‹ Le Conteur bretonChapitre 5 sur 13 · TROISIÈME VEILLÉE

TROISIÈME VEILLÉE

Goarec et Goaff prièrent alors leur frère Clézé d’interroger l’Oiseau de vérité au sujet de leur père et de leur mère et du lieu où ils pourraient les trouver.

Consulté à ce sujet, l’Oiseau répondit : — Votre père est fils d’un roi de Bretagne ; il est roi lui-même actuellement et se nomme Calounec. Votre mère, fille d’un cultivateur, a été jetée par la reine, votre grand’mère, dans un cachot souterrain où elle est entièrement privée de lumière ; elle n’a pour nourriture que du pain sec et de l’eau. La vieille reine a fait croire à votre père que son épouse était morte peu après qu’elle eut enfanté trois jumeaux auxquels elle fit substituer trois petits chiens ; vous êtes les trois jumeaux dont je viens de parler. Votre père réside dans une grande ville de la Petite-Bretagne, auprès de la mer, à l’extrémité du continent. Tournez-vous vers le soleil couchant, puis marchez à gauche, et vous le trouverez.

Les trois frères se mirent immédiatement en route et, à huit jours de là, ils se trouvèrent sur une haute colline d’où l’on apercevait la mer. Le rivage, à plus de six lieues à la ronde, était couvert par les édifices d’une ville, la plus belle qui se pût voir. Là ils demandèrent à l’Oiseau de vérité si c’était dans cette ville qu’habitait leur père. — Oui, répondit-il ; et demain, si vous le voulez, vous pourrez le voir et lui parler.

Votre père est un roi qui n’a pas son pareil, il n’a besoin de soldats ni pour lui, ni pour sa cour, et n’a pour le garder que l’amour de son peuple qui le chérit comme on chérit un père.

Dès demain vous le verrez, ajouta l’Oiseau, et si vous voulez le prier de me permettre de chanter et de parler, au moment du dîner, lorsqu’il sera à table avec sa famille et les personnes de la cour, je lui ferai connaître que vous êtes ses enfants.

Les trois frères firent ainsi que leur avait con­seillé l’Oiseau de vérité.

Le roi les trouva tous trois d’une si parfaite ressemblance entre eux et avec son épouse, que son cœur en fut attendri : — Oui, oui, dit-il en lui­ même, ces trois jeunes garçons ressemblent tellement à mon épouse infortunée, quand elle était jeune, que je suis persuadé que ce sont mes enfants. — Venez demain, leur dit-il, venez sans crainte et je vous écouterai, vous et votre Oiseau.

Le lendemain ils vinrent à l’heure prescrite, et le roi se tournant vers Clézé lui demanda ce qu’il voulait.

— Je désire, dit Clézé, faire chanter devant vous tous ce petit Oiseau ; je désire aussi qu’il me dise une foule de choses que je souhaite de connaître. Mais avant tout, il est nécessaire de barrer les portes, car sans cela mon Oiseau ne chanterait pas et ne dirait mot.

Les portes ayant été barrées, l’Oiseau se mit à chanter ; tous en furent émerveillés. Jamais on n’avait entendu chant plus suave, on eût dit qu’il avait un orgue dans le gosier ; le chant du rossignol, le chant de l’alouette n’avaient rien de comparable au sien. Quand il eut fini de chanter, on demanda de quel pays il était. — Du pays de la vérité, dit Clézé, et avant peu il vous dira des choses qui vous surprendront plus encore. — Mon petit Oiseau, dit le jeune homme, regarde tous ceux qui sont ici à table, et dis-moi qui est à la place d’honneur ? — Le roi, ton père et celui de tes deux frères. — Son épouse ae se trouve-t-elle pas parmi les dames ici présentes ? — Non, dit l’Oiseau ; son épouse est loin d’ici : Quelques-uns pensent qu’elle est morte ; mais, comme moi, beaucoup d’autres savent qu’elle est encore vivante, et qu’elle est quelque part loin d’ici dans un cachot souterrain où elle n’a pour nourriture que du pain sec et de l’eau. — Qui donc, mon petit Oiseau, l’a jetée dans ce cachot ? — Sa belle-mère et d’autres ici présents qu’elle a gagnés pour se taire et cacher la vérité. Poussée par la jalousie qu’elle avait conçue pour sa belle-fille, la vieille reine fit croire à votre père que son épouse avait enfanté trois petits chiens. Ceux-ci furent enfermés avec elle dans le cachot où elle est maintenant toute seule, car on les retira à l’époque où votre père revint de la guerre. Votre père se défiant de sa mère, interrogea tous et chacun, mais ce fut en vain ; il ne put parvenir à connaître la vérité ; on lui laissa ignorer les mauvais traitements qu’avait subis son épouse pendant qu’il était à l’armée. Quant à vous trois qui êtes ses enfants, vous fûtes placés dans un berceau en forme de nacelle et jetés dans la rivière qui coule ici près.

