisible, les étudiants turbulents ou les familles bourgeoises qui aiment à dîner aux sons des violons.

A nous, Français, peu gâtés dans notre pays, ces orchestres de brasseries paraissent excellents et nous prenons grand plaisir à écouter les morceaux que nous avons si rarement l'occasion d'entendre chez nous. Le public des dîneurs--et notre ferveur s'en réjouit--fait toujours un accueil particulièrement chaleureux aux morceaux tirés des œuvres de Wagner.

Un jour, dans un lointain restaurant, on jouait l'ouverture des Maîtres Chanteurs; mais l'orchestre était singulièrement disposé: faute de place, on l'avait installé sur la galerie extérieure d'un chalet situé au milieu d'un jardin, galerie étroite où deux musiciens, bien juste, pouvaient s'asseoir de front, de sorte que l'assemblée des exécutants était étirée d'un bout à l'autre de la façade et que les contrebasses se trouvaient à une folle distance des cuivres. Nous avions quitté la table où nous dînions pour chercher l'endroit où les sons seraient le moins éparpillés et nous nous étions placés devant la galerie, en face du chef d'orchestre qui en occupait le milieu.

Non loin de nous, un groupe de trois jeunes hommes, qui s'étaient aussi rapprochés des musiciens, nous examinaient à la dérobée, avec une avide insistance. L'un d'eux, grand, mince, d'un blond très pâle, me sembla résumer le type même de l'étudiant allemand: il avait de longs cheveux, droits comme des baguettes et d'un ton plus clair que celui de son visage; son fin profil rappelait celui des portraits de Schiller. Un de ses compagnons, dont la barbe d'or et les lunettes d'or brillaient au soleil, laissait rayonner sur sa face une expression très saisissante d'enthousiasme et d'allégresse. Le troisième était d'assez petite taille et l'on voyait mal ses traits sous l'ébouriffement de sa barbe, de ses sourcils, de ses cheveux châtains. Un chien blanc se tenait auprès de lui.

Soudain, j'entendis le jeune homme à la barbe d'or dire, presque à haute voix, en nous regardant:

--Je parie que ce sont eux!

Après les dernières notes de l'ouverture des Maîtres Chanteurs, comme nous applaudissions de toutes nos forces, le groupe des inconnus se rapprocha de nous.

--Plus de doute, fit l'un, puisqu'ils applaudissent!...

Et le jeune homme à la barbe d'or s'avança sans hésiter:

--Je suis Hans Richter, dit-il en saluant, et vous êtes certainement les Français qui venez de rendre visite à Richard Wagner. Le Maître m'a écrit de me mettre tout à votre disposition et de vous servir de guide à Munich, mais il ne m'a pas dit où je vous trouverais.

Hans Richter, le chef d'orchestre du Théâtre Royal, qui allait avoir l'honneur de diriger l' Or du Rhin!...

Après de cordiales poignées de mains, Richter présenta ses amis, d'abord l'homme très barbu, puis l'autre:

--Monsieur Scheffer, un wagnérien fanatique.... Monsieur Franz Servais, le fils du célèbre violoniste belge: il arrive de Bruxelles pour entendre l'Or du Rhin.

Celui qui m'avait paru personnifier l'étudiant d'Allemagne était un compositeur belge!

Réunis autour de la même table, où des bocks mousseux sont apportés, nous faisons vite connaissance: nous sommes d'accord sur toutes choses, puisque nous servons sous la même bannière. Il paraît que l'on nous cherchait dans tout Munich. Notre passage à l'hôtel des Trois Rois avait été signalé, mais nous étions partis sans laisser d'adresse, et, de là, on perdait nos traces. M. Scheffer s'était fait fort de nous retrouver, ce jour même, et s'était adressé à la police; le hasard avait été plus prompt.

--Nous avions juré dit Richter de vous amener, ce soir, à une réunion, chez la comtesse de Schleinitz. Tous les nôtres seront là.

--Liszt viendra, s'écrie Servais, il est arrivé hier à Munich. Vous verrez aussi la comtesse Muchanoff.

--Liszt!...

Je pense à Cosima, et à son chagrin d'être désapprouvée par son père: j'aimerais mieux ne pas le voir. Mais, avec joie, mes compagnons ont accepté, et ont pris rendez-vous pour le soir, à huit heures.

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