‹ Le Contrat de mariageChapitre 1 sur 1 · Il s’en présentera, gardez-vous d’en douter !

Il s’en présentera, gardez-vous d’en douter !

Je crois donc nécessaire de stipuler que dans le premier cas le majorat sera soumis à la donation générale des biens faite entre les époux, et que dans le second l’institution du majorat sera caduque. La convention concerne uniquement la future épouse.

— Cette clause me semble parfaitement juste, dit maître Mathias. Quant à sa ratification, monsieur le comte s’entendra sans doute avec la chancellerie, s’il est besoin.

Le jeune notaire prit une plume et libella sur la marge de l’acte cette terrible clause, à laquelle Paul et Natalie ne firent aucune attention. Madame Évangélista baissa les yeux pendant que maître Mathias la lut.

— Signons, dit la mère.

Le volume de voix que réprima madame Évangélista trahissait une violente émotion. Elle venait de se dire : — Non, ma fille ne sera pas ruinée ; mais lui ! Ma fille aura le nom, le titre et la fortune. S’il arrive à Natalie de s’apercevoir qu’elle n’aime pas son mari, si elle en aimait un jour irrésistiblement un autre, Paul sera banni de France ! et ma fille sera libre, heureuse et riche.

Si maître Mathias se connaissait à l’analyse des intérêts, il connaissait peu l’analyse des passions humaines ; il accepta ce mot comme une amende honorable, au lieu d’y voir une déclaration de guerre. Pendant que Solonet et son clerc veillaient à ce que Natalie signât et paraphât tous les actes, opération qui voulait du temps, Mathias prit Paul à part dans l’embrasure d’une croisée, et lui donna le secret des stipulations qu’il avait inventées pour le sauver d’une ruine certaine.

— Vous avez une hypothèque de cent cinquante mille francs sur cet hôtel, lui dit-il en terminant, et demain elle sera prise. J’ai chez moi les inscriptions au grand-livre, immatriculées par mes soins au nom de votre femme. Tout est en règle. Mais le contrat contient quittance de la somme représentée par les diamants, demandez-les : les affaires sont les affaires. Le diamant gagne en ce moment, il peut perdre. L’achat des domaines d’Auzac et de Saint-Froult vous permet de faire argent de tout, afin de ne pas toucher aux rentes de votre femme. Ainsi, monsieur le comte, point de fausse honte. Le premier paiement est exigible après les formalités, il est de deux cent mille francs, affectez-y les diamants. Vous aurez l’hypothèque sur l’hôtel Évangélista pour le second terme, et les revenus du majorat vous aideront à solder le reste. Si vous avez le courage de ne dépenser que cinquante mille francs pendant trois ans, vous récupérerez les deux cent mille francs desquels vous êtes maintenant débiteur. Si vous plantez de la vigne dans les parties montagneuses de Saint-Froult, vous pourrez en porter le revenu à vingt-six mille francs. Votre majorat, sans compter votre hôtel à Paris, vaudra donc quelque jour cinquante mille livres de rente, ce sera l’un des plus beaux que je connaisse. Ainsi vous aurez fait un excellent mariage.

Paul serra très-affectueusement les mains de son vieux ami. Ce geste ne put échapper à madame Évangélista qui vint présenter la plume à Paul. Pour elle, ses soupçons devinrent des réalités, elle crut alors que Paul et Mathias s’étaient entendus. Des vagues de sang pleines de rage et de haine lui arrivèrent au cœur. Tout fut dit.

Après avoir vérifié si tous les renvois étaient paraphés, si les trois contractants avaient bien mis leurs initiales et leurs paraphes au bas des rectos, maître Mathias regarda tour à tour Paul et sa belle-mère, et ne voyant pas son client demander les diamants, il dit : — Je ne pense pas que la remise des diamants fasse une question, vous êtes maintenant une même famille.

— Il serait plus régulier que madame les donnât, monsieur de Manerville est chargé du reliquat du compte de tutelle, et l’on ne sait qui vit ni qui meurt, dit maître Solonet qui crut apercevoir dans cette circonstance un moyen d’animer la belle-mère contre le gendre.

— Ha, ma mère, dit Paul, ce serait nous faire injure à tous que d’agir ainsi. — Summum jus, summa injuria, monsieur, dit-il à Solonet.

— Et moi, dit madame Évangélista qui dans les dispositions haineuses où elle était vit une insulte dans la demande indirecte de Mathias, je déchire le contrat si vous ne les acceptez pas !

Elle sortit en proie à l’une de ces rages sanguinaires qui font souhaiter le pouvoir de tout abîmer, et que l’impuissance porte jusqu’à la folie.

— Au nom du ciel, prenez-les, Paul, lui dit Natalie à l’oreille. Ma mère est fâchée, je saurai ce soir pourquoi, je vous le dirai, nous l’apaiserons.

Heureuse de cette première malice, madame Évangélista garda les boucles d’oreilles et son collier. Elle fit apporter les bijoux, évalués à cent cinquante mille francs par Élie Magus. Habitués à voir les diamants de famille dans les successions, maître Mathias et Solonet examinèrent les écrins et se récrièrent sur leur beauté.

— Vous ne perdrez rien sur la dot, monsieur le comte, dit Solonet en faisant rougir Paul.

— Oui, dit Mathias, ces bijoux peuvent bien payer le premier terme du prix des domaines acquis.

— Et les frais du contrat, dit Solonet.

La haine, comme l’amour, se nourrit des plus petites choses, tout lui va. De même que la personne aimée ne fait rien de mal, de même la personne haïe ne fait rien de bien. Madame Évangélista taxa de simagrées les façons qu’une pudeur assez compréhensible fit faire à Paul, qui voulait laisser les diamants et qui ne savait où mettre les écrins, il aurait voulu pouvoir les jeter par la fenêtre. Madame Évangélista, voyant son embarras, le pressait du regard et semblait lui dire : — Emportez-les d’ici.

— Chère Natalie, dit Paul à sa future femme, serrez vous-même ces bijoux, ils sont à vous, je vous les donne.

Natalie les mit dans le tiroir d’une console. En ce moment le fracas des voitures était si grand et le murmure des conversations que tenaient dans les salons voisins les personnes arrivées forcèrent Natalie et sa mère à paraître. Les salons furent pleins en un moment, et la fête commença.

— Profitez de la lune de miel pour vendre vos diamants, dit le vieux notaire à Paul en s’en allant.

En attendant le signal de la danse, chacun se parlait à l’oreille du mariage, et quelques personnes exprimaient des doutes sur l’avenir des deux prétendus.

— Est-ce bien fini ? demanda l’un des personnages les plus importants de la ville à madame Évangélista.

— Nous avons eu tant de pièces à lire et à écouter, que nous nous trouvons en retard ; mais nous sommes assez excusables, répondit-elle.

— Quant à moi, je n’ai rien entendu, dit Natalie en prenant la main de Paul pour ouvrir le bal.

— Ces jeunes gens-là aiment tous deux la dépense, et ce ne sera pas la mère qui les retiendra, disait une douairière.

— Mais ils ont fondé, dit-on, un majorat de cinquante mille livres de rente.

— Bah !

— Je vois que le bon monsieur Mathias a passé par là, dit un magistrat. Certes, s’il en est ainsi, le bonhomme aura voulu sauver l’avenir de cette famille.

— Natalie est trop belle pour ne pas être horriblement coquette. Une fois qu’elle aura deux ans de mariage, disait une jeune femme, je ne répondrais pas que Manerville ne fût pas un homme malheureux dans son intérieur.

— La Fleur des pois serait donc ramée ? lui répondit maître Solonet.

— Il ne lui fallait pas autre chose que cette grande perche, dit une jeune fille.

— Ne trouvez-vous pas un air mécontent à madame Évangélista ?

— Mais, ma chère, quelqu’un vient de me dire qu’elle garde à peine vingt-cinq mille livres de rente, et qu’est-ce que cela pour elle !

— La misère, ma chère.

— Oui, elle s’est dépouillée pour sa fille. Monsieur de Manerville a été d’une exigence…

— Excessive ! dit maître Solonet. Mais il sera pair de France. Les Maulincour, le vidame de Pamiers, le protégeront ; il appartient au faubourg Saint-Germain.

— Oh ! il y est reçu, voilà tout, dit une dame qui l’avait voulu pour gendre. Mademoiselle Évangélista, la fille d’un commerçant, ne lui ouvrira certes pas les portes du chapitre de Cologne.

— Elle est petite-nièce du duc de Casa-Réal.

— Par les femmes !

Tous les propos furent bientôt épuisés. Les joueurs se mirent au jeu, les jeunes filles et les jeunes gens dansèrent, le souper se servit, et le bruit de la fête s’apaisa vers le matin, au moment où les premières lueurs du jour blanchirent les croisées. Après avoir dit adieu à Paul, qui s’en alla le dernier, madame Évangélista monta chez sa fille, car sa chambre avait été prise par l’architecte pour agrandir le théâtre de la fête. Quoique Natalie et sa mère fussent accablées de sommeil, quand elles furent seules, elles se dirent quelques paroles.

— Voyons, ma mère chérie, qu’avez-vous ?

— Mon ange, j’ai su ce soir jusqu’où pouvait aller la tendresse d’une mère. Tu ne connais rien aux affaires et tu ignores à quels soupçons ma probité vient d’être exposée. Enfin j’ai foulé mon orgueil à mes pieds : il s’agissait de ton bonheur et de notre réputation.

— Vous voulez parler de ces diamants ? Il en a pleuré le pauvre garçon. Il n’en a pas voulu, je les ai.

— Dors, chère enfant. Nous causerons d’affaires à notre réveil ; car, dit-elle en soupirant, nous avons des affaires, et maintenant il existe un tiers entre nous.

— Ah ! chère mère, Paul ne sera jamais un obstacle à notre bonheur, dit Natalie en s’endormant.

— Pauvre fillette, elle ne sait pas que cet homme vient de la ruiner !

Madame Évangélista fut alors saisie par la première pensée de cette avarice à laquelle les gens âgés finissent par être en proie. Elle voulut reconstituer au profit de sa fille toute la fortune laissée par Évangélista. Elle y trouva son honneur engagé. Son amour pour Natalie la fit en un moment aussi habile calculatrice qu’elle avait été jusqu’alors insouciante en fait d’argent et gaspilleuse. Elle pensait à faire valoir ses capitaux après en avoir placé une partie dans les fonds, qui à cette époque valaient environ quatre-vingts francs. Une passion change souvent en un moment le caractère : l’indiscret devient diplomate, le poltron est tout à coup brave. La haine rendit avare la prodigue madame Évangélista. La fortune pouvait servir les projets de vengeance encore mal dessinés et confus qu’elle allait mûrir. Elle s’endormit en se disant : — À demain ! Par un phénomène inexpliqué, mais dont les effets sont familiers aux penseurs, son esprit devait, pendant le sommeil, travailler ses idées, les éclaircir, les coordonner, lui préparer un moyen de dominer la vie de Paul, et lui fournir un plan qu’elle mit en œuvre le lendemain même.

Si l’entraînement de la fête avait chassé les pensées soucieuses qui, par moments, avaient assailli Paul, quand il fut seul avec lui-même et dans son lit, elles revinrent le tourmenter. — Il paraît, se dit-il, que, sans le bon Mathias, j’étais roué par ma belle-mère. Est-ce croyable ? Quel intérêt l’aurait poussée à me tromper ? Ne devons-nous pas confondre nos fortunes et vivre ensemble ? D’ailleurs, à quoi bon prendre du souci ? Dans quelques jours, Natalie sera ma femme, nos intérêts sont bien définis, rien ne peut nous désunir. Vogue la galère ! Néanmoins je serai sur mes gardes. Si Mathias avait raison, eh ! bien, après tout, je ne suis pas obligé d’épouser ma belle-mère.

Dans cette deuxième bataille, l’avenir de Paul avait complétement changé de face sans qu’il le sût. Des deux êtres avec lesquels il se mariait, le plus habile était devenu son ennemi capital et méditait de séparer ses intérêts des siens. Incapable d’observer la différence que le caractère créole mettait entre sa belle-mère et les autres femmes, il pouvait encore moins en soupçonner la profonde habileté. La créole est une nature à part, qui tient à l’Europe par l’intelligence, aux Tropiques par la violence illogique de ses passions, à l’Inde par l’apathique insouciance avec laquelle elle fait ou souffre également le bien et le mal ; nature gracieuse d’ailleurs, mais dangereuse comme un enfant est dangereux s’il n’est pas surveillé. Comme l’enfant, cette femme veut tout avoir immédiatement ; comme un enfant, elle mettrait le feu à la maison pour cuire un œuf. Dans sa vie molle, elle ne songe à rien ; elle songe à tout quand elle est passionnée. Elle a quelque chose de la perfidie des nègres qui l’ont entourée dès le berceau, mais elle est aussi naïve qu’ils sont naïfs. Comme eux et comme les enfants, elle sait toujours vouloir la même chose avec une croissante intensité de désir et peut couver son idée pour la faire éclore. Étrange assemblage de qualités et de défauts, que le génie espagnol avait corroboré chez madame Évangélista, et sur lequel la politesse française avait jeté la glace de son vernis. Ce caractère endormi par le bonheur pendant seize ans, occupé depuis par les minuties du monde, et à qui la première de ses haines avait révélé sa force, se réveillait comme un incendie ; il éclatait à un moment de la vie où la femme perd ses plus chères affections et veut un nouvel élément pour nourrir l’activité qui la dévore. Natalie restait encore pendant trois jours sous l’influence de sa mère ! Madame Évangélista vaincue avait donc à elle une journée, la dernière de celles qu’une fille passe avec sa mère. Par un seul mot, la créole pouvait influencer la vie de ces deux êtres destinés à marcher ensemble à travers les halliers et les grandes routes de la société parisienne, car Natalie avait en sa mère une croyance aveugle. Quelle portée acquérait un conseil dans un esprit ainsi prévenu ! Tout un avenir pouvait être déterminé par une phrase. Aucun code, aucune institution humaine ne peut prévenir le crime moral qui tue par un mot. Là est le défaut des justices sociales ; là est la différence qui se trouve entre les mœurs du grand monde et les mœurs du peuple : l’un est franc, l’autre est hypocrite ; à l’un le couteau, à l’autre le venin du langage ou des idées ; à l’un la mort, à l’autre l’impunité.

Le lendemain, vers midi, madame Évangélista se trouvait à demi couchée sur le bord du lit de Natalie. Pendant l’heure du réveil, toutes deux luttaient de câlineries et de caresses en reprenant les heureux souvenirs de leur vie à deux, durant laquelle aucun discord n’avait troublé ni l’harmonie de leurs sentiments, ni la convenance de leurs idées, ni la mutualité de leurs plaisirs.

— Pauvre chère petite, disait la mère en pleurant de véritables larmes, il m’est impossible de ne pas être émue en pensant qu’après avoir toujours fait tes volontés, demain soir tu seras à un homme auquel il faudra obéir ?

— Oh, chère mère, quant à lui obéir ! dit Natalie en laissant échapper un geste de tête qui exprimait une gracieuse mutinerie. Vous riez ? reprit-elle. Mon père n’a-t-il pas toujours satisfait vos caprices ? pourquoi ? il vous aimait. Ne serais-je donc pas aimée, moi ?

— Oui, Paul a pour toi de l’amour ; mais si une femme mariée n’y prend garde, rien ne se dissipe plus promptement que l’amour conjugal. L’influence que doit avoir une femme sur son mari dépend de son début dans le mariage, il te faudra d’excellents conseils.

