‹ Le contrat de mariageChapitre 3 sur 6 · LETTRE DE PAUL DE MANERVILLE A SA FEMME.

LETTRE DE PAUL DE MANERVILLE A SA FEMME.

Ma bien-aimée, quand tu liras cette lettre je serai loin de toi ; peut-être serai-je déjà sur le vaisseau qui m’emmène aux Indes, où je vais refaire ma fortune abattue. Je ne me suis pas senti la force de t’annoncer mon départ. Je t’ai trompée, mais ne le fallait-il pas ? Tu te serais inutilement gênée, tu m’aurais voulu sacrifier ta fortune. Chère Natalie, n’aie pas un remords, je n’ai pas un regret. Quand je rapporterais des millions, j’imiterais ton père, je les mettrais à tes pieds, comme il mettait les siens aux pieds de ta mère, en te disant : – Tout est à toi. Je t’aime follement, Natalie ; je te le dis sans avoir à craindre que cet aveu te serve à étendre un pouvoir qui n’est redouté que par les gens faibles, le tien fut sans bornes le jour où je t’ai connue. Mon amour est le seul complice de mon désastre. Ma ruine progressive m’a fait éprouver les délirants plaisirs du joueur. A mesure que mon argent diminuait, mon bonheur grandissait. Chaque fragment de ma fortune converti pour toi en une petite jouissance me causait des ravissements célestes. Je t’aurais voulu plus de caprices que tu n’en avais. Je savais que j’allais vers un abîme, mais j’y allais le front couronné par la joie. C’est des sentiments que ne connaissent pas les gens vulgaires. J’ai agi comme ces amants qui s’enferment dans une petite maison au bord d’un lac pour un an ou deux et qui se promettent de se tuer après s’être plongés dans un océan de plaisirs, mourant ainsi dans toute la gloire de leurs illusions et de leur amour. J’ai toujours trouvé ces gens-là prodigieusement raisonnables. Tu ne savais rien ni de mes plaisirs ni de mes sacrifices. Ne trouve-t-on pas de grandes voluptés à cacher à la personne aimée le prix de ce qu’elle souhaite ? Je puis t’avouer ces secrets. Je serai loin de toi quand tu tiendras ce papier chargé d’amour. Si je perds les trésors de ta reconnaissance, je n’éprouve pas cette contraction au cœur qui me prendrait en te parlant de ces choses. Puis, ma bien-aimée, n’y a-t-il pas quelque savant calcul à te révéler ainsi le passé ? n’est-ce pas étendre notre amour dans l’avenir ? Aurions-nous donc besoin de fortifiants ? ne nous aimons-nous donc pas d’un amour pur, auquel les preuves sont indifférentes, qui méconnaît le temps, les distances, et vit de lui-même ? Ah ! Natalie, je viens de quitter la table où j’écris près du feu, je viens de te voir endormie, confiante, posée comme une enfant naïve, la main tendue vers moi. J’ai laissé une larme sur l’oreiller confident de nos joies. Je pars sans crainte sur la foi de cette attitude, je pars afin de conquérir le repos en conquérant une fortune assez considérable pour que nulle inquiétude ne trouble nos voluptés, pour que tu puisses satisfaire tes goûts. Ni toi ni moi, nous ne saurions nous passer des jouissances de la vie que nous menons. Je suis homme, j’ai du courage : à moi seul la tâche d’amasser la fortune qui nous est nécessaire. Peut-être m’aurais-tu suivi ! Je te cacherai le nom du vaisseau, le lieu de mon départ et le jour. Un ami te dira tout quand il ne sera plus temps. Natalie, mon affection est sans bornes, Je t’aime comme une mère aime son enfant, comme un amant aime sa maîtresse, avec le plus grand désintéressement. A moi les travaux, à toi les plaisirs ; à moi les souffrances, à toi la vie heureuse. Amuse-toi, conserve toutes tes habitudes de luxe, va aux Italiens, à l’Opéra, dans le monde, au bal, je t’absous de tout. Chère ange, lorsque tu reviendras à ce nid où nous avons savouré les fruits éclos durant nos cinq années d’amour, pense à ton ami, pense à moi pendant un moment, endors-toi dans mon cœur. Voilà tout ce que je te demande. Moi, chère éternelle pensée, lorsque, perdu sous des cieux brûlants, travaillant pour nous deux, je rencontrerai des obstacles à vaincre, ou que, fatigué, je me reposerai dans les espérances du retour, moi, je songerai à toi, qui es ma belle vie. Oui, je tâcherai d’être en toi, je me dirai que tu n’as ni peines ni soucis, que tu es heureuse. De même que nous avons l’existence du jour et de la nuit, la veille et le sommeil