‹ Le Conteur bretonChapitre 3 sur 13 · PREMIÈRE VEILLÉE

PREMIÈRE VEILLÉE

Il y avait autrefois en Bretagne un roi qui n’avait, pour héritier, qu’un fils du nom de Calounec (homme de cœur).

Quand cet enfant fut en âge de s’instruire, le roi chercha, pour lui confier l’éducation de son fils, l’homme le plus savant et le plus sage qui fût dans la contrée.

Le roi, homme de sens, disait que l’éducation était préférable à la fortune et aux honneurs. Il vaut mieux, disait-il, instruire un jeune enfant que lui amasser des trésors. L’instruction, ajoutait-il, est un bel arbre dont la cime est couronnée de pommes de couleur d’or, aussi belles et aussi bonnes qu’elles sont élevées au-dessus de la terre ; tous les hommes ne peuvent les atteindre.

On trouva l’homme que cherchait le roi ; on le trouva, le croiriez-vous, loin de la ville, dans une chaumière sur les bords de la mer. Là il vivait seul et ne se nourrissait que de racines de plantes ou de petits poissons qu’il pêchait sur la plage. Il ne prenait aucun soin de la nourriture de son corps ; quant à son esprit, il en était tout autrement : nuit et jour il lui cherchait dans ses livres de nouveaux aliments. Parfois même il oubliait de prendre son repas, tant il était passionné pour la lecture. Sa réputation d’habileté se répandit bientôt dans le pays et de tous côtés on venait en foule pour le consulter, parce que tout réussissait à ceux qui suivaient ses conseils.

Ayant donc entendu parler de lui et ayant reconnu que tout ce qu’on en disait était vrai, le roi le manda à son palais pour lui confier l’éducation de son fils.

Àl’école d’un maître aussi instruit, le fils du roi fit de rapides progrès dans la science ; aussi, à l’âge où les autres enfants savent à peine lire et écrire, le jeune prince savait-il, on pourrait dire, une foule de choses.

Àquelques années de là, le fils du roi, accompagné de son précepteur, alla visiter quelques contrées éloignées pour y étudier la manière de vivre de ces peuples, leurs mœurs et leurs lois ; sans doute aussi pour qu’il pût, pendant son règne, doter son peuple d’excellentes lois. En faisant voyager son fils dans les autres royaumes, le roi avait aussi un autre but : celui de le mettre à même de faire la connaissance de la femme qui lui plairait le plus, afin qu’il en fît plus tard son épouse, car il allait être bientôt en âge de se marier.

Mais le maître et l’élève eurent beau aller et venir, voyager par ci, par là, le fils du roi ne trouva nulle part chaussure à son pied, ni fille à son goût. Il revint donc au palais et se remit à l’étude avec son précepteur, ainsi qu’il faisait avant son départ.

Dans leurs conversations, ils s’entretenaient chaque jour tous les deux de la paix, de la guerre, de la sagesse, de l’esprit et de cent autres choses. Parfois aussi, pour se distraire, le jeune prince allait seul dans la ville et à la campagne, interrogeant chacun sur ses occupations, sur sa manière de vivre, et sur ce qu’il pensait du roi et du royaume.

Un jour qu’il était allé plus loin que de coutume, il s’égara dans le trajet et entra dans une chaumière pour demander le chemin de la ville. Quand il ouvrit la porte, il aperçut, assis au foyer, un homme sur le retour de l’âge et, près de lui, une belle fille de seize ans environ. Celle-ci faisait à son père la lecture dans un vieux livre. Le fils du roi l’écouta un instant en silence de l’extrémité de la maison ; puis s’étant approché et, ayant demandé son chemin, il jeta un coup d’œil sur la jeune fille qui était belle comme le jour, quoiqu’elle ne portât que des vêtements de peu de valeur, comme ceux des filles de la campagne. En la voyant, le fils du roi ne put se défendre d’un mouvement de tendresse et d’amour, et quand il l’eut entendu parler, il resta comme sous le coup d’un charme, tant elle s’exprimait avec grâce.

La jeune fille ferma le livre et, sans savoir qui était là, elle dit au fils du roi que, s’il le désirait, elle irait lui montrer le chemin. — Bien volontiers, répondit-il ; et aussitôt la jeune fille se mit en devoir de l’accompagner un bout de chemin.

De retour au palais, le fils du roi ne pouvait s’empêcher de songer à la jeune fille qu’il avait vue chez le vieux fermier. Ce fut en vain, qu’après cela, il voulut se remettre à l’étude ; il ne savait ce qu’il faisait, parce que son esprit était là où était la jeune fille. Si grande enfin était sa passion, qu’il dépérissait de jour en jour et qu’il tomba malade.