— Mais vous serez avec nous…

— Peut-être, chère enfant ! Hier, pendant le bal, j’ai beaucoup réfléchi aux dangers de notre réunion. Si ma présence te nuisait, si les petits actes par lesquels tu dois lentement établir ton autorité de femme étaient attribués à mon influence, ton ménage ne deviendrait-il pas un enfer ? Au premier froncement de sourcils que se permettrait ton mari, fière comme je le suis, ne quitterais-je pas à l’instant la maison ? Si je la dois quitter un jour, mon avis est de n’y pas entrer. Je ne pardonnerais pas à ton mari la désunion qu’il mettrait entre nous. Au contraire, quand tu seras la maîtresse, lorsque ton mari sera pour toi ce que ton père était pour moi, ce malheur ne sera plus à craindre. Quoique cette politique doive coûter à un cœur jeune et tendre comme est le tien, ton bonheur exige que tu sois chez toi souveraine absolue.

— Pourquoi, ma mère, me disiez-vous alors que je dois lui obéir ?

— Chère fillette, pour qu’une femme commande, elle doit avoir l’air de toujours faire ce que veut son mari. Si tu ne le savais pas, tu pourrais par une révolte intempestive gâter ton avenir. Paul est un jeune homme faible, il pourrait se laisser dominer par un ami, peut-être même pourrait-il tomber sous l’empire d’une femme, qui te feraient subir leurs influences. Préviens ces chagrins en te rendant maîtresse de lui. Ne vaut-il pas mieux qu’il soit gouverné par toi que de l’être par un autre ?

— Certes, dit Natalie. Moi, je ne puis vouloir que son bonheur.

— Il m’est bien permis, ma chère enfant, de penser exclusivement au tien, et de vouloir que, dans une affaire si grave, tu ne te trouves pas sans boussole au milieu des écueils que tu vas rencontrer.

— Mais, ma mère chérie, ne sommes-nous donc pas assez fortes toutes les deux pour rester ensemble près de lui, sans avoir à redouter ce froncement de sourcils que vous paraissez redouter ? Paul t’aime, maman.

— Oh ! oh ! il me craint plus qu’il ne m’aime. Observe-le bien aujourd’hui quand je lui dirai que je vous laisse aller à Paris sans moi, tu verras sur sa figure, quelle que soit la peine qu’il prendra pour la dissimuler, une joie intérieure.

— Pourquoi ? demanda Natalie.

— Pourquoi ? chère enfant ! Je suis comme saint Jean Bouche-d’Or, je le lui dirai à lui-même, et devant toi.

— Mais si je me marie à la seule condition de ne te pas quitter ? dit Natalie.

— Notre séparation est devenue nécessaire, reprit madame Évangélista, car plusieurs considérations modifient mon avenir. Je suis ruinée. Vous aurez la plus brillante existence à Paris, je ne saurais y être convenablement sans manger le peu qui me reste ; tandis qu’en vivant à Lanstrac, j’aurai soin de vos intérêts et referai ma fortune à force d’économies.

— Toi, maman, faire des économies ? s’écria railleusement Natalie. Ne deviens donc pas déjà grand’mère. Comment, tu me quitterais pour de semblables motifs ? Chère mère, Paul peut te sembler un petit peu bête, mais il n’est pas le moins du monde intéressé…

— Ah ! répondit madame Évangélista d’un son de voix gros d’observations et qui fit palpiter Natalie, la discussion du contrat m’a rendue défiante et m’inspire quelques doutes. Mais sois sans inquiétudes, chère enfant, dit-elle en prenant sa fille par le cou et l’amenant à elle pour l’embrasser, je ne te laisserai pas longtemps seule. Quand mon retour parmi vous ne causera plus d’ombrage, quand Paul m’aura jugée, nous reprendrons notre bonne petite vie, nos causeries du soir…

— Comment, ma mère, tu pourras vivre sans ta Ninie ?

— Oui, cher ange, parce que je vivrai pour toi. Mon cœur de mère ne sera-t-il pas sans cesse satisfait par l’idée que je contribue, comme je le dois, à votre double fortune ?

— Mais, chère adorable mère, vais-je donc être seule avec Paul, là, tout de suite ? Que deviendrai-je ? comment cela se passera-t-il ? que dois-je faire, que dois-je ne pas faire ?

— Pauvre petite, crois-tu que je veuille ainsi t’abandonner à la première bataille ? Nous nous écrirons trois fois par semaine comme deux amoureux, et nous serons ainsi sans cesse au cœur l’une de l’autre. Il ne t’arrivera rien que je ne le sache, et je te garantirai de tout malheur. Puis il serait trop ridicule que je ne vinsse pas vous voir, ce serait jeter de la déconsidération sur ton mari, je passerai toujours un mois ou deux chez vous à Paris.

— Seule, déjà seule et avec lui ! dit Natalie avec terreur en interrompant sa mère.

— Ne faut-il pas que tu sois sa femme ?

— Je le veux bien, mais au moins dis-moi comment je dois me conduire, toi qui faisais tout ce que tu voulais de mon père, tu t’y connais, je t’obéirai aveuglément.

Madame Évangélista baisa Natalie au front, elle voulait et attendait cette prière.

— Enfant, mes conseils doivent s’adapter aux circonstances. Les hommes ne se ressemblent pas entre eux. Le lion et la grenouille sont moins dissemblables que ne l’est un homme comparé à un autre, moralement parlant. Sais-je aujourd’hui ce qui t’adviendra demain ? Je ne puis maintenant te donner que des avis généraux sur l’ensemble de ta conduite.

— Chère mère, dis-moi donc bien vite tout ce que tu sais.

— D’abord, ma chère enfant, la cause de la perte des femmes mariées qui tiennent à conserver le cœur de leurs maris… et, dit-elle en faisant une parenthèse, conserver leur cœur ou les gouverner est une seule et même chose, eh ! bien, la cause principale des désunions conjugales se trouve dans une cohésion constante qui n’existait pas autrefois, et qui s’est introduite dans ce pays-ci avec la manie de la famille. Depuis la révolution qui s’est faite en France, les mœurs bourgeoises ont envahi les maisons aristocratiques. Ce malheur est dû à l’un de leurs écrivains, à Rousseau, hérétique infâme qui n’a eu que des pensées anti-sociales et qui, je ne sais comment, a justifié les choses les plus déraisonnables. Il a prétendu que toutes les femmes avaient les mêmes droits, les mêmes facultés ; que, dans l’état de société, on devait obéir à la nature ; comme si la femme d’un grand d’Espagne, comme si toi et moi nous avions quelque chose de commun avec une femme du peuple ? Et, depuis, les femmes comme il faut ont nourri leurs enfants, ont élevé leurs filles et sont restées à la maison. Ainsi la vie s’est compliquée de telle sorte que le bonheur est devenu presque impossible, car une convenance entre deux caractères semblable à celle qui nous a fait vivre comme deux amies est une exception. Le contact perpétuel n’est pas moins dangereux entre les enfants et les parents qu’il l’est entre les époux. Il est peu d’âmes chez lesquelles l’amour résiste à l’omniprésence, ce miracle n’appartient qu’à Dieu. Mets donc entre Paul et toi les barrières du monde, va au bal, à l’Opéra ; promène-toi le matin, dîne en ville le soir, rends beaucoup de visites, accorde peu de moments à Paul. Par ce système tu ne perdras rien de ton prix. Quand, pour aller jusqu’au bout de l’existence, deux êtres n’ont que le sentiment, ils en ont bientôt épuisé les ressources ; et bientôt l’indifférence, la satiété, le dégoût arrivent. Une fois le sentiment flétri, que devenir ? Sache bien que l’affection éteinte ne se remplace que par l’indifférence ou par le mépris. Sois donc toujours jeune et toujours neuve pour lui. Qu’il t’ennuie, cela peut arriver, mais toi ne l’ennuie jamais. Savoir s’ennuyer à propos est une des conditions de toute espèce de pouvoir. Vous ne pourrez diversifier le bonheur ni par les soins de fortune, ni par les occupations du ménage ; si donc tu ne faisais partager à ton mari tes occupations mondaines, si tu ne l’amusais pas, vous arriveriez à la plus horrible atonie. Là commence le spleen de l’amour. Mais on aime toujours qui nous amuse ou qui nous rend heureux. Donner le bonheur ou le recevoir, sont deux systèmes de conduite féminine séparés par un abîme.

— Chère mère, je vous écoute, mais je ne comprends pas.

— Si tu aimes Paul au point de faire tout ce qu’il voudra, s’il te donne vraiment le bonheur, tout sera dit, tu ne seras pas la maîtresse, et les meilleurs préceptes du monde ne serviront à rien.

— Ceci est plus clair, mais j’apprends la règle sans pouvoir l’appliquer, dit Natalie en riant. J’ai la théorie, la pratique viendra.

— Ma pauvre Ninie, reprit la mère qui laissa tomber une larme sincère en pensant au mariage de sa fille et qui la pressa sur son cœur, il t’arrivera des choses qui te donneront de la mémoire. Enfin, reprit-elle après une pause pendant laquelle la mère et la fille restèrent unies dans un embrassement plein de sympathie, sache-le bien, ma Natalie, nous avons toutes une destinée en tant que femmes comme les hommes ont leur vocation. Ainsi, une femme est née pour être une femme à la mode, une charmante maîtresse de maison, comme un homme est né général ou poète. Ta vocation est de plaire. Ton éducation t’a d’ailleurs formée pour le monde. Aujourd’hui les femmes doivent être élevées pour le salon comme autrefois elles l’étaient pour le gynécée. Tu n’es faite ni pour être mère de famille, ni pour devenir un intendant. Si tu as des enfants, j’espère qu’ils n’arriveront pas de manière à te gâter la taille le lendemain de ton mariage ; rien n’est plus bourgeois que d’être grosse un mois après la cérémonie, et d’abord cela prouve qu’un mari ne nous aime pas bien. Si donc tu as des enfants, deux ou trois ans après ton mariage, eh ! bien, les gouvernantes et les précepteurs les élèveront. Toi, sois la grande dame qui représente le luxe et le plaisir de la maison ; mais sois une supériorité visible seulement dans les choses qui flattent l’amour-propre des hommes, et cache la supériorité que tu pourras acquérir dans les grandes.

— Mais vous m’effrayez, chère maman, s’écria Natalie. Comment me souviendrai-je de ces préceptes ? Comment vais-je faire, moi si étourdie, si enfant, pour tout calculer, pour réfléchir avant d’agir ?

— Mais, ma chère petite, je ne te dis aujourd’hui que ce que tu apprendrais plus tard, mais en achetant ton expérience par des fautes cruelles, par des erreurs de conduite qui te causeraient des regrets et embarrasseraient ta vie.

— Mais par quoi commencer ? dit naïvement Natalie.

— L’instinct te guidera, reprit la mère. En ce moment, Paul te désire beaucoup plus qu’il ne t’aime ; car l’amour enfanté par les désirs est une espérance, et celui qui succède à leur satisfaction est la réalité. Là, ma chère, sera ton pouvoir, là est toute la question. Quelle femme n’est pas aimée la veille ? sois-le le lendemain, tu le seras toujours. Paul est un homme faible, qui se façonne facilement à l’habitude ; s’il te cède une première fois, il cédera toujours. Une femme ardemment désirée peut tout demander : ne fais pas la folie que j’ai vu faire à beaucoup de femmes qui, ne connaissant pas l’importance des premières heures où nous régnons, les emploient à des niaiseries, à des sottises sans portée. Sers-toi de l’empire que te donnera la première passion de ton mari pour l’habituer à t’obéir. Mais pour le faire céder, choisis la chose la plus déraisonnable, afin de bien mesurer l’étendue de ta puissance par l’étendue de la concession. Quel mérite aurais-tu en lui faisant vouloir une chose raisonnable ? Serait-ce à toi qu’il obéirait ? Il faut toujours attaquer le taureau par les cornes, dit un proverbe castillan ; une fois qu’il a vu l’inutilité de ses défenses et de sa force, il est dompté. Si ton mari fait une sottise pour toi, tu le gouverneras.

— Mon Dieu ! pourquoi tout cela ?

— Parce que, mon enfant, le mariage dure toute la vie et qu’un mari n’est pas un homme comme un autre. Aussi, ne fais jamais la folie de te livrer en quoi que ce soit. Garde une constante réserve dans tes discours et dans tes actions ; tu peux même aller sans danger jusqu’à la froideur, car on peut la modifier à son gré, tandis qu’il n’y a rien au delà des expressions extrêmes de l’amour. Un mari, ma chère, est le seul homme avec lequel une femme ne peut rien se permettre. Rien n’est d’ailleurs plus facile que de garder sa dignité. Ces mots : « Votre femme ne doit pas, votre femme ne peut pas faire ou dire telle et telle chose ! » sont le grand talisman. Toute la vie d’une femme est dans : — Je ne veux pas ! — Je ne peux pas ! Je ne peux pas est l’irrésistible argument de la faiblesse qui se couche, qui pleure et séduit. Je ne veux pas, est le dernier argument. La force féminine se montre alors tout entière ; aussi doit-on ne l’employer que dans les occasions graves. Le succès est tout entier dans les manières dont une femme se sert de ces deux mots, les commente et les varie. Mais il est un moyen de domination meilleur que ceux-ci qui semblent comporter des débats. Moi, ma chère, j’ai régné par la Foi. Si ton mari croit en toi, tu peux tout. Pour lui inspirer cette religion, il faut lui persuader que tu le comprends. Et ne pense pas que ce soit chose facile : une femme peut toujours prouver à un homme qu’il est aimé, mais il est plus difficile de lui faire avouer qu’il est compris. Je dois te dire tout à toi, mon enfant, car pour toi la vie avec ses complications, la vie où deux volontés doivent s’accorder, va commencer demain ! Songes-tu bien à cette difficulté ? Le meilleur moyen d’accorder vos deux volontés est de t’arranger à ce qu’il n’y en ait qu’une seule au logis. Beaucoup de gens prétendent qu’une femme se crée des malheurs en changeant ainsi de rôle ; mais, ma chère, une femme est ainsi maîtresse de commander aux événements au lieu de les subir, et ce seul avantage compense tous les inconvénients possibles.

Natalie baisa les mains de sa mère en y laissant des larmes de reconnaissance. Comme les femmes chez lesquelles la passion physique n’échauffe point la passion morale, elle comprit tout à coup la portée de cette haute politique de femme ; mais semblable aux enfants gâtés qui ne se tiennent pas pour battus par les raisons les plus solides, et qui reproduisent obstinément leur désir, elle revint à la charge avec un de ces arguments personnels que suggère la logique droite des enfants.

— Chère mère, dit-elle, il y a quelques jours, vous parliez tant des préparations nécessaires à la fortune de Paul que vous seule pouviez diriger, pourquoi changez-vous d’avis en nous abandonnant ainsi à nous-mêmes ?

— Je ne connaissais ni l’étendue de mes obligations, ni le chiffre de mes dettes, répondit la mère qui ne voulait pas dire son secret. D’ailleurs, dans un an ou deux d’ici, je te répondrai là-dessus. Paul va venir, habillons-nous ! Sois chatte et gentille comme tu l’as été, tu sais ? dans la soirée où nous avons discuté ce fatal contrat, car il s’agit aujourd’hui de sauver un débris de notre maison, et de te donner une chose à laquelle je suis superstitieusement attachée.

— Quoi ?

— Le Discreto.

Paul vint vers quatre heures. Quoiqu’il s’efforçât en abordant sa belle-mère de donner un air gracieux à son visage, madame Évangélista vit sur son front les nuages que les conseils de la nuit et les réflexions du réveil y avaient amassés.

