ACTE III. · Scène PREMIÈRE.
SŒUR AGATHE, SŒUR FÉLICITÉ.
Sœur Agathe.
Venez, venez, arrivez donc, ma Sœur, je vous ait fait ſigne au réfectoire, & vous vous doutez bien pourquoi.
Sœur Félicité.
Si je m’en doute, ma Sœur, c’eſt pour me parler ſûrement de l’aventure de la Sœur Julie. Voilà l’énigme expliquée : c’eſt un homme, un homme, ma Sœur, qui l’égare & qui l’éloigne de Dieu.
Sœur Agathe.
Un homme ! le Paradis ne ſera jamais ouvert pour elle, abandonner Dieu pour un mortel ! Mais, ma Sœur, nous ne ſommes pas moins à plaindre qu’elle, vous ne ſavez pas ce que j’ai appris.
Sœur Félicité, l’interrompant.
Quoi donc, ma Sœur, ah ! ne me cachez rien, je ſuis toujours la dernière du Couvent qui apprends les nouvelles.
Sœur Agathe.
Ah ! ma Sœur, que ne puis-je comme vous ignorer tout ce qui nous menace !
Sœur Félicité.
Vous me faites trembler, ma Sœur, eſt-ce qu’il y auroit encore des hommes cachés dans le Couvent ?
Sœur Agathe.
Non, ma Sœur, mais bientôt ils n’auront pas beſoin de ſe cacher, ils entreront librement dans les Cloîtres ; on ne prononcera plus de vœux, & chacune deviendra ce qu’elle voudra, ou ce qu’elle pourra ; car enfin vous conviendrez, ma Sœur, que nous ſommes attachées à nos habitudes, & nous diſſoudre ſans prévoir les ſuites, c’eſt nous expoſer à d’étranges tentations.
Sœur Félicité, d’un ton hypocrite.
Ah ! ma Sœur, que m’avez-vous appris ? je me ſens mourir de frayeur. Et nous ſera-t-il permis auſſi de nous marier ? J’en frémis ! Les hommes ſont épouvantables.
Sœur Agathe.
Ma Sœur, tâchez de vous remettre, vous n’en êtes pas encore là ; il eſt vrai que les approches doivent nous faire trembler : quoi ! après nous avoir fait paſſer les plus belles années de notre jeuneſſe dans les Cloîtres, on nous forceroit à reparoître dans le monde, flétries par toutes les privations imaginables !
Sœur Félicité.
Ma Sœur, je n’ai que vingt-trois ans, me trouvez-vous bien changée depuis que je ſuis parmi vous ?
Sœur Agathe.
J’ai deux ans plus que vous, Sœur Félicité, me trouvez-vous bien défaite ?
Sœur Félicité.
Vous êtes fraîche encore comme une roſe, Sœur Agathe.
Sœur Agathe.
Vous me faites plaiſir. Si vous revenez dans le monde, vous ne manquerez pas, ma Sœur, de trouver des Chevaliers comme Sœur Julie ; mais, ma Sœur, ſéparons-nous, voici Madame l’Abbeſſe.