Des médecins furent appelés pour examiner son état, et ceux-ci, après l’avoir interrogé, déclarèrent au roi que c’était le cœur qui était malade, et que son fils aimait une jeune fille qu’il n’osait nommer.

Sur ces entrefaites, le roi se rendit auprès de son fils et lui demanda s’il était vrai qu’il fut pris d’amour pour une jeune fille : — Dis-moi qui elle est, dit-il, et sois sans inquiétude, car fût-elle la fille d’un marchand de chiffons, je consentirai à ce que tu l’épouses, si elle te convient.

Le jeune prince alors, comme s’il se fût réveillé à la suite d’un songe, le jeune prince dit au roi : — Oui, mon père, j’aime la fille d’un cultivateur ; mais en songeant combien grande est la différence entre sa position et la mienne, quoique ce soit Dieu qui ait établi chacun en son état, je n’osais pourtant vous faire cet aveu, dans la crainte que vous n’eussiez désapprouvé mon choix. J’ai visité beaucoup de pays et n’ai rencontré nulle part une fille aussi belle et aussi convenable.

— Cela suffit, dit le roi ; où demeure-t-elle ? Je veux aller, sans plus tarder, la demander pour toi en mariage. Calounec alors indiqua à son père la demeure de la jeune fille et lui raconta comment il avait fait sa connaissance.

Le roi, homme de parole, se rendit sans plus tarder chez le vieux métayer. Celui-ci était à prendre son repas, quand le roi arriva et lui demanda s’il n’avait aucun parent qui vécût avec lui. — Oui bien, répondit le fermier, je vis ici avec une jeune fille, ma fille unique ; elle est en ce moment à l’école. Comme je ne suis pas riche et qu’après moi elle n’aura ni fortune, ni biens, j’ai pensé que ce qu’il y avait de mieux à faire dans son intérêt, c’était de lui donner de l’instruction. À mon sens, l’instruction est comme le soleil, elle dissipe les ténèbres.

— Voilà qui est bien parler, dit le roi ; vous êtes un homme sage, à ce que je crois, et je suis venu tout exprès pour vous parler de votre fille. Vous disiez tout-à-l’heure que vous n’aviez ni fortune, ni biens à lui donner ; moi j’en ai beaucoup, et si vous voulez l’accorder pour épouse à mon fils, elle sera heureuse, car il l’aime passionnément. Je suis le roi de Bretagne et mon fils le sera après moi.

Le vieux fermier répondit qu’il ne s’opposerait pas à l’union de sa fille avec celui qu’elle aimerait ; qu’à cet égard elle ferait à sa convenance, et que, pourvu qu’elle fût heureuse avec son mari, peu lui importait qu’il fût le fils d’un cultivateur ou le fils d’un roi. — Mais attendez un instant, ajouta-t-il, ma fille ne peut tarder à rentrer.

Le vieux fermier avait à peine achevé ces paroles, lorsque la porte s’ouvrit et le roi put se convaincre de la vérité de ce que lui avait dit son fils. Il resta émerveillé de tant de charmes, car jamais, quoique déjà vieux, il n’avait vu de femme dont la beauté égalât celle de la jeune fille, ou même lui fût comparable.

Sans perdre de temps ni chercher de détours, le roi lui dit : — Ma fille, vous plairait-il d’avoir pour époux, mon fils, ce jeune homme que vous avez accompagné, il y a peu de jours, pour le remettre sur son chemin ?

La belle jeune fille, sachant que c’était le roi lui-même qui lui tenait ce langage, la jeune fille devint rouge comme un charbon ardent et ne put rien répondre ; elle était fort embarrassée de son maintien. Son père alors lui demanda si elle se sentait capable d’affection pour le fils du roi.

— Oui, répondit-elle, s’il est sage et instruit, comme je le pense. — Puisqu’il en est ainsi, dit le cultivateur, tu es dès à présent et pour toute ta vie, sa compagne fidèle.

— J’y consens, mon père, dit la jeune fille.

Le roi, en l’entendant, fut transporté de joie et se remit vite en route pour porter cette nouvelle à son fils. Celui-ci recouvra bientôt la santé et le mariage fut célébré à peu de temps de là.

Tous les pauvres du pays furent invités à venir au palais du roi et, avant la fête qui dura trois semaines, ils furent habillés à neuf de la tête aux pieds. Chacun d’eux, en retournant au logis, disait : — Bonheur à la belle-fille du roi ! Qu’elle soit heureuse dans son ménage et son époux aussi !

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