— Mathias a parlé ! se dit-elle en se promettant à elle-même de détruire l’ouvrage du vieux notaire. — Cher enfant, lui dit-elle, vous avez laissé vos diamants dans la console, et je vous avoue que je ne voudrais plus voir des choses qui ont failli élever des nuages entre nous. D’ailleurs, comme l’a fait observer Mathias, il faut les vendre pour subvenir au premier payement des terres que vous avez acquises.

— Ils ne sont plus à moi, dit-il, je les ai donnés à Natalie, afin qu’en les voyant sur elle vous ne vous souveniez plus de la peine qu’ils vous ont causée.

Madame Évangélista prit la main de Paul et la serra cordialement en réprimant une larme d’attendrissement.

— Écoutez, mes bons enfants, dit-elle en regardant Natalie et Paul ; s’il en est ainsi, je vais vous proposer une affaire. Je suis forcée de vendre mon collier de perles et mes boucles d’oreilles. Oui, Paul, je ne veux pas mettre un sou de ma fortune en rentes viagères, je n’oublie pas ce que je vous dois. Eh ! bien, j’avoue ma faiblesse, vendre le Discreto me semble un désastre. Vendre un diamant qui porte le surnom de Philippe II, et dont fut ornée sa royale main, une pierre historique que pendant dix ans le duc d’Albe a caressée sur le pommeau de son épée, non, ce ne sera pas. Élie Magus a estimé mes boucles d’oreilles et mon collier à cent et quelques mille francs, échangeons-les contre les joyaux que je vous livre pour accomplir mes engagements envers ma fille ; vous y gagnerez, mais qu’est-ce que cela me fait ! je ne suis pas intéressée. Ainsi, Paul, avec vos économies vous vous amuserez à composer pour Natalie un diadème ou des épis, diamant à diamant. Au lieu d’avoir ces parures de fantaisie, ces brimborions qui ne sont à la mode que parmi les petites gens, votre femme aura de magnifiques diamants avec lesquels elle aura de véritables jouissances. Vendre pour vendre, ne vaut-il pas mieux se défaire de ces antiquailles, et garder dans la famille ces belles pierreries ?

— Mais, ma mère, et vous ? dit Paul.

— Moi, répondit madame Évangélista, je n’ai plus besoin de rien. Oui, je vais être votre fermière à Lanstrac. Ne serait-ce pas une folie que d’aller à Paris au moment où je dois liquider ici le reste de ma fortune ? Je deviens avare pour mes petits-enfants.

— Chère mère, dit Paul tout ému, dois-je accepter cet échange sans soulte ?

— Mon Dieu ! n’êtes-vous pas mes plus chers intérêts ! croyez-vous qu’il n’y aura pas pour moi du bonheur à me dire au coin de mon feu : Natalie arrive ce soir brillante au bal chez la duchesse de Berry ! en se voyant mon diamant au cou, mes boucles d’oreilles, elle a ces petites jouissances d’amour-propre qui contribuent tant au bonheur d’une femme et la rendent gaie, avenante ! Rien n’attriste plus une femme que le froissement de ses vanités, je n’ai jamais vu nulle part une femme mal mise être aimable et de bonne humeur. Allons, soyez juste, Paul ! nous jouissons beaucoup plus en l’objet aimé qu’en nous-même.

— Mon Dieu ! que voulait donc dire Mathias ? pensait Paul. Allons, maman, dit-il à demi-voix, j’accepte.

— Moi, je suis confuse, dit Natalie.

Solonet vint en ce moment pour annoncer une bonne nouvelle à sa cliente ; il avait trouvé, parmi les spéculateurs de sa connaissance, deux entrepreneurs affriolés par l’hôtel, où l’étendue des jardins permettait de faire des constructions.

— Ils offrent deux cent cinquante mille francs, dit-il ; mais si vous y consentez je pourrais les amener à trois cent mille. Vous avez deux arpents de jardin.

— Mon mari a payé le tout deux cent mille francs, ainsi je consens, dit-elle ; mais vous me réserverez le mobilier, les glaces…

— Ah ! dit en riant Solonet, vous entendez les affaires.

— Hélas ! il faut bien, dit-elle en soupirant.

— J’ai su que beaucoup de personnes viendront à votre messe de minuit, dit Solonet en s’apercevant qu’il était de trop et se retirant.

Madame Évangélista le reconduisit jusqu’à la porte du dernier salon, et lui dit à l’oreille : — J’ai maintenant pour deux cent cinquante mille francs de valeurs ; si j’ai deux cent mille francs à moi sur le prix de la maison, je puis réunir quatre cent cinquante mille francs de capitaux. Je veux en tirer le meilleur parti possible, et compte sur vous pour cela. Je resterai probablement à Lanstrac.

Le jeune notaire baisa la main de sa cliente avec un geste de reconnaissance ; car l’accent de la veuve fit croire à Solonet que cette alliance, conseillée par les intérêts, allait s’étendre un peu plus loin.

— Vous pouvez compter sur moi, dit-il, je vous trouverai des placements sur marchandises où vous ne risquerez rien et où vous aurez des gains considérables…

— À demain, dit-elle, car vous êtes notre témoin avec monsieur le marquis de Gyas.

— Pourquoi, chère mère, dit Paul, refusez-vous de venir à Paris ? Natalie me boude, comme si j’étais la cause de votre résolution.

— J’ai bien pensé à cela, mes enfants, je vous gênerais. Vous vous croiriez obligés de me mettre en tiers dans tout ce que vous feriez, et les jeunes gens ont des idées à eux que je pourrais involontairement contrarier. Allez seuls à Paris. Je ne veux pas continuer sur la comtesse de Manerville la douce domination que j’exerçais sur Natalie, il faut vous la laisser tout entière. Voyez-vous, il existe entre nous deux, Paul, des habitudes qu’il faut briser. Mon influence doit céder à la vôtre. Je veux que vous m’aimiez, et croyez que je prends ici vos intérêts plus que vous ne l’imaginez. Les jeunes maris sont, tôt ou tard, jaloux de l’affection qu’une fille porte à sa mère. Ils ont raison peut-être. Quand vous serez bien unis, quand l’amour aura fondu vos âmes en une seule, eh ! bien, alors, mon cher enfant, vous ne craindrez plus en me voyant chez vous d’y voir une influence contrariante. Je connais le monde, les hommes et les choses ; j’ai vu bien des ménages brouillés par l’amour aveugle de mères qui se rendaient insupportables à leurs filles autant qu’à leurs gendres. L’affection des vieilles gens est souvent minutieuse et tracassière. Peut-être ne saurais-je pas bien m’éclipser. J’ai la faiblesse de me croire encore belle, il y a des flatteurs qui veulent me prouver que je suis aimable, j’aurais des prétentions gênantes. Laissez-moi faire un sacrifice de plus à votre bonheur : je vous ai donné ma fortune, eh ! bien, je vous livre encore mes dernières vanités de femme. Votre père Mathias est vieux, il ne pourrait pas veiller sur vos propriétés ; moi je me ferai votre intendant, je me créerai des occupations que, tôt ou tard, doivent avoir les vieilles gens ; puis, quand il le faudra, je viendrai vous seconder à Paris dans vos projets d’ambition. Allons, Paul, soyez franc, ma résolution vous arrange, dites ?

Paul ne voulut jamais en convenir, mais il était très-heureux d’avoir sa liberté. Les soupçons que le vieux notaire lui avait inspirés sur le caractère de sa belle-mère furent en un moment dissipés par cette conversation, que madame Évangélista reprit et continua sur ce ton.

— Ma mère avait raison, se dit Natalie qui observa la physionomie de Paul. Il est fort content de me savoir séparée d’elle, pourquoi ?

Ce pourquoi n’était-il pas la première interrogation de la défiance, et ne donnait-il pas une autorité considérable aux enseignements maternels ?

Il est certains caractères qui, sur la foi d’une seule preuve, croient à l’amitié. Chez les gens ainsi faits, le vent du nord chasse aussi vite les nuages que le vent d’ouest les amène ; ils s’arrêtent aux effets sans remonter aux causes. Paul était une de ces natures essentiellement confiantes, sans mauvais sentiments, mais aussi sans prévisions. Sa faiblesse procédait beaucoup plus de sa bonté, de sa croyance au bien, que d’une débilité d’âme.

Natalie était songeuse et triste, car elle ne savait pas se passer de sa mère. Paul, avec cette espèce de fatuité que donne l’amour, se riait de la mélancolie de sa future femme, en se disant que les plaisirs du mariage et l’entraînement de Paris la dissiperaient. Madame Évangélista voyait avec un sensible plaisir la confiance de Paul, car la première condition de la vengeance est la dissimulation. Une haine avouée est impuissante. La créole avait déjà fait deux grands pas. Sa fille se trouvait déjà riche d’une belle parure qui coûtait deux cent mille francs à Paul et que Paul compléterait sans doute. Puis elle laissait ces deux enfants à eux-mêmes, sans autre conseil que leur amour illogique. Elle préparait ainsi sa vengeance à l’insu de sa fille qui, tôt ou tard, serait sa complice. Natalie aimerait-elle Paul ? Là était une question encore indécise dont la solution pouvait modifier ses projets, car elle aimait trop sincèrement sa fille pour ne pas respecter son bonheur. L’avenir de Paul dépendait donc encore de lui-même. S’il se faisait aimer, il était sauvé.

Enfin, le lendemain soir à minuit, après une soirée passée en famille avec les quatre témoins auxquels madame Évangélista donna le long repas qui suit le mariage légal, les époux et les amis vinrent entendre une messe aux flambeaux, à laquelle assistèrent une centaine de personnes curieuses. Un mariage célébré nuitamment apporte toujours à l’âme de sinistres présages, la lumière est un symbole de vie et de plaisir dont les prophéties lui manquent. Demandez à l’âme la plus intrépide pourquoi elle est glacée ? pourquoi le froid noir des voûtes l’énerve ? pourquoi le bruit des pas effraie ? pourquoi l’on remarque le cri des chats-huants et la clameur des chouettes ? Quoiqu’il n’existe aucune raison de trembler, chacun tremble, et les ténèbres, image de mort, attristent. Natalie, séparée de sa mère, pleurait. La jeune fille était en proie à tous les doutes qui saisissent le cœur à l’entrée d’une vie nouvelle, où, malgré les plus fortes assurances de bonheur, il existe mille piéges dans lesquels tombe la femme. Elle eut froid, il lui fallut un manteau. L’attitude de madame Évangélista, celle des époux, excitèrent quelques remarques parmi la foule élégante qui environnait l’autel.

— Solonet vient de me dire que les mariés partent demain matin, seuls, pour Paris.

— Madame Évangélista devait aller vivre avec eux.

— Le comte Paul s’en est déjà débarrassé.

— Quelle faute ! dit la marquise de Gyas. Fermer sa porte à la mère de sa femme, n’est-ce pas l’ouvrir à un amant ? Il ne sait donc pas tout ce qu’est une mère ?

— Il a été très-dur pour madame Évangélista, la pauvre femme a vendu son hôtel et va vivre à Lanstrac.

— Natalie est bien triste.

— Aimeriez-vous, un lendemain de noces, de vous trouver sur une grande route ?

— C’est bien gênant.

— Je suis bien aise d’être venue ici, dit une dame, pour me convaincre de la nécessité d’entourer le mariage de ses pompes, de ses fêtes d’usage ; car je trouve ceci bien nu, bien triste. Et si vous voulez que je vous dise toute ma pensée, ajouta-t-elle en se penchant à l’oreille de son voisin, ce mariage me semble indécent.

Madame Évangélista prit Natalie dans sa voiture, et la conduisit elle-même chez le comte Paul.

— Hé bien, ma mère, tout est dit…

— Songe, ma chère enfant, à mes dernières recommandations, et tu seras heureuse. Sois toujours sa femme et non sa maîtresse.

Quand Natalie fut couchée, la mère joua la petite comédie de se jeter dans les bras de son gendre en pleurant. Ce fut la seule chose provinciale que madame Évangélista se permit, mais elle avait ses raisons. À travers ses larmes et ses paroles en apparence folles ou désespérées, elle obtint de Paul de ces concessions que font tous les maris. Le lendemain, elle mit les mariés en voiture, et les accompagna jusqu’au delà du bac où l’on passe la Gironde. Par un mot Natalie avait appris à madame Évangélista que si Paul avait gagné la partie au jeu du contrat, sa revanche à elle commençait. Natalie avait obtenu déjà de son mari la plus parfaite obéissance.

CONCLUSION.

Cinq ans après, au mois de novembre, dans l’après-midi, le comte Paul de Manerville, enveloppé dans un manteau, la tête inclinée, entra mystérieusement chez monsieur Mathias à Bordeaux. Trop vieux pour continuer les affaires, le bonhomme avait vendu son étude et achevait paisiblement sa vie dans une de ses maisons où il s’était retiré. Une affaire urgente l’avait contraint de s’absenter quand arriva son hôte ; mais sa vieille gouvernante, prévenue de l’arrivée de Paul, le conduisit à la chambre de madame Mathias, morte depuis un an. Fatigué par un rapide voyage, Paul dormit jusqu’au soir. À son retour, le vieillard vint voir son ancien client, et se contenta de le regarder endormi, comme une mère regarde son enfant. Josette, la gouvernante, accompagnait son maître, et demeura debout devant le lit, les poings sur les hanches.

— Il y a aujourd’hui un an, Josette, quand je recevais ici le dernier soupir de ma chère femme, je ne savais pas que j’y reviendrais pour y voir monsieur le comte quasi mort.

— Pauvre monsieur ! il geint en dormant, dit Josette.

L’ancien notaire ne répondit que par un : — Sac à papier ! innocent juron qui annonçait toujours en lui la désespérance de l’homme d’affaires rencontrant d’infranchissables difficultés. — Enfin, se dit-il, je lui ai sauvé la nue propriété de Lanstrac, de d’Auzac, de Saint-Froult et de son hôtel ! Mathias compta sur ses doigts, et s’écria : — Cinq ans ! Voici cinq ans, dans ce mois-ci précisément, sa vieille tante, aujourd’hui défunte, la respectable madame de Maulincour, demandait pour lui la main de ce petit crocodile habillé en femme qui définitivement l’a ruiné, comme je le pensais.

Après avoir long-temps contemplé le jeune homme, le bon vieux goutteux, appuyé sur sa canne, s’alla promener à pas lents dans son petit jardin. À neuf heures le souper était servi, car Mathias soupait. Le vieillard ne fut pas médiocrement étonné de voir à Paul un front calme, une figure sereine quoique sensiblement altérée. Si à trente-trois ans le comte de Manerville paraissait en avoir quarante, ce changement de physionomie était dû seulement à des secousses morales ; physiquement il se portait bien. Il alla prendre les mains du bonhomme pour le forcer à rester assis, et les lui serra fort affectueusement en lui disant : — Bon cher maître Mathias ! vous avez eu vos douleurs, vous !

— Les miennes étaient dans la nature, monsieur le comte ; mais les vôtres…

— Nous parlerons de moi tout à l’heure en soupant.

