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Chapitre 6

Deux heures après avoir reçu, fort à contrecœur, l’ultimatum de la marquise, Nointel débarquait à la gare de l’Ouest, sautait dans un fiacre, et se faisait mener rue d’Anjou.
Son groom, qui ne l’attendait pas sitôt, était allé dîner au restaurant avec des cochers de grande maison, et le capitaine fut obligé de faire monter sa malle par son portier. Personne pour préparer sa toilette. Personne pour préparer son dîner. La cuisinière avait profité de son absence pour se rendre à Versailles, où l’attendait un ami qui servait dans les cuirassiers, en qualité de cavalier de deuxième classe.

Nointel connaissait par expérience les petites misères de la vie de garçon, et, d’ordinaire, il les supportait assez patiemment ; mais, ce jour-là, il était mal disposé, et il jura de faire maison nette dès le lendemain. En attendant, il lui fallait bien se résigner à s’habiller tout seul et à chercher sa vie où il pourrait.

Il commença par décacheter les lettres venues depuis son départ qui s’étalaient sur un plateau de vraie laque de Chine au milieu de sa table de travail. Il y en avait trois, dont une de Gaston Darcy, que naturellement il ouvrit la première.

« Si tu es encore mon ami, lui écrivait Gaston, viens chez moi aussitôt que tu rentreras à Paris. Il s’est passé de gros événements depuis que je ne t’ai vu. J’ai besoin d’avis et surtout d’encouragements. »

— L’épître est sèche et froide, murmura le capitaine. Darcy m’en veut, c’est clair. Il a bien tort, et quand j’aurai causé cinq minutes avec lui, il changera de note. Mais à quoi diable prétend-il que je l’encourage ? À épouser mademoiselle Lestérel ? Il me semble qu’il y est bien assez disposé. Enfin, nous allons voir. Je vais passer rue Montaigne, et je l’emmènerai dîner au cabaret. Je veux le consulter avant d’aborder son oncle.

Les adresses des deux autres lettres n’étaient pas d’une écriture à lui connue. L’une sentait la femme. Papier de couleur, pattes de mouche assez incorrectes. Il la décacheta, pour l’acquit de sa conscience, car il n’était pas d’humeur à lire des billets doux.

— Tiens ! dit-il après avoir jeté un coup d’œil sur la signature, c’est de la femme de chambre de Julia. Que me veut cette soubrette ?

« Monsieur, disait Mariette, j’ai suivi le conseil que vous m’avez donné le jour de l’enterrement de ma pauvre maîtresse, et je suis maintenant au service de madame Rissler. J’ai beaucoup de choses à vous apprendre, et je me suis présentée hier chez vous, mais on m’a dit que vous étiez absent. Si vous aviez la bonté de passer, à votre retour, chez madame, rue de Lisbonne, 89, madame serait bien heureuse de vous voir pour vous dire tout ce qu’elle sait sur un sujet qui vous intéresse, et si vous voulez bien m’entendre aussi, pour sûr vous ne regretterez pas de vous être dérangé. »

— Hum ! grommela Nointel, est-ce un prétexte pour m’attirer chez Claudine ? Son Russe l’a peut-être plantée là, et elle lui cherche un remplaçant. C’est possible, mais dans ce cas elle ne jetterait pas son dévolu sur moi. Elle me connaît trop. Elle sait que je ne double pas les boyards. Donc, elle et sa camériste ont véritablement quelque chose à m’apprendre. Sur quoi ? Sur l’affaire de l’Opéra, ce n’est pas douteux. Je ne veux rien négliger… surtout maintenant que j’ai deux innocences à démontrer au lieu d’une. J’irai rue de Lisbonne.

» Voyons ce dernier pli. Trois fautes d’orthographe sur l’adresse et une écriture de cuisinière. Serait-ce la mienne qui me signifie qu’elle prend un congé illimité ?

— Oh ! oh ! s’écria-t-il après avoir ouvert l’enveloppe et regardé la signature, c’est de madame Majoré. Je suis curieux de savoir ce qu’elle me veut, celle-là.

« Cher monsieur », – elle est familière, cette ouvreuse – « depuis la charmante soirée que mes filles et moi nous avons eu l’avantage de passer dans votre société, j’ai eu beaucoup d’ennuis. Ce polisson de cabotin, qui a soupé à côté de nous, a eu la lâcheté d’écrire une lettre anonyme à M. Majoré, et cette drôlesse de Caroline Roquillon a raconté à toutes les marcheuses que nous avions fait une partie carrée dans un restaurant. Elle n’était pas carrée, puisque j’y étais. Mais enfin, on sait la chose au théâtre, et ça fait du tort à mes petites. Justement elles sont à la veille de passer leur examen. Pensez donc ! il s’agit de leur avenir. Mais ce n’est pas encore ce qui me chiffonne le plus. Figurez-vous que j’ai été assez bête pour dire à M. Majoré que j’avais trouvé un bouton de manchette dans la loge où madame d’Orcival a été assassinée. Il m’a blâmée sévèrement de ne pas l’avoir remis à la justice, et quand il a su que je vous l’avais confié, il est entré dans une colère bleue. Il prétend que j’irai en prison comme faux témoin, que je déshonorerai son nom. Bref, il me fait tous les jours une vie épouvantable, et si ça continue, j’en deviendrai folle. C’est la raison pourquoi je vous serai bien obligée, cher monsieur, de me rendre l’objet le plus tôt possible, comme aussi si vous pouviez venir un de ces soirs au foyer de la danse et fermer le bec à Caroline Roquillon et à sa vieille sorcière de mère qui vilipendent mes filles, vous me feriez bien plaisir. Je n’ose pas me présenter chez vous, de peur des cancans. Il y en a déjà bien assez. Mais je n’en suis pas moins, cher monsieur, votre dévouée servante. »