Voilà ce qui est arrivé ; je n’ai dit que la vérité.

Àces mots le jeune roi se leva et sauta au cou de ses enfants, en disant d’une voix ferme : — De tous ceux qui sont ici présents et qui ont prêté la main aux mauvais traitements qu’ont subis mon épouse et mes enfants, aucun ne sortira de ce lieu sans avoir reçu le prix de ses œuvres. Dès à présent, je veux que la vérité triomphe du mensonge. Le mensonge, que je déteste, est le père de tout mal, et je le combattrai à extinction partout où il se montrera. Rien ne protégera l’imposteur ; quelle que soit sa position, quelle que soit sa naissance, il paraîtra au tribunal de la vérité, et il lui sera fait comme il aura fait aux autres.

Ma mère, principal auteur de tout le mal et cause de la peine que j’ai éprouvée, ma mère ira prendre la place de mon épouse ; elle jugera par elle-même s’il est agréable de vivre de pain et d’eau, loin de la lumière du jour. Quant aux autres, je leur défends de se présenter jamais devant mes yeux. Je les connais, je sais combien ils sont et n’ai pas besoin de les nommer. Telle est ma décision.

Aussitôt le roi fit saisir sa mère et alla avec elle dans le cachot où était son épouse. Celle-ci, les larmes aux yeux, se jeta au cou du roi, quand on lui eut dit qui il était, car elle ne le reconnaissait plus. Lui de même ne pouvait plus reconnaître son épouse, tant elle était épuisée par suite des privations qu’elle avait éprouvées. Seule, l’affection qu’ils avaient l’un pour l’autre, avait soutenu leur existence ; cela se comprend surtout pour la fille du pauvre cultivateur. Celle-ci, encore aussi bonne que l’on avait été méchant à son égard, voyant que son époux allait mettre la vieille reine à sa place, s’empressa de dire : — Il me serait bien pénible que l’on maltraitât quelqu’un pour moi, car je ne saurais être heureuse, si je sais qu’un autre souffre ce que j’ai souffert moi-même. Être condamné à ne jamais voir la lumière du jour, vivre isolé de toute créature humaine, ce sont là deux peines qui ne sont pas de ce monde. Je désire donc que personne ne souffre pour moi ; je vous le demande, mon cher époux, au nom de l’affection que vous me portez, au nom de la douleur que j’ai ressentie en restant si longtemps séparée de vous.

Le roi exauça sa prière et permit à sa mère de se retirer où bon lui semblerait ; depuis on n’entendit plus parler d’elle.

Grâce à son amour pour son époux, la jeune reine put encore prolonger son existence. Elle vécut je ne sais combien d’années après, et mourut heureuse entre les bras de son époux, de ses enfants et de ses petits-enfants.

Ce que la vieille fée avait prédit à Clézé, se vérifia. Une nouvelle guerre eut lieu contre les Anglais, et ceux-ci furent promptement vaincus par le fils du roi qui ne leur laissa ni trêve, ni repos jusqu’à ce qu’ils eussent mordu la poussière. Ils furent contraints de demander la paix pour toujours au roi de Bretagne.

Alors Clézé témoigna à son père le désir de se marier, et le pria de demander pour lui la fille de quelque roi. Il crut inutile de désigner celle qu’il désirait avoir, parce qu’il savait que le choix de son père se porterait sur la jeune princesse qu’il connaissait.

Le roi envoya au-delà des mers un exprès qui avait pour mission de demander pour Clézé la main de la fille du roi de la Grande-Bretagne dont il avait entendu parler. Par la vertu de la petite pierre verte qui n’avait perdu ni sa couleur, ni sa puissance, la jeune princesse fut accordée, et les noces furent célébrées à six semaines de là. — À cette occasion, on servit un repas comme on n’en avait jamais vu et comme on n’en verra jamais. Tous les sujets du roi Calounec furent invités à venir à la cour, et personne n’y manqua. Pauvres et riches, tous s’en retournèrent le cœur plein de joie et bénissant partout le roi et toute sa famille.

Comme le soleil de Dieu au dessus de la montagne,
Ainsi brille la lumière de la vérité.

J’ai fini !

Profitez de tout ce que vous avez entendu. — C’est ce que je vous souhaite.

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