— Si je n’avais pas un fils dans la magistrature et une fille mariée, dit le bonhomme, croyez, monsieur le comte, que vous auriez trouvé chez le vieux Mathias autre chose que l’hospitalité. Comment venez-vous à Bordeaux au moment où sur tous les murs les passants lisent les affiches de la saisie immobilière des fermes du Grassol, du Guadet, du clos de Belle-Rose et de votre hôtel ! Il m’est impossible de dire le chagrin que j’éprouve en voyant ces grands placards, moi qui, pendant quarante ans, ai soigné ces immeubles comme s’ils m’appartenaient ; moi qui, troisième clerc du digne monsieur Chesneau, mon prédécesseur, les ai achetés pour madame votre mère, et qui, de ma main de troisième clerc, ai si bien écrit l’acte de vente sur parchemin en belle ronde ! moi qui ai les titres de propriété dans l’étude de mon successeur, moi qui ai fait les liquidations ! Moi qui vous ai vu grand comme ça ! dit le notaire en mettant la main à deux pieds de terre. Il faut avoir été notaire pendant quarante et un ans et demi pour connaître l’espèce de douleur que me cause la vue de mon nom imprimé tout vif à la face d’Israël dans les verbaux de la saisie et dans l’établissement de la propriété. Quand je passe dans la rue et que je vois des gens occupés à lire ces horribles affiches jaunes, je suis honteux comme s’il s’agissait de ma propre ruine et de mon honneur. Il y a des imbéciles qui vous épellent cela tout haut exprès pour attirer les curieux, et ils se mettent tous à faire les plus sots commentaires. N’est-on pas maître de son bien ? Votre père avait mangé deux fortunes avant de refaire celle qu’il vous a laissée, vous ne seriez point un Manerville si vous ne l’imitiez pas. D’ailleurs les saisies immobilières ont donné lieu à tout un titre dans le Code, elles ont été prévues, vous êtes dans un cas admis par la loi. Si je n’étais pas un vieillard à cheveux blancs et qui n’attend qu’un coup de coude pour tomber dans sa fosse, je rosserais ceux qui s’arrêtent devant ces abominations : À la requête de dame Natalie Évangélista, épouse de Paul-François-Joseph, comte de Manerville, séparée quant aux biens par jugement du tribunal de première instance du département de la Seine, etc.

— Oui, dit Paul, et maintenant séparée de corps…

— Ah ! fit le vieillard.

— Oh ! contre le gré de Natalie, dit vivement le comte, il m’a fallu la tromper, elle ignore mon départ.

— Vous partez ?

— Mon passage est payé, je m’embarque sur la Belle-Amélie et vais à Calcutta.

— Dans deux jours ! dit le vieillard. Ainsi nous ne nous verrons plus, monsieur le comte.

— Vous n’avez que soixante-treize ans, mon cher Mathias, et vous avez la goutte, un vrai brevet de vieillesse. Quand je serai de retour, je vous retrouverai sur vos pieds. Votre bonne tête et votre cœur seront encore sains, vous m’aiderez à reconstruire l’édifice ébranlé. Je veux gagner une belle fortune en sept ans. À mon retour je n’aurai que quarante ans. Tout est encore possible à cet âge.

— Vous ? dit Mathias en laissant échapper un geste de surprise, vous, monsieur le comte, aller faire le commerce, y pensez-vous ?

— Je ne suis plus monsieur le comte, cher Mathias. Mon passage est arrêté sous le nom de Camille, un des noms de baptême de ma mère. Puis j’ai des connaissances qui me permettent de faire fortune autrement. Le commerce sera ma dernière chance. Enfin je pars avec une somme assez considérable pour qu’il me soit permis de tenter la fortune sur une grande échelle.

— Où est cette somme ?

— Un ami doit me l’envoyer.

Le vieillard laissa tomber sa fourchette en entendant le mot d’ami, non par raillerie ni surprise ; son air exprima la douleur qu’il éprouvait en voyant Paul sous l’influence d’une illusion trompeuse ; car son œil plongeait dans un gouffre là où le comte apercevait un plancher solide.

— J’ai pendant cinquante ans environ exercé le notariat, je n’ai jamais vu les gens ruinés avoir des amis qui leur prêtassent de l’argent !

— Vous ne connaissez pas de Marsay ! À l’heure où je vous parle, je suis sûr qu’il a vendu des rentes, s’il le faut, et demain vous recevrez une lettre de change de cinquante mille écus.

— Je le souhaite. Cet ami ne pouvait-il donc pas arranger vos affaires ? Vous auriez vécu tranquillement à Lanstrac avec les revenus de madame la comtesse pendant six ou sept ans.

— Une délégation aurait-elle payé quinze cent mille francs de dettes dans lesquelles ma femme entrait pour cinq cent cinquante mille francs ?

— Comment, en quatre ans, avez-vous fait quatorze cent cinquante mille francs de dettes ?

— Rien de plus clair, Mathias. N’ai-je pas laissé les diamants à ma femme ? N’ai-je pas dépensé les cent cinquante mille francs qui nous revenaient sur le prix de l’hôtel Évangélista dans l’arrangement de ma maison à Paris ? N’a-t-il pas fallu payer ici les frais de nos acquisitions et ceux auxquels a donné lieu mon contrat de mariage ? Enfin n’a-t-il pas fallu vendre les quarante mille livres de rente de Natalie pour payer d’Auzac et Saint-Froult ? Nous avons vendu à quatre-vingt-sept, je me suis donc endetté de près de deux cent mille francs dès le premier mois de mon mariage. Il nous est resté soixante-sept mille livres de rente. Nous en avons constamment dépensé deux cent mille en sus. Joignez à ces neuf cent mille francs quelques intérêts usuraires, vous trouverez facilement un million.

— Bouffre ! fit le vieux notaire. Après ?

— Hé ! bien, j’ai d’abord voulu compléter à ma femme la parure qui se trouvait commencée avec le collier de perles agrafé par le Discreto, un diamant de famille, et par les boucles d’oreilles de sa mère. J’ai payé cent mille francs une couronne d’épis. Nous voici à onze cent mille francs. Je me trouve devoir la fortune de ma femme, qui s’élève aux trois cent cinquante-six mille francs de sa dot.

— Mais, dit Mathias, si madame la comtesse avait engagé ses diamants et vous vos revenus, vous auriez à mon compte trois cent mille francs avec lesquels vous pourriez apaiser vos créanciers…

— Quand un homme est tombé, Mathias, quand ses propriétés sont grevées d’hypothèques, quand sa femme prime les créanciers par ses reprises, quand enfin cet homme est sous le coup de cent mille francs de lettres de change qui s’acquitteront, je l’espère, par le haut prix auquel monteront mes biens, rien n’est possible. Et les frais d’expropriation donc ?

— Effroyable ! dit le notaire.

— Les saisies ont été converties heureusement en ventes volontaires, afin de couper le feu.

— Vendre Belle-Rose, s’écria Mathias, quand la récolte de 1825 est dans les caves !

— Je n’y puis rien.

— Belle-Rose vaut six cent mille francs.

— Natalie le rachètera, je le lui ai conseillé.

— Seize mille francs année commune, et des éventualités telles que 1825 ! Je pousserai moi-même Belle-Rose à sept cent mille francs, et chacune des fermes à cent vingt mille francs.

— Tant mieux, je serai quitte, si mon hôtel de Bordeaux peut se vendre deux cent mille francs.

— Solonet le paiera bien quelque chose de plus, il en a envie. Il se retire avec cent et quelques mille livres de rente gagnées à jouer sur les trois-six. Il a vendu son étude trois cent mille francs et il épouse une mulâtresse riche, Dieu sait à quoi elle a gagné son argent, mais riche, comme on dit, à millions. Un notaire jouer sur les trois-six ? un notaire épouser une mulâtresse ? Quel siècle ! Il faisait valoir, dit-on, les fonds de votre belle-mère.

— Elle a bien embelli Lanstrac et bien soigné les terres, elle m’a bien payé son loyer.

— Je ne l’aurais jamais crue capable de se conduire ainsi.

— Elle est si bonne et si dévouée, elle payait toujours les dettes de Natalie pendant les trois mois qu’elle venait passer à Paris.

— Elle le pouvait bien, elle vit sur Lanstrac, dit Mathias. Elle ! devenir économe ? quel miracle. Elle vient d’acheter entre Lanstrac et Grassol le domaine de Grainrouge, en sorte que si elle continue l’avenue de Lanstrac jusqu’à la grande route, vous pourriez faire une lieue et demie sur vos terres. Elle a payé cent mille francs comptant Grainrouge, qui vaut mille écus de rente en sac.

— Elle est toujours belle, dit Paul. La vie de la campagne la conserve bien ; je n’irai pas lui dire adieu, elle se saignerait pour moi.

— Vous iriez vainement, elle est à Paris. Elle y arrivait peut-être au moment où vous en partiez.

— Elle a sans doute appris la vente de mes propriétés et vient à mon secours. Je n’ai pas à me plaindre de la vie. Je suis aimé, certes, autant qu’un homme peut l’être en ce bas monde, aimé par deux femmes qui luttaient ensemble de dévouement ; elles étaient jalouses l’une de l’autre, la fille reprochait à la mère de m’aimer trop, la mère reprochait à la fille ses dissipations. Cette affection m’a perdu. Comment ne pas satisfaire aux moindres caprices d’une femme que l’on aime ? le moyen de s’en défendre ! Mais aussi comment accepter ces sacrifices ? Oui, certes, nous pouvions liquider ma fortune et venir vivre à Lanstrac ; mais j’aime mieux aller aux Indes et en rapporter une fortune que d’arracher Natalie à la vie qu’elle aime. Aussi est-ce moi qui lui ai proposé la séparation de biens. Les femmes sont des anges qu’il ne faut jamais mêler aux intérêts de la vie.

Le vieux Mathias écoutait Paul d’un air de doute et d’étonnement.

— Vous n’avez pas d’enfants ? lui dit-il.

— Heureusement, répondit Paul.

— Je comprends autrement le mariage, répondit naïvement le vieux notaire. Une femme doit, selon moi, partager le sort bon ou mauvais de son mari. J’ai entendu dire que les jeunes mariés qui s’aimaient comme des amants n’avaient pas d’enfants. Le plaisir est-il donc le seul but du mariage ? N’est-ce pas plutôt le bonheur et la famille ? Mais vous aviez à peine vingt-huit ans, et madame la comtesse en avait vingt ; vous étiez excusable de ne songer qu’à l’amour. Cependant, la nature de votre contrat et votre nom, vous allez me trouver bien notaire ? tout vous obligeait à commencer par faire un bon gros garçon. Oui, monsieur le comte, et si vous aviez eu des filles, il n’aurait pas fallu s’arrêter que vous n’ayez eu l’enfant mâle qui consolidait le majorat. Mademoiselle Évangélista n’était-elle pas forte, avait-elle à craindre quelque chose de la maternité ? Vous me direz que ceci est une vieille méthode de nos ancêtres ; mais, dans les familles nobles, monsieur le comte, une femme légitime doit faire les enfants et les bien élever : comme le disait la duchesse de Sully, la femme du grand Sully, une femme n’est pas un instrument de plaisir, mais l’honneur et la vertu de la maison.

— Vous ne connaissez pas les femmes, mon bon Mathias, dit Paul. Pour être heureux, il faut les aimer comme elles veulent être aimées. N’y a-t-il pas quelque chose de brutal à sitôt priver une femme de ses avantages, à lui gâter sa beauté sans qu’elle en ait joui ?

— Si vous aviez eu des enfants, la mère aurait empêché les dissipations de la femme, elle serait restée au logis…

— Si vous aviez raison, mon cher, dit Paul en fronçant le sourcil, je serais encore plus malheureux. N’aggravez pas mes douleurs par une morale après la chute, laissez-moi partir sans arrière-pensée.

Le lendemain Mathias reçut une lettre de change de cent cinquante mille francs payable à vue, envoyée par Henri de Marsay.

— Vous voyez, dit Paul, il ne m’écrit pas un mot, il commence par obliger. Henri est la nature la plus parfaitement imparfaite, la plus illégalement belle que je connaisse. Si vous saviez avec quelle supériorité cet homme encore jeune plane sur les sentiments, sur les intérêts, et quel grand politique il est, vous vous étonneriez comme moi de lui savoir tant de cœur.

Mathias essaya de combattre la détermination de Paul, mais elle était irrévocable, et justifiée par tant de raisons valables que le vieux notaire ne tenta plus de retenir son client. Il est rare que le départ des navires en charge se fasse avec exactitude ; mais par une circonstance fatale à Paul, le vent fut propice, et la Belle-Amélie dut mettre à la voile le lendemain. Au moment où part un navire, l’embarcadère est encombré de parents, d’amis, de curieux. Parmi les personnes qui se trouvaient là, quelques-unes connaissaient personnellement Manerville. Son désastre le rendait aussi célèbre en ce moment qu’il l’avait été jadis par sa fortune, il y eut donc un mouvement de curiosité. Chacun disait son mot. Le vieillard avait accompagné Paul sur le port, et ses souffrances durent être vives en entendant quelques-uns de ces propos.

— Qui reconnaîtrait dans cet homme que vous voyez là, près du vieux Mathias, ce dandy que l’on avait nommé la Fleur des pois, et qui faisait, il y a cinq ans à Bordeaux, la pluie et le beau temps ?

— Quoi ! ce gros petit homme en redingote d’alpaga, qui a l’air d’un cocher, serait le comte Paul de Manerville ?

— Oui, ma chère, celui qui a épousé mademoiselle Évangélista. Le voici ruiné, sans sou ni maille, allant aux Indes pour y chercher la pie au nid.

— Mais comment s’est-il ruiné ? il était si riche !

— Paris, les femmes, la Bourse, le jeu, le luxe…

— Puis, dit un autre, Manerville est un pauvre sire, sans esprit, mou comme du papier mâché, se laissant manger la laine sur le dos, incapable de quoi que ce soit. Il était né ruiné.

Paul serra la main du vieillard et se réfugia sur le navire. Mathias resta sur le quai, regardant son ancien client qui s’appuya sur le bastingage en défiant la foule par un coup d’œil plein de mépris. Au moment où les matelots levaient l’ancre, Paul aperçut Mathias qui lui faisait des signaux à l’aide de son mouchoir. La vieille gouvernante était arrivée en toute hâte près de son maître, qu’un événement de haute importance semblait agiter. Paul pria le capitaine d’attendre encore un moment et d’envoyer un canot, afin de savoir ce que lui voulait le vieux notaire qui lui faisait énergiquement signe de débarquer. Trop impotent pour pouvoir aller à bord, Mathias remit deux lettres à l’un des matelots qui amenèrent le canot.

— Mon cher ami, ce paquet, dit l’ancien notaire au matelot en lui montrant une des lettres qu’il lui donnait, tu vois bien, ne te trompe pas ; ce paquet vient d’être apporté par un courrier qui a fait la route de Paris en trente-cinq heures. Dis bien cette circonstance à monsieur le comte, n’oublie pas ! elle pourrait le faire changer de résolution.

— Et il faudrait le débarquer ? demanda le matelot.

— Oui, mon ami, répondit imprudemment le notaire.

Le matelot est généralement en tout pays un être à part, qui presque toujours professe le plus profond mépris pour les gens de terre. Quant aux bourgeois, il n’en comprend rien, il ne se les explique pas, il s’en moque, il les vole s’il le peut, sans croire manquer aux lois de la probité. Celui-là par hasard était un bas Breton qui vit une seule chose dans les recommandations du bonhomme Mathias.

— C’est ça, se dit-il en ramant. Le débarquer ! faire perdre un passager au capitaine ! Si l’on écoutait ces marsouins-là, il faudrait passer sa vie à les embarquer et à les débarquer. A-t-il peur que son fils n’attrape des rhumes ?

Le matelot remit donc à Paul les lettres sans lui rien dire. En reconnaissant l’écriture de sa femme et celle de de Marsay, Paul présuma tout ce que ces deux personnes pouvaient lui dire, et ne voulut pas se laisser influencer par les offres que leur inspirait le dévouement. Il mit avec une apparente insouciance leurs lettres dans sa poche.

— Voilà pourquoi ils nous dérangent ! des bêtises, dit le matelot en bas breton au capitaine. Si c’était important, comme le disait ce vieux lampion, monsieur le comte jetterait-il son paquet dans ses écoutilles ?

