‹ Le collier des jours: Le troisième rang du collierChapitre 52 sur 60 · LII

LII

La voiture qui conduira Wagner à la gare, ce jeudi 2 septembre, doit venir me prendre, avant d'aller rue Vieille-des-Chevaux, et cela dès l'aube, car le train part à 5 heures 15 du matin.

Cette fois, tous les disciples sont admis à voir le Maître,--s'ils s'éveillent avant que le coq chante:--il est convenu qu'on le saluera à la gare, où, pour ne pas marcher en cortège, chacun se rendra de son côté.

Le soleil se lève à peine, et il fait déjà frais, malgré la saison, sur ce haut plateau où Munich est située, quand l'antique calèche de place, conduite par un jeune cocher vêtu de bleu et en chapeau tyrolien, m'emmène à travers la ville déserte.

En entendant sonner les grelots et les ferrailles de l'équipage, Richter descend, avec la valise; puis Wagner paraît, suivi de Scheffer.

Le Maître a une mine parfaite et la sérénité de son humeur semble s'être encore accrue depuis hier.

En route, je le complimente sur la force d'âme qui le soutient en cette épreuve, sur cette magnanime résignation ou, peut-être, ce mépris olympien.

--Ni l'un ni l'autre! dit-il. J'ai trouvé ma force dans le sentiment que rien d'essentiel, en ce qui me touche le plus, n'était offensé par ce conflit. Mon œuvre, d'après l'impression qu'elle a produite sur vous tous qui me comprenez si intimement, est bien telle que je la voulais, et elle s'envole, intacte, hors des oripeaux mal taillés dont on l'affuble. Il y a encore autre chose: c'est que la malignité humaine ne peut plus m'atteindre profondément à travers les grands dévouements et les chaudes affections qui m'entourent. Cette certitude m'a réconforté. Vous voyez ce qu'ici, au départ, je laisse d'amis. Vous savez aussi avec quelle tendresse anxieuse on m'attend à l'arrivée!... Vraiment, quand je pense au désespoir dans lequel j'étais plongé, en des circonstances pareilles, alors que j'étais seul à porter ma peine, je me sens même dans des dispositions joyeuses. Tenez, regardez l'excellent Richter, ajouta-t-il en riant, il pense comme moi: à vingt-huit ans il perd une situation que l'on a bien du mal à obtenir dans l'âge mûr, et, au lieu de la mine contrite qu'il devrait avoir, il nous montre l'expression sincère de la plus complète jubilation.

En effet, assis en face du Maître, Richter, tout d'or, le contemple avec un air de béatitude parfaite.

--C'est que Richter, lui aussi, dis-je, s'envole au-dessus des «misérabilités»; il emporte même une palme glorieuse et, comme les martyrs dans le cirque, il chante des actions de grâces, tandis que les lions le mangent!

--Parbleu, s'écrie Richter, je vais, comme eux, droit au ciel!...

C'est vrai, car Wagner a «enjoint» à Richter de venir s'installer à Tribschen et d'y attendre les événements.

En passant sur la place Maximilien, le Maître remarque une statue qu'il ne connaissait pas.

--Qui est-ce? demande-t-il.

--C'est Gœthe, par Widnmann, répond Scheffer.

Alors Wagner soulève son feutre en disant:

--Il est très ressemblant!...

Puis il ajoute:

--Au fait! je dis cela pour plaisanter, mais j'aurais très bien pu connaître Gœthe: je devais avoir dans les quinze ans quand il est mort. Je voulais vous faire croire que je suis plus jeune que Richter!...

--Vous l'êtes, Maître: les Immortels n'ont pas d'âge.

Devant la gare, tous nos amis sont réunis. Il y a là Villiers, Schuré, Servais, quelques autres. Wagner serre les mains cordialement et Richter lui présente Franz Servais, qu'il ne connaît pas encore, mais dont Liszt lui a souvent parlé.

Le train est formé, le compartiment choisi, on y arrange les bagages.

Le Maître, d'humeur gamine, s'assied par terre sur le tapis du wagon, dans l'ouverture de la portière, le marche-pied lui servant de tabouret. Nous nous rangeons en un cercle, qui forme un rempart devant lui.

Je le reverrai toujours, sous son grand feutre gris, les yeux d'un bleu lumineux, la bouche rieuse, si finement dessinée au-dessus de l'avancée du menton volontaire, avec ce cache-nez de satin jaune qu'il a croisé sur sa gorge à cause de la fraîcheur matinale.

Il nous rappelle notre promesse de venir encore le saluer à Tribschen, en retournant à Paris; il invite aussi Servais, qui viendra avec nous.

--Puisque l'on me chasse de Munich, dit Wagner, ceux qui m'aiment n'ont plus rien à y faire.

--Nous resterons seulement quelques jours, dis-je, pour surveiller l'ennemi et voir si, furieux de sa défaite, il ne prépare pas quelque vengeance.

--Bah! le vainqueur se sauve et sera à l'abri de ses coups. Mais qu'on sache bien que je triomphe malgré moi, grâce à la généreuse défection de Betz, que je ne voulais en aucun cas m'opposer à la volonté du roi, ni empêcher la représentation. Quant à vous, Richter, n'oubliez pas que je ne vous donne que le temps d'aller embrasser votre mère et de boucler vos malles ... et accourez à Tribschen, où votre chambre est prête.

Sans répondre, Richter saisit la main du Maître et la baise.

Le sifflet brutal du train nous interrompt: il faut se séparer. Wagner se lève et saute dans le wagon; on ferme la portière. Penché encore à la fenêtre, il agite son feutre gris; le vent éparpille les mèches de ses cheveux autour de son front superbe et, tandis que le train s'éloigne, nous faisons durer longtemps: «l'adieu suprême des mouchoirs».

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