XLIX
La première représentation de l'Or du Rhin était affichée pour le surlendemain, dimanche 29 août. Dans de pareilles conditions, il fallait empêcher qu'elle eût lieu. Si la mise en scène avait été seulement médiocre, on aurait pu, à la rigueur, se résigner et compter sur la splendeur de l'œuvre pour faire oublier les insuffisances de sa réalisation plastique; mais ici il y avait trop de choses grotesques, qui faisaient rire, la malveillance et la mauvaise foi étaient trop évidentes: il fallait protester violemment et empêcher le sacrilège de s'accomplir.
Quand nous sommes tous réunis dans notre quartier général, au café Maximilien, le conciliabule n'est pas long. Richter a eu avec Perfall une entrevue orageuse.
--Remettez la représentation, disait Richter.
--La représentation aura lieu dimanche, répondait Perfall:
--Nous verrons!
--Nous verrons!...
--En effet, il verra, nous dit Richter; ma résolution est prise, mais je n'ai pas voulu la signifier avant d'avoir l'avis de Wagner. Vite, à l'œuvre!
Il écrit une dépêche en allemand, nous rédigeons la suivante en français:
Maître, l'orchestre, sous la direction de Hans Richter, a été admirable. Les chanteurs méritent les plus grands éloges. Les décorations et les machines sont absurdes, ridicules, impossibles.
Et, pendant que l'on court au bureau du télégraphe, j'écris une longue lettre à Wagner pour lui faire un récit détaillé du spectacle auquel nous venons d'assister et dont nous sommes encore tout frémissants d'indignation.
Betz, lui aussi, écrit au Maître, qui aura les dépêches ce soir et les lettres demain matin.
Nous attendons les réponses, avec quelle impatience!
La première dépêche qui arrive le lendemain est pour Richter:
Est-ce qu'on me fera vraiment l'affront de donner mon œuvre demain?
Au théâtre, l'Or du Rhin est toujours affiché. Richter montre la dépêche de Wagner à Perfall, qui, sans en tenir compte, persiste à jouer l'œuvre à la date fixée.
Je reçois une lettre de Tribschen, dans laquelle Wagner me fait dire «qu'il me remercie du tableau si vivant que je lui ai donné de cette débâcle; qu'il a télégraphié au roi pour lui demander de suspendre les représentations; qu'il a télégraphié à Betz pour le prier de refuser de chanter dans ces conditions.»
Le dimanche matin, Richter va, une dernière fois, voir l'intendant et lui dit:
--La représentation de l'Or du Rhin n'aura pas lieu ce soir, car je ne dirigerai pas l'œuvre contre la volonté de son auteur.
--Vous ne la dirigerez ni ce soir, ni jamais, s'écrie Perfall, car vous n'êtes plus maître de chapelle au Théâtre Royal.
Et blême de rage, il signe la destitution de Hans Richter.
Mais on ne jouera pas l'Or du Rhin ce soir. Mieux vaut un homme à la mer que le navire perdu.
Une bande est collée sur l'affiche, remettant la représentation au jeudi suivant. L'intendance cherche un chef d'orchestre; c'est une course folle à travers Munich, où beaucoup de Capellmeister sont venus pour entendre l'Or du Rhin. Toux ceux qu'on sollicite se dérobent, quittent la ville précipitamment: aucun d'eux ne se soucie d'encourir le désaveu du compositeur, en conduisant son œuvre malgré lui.
Le lundi, une nouvelle lettre me fait savoir que Wagner a écrit longuement au roi pour lui expliquer dans tous ses détails l'affaire de l'Or du Rhin et le prier de remettre la représentation annoncée pour jeudi à dimanche prochain: si le roi le veut, Wagner viendra lui-même à Munich réinstaller Richter au pupitre et réorganiser, autant que possible, la mise en scène.
--Le Maître avait posé les mêmes conditions hier à l'intendance du théâtre, et il a reçu un télégramme, sorti de la bosse du conseiller, lui disant que les conditions étaient accordées et qu'on le priait seulement de permettre que la représentation eût lieu jeudi. Wagner a télégraphié:
J'attends une réponse du roi, à une lettre partie aujourd'hui.
Mais, le soir même de ce lundi 30 août, Richter reçoit une dépêche de Wagner, qui lui annonce son arrivée pour le lendemain. Il n'a pas eu la patience d'attendre la réponse du roi. Il vient dans le plus strict incognito, on ne saura pas où il habitera, et, si nous voulons seulement l'apercevoir, il faut garder le plus profond secret.