Absorbé par les pensées tristes qui saisissent les hommes les plus forts en semblable circonstance, Paul s’abandonnait à la mélancolie en saluant de la main son vieil ami, en disant adieu à la France, en regardant les édifices de Bordeaux qui fuyaient avec rapidité. Il s’assit sur un paquet de cordages. La nuit le surprit là perdu dans ses rêveries. Avec les demi-ténèbres du couchant vinrent les doutes : il plongeait dans l’avenir un œil inquiet ; en le sondant, il n’y trouvait que périls et incertitudes, il se demandait s’il ne manquerait pas de courage. Il avait des craintes vagues en sachant Natalie livrée à elle-même : il se repentait de sa résolution, il regrettait Paris et sa vie passée. Le mal de mer le prit. Chacun connaît les effets de cette maladie : la plus horrible de ses souffrances sans danger est une dissolution complète de la volonté. Un trouble inexpliqué relâche dans les centres les liens de la vitalité, l’âme ne fait plus ses fonctions, et tout devient indifférent au malade : une mère oublie son enfant, l’amant ne pense plus à sa maîtresse, l’homme le plus fort gît comme une masse inerte. Paul fut porté dans sa cabine, où il demeura pendant trois jours, étendu, tour à tour vomissant et gorgé de grog par les matelots, ne songeant à rien et dormant ; puis il eut une espèce de convalescence et revint à son état ordinaire. Le matin où, se trouvant mieux, il alla se promener sur le tillac pour y respirer les brises marines d’un nouveau climat, il sentit ses lettres en mettant les mains dans ses poches ; il les saisit aussitôt pour les lire, et commença par celle de Natalie. Pour que la lettre de la comtesse de Manerville puisse être bien comprise, il est nécessaire de rapporter celle que Paul avait écrite à sa femme et que voici.

Lettre de Paul de Manerville à sa femme.

Ma bien-aimée, quand tu liras cette lettre je serai loin de toi ; peut-être serai-je déjà sur le vaisseau qui m’emmène aux Indes, où je vais refaire ma fortune abattue. Je ne me suis pas senti la force de t’annoncer mon départ. Je t’ai trompée ; mais ne le fallait-il pas ? Tu te serais inutilement gênée, tu m’aurais voulu sacrifier ta fortune. Chère Natalie, n’aie pas un remords, je n’ai pas un regret. Quand je rapporterais des millions, j’imiterais ton père, je les mettrais à tes pieds, comme il mettait les siens aux pieds de ta mère, en te disant : — Tout est à toi. Je t’aime follement, Natalie ; je te le dis sans avoir à craindre que cet aveu te serve à étendre un pouvoir qui n’est redouté que par les gens faibles, le tien fut sans bornes le jour où je t’ai connue. Mon amour est le seul complice de mon désastre. Ma ruine progressive m’a fait éprouver les délirants plaisirs du joueur. À mesure que mon argent diminuait, mon bonheur grandissait. Chaque fragment de ma fortune converti pour toi en une petite jouissance me causait des ravissements célestes. Je t’aurais voulu plus de caprices que tu n’en avais. Je savais que j’allais vers un abîme, mais j’y allais le front couronné par la joie. C’est des sentiments que ne connaissent pas les gens vulgaires. J’ai agi comme ces amants qui s’enferment dans une petite maison au bord d’un lac pour un an ou deux et qui se promettent de se tuer après s’être plongés dans un océan de plaisirs, mourant ainsi dans toute la gloire de leurs illusions et de leur amour. J’ai toujours trouvé ces gens-là prodigieusement raisonnables. Tu ne savais rien ni de mes plaisirs ni de mes sacrifices. Ne trouve-t-on pas de grandes voluptés à cacher à la personne aimée le prix de ce qu’elle souhaite ? Je puis t’avouer ces secrets. Je serai loin de toi quand tu tiendras ce papier chargé d’amour. Si je perds les trésors de ta reconnaissance, je n’éprouve pas cette contraction au cœur qui me prendrait en te parlant de ces choses. Puis, ma bien-aimée, n’y a-t-il pas quelque savant calcul à te révéler ainsi le passé ? n’est-ce pas étendre notre amour dans l’avenir ? Aurions-nous donc besoin de fortifiants ? ne nous aimons-nous donc pas d’un amour pur, auquel les preuves sont indifférentes, qui méconnaît le temps, les distances, et vit de lui-même ! Ah ! Natalie, je viens de quitter la table où j’écris près du feu, je viens de te voir endormie, confiante, posée comme une enfant naïve, la main tendue vers moi. J’ai laissé une larme sur l’oreiller confident de nos joies. Je pars sans crainte sur la foi de cette attitude, je pars afin de conquérir le repos en conquérant une fortune assez considérable pour que nulle inquiétude ne trouble nos voluptés, pour que tu puisses satisfaire tes goûts. Ni toi ni moi, nous ne saurions nous passer des jouissances de la vie que nous menons. Je suis homme, j’ai du courage : à moi seul la tâche d’amasser la fortune qui nous est nécessaire. Peut-être m’aurais-tu suivi ! Je te cacherai le nom du vaisseau, le lieu de mon départ et le jour. Un ami te dira tout quand il ne sera plus temps. Natalie, mon affection est sans bornes, je t’aime comme une mère aime son enfant, comme un amant aime sa maîtresse, avec le plus grand désintéressement. À moi les travaux, à toi les plaisirs ; à moi les souffrances, à toi la vie heureuse. Amuse-toi, conserve toutes tes habitudes de luxe, va aux Italiens, à l’Opéra, dans le monde, au bal, je t’absous de tout. Chère ange, lorsque tu reviendras à ce nid où nous avons savouré les fruits éclos durant nos cinq années d’amour, pense à ton ami, pense à moi pendant un moment, endors-toi dans mon cœur. Voilà tout ce que je te demande. Moi, chère éternelle pensée, lorsque, perdu sous des cieux brûlants, travaillant pour nous deux, je rencontrerai des obstacles à vaincre, ou que, fatigué, je me reposerai dans les espérances du retour, moi, je songerai à toi, qui es ma belle vie. Oui, je tâcherai d’être en toi, je me dirai que tu n’as ni peines ni soucis, que tu es heureuse. De même que nous avons l’existence du jour et de la nuit, la veille et le sommeil, ainsi j’aurai mon existence fleurie à Paris, mon existence de travail aux Indes ; un rêve pénible, une réalité délicieuse : je vivrai si bien dans ta réalité que mes jours seront des rêves. J’aurai mes souvenirs, je reprendrai chant par chant ce beau poème de cinq ans, je me rappellerai les jours où tu te plaisais à briller, où par une toilette aussi bien que par un déshabillé tu te faisais nouvelle à mes yeux. Je reprendrai sur mes lèvres le goût de nos festins. Oui, chère ange, je pars comme un homme voué à une entreprise dont la réussite lui donnera sa belle maîtresse. Le passé sera pour moi comme ces rêves du désir qui précèdent la possession, et que souvent la possession détrompe, mais que tu as toujours agrandis. Je reviendrai pour trouver une femme nouvelle, l’absence ne te donnera-t-elle pas des charmes nouveaux ? Ô mon bel amour, ma Natalie, que je sois une religion pour toi. Sois bien l’enfant que je vois endormie ! Si tu trahissais une confiance aveugle, Natalie, tu n’aurais pas à craindre ma colère, tu dois en être sûre ; je mourrais silencieusement. Mais la femme ne trompe pas l’homme qui la laisse libre, car la femme n’est jamais lâche. Elle se joue d’un tyran ; mais une trahison facile et qui donnerait la mort, elle y renonce. Non, je n’y pense pas. Grâce pour ce cri si naturel à un homme, Chère ange, tu verras de Marsay, il sera le locataire de notre hôtel et te le laissera. Ce bail simulé était nécessaire pour éviter des pertes inutiles. Les créanciers, ignorant que leur paiement est une question de temps, auraient pu saisir le mobilier et l’usufruit de notre hôtel. Sois bonne pour de Marsay : j’ai la plus entière confiance dans sa capacité, dans sa loyauté. Prends-le pour défenseur et pour conseil, fais-en ton menin. Quelles que soient ses occupations, il sera toujours à toi. Je le charge de veiller à ma liquidation. S’il avançait quelque somme de laquelle il eût besoin plus tard, je compte sur toi pour la lui remettre. Songe que je ne te laisse pas à de Marsay, mais à toi-même ; en te l’indiquant, je ne te l’impose pas. Hélas ! il m’est impossible de te parler d’affaires, je n’ai plus qu’une heure à rester là près de toi. Je compte tes aspirations, je tâche de retrouver tes pensées dans les rares accidents de ton sommeil, ton souffle ranime les heures fleuries de notre amour. À chaque battement de ton cœur, le mien te verse ses trésors, j’effeuille sur toi toutes les roses de mon âme comme les enfants les sèment devant l’autel au jour de la fête de Dieu. Je te recommande aux souvenirs dont je t’accable, je voudrais t’infuser mon sang pour que tu fusses bien à moi, pour que ta pensée fût ma pensée, pour que ton cœur fût mon cœur, pour être tout en toi. Tu as laissé échapper un petit murmure comme une douce réponse. Sois toujours calme et belle comme tu es calme et belle en ce moment. Ah ! je voudrais posséder ce fabuleux pouvoir dont parlent les contes de fées, je voudrais te laisser endormie ainsi pendant mon absence et te réveiller à mon retour par un baiser. Combien ne faut-il pas d’énergie et combien ne faut-il pas t’aimer pour te quitter en te voyant ainsi ! Tu es une Espagnole religieuse, tu respecteras un serment fait pendant le sommeil, et où l’on ne doutait pas de ta parole inexprimée. Adieu, chère, voici ta pauvre Fleur des pois emportée par un vent d’orage ; mais elle te reviendra pour toujours sur les ailes de la fortune. Non, chère Ninie, je ne te dis pas adieu, je ne te quitterai jamais. Ne seras-tu pas l’âme de mes actions ? L’espoir de t’apporter un bonheur indestructible n’animera-t-il pas mon entreprise, ne dirigera-t-il point tous mes pas ? Ne seras-tu pas toujours là ? Non, ce ne sera pas le soleil de l’Inde, mais le feu de ton regard qui m’éclairera. Sois aussi heureuse qu’une femme peut l’être sans son amant. J’aurais bien voulu ne pas prendre pour dernier baiser un baiser où tu n’étais que passive ; mais, mon ange adoré, ma Ninie, je n’ai pas voulu t’éveiller. À ton réveil, tu trouveras une larme sur ton front, fais-en un talisman ! Songe, songe à qui mourra peut-être pour toi, loin de toi ; songe moins au mari qu’à l’amant dévoué qui te confie à Dieu.

Réponse de la comtesse de Manerville à son mari.