ainsi j’aurai mon existence fleurie à Paris, mon existence de travail aux Indes ; un rêve pénible, une réalité délicieuse : je vivrai si bien dans ta réalité que mes jours seront des rêves. J’aurai mes souvenirs, je reprendrai chant par chant ce beau poème de cinq ans, je me rappellerai les jours où tu te plaisais à briller, où par une toilette aussi bien que par un déshabillé tu te faisais nouvelle à mes yeux. Je reprendrai sur mes lèvres le goût de nos festins. Oui, chère ange, je pars comme un homme voué à une entreprise dont la réussite lui donnera sa belle maîtresse. Le passé sera pour moi comme ces rêves du désir qui précèdent la possession, et que souvent la possession détrompe, mais que tu as toujours agrandis. Je reviendrai pour trouver une femme nouvelle, l’absence ne te donnera-t-elle pas des charmes nouveaux ? O mon bel amour, ma Natalie, que je sois une religion pour toi. Sois bien l’enfant que je vois endormie ! Si tu trahissais une confiance aveugle, Natalie, tu n’aurais pas à craindre ma colère, tu dois en être sûre ; je mourrais silencieusement. Mais la femme ne trompe pas l’homme qui la laisse libre, car la femme n’est jamais lâche. Elle se joue d’un tyran ; mais une trahison facile et qui donnerait la mort, elle y renonce. Non, je n’y pense pas. Grâce pour ce cri si naturel à un homme, Chère ange, tu verras de Marsay, il sera le locataire de notre hôtel et te le laissera. Ce bail simulé était nécessaire pour éviter des pertes inutiles. Les créanciers, ignorant que leur paiement est une question de temps, auraient pu saisir le mobilier et l’usufruit de notre hôtel. Sois bonne pour de Marsay : j’ai la plus entière confiance dans sa capacité, dans sa loyauté. Prends-le pour défenseur et pour conseil, fais-en ton menin. Quelles que soient ses occupations, il sera toujours à toi. Je le charge de veiller à ma liquidation. S’il avançait quelque somme de laquelle il eût besoin plus tard, je compte sur toi pour la lui remettre. Songe que je ne te laisse pas à de Marsay, mais à toi-même ; en te l’indiquant, je ne te l’impose pas. Hélas ! il m’est impossible de te parler d’affaires, je n’ai plus qu’une heure à rester là près de toi. Je compte tes aspirations, je tâche de retrouver tes pensées dans les rares accidents de ton sommeil, ton souffle ranime les heures fleuries de notre amour. A chaque battement de ton cœur, le mien te verse ses trésors, j’effeuille sur toi toutes les roses de mon âme comme les enfants les sèment devant l’autel au jour de la fête de Dieu. Je te recommande aux souvenirs dont je t’accable, je voudrais t’infuser mon sang pour que tu fusses bien à moi, pour que ta pensée fût ma pensée, pour que ton cœur fût mon cœur, pour être tout en toi. Tu as laissé échapper un petit murmure comme une douce réponse. Sois toujours calme et belle comme tu es calme et belle en ce moment. Ah ! je voudrais posséder ce fabuleux pouvoir dont parlent les contes de fées, je voudrais te laisser endormie ainsi pendant mon absence et te réveiller à mon retour par un baiser. Combien ne faut-il pas d’énergie et combien ne faut-il pas t’aimer pour te quitter en te voyant ainsi ! Tu es une Espagnole religieuse, tu respecteras un serment fait pendant le sommeil, et où l’on ne doutait pas de ta parole inexprimée. Adieu, chère, voici ta pauvre Fleur des pois emportée par un vent d’orage ; mais elle te reviendra pour toujours sur les ailes de la fortune. Non, chère Ninie, je ne te dis pas adieu, je ne te quitterai jamais. Ne seras-tu pas l’âme de mes actions ? L’espoir de t’apporter un bonheur indestructible n’animera-t-il pas mon entreprise, ne dirigera-t-il point tous mes pas ? Ne seras-tu pas toujours là ? Non, ce ne sera pas le soleil de l’Inde, mais le feu de ton regard qui m’éclairera. Sois aussi heureuse qu’une femme peut l’être sans son amant. J’aurais bien voulu ne pas prendre pour dernier baiser un baiser où tu n’étais que passive ; mais, mon ange adoré, ma Ninie, je n’ai pas voulu t’éveiller. A ton réveil, tu trouveras une larme sur ton front, fais-en un talisman ! Songe, songe à qui mourra peut-être pour toi, loin de toi ; songe moins au mari qu’à l’amant dévoué qui te confie à Dieu.

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