LIV
Les intrigues continuent, dans les sphères gouvernementales, autour des incidents occasionnés par l'Or du Rhin, et les journalistes qui prennent là le mot d'ordre ne cessent pas de répandre leur encre servile en des articles calomnieux. C'est au point que Wagner a été contraint de rompre le silence qu'il voulait garder, en publiant un court article dans l'Allgemeine Zeitung d'Augsbourg. Il déclare encore une fois, dans cet article, ne s'être jamais opposé à l'exécution de son œuvre. «Je serais certainement très heureux, dit-il, si l'on renonçait à la jouer dans d'aussi déplorables conditions; mais, si l'on est décidé à le faire, je suis complètement résigné et n'ai nullement l'intention d'entraver les représentations.»
Les nouvelles de Tribschen m'apprennent que le Maître est en bonne santé, mais la persistance de cet acharnement contre lui a fait fléchir, un instant, sa force d'âme: Cosima la surpris, une fois, seul, dans sa chambre, assis dans un fauteuil et sanglotant. Mais le calme et la gaieté reviennent. Wagner se remet régulièrement au travail, qu'il avait abandonné en ces jours de trouble, et alors tout refleurit.
Au théâtre, Kindermann, «le chanteur-canon», comme l'appelle Villiers, à cause de sa voix tonnante, qui interprétait le rôle d'un des géants, étudie celui de Wotan, abandonné par Betz.
On a fait venir, en toute hâte, de Darmstadt, le très habile décorateur Brandt, pour lui demander s'il ne pourrait pas rafistoler un peu la mise en scène; mais il s'est enfui plus vite qu'il n'était venu, en déclarant qu'il ne pouvait rien tirer de ces horreurs, que tout était à refaire.
L'intendance ne renonce pas encore, cependant, car l'Or du Rhin est annoncé pour le 22 septembre.
Tous les visiteurs qui étaient venus, de différents pays, à Munich s'en vont, l'un après l'autre. Liszt est parti le premier. Sans doute, il a été voir secrètement sa fille. Madame Muchanoff nous a fait ses adieux; elle passe elle-même par Lucerne et fera une visite à Wagner. Richter est déjà à Tribschen et Schuré y va aussi.
Nous restons les derniers à Munich, malgré les lettres anonymes que nous recevons journellement, et qui nous menacent, si nous ne nous en allons pas, de toutes sortes de représailles: «C'est vous qui avez empêché le théâtre d'exécuter les ordres du roi; vous êtes les valets d'un traître, traîtres vous-mêmes.... On ne peut endurer plus longtemps, etc...» Nous n'avons pas la moindre peur.
Cosima m'a raconté qu'il fut un temps où elle recevait, à Munich, quatre ou cinq lettres anonymes par jour, dans lesquelles on jurait sa mort en la traitant, d'«espionne prussienne».
Nous restons, surtout, pour laisser passer ce flot de visiteurs, là-bas, et ne pas encombrer la délicieuse retraite. Cependant on nous appelle avec une insistance si charmante et si affectueuse, en nous annonçant qu'il n'y a plus personne, que nous nous décidons soudain.
Et, face à l'ennemi, nous quittons Munich, sans rancune contre cette jolie ville, où nous avons reçu, de tous ceux qui n'étaient pas affiliés à la cabale des courtisans, le plus sympathique et le plus cordial accueil.