Cher bien-aimé, dans quelle affliction me plonge ta lettre ! Avais-tu le droit de prendre sans me consulter une résolution qui nous frappe également ? Es-tu libre ? ne m’appartiens-tu pas ? ne suis-je pas à moitié créole ? ne pouvais-je donc te suivre ? Tu m’apprends que je ne te suis pas indispensable. Que t’ai-je fait, Paul, pour me priver de mes droits ? Que veux-tu que je devienne seule dans Paris ? Pauvre ange, tu prends sur toi tous mes torts. Ne suis-je pas pour quelque chose dans cette ruine ? mes chiffons n’ont-ils pas bien pesé dans la balance ? tu m’as fait maudire la vie heureuse, insouciante, que nous avons menée pendant quatre ans. Te savoir banni pour six ans, n’y a-t-il pas de quoi mourir ? Fait-on fortune en six ans ? Reviendras-tu ? J’étais bien inspirée, quand je me refusais avec une obstination instinctive à cette séparation de biens que ma mère et toi vous avez voulue à toute force. Que vous disais-je alors ? N’était-ce pas jeter sur toi de la déconsidération ? N’était-ce pas ruiner ton crédit ? Il a fallu que tu te sois fâché pour que j’aie cédé. Mon cher Paul, jamais tu n’as été si grand à mes yeux que tu l’es en ce moment. Ne désespérer de rien, aller chercher une fortune ?… il faut ton caractère et ta force pour se conduire ainsi. Je suis à tes pieds. Un homme qui avoue sa faiblesse avec ta bonne foi, qui refait sa fortune par la même cause qui la lui a fait dissiper, par amour, par une irrésistible passion, oh ! Paul, cet homme est sublime. Va sans crainte, marche à travers les obstacles, sans douter de ta Natalie, car ce serait douter de toi-même. Pauvre cher, tu veux vivre en moi ? Et moi, ne serai-je pas toujours en toi ? Je ne serai pas ici, mais partout où tu seras, toi. Si ta lettre m’a causé de vives douleurs, elle m’a comblée de joie ; tu m’as fait en un moment connaître les deux extrêmes, car, en voyant combien tu m’aimes, j’ai été fière d’apprendre que mon amour était bien senti. Parfois, je croyais t’aimer plus que tu ne m’aimais, maintenant je me reconnais vaincue, tu peux joindre cette supériorité délicieuse à toutes celles que tu as ; mais n’ai-je pas plus de raisons de t’aimer, moi ! Ta lettre, cette précieuse lettre où ton âme se révèle et qui m’a si bien dit que rien n’était perdu entre nous, restera sur mon cœur pendant ton absence, car toute ton âme gît là, cette lettre est ma gloire ! J’irai demeurer à Lanstrac avec ma mère, j’y serai comme morte au monde, j’économiserai nos revenus pour payer tes dettes intégralement. De ce matin, Paul, je suis une autre femme, je dis adieu sans retour au monde, je ne veux pas d’un plaisir que tu ne partagerais pas. D’ailleurs, Paul, je dois quitter Paris et aller dans la solitude. Cher enfant, apprends que tu as une double raison de faire fortune. Si ton courage avait besoin d’aiguillon, ce serait un autre cœur que tu trouverais maintenant en toi-même. Mon bon ami, ne devines-tu pas ? nous aurons un enfant. Vos plus chers désirs sont comblés, monsieur. Je ne voulais pas te causer de ces fausses joies qui tuent, nous avons eu déjà trop de chagrin à ce sujet, je ne voulais pas être forcée de démentir la bonne nouvelle. Aujourd’hui je suis certaine de ce que je t’annonce, heureuse ainsi de jeter une joie à travers tes douleurs. Ce matin, ne me doutant de rien, te croyant sorti dans Paris, j’étais allée à l’Assomption y remercier Dieu. Pouvais-je prévoir un malheur ? tout me souriait pendant cette matinée. En sortant de l’église, j’ai rencontré ma mère ; elle avait appris ta détresse, et arrivait en poste avec ses économies, avec trente mille francs, espérant pouvoir arranger tes affaires. Quel cœur, Paul ! J’étais joyeuse, je revenais pour t’annoncer ces deux bonnes nouvelles en déjeunant sous la tente de notre serre où je t’avais préparé les gourmandises que tu aimes. Augustine me remet ta lettre. Une lettre de toi, quand nous avions dormi ensemble, n’était-ce pas tout un drame ? Il m’a pris un frisson mortel, et puis j’ai lu !… J’ai lu en pleurant, et ma mère fondait en larmes aussi ! Ne faut-il pas bien aimer un homme pour pleurer, car les pleurs enlaidissent une femme. J’étais à demi morte. Tant d’amour et tant de courage ! tant de bonheur et tant de misères ! les plus riches fortunes du cœur et la ruine momentanée des intérêts ! ne pas pouvoir presser le bien-aimé dans le moment où l’admiration de sa grandeur vous étreint, quelle femme eût résisté à cette tempête de sentiments ? Te savoir loin de moi quand ta main sur mon cœur m’aurait fait tant de bien ; tu n’étais pas là pour me donner ce regard que j’aime tant, pour te réjouir avec moi de la réalisation de tes espérances ; et je n’étais pas près de toi pour adoucir tes peines par ces caresses qui te rendent ta Natalie si chère, et qui te font tout oublier. J’ai voulu partir, voler à tes pieds ; mais ma mère m’a fait observer que le départ de la Belle-Amélie devait avoir lieu le lendemain ; que la poste seule pouvait aller assez vite, et que, dans l’état où j’étais, ce serait une insigne folie que de risquer tout un avenir dans un cahot. Quoique déjà mère, j’ai demandé des chevaux, ma mère m’a trompée en me laissant croire qu’on les amènerait. Et elle a sagement agi, les premiers malaises de la grossesse ont commencé. Je n’ai pu soutenir tant d’émotions violentes, et je me suis trouvée mal. Je t’écris au lit, les médecins ont exigé du repos pendant les premiers mois. Jusqu’alors j’étais une femme frivole, maintenant je vais être une mère de famille. La Providence est bien bonne pour moi, car un enfant à nourrir, à soigner, à élever peut seul amoindrir les douleurs que me causera ton absence. J’aurai en lui un autre toi que je fêterai. J’avouerai hautement mon amour que nous avons si soigneusement caché. Je dirai la vérité. Ma mère a déjà trouvé l’occasion de démentir quelques calomnies qui courent sur ton compte. Les deux Vandenesse, Charles et Félix t’ont bien noblement défendu ; mais ton ami de Marsay prend tout en raillerie : il se moque de tes accusateurs, au lieu de leur répondre : je n’aime pas cette manière de repousser légèrement des attaques sérieuses. Ne te trompes-tu pas sur lui ? Néanmoins je t’obéirai, j’en ferai mon ami. Sois bien tranquille, mon adoré, relativement aux choses qui touchent à ton honneur. N’est-il pas le mien ? Mes diamants seront engagés. Nous allons, ma mère et moi, employer toutes nos ressources pour acquitter intégralement tes dettes, et tâcher de racheter ton clos de Belle-Rose. Ma mère, qui s’entend aux affaires comme un vrai procureur, t’a bien blâmé de ne pas t’être ouvert à elle. Elle n’aurait pas acheté, croyant te faire plaisir, le domaine de Grainrouge, qui se trouvait enclavé dans tes terres, et t’aurait pu prêter cent trente mille francs. Elle est au désespoir du parti que tu as pris. Elle craint pour toi le séjour des Indes. Elle te supplie d’être sobre, de ne pas te laisser séduire par les femmes… Je me suis mise à rire. Je suis sûre de toi comme de moi-même. Tu me reviendras riche et fidèle. Moi seule au monde connais ta délicatesse de femme et tes sentiments secrets qui font de toi comme une délicieuse fleur humaine digne du ciel. Les Bordelais avaient bien raison de te donner ton joli surnom. Qui donc soignera ma fleur délicate ? J’ai le cœur percé par d’horribles idées. Moi sa femme, sa Natalie, être ici, quand déjà peut-être il souffre ! Et moi, si bien unie à toi, ne pas partager tes peines, tes traverses, tes périls ! À qui te confieras-tu ? Comment as-tu pu te passer de l’oreille à qui tu disais tout ? Chère sensitive emportée par un orage, pourquoi t’es-tu déplantée du seul terrain où tu pourrais développer tes parfums ? Il me semble que je suis seule depuis deux siècles, j’ai froid aussi dans Paris. J’ai déjà bien pleuré. Être la cause de ta ruine ! quel texte aux pensées d’une femme aimante ! tu m’as traitée en enfant à qui l’on donne tout ce qu’il demande, en courtisane pour laquelle un étourdi mange sa fortune. Ah ! ta prétendue délicatesse a été une insulte. Crois-tu que je ne pouvais me passer de toilette, de bals, d’Opéra, de succès ? Suis-je une femme légère ? Crois-tu que je ne puisse concevoir des pensées graves, servir à la fortune aussi bien que je servais à tes plaisirs ? Si tu n’étais pas loin de moi, souffrant et malheureux, vous seriez bien grondé, monsieur, de tant d’impertinence. Ravaler votre femme à ce point ! Mon Dieu ! pourquoi donc allais-je dans le monde ? pour flatter ta vanité ; je me parais pour toi, tu le sais bien. Si j’avais des torts, je serais bien cruellement punie ; ton absence est une bien dure expiation de notre vie intime. Cette joie était trop complète : elle devait se payer par quelque grande douleur, et la voici venue ! Après ces bonheurs si soigneusement voilés aux regards curieux du monde, après ces fêtes continuelles entremêlées des folies secrètes de notre amour, il n’y a plus rien de possible que la solitude. La solitude, cher ami, nourrit les grandes passions, et j’y aspire. Que ferai-je dans le monde ? à qui reporter mes triomphes ? Ah ! vivre à Lanstrac, cette terre arrangée par ton père, dans un château que tu as renouvelé si luxueusement, y vivre avec ton enfant en t’attendant, en t’envoyant tous les soirs, tous les matins, la prière de la mère et de l’enfant, de la femme et de l’ange, ne sera-ce pas un demi-bonheur ? Vois-tu ces petites mains jointes dans les miennes ? Te souviendras-tu, comme je vais m’en souvenir tous les soirs, de ces félicités que tu m’as rappelées dans ta chère lettre ? Oh ! oui, nous nous aimons autant l’un que l’autre. Cette bonne certitude est un talisman contre le malheur. Je ne doute pas plus de toi que tu ne doutes de moi. Quelles consolations puis-je te mettre ici, moi désolée, moi brisée, moi qui vois ces six années comme un désert à traverser ? Allons, je ne suis pas la plus malheureuse ; ce désert ne sera-t-il pas animé par notre petit : oui je veux te donner un fils, il le faut, n’est-ce pas ? Allons, adieu, cher bien-aimé, nos vœux et notre amour te suivront partout. Les larmes qui sont sur ce papier, te diront-elles bien les choses que je ne puis exprimer ? Reprends les baisers que te met, là au bas, dans ce carré,

Ta Natalie.

Cette lettre engagea Paul dans une rêverie autant causée par l’ivresse où le plongeaient ces témoignages d’amour que par ses plaisirs évoqués à dessein ; et il les reprenait un à un, afin de s’expliquer la grossesse de sa femme. Plus un homme est heureux, plus il tremble. Chez les âmes exclusivement tendres, et la tendresse comporte un peu de faiblesse, la jalousie et l’inquiétude sont en raison directe du bonheur et de son étendue. Les âmes fortes ne sont ni jalouses ni craintives : la jalousie est un doute, la crainte est une petitesse. La croyance sans bornes est le principal attribut du grand homme : s’il est trompé, la force aussi bien que la faiblesse peuvent rendre l’homme également dupe, son mépris lui sert alors de hache, il tranche tout. Cette grandeur est une exception. À qui n’arrive-t-il pas d’être abandonné de l’esprit qui soutient notre frêle machine et d’écouter la puissance inconnue qui nie tout ? Paul, accroché par quelques faits irrécusables, croyait et doutait tout à la fois. Perdu dans ses pensées, en proie à une terrible incertitude involontaire, mais combattue par les gages d’un amour pur et par sa croyance en Natalie, il relut deux fois cette lettre diffuse, sans pouvoir en rien conclure ni pour ni contre sa femme. L’amour est aussi grand par le bavardage que par la concision.

Pour bien comprendre la situation dans laquelle allait entrer Paul, il faut se le représenter flottant sur l’Océan comme il flottait sur l’immense étendue de son passé, revoyant sa vie entière ainsi qu’un ciel sans nuages, et finissant par revenir après les tourbillons du doute, à la foi pure, entière, sans mélange du fidèle, du chrétien, de l’amoureux que rassurait la voix du cœur. Et d’abord il est également nécessaire de rapporter ici la lettre à laquelle répondait Henri de Marsay.

Lettre du comte Paul de Manerville à M. le marquis
Henri de Marsay.

Henri, je vais te dire un des plus grands mots qu’un homme puisse dire à son ami : je suis ruiné. Quand tu me liras, je serai prêt à partir de Bordeaux pour Calcutta, sur le navire la Belle-Amélie. Tu trouveras chez ton notaire un acte qui n’attend que ta signature pour être complet et dans lequel je te loue pour six ans mon hôtel par un bail simulé, tu remettras une contre-lettre à ma femme. Je suis forcé de prendre cette précaution pour que Natalie puisse rester chez elle sans avoir à craindre d’en être chassée. Je te transporte également les revenus de mon majorat pendant quatre années, le tout contre une somme de cent cinquante mille francs que je te prie d’envoyer en une lettre de change sur une maison de Bordeaux, à l’ordre de Mathias. Ma femme te donnera sa garantie en surérogation de mes revenus. Si l’usufruit de mon majorat te payait plus promptement que je ne le suppose, nous compterons à mon retour. La somme que je te demande est indispensable pour aller tenter la fortune ; et, si je t’ai bien connu, je dois la recevoir sans phrase à Bordeaux, la veille de mon départ. Je me suis conduit comme tu te serais conduit à ma place. J’ai tenu bon jusqu’au dernier moment sans laisser soupçonner ma ruine. Puis quand le bruit de la saisie-immobilière de mes biens disponibles est venu à Paris, j’avais fait de l’argent avec cent mille francs de lettres de change pour essayer du jeu. Quelque coup du hasard pouvait me rétablir. J’ai perdu. Comment me suis-je ruiné ? volontairement, mon cher Henri. Dès le premier jour, j’ai vu que je ne pouvais tenir au train que je prenais, je savais le résultat, j’ai voulu fermer les yeux, car il m’était impossible de dire à ma femme : — Quittons Paris, allons vivre à Lanstrac. Je me suis ruiné pour elle comme on se ruine pour une maîtresse, mais avec certitude. Entre nous, je ne suis ni un niais ni un homme faible. Un niais ne se laisse pas dominer, les yeux ouverts, par une passion ; puis un homme qui va reconstruire sa fortune aux Indes au lieu de se brûler la cervelle, cet homme a du courage. Je reviendrai riche ou ne reviendrai pas. Seulement, cher ami, comme je ne veux de fortune que pour elle, que je ne veux être la dupe de rien, que je serai six ans absent, je te confie ma femme. Tu as assez de bonnes fortunes pour respecter Natalie et m’accorder toute la probité du sentiment qui nous lie. Je ne sais pas de meilleur gardien que toi. Je laisse ma femme sans enfant, un amant serait bien dangereux pour elle. Sache-le, mon bon Marsay, j’aime éperdument Natalie, bassement, sans vergogne. Je lui pardonnerais, je crois, une infidélité, non parce que je suis certain de pouvoir me venger, dussé-je en mourir ! mais parce que je me tuerais pour la laisser heureuse, si je ne pouvais faire son bonheur moi-même. Que puis-je craindre ? Natalie a pour moi cette amitié véritable indépendante de l’amour, mais qui conserve l’amour. Elle a été traitée par moi comme un enfant gâté. J’éprouvais tant de bonheur dans mes sacrifices, l’un amenait si naturellement l’autre qu’elle serait un monstre si elle me trompait. L’amour vaut l’amour… Hélas ! veux-tu tout savoir, mon cher Henri ? je viens de lui écrire une lettre où je lui laisse croire que je pars l’espoir au cœur, le front serein, que je n’ai ni doute, ni jalousie, ni crainte, une lettre comme en écrivent les fils qui veulent cacher à leurs mères qu’ils vont à la mort. Mon Dieu, de Marsay, j’avais l’enfer en moi, je suis l’homme le plus malheureux du monde ! À toi les cris, à toi les grincements de dents ! je t’avoue les pleurs de l’amant désespéré ; j’aimerais mieux rester six ans balayeur sous ses fenêtres que de revenir millionnaire après six ans d’absence, si cela était possible. J’ai d’horribles angoisses, je marcherai de douleur en douleur jusqu’à ce que tu m’aies écrit un mot par lequel tu accepteras un mandat que toi seul au monde peux remplir et accomplir. Ô mon cher de Marsay, cette femme est indispensable à ma vie, elle est mon air et mon soleil. Prends-la sous ton égide, garde-la moi fidèle, quand même ce serait contre son gré. Oui, je serais encore heureux d’un demi-bonheur. Sois son chaperon, je n’aurai nulle défiance de toi. Prouve-lui qu’en me trahissant, elle serait vulgaire ; qu’elle ressemblerait à toutes les femmes, et qu’il y aurait de l’esprit à me rester fidèle. Elle doit avoir encore assez de fortune pour continuer sa vie molle et sans soucis ; mais si elle manquait de quelque chose, si elle avait des caprices, fais-toi son banquier, ne crains rien, je reviendrai riche. Après tout, mes terreurs sont sans doute vaines, Natalie est un ange de vertu. Quand Félix de Vandenesse, épris de belle passion pour elle, s’est permis quelques assiduités, je n’ai eu qu’à faire apercevoir le danger à Natalie, elle m’a tout aussitôt remercié si affectueusement que j’en étais ému aux larmes. Elle m’a dit qu’il ne convenait pas à sa réputation qu’un homme quittât brusquement sa maison, mais qu’elle saurait le congédier : elle l’a en effet reçu très-froidement et tout s’est terminé pour le mieux. Nous n’avons pas eu d’autre sujet de discussion en quatre ans, si toutefois on peut appeler discussion la causerie de deux amis. Allons, mon cher Henri, je te dis adieu en homme. Le malheur est venu. Par quelque cause que ce soit, il est là ; j’ai mis habit bas. La misère et Natalie sont deux termes inconciliables. La balance sera d’ailleurs très exacte entre mon passif et mon actif, ainsi personne ne pourra se plaindre de moi ; mais si quelque chose d’imprévu mettait mon honneur en péril, je compte sur toi. Enfin, si quelque événement grave arrivait, tu peux m’envoyer tes lettres sous l’enveloppe du gouverneur des Indes, à Calcutta, j’ai quelques relations d’amitié dans sa maison, et quelqu’un m’y gardera les lettres qui me viendront d’Europe. Cher ami, je désire te retrouver le même à mon retour : l’homme qui sait se moquer de tout et qui néanmoins est accessible aux sentiments d’autrui quand ils s’accordent avec le grandiose que tu sens en toi-même. Tu restes à Paris, toi ! Au moment où tu liras ceci, je crierai : — À Carthage !

Réponse du marquis Henri de Marsay au comte Paul de
Manerville.

Ainsi, monsieur le comte, tu t’es enfoncé, monsieur l’ambassadeur a sombré. Voilà donc les belles choses que tu faisais ? Pourquoi, Paul, t’es-tu caché de moi ? Si tu m’avais dit un seul mot, mon pauvre bonhomme, je t’aurais éclairé sur ta position. Ta femme m’a refusé sa garantie. Puisse ce seul mot te dessiller les yeux ! S’il ne suffisait pas, apprends que tes lettres de change ont été protestées à la requête d’un sieur Lécuyer, ancien premier clerc d’un sieur Solonet, notaire à Bordeaux. Cet usurier en herbe, arrivé de Gascogne pour faire ici des tripotages, est le prête-nom de ta très-honorée belle-mère, créancière réelle des cent mille francs pour lesquels la bonne femme t’a compté, dit-on, soixante-dix mille francs. Comparé à madame Évangélista, le papa Gobseck est une flanelle, un velours, une potion calmante, une meringue à la vanille, un oncle à dénouement. Ton clos de Belle-Rose sera la proie de ta femme, à laquelle sa mère donnera la différence entre le prix de l’adjudication et le montant de ses reprises. Madame Évangélista aura le Guadet et Grassol, et les hypothèques qui grèvent ton hôtel à Bordeaux lui appartiennent sous le nom des hommes de paille que lui a trouvés ce Solonet. Ainsi, ces deux excellentes créatures réuniront cent vingt mille livres de rente, somme à laquelle s’élève le revenu de tes biens, joint à trente et quelques mille francs en inscriptions sur le grand-livre que les petites chattes possèdent. La garantie de ta femme était inutile. Ce susdit sieur Lécuyer est venu ce matin m’offrir le remboursement de la somme que je t’ai prêtée contre un transport en bonne forme de mes droits. La récolte de 1825, que ta belle-mère a dans tes caves de Lanstrac, lui suffit pour me payer. Ainsi, ces deux femmes ont déjà calculé que tu devais être en mer ; mais je t’envoie ma lettre par un courrier, afin que tu sois encore à temps de suivre les conseils que je vais te donner. J’ai fait causer ce Lécuyer. J’ai saisi dans ses mensonges, dans ses paroles et dans ses réticences, les fils qui me manquaient pour faire reparaître la trame entière de la conspiration domestique ourdie contre toi. Ce soir, à l’ambassade d’Espagne, j’offrirai mes compliments d’admiration à ta belle-mère et à ta femme. Je ferai la cour à madame Évangélista, je t’abandonnerai lâchement, je te dirai d’adroites injures, quelque chose de grossier serait trop tôt découvert par ce sublime Mascarille en jupons. Comment l’as-tu mise contre toi ? Voilà ce que je veux savoir. Si tu avais eu l’esprit d’être amoureux de cette femme avant d’épouser sa fille, tu serais aujourd’hui pair de France, duc de Manerville et ambassadeur à Madrid. Si tu m’avais appelé près de toi lors de ton mariage, je t’aurais aidé à connaître, analyser les deux femmes avec lesquelles tu t’engageais ; et, de ces observations faites en commun, il serait sorti quelques conseils utiles. N’étais-je pas le seul de tes amis en position de respecter ta femme ? Étais-je à craindre ? Après m’avoir jugé, ces deux femmes ont eu peur de moi et nous ont séparés. Si tu ne m’avais pas bêtement fait la moue, elles ne t’auraient pas dévoré. Ta femme a bien aidé à notre refroidissement ; elle était serinée par sa mère, à qui elle écrivait deux lettres dans la semaine, et tu n’y as jamais pris garde. J’ai bien reconnu mon Paul quand j’ai su ce détail. Dans un mois, je serai assez près de ta belle-mère pour apprendre d’elle la raison de la haine hispano-italienne qu’elle t’a vouée, à toi, le meilleur homme du monde. Te haïssait-elle avant que sa fille n’aimât Félix de Vandenesse, ou te chasse-t-elle jusque dans les Indes pour rendre sa fille aussi libre que l’est en France une femme séparée de corps et de biens ? Là est le problème. Je te vois bondissant et hurlant en apprenant que ta femme aime à la folie Félix de Vandenesse. Si je n’avais pas eu la fantaisie de faire un tour en Orient avec Montriveau, Ronquerolles et quelques autres bons vivants de ta connaissance, j’aurais pu te dire quelque chose de cette intrigue qui commençait quand je suis parti ; je voyais poindre alors les germes de ton malheur. Mais quel gentilhomme assez dépravé pourrait entamer de semblables questions sans une première ouverture ? Qui oserait nuire à une femme ? Qui briserait le miroir aux illusions où l’un de nos amis se complaît à regarder les féeries d’un heureux mariage ? Les illusions ne sont-elles pas la fortune du cœur ? Ta femme, cher ami, n’était-elle pas, dans la plus large acception du mot, une femme à la mode ? Elle ne pensait qu’à ses succès, à sa toilette ; elle allait aux Bouffons, à l’Opéra, au bal ; se levait tard, se promenait au bois ; dînait en ville ou donnait elle-même à dîner. Cette vie me semble être pour les femmes ce qu’est la guerre pour les hommes ; le public ne voit que les vainqueurs, il oublie les morts. Si les femmes délicates périssent à ce métier, celles qui résistent doivent avoir des organisations de fer, conséquemment peu de cœur, et des estomacs excellents. Là est la raison de l’insensibilité, du froid des salons. Les belles âmes restent dans la solitude, les natures faibles et tendres succombent, il ne reste que des galets qui maintiennent l’Océan social dans ses bornes en se laissant frotter, arrondir par le flot, sans s’user. Ta femme résistait admirablement à cette vie, elle y semblait habituée, elle apparaissait toujours fraîche et belle ; pour moi, la conclusion était facile à tirer : elle ne t’aimait pas, et tu l’aimais comme un fou. Pour faire jaillir l’amour dans cette nature siliceuse, il fallait un homme de fer. Après avoir subi sans y rester le choc de lady Dudley, la femme de mon vrai père, Félix devait être le fait de Natalie. Il n’y avait pas grand mérite à deviner que tu lui étais indifférent, à ta femme. De cette indifférence au déplaisir, il n’y avait qu’un pas ; et, tôt ou tard, un rien, une discussion, un mot, un acte d’autorité pouvait le faire sauter à ta femme. J’aurais pu te raconter à toi-même la scène qui se passait tous les soirs dans sa chambre à coucher entre vous deux. Tu n’as pas d’enfant, mon cher. Ce mot n’explique-t-il pas bien des choses à un observateur ? Amoureux, tu ne pouvais guère t’apercevoir de la froideur naturelle à une jeune femme que tu as formée à point pour Félix de Vandenesse. Eusses-tu trouvé ta femme froide, la stupide jurisprudence des gens mariés te poussait à faire honneur de sa réserve à son innocence. Comme tous les maris, tu croyais pouvoir la maintenir vertueuse dans un monde où les femmes s’expliquent d’oreille à oreille ce que les hommes n’osent dire, où tout ce qu’un mari n’apprend pas à sa femme est spécifié, commenté sous l’éventail en riant, en badinant, à propos d’un procès ou d’une aventure. Si ta femme aimait les bénéfices sociaux du mariage, elle en trouvait les charges un peu lourdes. La charge, l’impôt, c’était toi ! Ne voyant rien de ces choses, tu allais creusant des abîmes et les couvrant de fleurs, suivant l’éternelle phrase de la rhétorique ; tu obéissais tout doucement à la loi qui régit le commun des hommes, et de laquelle j’avais voulu te garantir. Cher enfant, il ne te manquait plus, pour être aussi bête que le bourgeois trompé par son épouse et qui s’en étonne, ou s’en épouvante, ou s’en fâche, que de me parler de tes sacrifices, de ton amour pour Natalie, de venir me chanter : — Elle serait bien ingrate si elle me trahissait ; j’ai fait cela, j’ai fait ceci, je ferai mieux, j’irai pour elle aux Indes, je, etc. Mon cher Paul, as-tu donc vécu dans Paris, as-tu donc l’honneur d’appartenir par les liens de l’amitié à Henri de Marsay, pour ignorer les choses les plus vulgaires, les premiers principes qui meuvent le mécanisme féminin, l’alphabet de leur cœur ? Exterminez-vous ; allez pour une femme à Sainte-Pélagie, tuez vingt-deux hommes, abandonnez sept filles, servez Laban, traversez le désert, côtoyez le bagne, couvrez-vous de gloire, couvrez-vous de honte, refusez comme Nelson de livrer bataille pour aller baiser l’épaule de lady Hamilton, comme Bonaparte battez le vieux Wurmser, fendez-vous sur le pont d’Arcole, délirez comme Roland, cassez-vous une jambe éclissée pour valser six minutes avec une femme !… Mon cher, qu’est-ce que ces choses ont à faire avec l’amour ? Si l’amour se déterminait sur de tels échantillons, l’homme serait trop heureux : quelques prouesses faites dans le moment du désir lui donneraient la femme aimée. L’amour, mon gros Paul, mais c’est une croyance comme celle de l’immaculée conception de la Sainte Vierge : cela vient ou cela ne vient pas. À quoi servent des flots de sang versés, les mines du Potose, ou la gloire pour faire naître un sentiment involontaire, inexplicable ? Les jeunes gens comme toi, qui veulent être aimés par balance de compte, me semblent être d’ignobles usuriers. Nos femmes légitimes nous doivent des enfants et de la vertu, mais elles ne nous doivent pas l’amour. L’amour, Paul ! est la conscience du plaisir donné et reçu, la certitude de le donner et de le recevoir ; l’amour est un désir incessamment mouvant, incessamment satisfait et insatiable. Le jour où Vandenesse a remué dans le cœur de ta femme la corde du désir que tu y laissais vierge, tes fanfaronnades amoureuses, tes torrents de cervelle et d’argent n’ont pas même été des souvenirs. Tes nuits conjugales semées de roses, fumée ! ton dévouement, un remords à offrir ! ta personne, une victime à égorger sur l’autel ! ta vie antérieure, ténèbres ! une émotion d’amour effarait tes trésors de passion qui n’étaient plus que de la vieille ferraille. Il a eu, lui Félix, toutes les beautés, tous les dévouements, gratis peut-être, mais en amour la croyance équivaut à la réalité. Ta belle mère a donc été naturellement du parti de l’amant contre le mari ; secrètement ou patemment, elle a fermé les yeux, ou elle les a ouverts, je ne sais ce qu’elle a fait, mais elle a été pour sa fille, contre toi. Depuis quinze ans que j’observe la société, je ne connais pas une mère qui, dans cette circonstance, ait abandonné sa fille. Cette indulgence est un héritage transmis de femme en femme. Quel homme peut la leur reprocher ? quelque rédacteur du Code civil, qui a vu des formules là où il n’existe que des sentiments ! La dissipation dans laquelle te jetait la vie d’une femme à la mode ; la pente d’un caractère facile et ta vanité peut-être ont fourni les moyens de se débarrasser de toi par une ruine habilement concertée. De tout ceci, tu concluras, mon bon ami, que le mandat dont tu me chargeais et dont je me serais d’autant plus glorieusement acquitté qu’il m’aurait amusé, se trouve comme nul et non avenu. Le mal à prévenir est accompli, consummatum est. Pardonne-moi, mon ami, de t’écrire à la de Marsay, comme tu disais, sur des choses qui doivent te paraître graves. Loin de moi l’idée de pirouetter sur la tombe d’un ami, comme les héritiers sur celle d’un parent. Mais tu m’as écrit que tu devenais homme, je te crois, je te traite en politique et non en amoureux. Pour toi, cet accident n’est-il pas comme la marque à l’épaule qui décide un forçat à se jeter dans une vie d’opposition systématique et à combattre la société ? Te voilà dégagé d’un souci : le mariage te possédait, tu possèdes maintenant le mariage. Paul, je suis ton ami dans toute l’acception du mot. Si tu avais eu la cervelle cerclée dans un crâne d’airain, si tu avais eu l’énergie qui t’est venue trop tard, je t’aurais prouvé mon amitié par des confidences qui t’auraient fait marcher sur l’humanité comme sur un tapis. Mais quand nous causions des combinaisons auxquelles j’ai dû la faculté de m’amuser avec quelques amis au sein de la civilisation parisienne, comme un bœuf dans la boutique d’un faïencier ; quand je te racontais sous des formes romanesques les véritables aventures de ma jeunesse, tu les prenais en effet pour des romans, sans en voir la portée. Aussi n’ai-je pu te considérer que comme une passion malheureuse. Hé ! bien, foi d’homme, dans les circonstances actuelles tu joues le beau rôle, et tu n’as rien perdu de ton crédit auprès de moi, comme tu pourrais le croire. Si j’admire les grands fourbes, j’estime et j’aime les gens trompés. À propos de ce médecin qui a si mal fini, conduit à l’échafaud par son amour pour une maîtresse, je t’ai raconté l’histoire bien autrement belle de ce pauvre avocat qui vit, dans je ne sais quel bagne, marqué pour un faux, et qui voulait donner à sa femme, une femme adorée aussi ! trente mille livres de rentes ; mais que sa femme a dénoncé pour se débarrasser de lui et vivre avec un monsieur. Tu t’es récrié, toi et quelques niais qui soupaient avec nous. Eh ! bien, mon cher, tu es l’avocat, moins le bagne. Tes amis ne te font pas grâce de la considération qui, dans notre société, vaut un jugement de cour d’assises. La sœur des deux Vandenesse, la marquise de Listomère et toute sa coterie où s’est enrégimenté le petit Rastignac, un drôle qui commence à percer ; madame d’Aiglemont et son salon où règne Charles de Vandenesse, les Lenoncourt, la comtesse Féraud, madame d’Espard, les Nucingen, l’ambassade d’Espagne, enfin tout un monde soufflé fort habilement te couvre d’accusations boueuses. Tu es un mauvais sujet, un joueur, un débauché qui as mangé stupidement ta fortune. Après avoir payé tes dettes plusieurs fois, ta femme, un ange de vertu ! vient d’acquitter cent mille francs de lettres de change, quoique séparée de biens. Heureusement tu t’es rendu justice en disparaissant. Si tu avais continué, tu l’aurais mise sur la paille, elle eût été victime de son dévouement conjugal. Quand un homme arrive au pouvoir, il a toutes les vertus d’une épitaphe ; qu’il tombe dans la misère, il a plus de vices que n’en avait l’enfant prodigue : tu ne saurais imaginer combien le monde te prête de péchés à la Don Juan. Tu jouais à la Bourse, tu avais des goûts licencieux dont la satisfaction te coûtait des sommes énormes et dont l’explication exige des commentaires et des plaisanteries qui font rêver les femmes. Tu payais des intérêts horribles aux usuriers. Les deux Vandenesse racontent en riant comme quoi Gobseck te donnait pour six mille francs une frégate en ivoire et la faisait racheter pour cent écus à ton valet de chambre, afin de te la revendre ; comme quoi tu l’as démolie solennellement en t’apercevant que tu pouvais avoir un véritable brick avec l’argent qu’elle te coûtait. L’histoire est arrivée à Maxime de Trailles, il y a neuf ans ; mais elle te va si bien que Maxime a pour toujours perdu le commandement de sa frégate. Enfin je ne puis te dire tout, car tu fournis à une encyclopédie de cancans que les femmes ont intérêt à grossir. Dans cet état de choses, les plus prudes ne légitiment-elles pas les consolations du comte Félix de Vandenesse (leur père est enfin mort, hier !) ? Ta femme a le plus prodigieux succès. Hier, madame de Camps me répétait ces belles choses aux Italiens. — Ne m’en parlez pas, lui ai-je répondu, vous ne savez rien vous autres ! Paul a volé la Banque et abusé le Trésor royal. Il a assassiné Ezzelin, fait mourir trois Médora de la rue Saint-Denis, et je le crois associé (je vous le dis entre nous) avec la bande des Dix-Mille. Son intermédiaire est le fameux Jacques Collin, sur qui la police n’a pu remettre la main depuis qu’il s’est encore une fois évadé du bagne. Paul le logeait dans son hôtel. Vous voyez, il est capable de tout : il trompe le gouvernement. Ils sont partis tous deux pour aller travailler dans les Indes et voler le Grand Mogol. La de Camps a compris qu’une femme distinguée comme elle ne doit pas convertir ses belles lèvres en gueule de bronze vénitienne. En apprenant ces tragi-comédies, beaucoup de gens refusent d’y croire ; ils prennent le parti de la nature humaine et de ses beaux sentiments, ils soutiennent que c’est des fictions. Mon cher, Talleyrand a dit ce magnifique mot : — Tout arrive ! Certes il se passe sous nos yeux des choses encore plus étonnantes que ne l’est ce complot domestique ; mais le monde a tant d’intérêt à les démentir, à se dire calomnié ; puis ces magnifiques drames se jouent si naturellement, avec un vernis de si bon goût, que souvent j’ai besoin d’éclaircir le verre de ma lorgnette pour voir le fond des choses. Mais, je te le répète, quand un homme est de mes amis, quand nous avons reçu ensemble le baptême du vin de Champagne, communié ensemble à l’autel de la Vénus Commode, quand nous nous sommes fait confirmer par les doigts crochus du Jeu, et que mon ami se trouve dans une position fausse, je briserai vingt familles pour le remettre droit. Tu dois bien voir ici que je t’aime ; ai-je jamais, à ta connaissance, écrit des lettres aussi longues que l’est celle-ci ? Lis donc avec attention ce qu’il me reste à te dire.

Hélas ! Paul, il faut bien se livrer à l’écriture, je dois m’habituer à minuter des dépêches. J’aborde la politique. Je veux avoir dans cinq ans un portefeuille de ministre ou de quelque ambassade d’où je puisse remuer les affaires publiques à ma fantaisie. Il vient un âge où la plus belle maîtresse que puisse servir un homme est sa nation. Je me mets dans les rangs de ceux qui renversent le système aussi bien que le ministère actuel. Enfin je vogue dans les eaux d’un certain prince qui n’est manchot que du pied, et que je regarde comme un politique de génie dont le nom grandira dans l’histoire ; un prince complet comme peut l’être un grand artiste. Nous sommes Ronquerolles, Montriveau, les Grandlieu, La Ruche-Hugon, Serizy, Féraud et Granville, tous alliés contre le parti-prêtre, comme dit ingénieusement le parti-niais représenté par le Constitutionnel. Nous voulons renverser les deux Vandenesse, les ducs de Lenoncourt, de Navareins, de Langeais et la Grande-Aumônerie. Pour triompher, nous irons jusqu’à nous réunir à La Fayette, aux Orléanistes, à la Gauche, gens à égorger le lendemain de la victoire, car tout gouvernement est impossible avec leurs principes. Nous sommes capables de tout pour le bonheur du pays et pour le nôtre. Les questions personnelles en fait de roi sont aujourd’hui des sottises sentimentales, il faut en déblayer la politique. Sous ce rapport, les Anglais avec leur façon de doge sont plus avancés que nous ne le sommes. La politique n’est plus là, mon cher. Elle est dans l’impulsion à donner à la nation en créant une oligarchie où demeure une pensée fixe de gouvernement et qui dirige les affaires publiques dans une voie droite, au lieu de laisser tirailler le pays en mille sens différents, comme nous l’avons été depuis quarante ans dans cette belle France, si intelligente et si niaise, si folle et si sage, à laquelle il faudrait un système plutôt que des hommes. Que sont les personnes dans cette belle question ? Si le but est grand, si elle vit plus heureuse et sans troubles, qu’importe à la masse les profits de notre gérance, notre fortune, nos priviléges et nos plaisirs ? Je suis maintenant carré par ma base. J’ai aujourd’hui cent cinquante mille livres de rente dans le trois pour cent, et une réserve de deux cent mille francs pour parer à des pertes. Ceci me semble encore peu de chose dans la poche d’un homme qui part du pied gauche pour escalader le pouvoir. Un événement heureux a décidé mon entrée dans cette carrière qui me souriait peu ; car tu sais combien j’aime la vie orientale. Après trente-cinq ans de sommeil, ma très-honorée mère s’est réveillée en se souvenant qu’elle avait un fils qui lui faisait honneur. Souvent, quand on arrache un plant de vignes, à quelques années de là certains ceps reparaissent à fleur de terre ; eh ! bien, mon cher, quoique ma mère m’eût presque arraché de son cœur, j’ai repoussé dans sa tête. À cinquante-huit ans, elle se trouve assez vieillie pour ne plus pouvoir penser à un autre homme qu’à son fils. En ces circonstances, elle a rencontré, dans je ne sais quelle bouilloire d’eau thermale, une délicieuse vieille fille anglaise, riche de deux cent quarante mille livres de rente, à laquelle, en bonne mère, elle a inspiré l’audacieuse ambition de devenir ma femme. Une fille de trente-six ans, ma foi ! élevée dans les meilleurs principes puritains, une vraie couveuse qui soutient que les femmes adultères devraient être brûlées publiquement. — Où prendrait-on du bois ? lui ai-je dit. Je l’aurais bien envoyée à tous les diables, attendu que deux cent quarante mille livres de rente ne sont pas l’équivalent de ma liberté, de ma valeur physique ou morale ni de mon avenir. Mais elle est seule et unique héritière d’un vieux podagre, quelque brasseur de Londres qui, dans un délai calculable, doit lui laisser une fortune au moins égale à celle dont est déjà douée la mignonne. Outre ces avantages, elle a le nez rouge, des yeux de chèvre morte, une taille qui me fait craindre qu’elle ne se casse en trois morceaux si elle tombe ; elle a l’air d’une poupée mal coloriée ; mais elle est d’une économie ravissante ; mais elle adorera son mari quand même ; mais elle a le génie anglais ; elle me tiendra mon hôtel, mes écuries, ma maison, mes terres, mieux que ne le ferait un intendant. Elle a toute la dignité de la vertu ; elle se tient droite comme une confidente du Théâtre-Français ; rien ne m’ôterait l’idée qu’elle a été empalée et que le pal s’est brisé dans son corps. Miss Stevens est d’ailleurs assez blanche pour n’être pas trop désagréable à épouser quand il le faudra absolument. Mais, et ceci m’affecte ! elle a les mains d’une fille vertueuse comme l’arche sainte ; elles sont si rougeaudes que je n’ai pas encore imaginé le moyen de les lui blanchir sans trop de frais, et je ne sais comment lui en effiler les doigts qui ressemblent à des boudins. Oh ! elle tient évidemment au brasseur par ses mains et à l’aristocratie par son argent ; mais elle affecte un peu trop les grandes manières comme les riches Anglaises qui veulent se faire prendre pour des ladies, et ne cache pas assez ses pattes de homard. Elle a d’ailleurs aussi peu d’intelligence que j’en veux chez une femme. S’il en existait une plus bête, je me mettrais en route pour l’aller chercher. Jamais cette fille, qui se nomme Dinah, ne me jugera ; jamais elle ne me contrariera ; je serai sa chambre haute, son lord, ses communes. Enfin, Paul, cette fille est une preuve irrécusable du génie anglais ; elle offre un produit de la mécanique anglaise arrivée à son dernier degré de perfectionnement ; elle a certainement été fabriquée à Manchester entre l’atelier des plumes Perry et celui des machines à vapeur. Ça mange, ça marche, ça boit, ça pourra faire des enfants, les soigner, les élever admirablement, et ça joue la femme à croire que c’en est une. Quand ma mère nous a présentés l’un à l’autre, elle avait si bien monté la machine, elle en avait si bien repassé les chevilles, tant mis l’huile dans les rouages, que rien n’a crié ; puis, quand elle a vu que je ne faisais pas trop la grimace, elle a lâché les derniers ressorts, cette fille a parlé ! Enfin ma mère a lâché aussi le dernier mot. Miss Dinah Stevens ne dépense que trente mille francs par an, et voyage par économie depuis sept ans. Il existe donc un second magot, et en argent. Les affaires sont tellement avancées que les publications sont à terme. Nous en sommes à my dear love. Miss me fait des yeux à renverser un portefaix. Les arrangements sont pris : il n’est point question de ma fortune, miss Stevens consacre une partie de la sienne à un majorat en fonds de terre, d’un revenu de deux cent quarante mille francs, et à l’achat d’un hôtel qui en dépendra ; la dot avérée dont je serai responsable est d’un million. Elle n’a pas à se plaindre, je lui laisse intégralement son oncle. Le bon brasseur, qui a contribué d’ailleurs au majorat, a failli crever de joie en apprenant que sa nièce devenait marquise. Il est capable de faire un sacrifice pour mon aîné. Je retirerai ma fortune des fonds publics aussitôt qu’ils atteindront quatre-vingts, et je placerai tout en terres. Dans deux ans, je puis avoir quatre cent mille livres en revenus territoriaux. Une fois le brasseur en bière, je puis compter sur six cent mille livres de rente. Tu le vois, Paul, je ne donne à mes amis que les conseils dont je fais usage pour moi-même. Si tu m’avais écouté, tu aurais une Anglaise, quelque fille de Nabab qui te laisserait l’indépendance du garçon et la liberté nécessaire pour jouer le whist de l’ambition. Je te céderais ma future femme si tu n’étais pas marié. Mais il n’en est pas ainsi. Je ne suis pas homme à te faire remâcher ton passé. Ce préambule était nécessaire pour t’expliquer que je vais avoir l’existence nécessaire à ceux qui veulent jouer le grand jeu d’onchets. Je ne te faudrai point mon ami. Au lieu d’aller te mariner dans les Indes, il est beaucoup plus simple de naviguer de conserve avec moi dans les eaux de la Seine. Crois-moi ! Paris est encore le pays d’où sourd le plus abondamment la fortune. Le Potose est situé rue Vivienne ou rue de la Paix, à la place Vendôme, ou de Rivoli. En toute autre contrée, des œuvres matérielles, des sueurs de commissionnaire, des marches et des contre-marches sont nécessaires à l’édification d’une fortune ; mais ici les pensées suffisent. Ici tout homme, même médiocrement spirituel, aperçoit une mine d’or en mettant ses pantoufles, en se curant les dents après dîner, en se couchant, en se levant. Trouve un lieu du monde où une bonne idée, bien bête, rapporte davantage et soit plus tôt comprise ? Si j’arrive en haut de l’échelle, crois-tu que je sois homme à te refuser une poignée de main, un mot, une signature ? Ne nous faut-il pas, à nous autres jeunes roués, un ami sur lequel nous puissions compter, quand ce ne serait que pour le compromettre en notre lieu et place, pour l’envoyer mourir comme simple soldat afin de sauver le général ? La politique est impossible sans un homme d’honneur avec qui l’on puisse tout dire et tout faire. Voici donc ce que je te conseille. Laisse partir la Belle-Amélie, reviens ici comme la foudre, je te ménagerai un duel avec Félix de Vandenesse où tu tireras le premier, et tu me l’abattras comme un pigeon. En France, le mari insulté qui tue son rival devient un homme respectable et respecté. Personne ne s’en moque. La peur, mon cher, est un élément social, un moyen de succès pour ceux qui ne baissent les yeux sous le regard de personne. Moi qui me soucie de vivre comme de boire une tasse de lait d’ânesse et qui n’ai jamais senti l’émotion de la peur, j’ai remarqué, mon cher, les étranges effets produits par ce sentiment dans nos mœurs modernes. Les uns tremblent de perdre les jouissances auxquelles ils se sont acoquinés ; les autres tremblent de quitter une femme. Les mœurs aventureuses d’autrefois, où l’on jetait la vie comme un chausson, n’existent plus ! La bravoure de beaucoup de gens est un calcul habilement fait sur la peur qui saisit leur adversaire. Les Polonais se battent seuls en Europe pour le plaisir de se battre, ils cultivent encore l’art pour l’art et non par spéculation. Tue Vandenesse, et ta femme tremble, et ta belle-mère tremble, et le public tremble, et tu te réhabilites, et tu publies ta passion insensée pour ta femme, et l’on te croit, et tu deviens un héros. Telle est la France. Je ne suis pas à cent mille francs près avec toi ; tu paieras tes principales dettes ; tu arrêteras ta ruine en vendant tes propriétés à réméré, car tu auras promptement une position qui te permettra de rembourser avant terme tes créanciers. Puis, une fois éclairé sur le caractère de ta femme, tu la domineras par une seule parole. En l’aimant tu ne pouvais pas lutter avec elle ; mais, en ne l’aimant plus, tu auras une force indomptable. Je t’aurai rendu ta belle-mère souple comme un gant ; car il s’agit de te retrouver avec les cent cinquante mille livres de rentes que ces deux femmes se sont ménagées. Ainsi renonce à l’expatriation qui me paraît le réchaud de charbon des gens de tête. T’en aller n’est-ce pas donner gain de cause aux calomnies ? Le joueur qui va chercher son argent pour revenir au jeu perd tout. Il faut avoir son or en poche. Tu me fais l’effet d’aller chercher des troupes fraîches aux Indes. Mauvais ! Nous sommes deux joueurs au grand tapis vert de la politique ; entre nous le prêt est de rigueur. Ainsi, prends des chevaux de poste, arrive à Paris et recommence la partie ; tu la gagneras avec Henri de Marsay pour partner, car Henri de Marsay sait vouloir et sait frapper. Vois où nous en sommes. Mon vrai père fait partie du ministère anglais. Nous aurons des intelligences en Espagne par les Évangélista ; car une fois que nous aurons mesuré nos griffes, ta belle-mère et moi, nous verrons qu’il n’y a rien à gagner quand on se trouve diable contre diable. Montriveau, mon cher, est lieutenant-général ; il sera certes un jour ministre de la guerre, car son éloquence lui donne un grand ascendant sur la chambre. Voici Ronquerolles ministre d’état et du conseil privé. Martial de La Roche-Hugon est ambassadeur, il nous apporte en dot le maréchal duc de Carigliano et tout le croupion de l’empire qui s’est soudé si bêtement à l’échine de la restauration. Serizy mène le conseil d’état où il est indispensable. Granville tient la magistrature à laquelle appartiennent ses deux fils ; les Grandlieu sont admirablement bien en cour ; Féraud est l’âme de la coterie Gondreville, bas intrigants qui sont toujours en haut, je ne sais pourquoi. Appuyés ainsi, qu’avons-nous à craindre ? Nous avons un pied dans toutes les capitales, un œil dans tous les cabinets, et nous enveloppons l’administration sans qu’elle s’en doute. La question argent n’est-elle pas une misère, un rien dans ces grands rouages préparés ? Qu’est surtout une femme ? resteras-tu donc toujours lycéen ? Qu’est la vie, mon cher, quand une femme est toute la vie ? une galère dont on n’a pas le commandement, qui obéit à une boussole folle, mais non sans aimant, que régissent des vents contraires et où l’homme est un vrai galérien qui exécute non-seulement la loi, mais encore celle qu’improvise l’argousin, sans vengeance possible. Pouah ! Je comprends que par passion, ou pour le plaisir que l’on éprouve à transmettre sa force à des mains blanches, on obéisse à une femme ; mais obéir à Médor ?… dans ce cas, je brise Angélique. Le grand secret de l’alchimie sociale, mon cher, est de tirer tout le parti possible de chacun des âges par lesquels nous passons, d’avoir toutes ses feuilles au printemps, toutes ses fleurs en été, tous les fruits en automne. Nous nous sommes amusés, quelques bons vivants et moi, comme des mousquetaires noirs, gris et rouges, pendant douze années, ne nous refusant rien, pas même une entreprise de flibustier par ci par là ; maintenant nous allons nous mettre à secouer les prunes mûres dans l’âge où l’expérience a doré les moissons. Viens avec nous, tu auras ta part dans le pudding que nous allons cuisiner. Arrive, et tu trouveras un ami tout à toi dans la peau de

Henri de M.

Au moment où Paul de Manerville achevait cette lettre dont chaque phrase était comme un coup de marteau donné sur l’édifice de ses espérances, de ses illusions, de son amour, il se trouvait au delà des Açores. Au milieu de ces décombres, il fut saisi par une rage froide, une rage impuissante.

— Que leur ai-je fait ? se demanda-t-il. Le mot des niais, le mot des gens faibles qui ne savent rien voir et ne peuvent rien prévoir. Il cria : — Henri, Henri ! à l’ami fidèle. Bien des gens seraient devenus fous ; Paul alla se coucher, il dormit de ce profond sommeil qui suit les immenses désastres, et qui saisit Napoléon après la bataille de Waterloo.

Paris, septembre-octobre 1835.

FIN.

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