— Cette lettre est à encadrer, dit Nointel, et celle qui l’a écrite aussi. Parbleu ! je ne le lui rendrai pas, son bouton de manchette, car je vais le remettre à M. Roger Darcy. Mais il faut que je la voie, que je la prépare au nouvel interrogatoire qu’elle va subir. C’est d’elle maintenant que dépend le sort de la marquise. Si elle allait s’embrouiller encore dans sa déposition, nous retomberions dans les erreurs judiciaires. Et madame de Barancos m’a déclaré qu’elle verrait le juge dès demain. Où prendre la Majoré ce soir ? Il n’y a pas d’opéra. J’irais bien la voir au foyer de la danse, mais dans son foyer domestique… ah ! non, je n’ai pas envie d’avoir maille à partir avec M. Majoré. Ma foi ! je vais tout dire à Gaston, et quand je lui aurais exposé le cas, il me donnera peut-être une idée. Mais si je veux tout faire aujourd’hui, je n’ai pas de temps à perdre, et il faut que je m’habille au galop.

La correspondance était complètement dépouillée, et le capitaine n’avait, en effet, rien de mieux à faire que de changer de costume avant de se mettre en campagne. Il procéda donc à sa toilette, et, tout en s’habillant, il se mit à penser aux péripéties qui avaient marqué son séjour à Sandouville. Et les événements se représentèrent à son esprit avec une netteté singulière. L’œil embrasse mieux l’ensemble d’un tableau quand on le voit d’un peu loin. Le même effet d’optique se produit lorsqu’on évoque le souvenir de faits auxquels on vient de prendre part. Nointel était parti troublé, bouleversé, presque hors d’état de réfléchir à ce qui s’était passé pendant ces vingt-quatre heures de villégiature agitée. Maintenant, tout se classait dans sa tête, et il pouvait analyser ses sensations. Il se rendait compte du danger qu’il avait couru et des périls qui menaçaient encore la marquise.

L’image de l’adorable créole lui apparaissait toujours radieuse ; elle remplissait son cœur, et il s’abandonnait tout entier à la passion contre laquelle il luttait encore le matin de cette journée qui avait si dramatiquement fini. Il aimait sans remords madame de Barancos, depuis qu’elle lui avait tout avoué, et il lui pardonnait d’avoir aimé Golymine. À plus forte raison lui pardonnait-il d’avoir envoyé dans l’autre monde le vil instrument des odieux desseins de Simancas. Cette action virile lui inspirait même une véritable admiration, et il bénissait l’étrange concours de circonstances qui avait amené la scène de la clairière. La marquise lui devait la vie, il devait la vie à la marquise. N’étaient-ils pas liés l’un à l’autre par la reconnaissance, quand ils ne l’auraient pas été par l’amour, un amour violent, passionné, un amour que rien ne pouvait plus éteindre ?

Mais il envisageait aussi toutes les conséquences de cet amour, et il comprenait fort bien que de dures épreuves lui étaient réservées. La lutte que Gaston Darcy venait de soutenir pour sauver mademoiselle Lestérel, le capitaine allait la soutenir pour sauver la marquise, et il n’avait pas, comme Darcy, l’espoir de goûter après le succès un bonheur parfait, car il ne pouvait pas épouser madame de Barancos. Fuir avec elle, lui sacrifier son existence en retour du sacrifice qu’elle lui offrait, c’était la seule perspective que lui présentât l’avenir. Mais l’heure n’était pas encore venue de résoudre le redoutable problème qui se dresse tôt ou tard devant les amants que séparent les lois du monde où ils vivent. Il fallait d’abord gagner la bataille, sans se préoccuper des suites de la victoire, sans se demander si les fruits de cette victoire seraient doux ou amers.

— Darcy m’aidera, se dit le capitaine en passant son pardessus pour s’en aller en guerre. Il faut qu’il m’aide ; je l’ai assez aidé. Sans moi, après tout, mademoiselle Lestérel serait encore à Saint-Lazare, puisque c’est moi qui ai suscité l’heureuse déposition du sergent de ville. Il me donnera bien en revanche un coup d’épaule auprès de son oncle. D’autant que maintenant nous sommes intéressés tous les deux à découvrir la coquine rusée qui a tué Julia, et que personne n’a encore soupçonnée. Tant que le juge ne la tiendra pas, il lui restera un doute, et la justification de mademoiselle Lestérel ne sera pas complète. Elle est très forte, cette troisième maîtresse de Golymine, et nous aurons de la peine à la trouver. Si on pouvait mettre la main sur une de ses lettres, on la tiendrait. Et je ne sais pourquoi j’imagine que le Polonais avait dû cacher quelque part un ou deux billets doux de chacune de ses victimes. Simancas en sait peut-être quelque chose, et s’il voulait parler… Oui, mais il s’en gardera bien. Et puis, je ne suis plus en situation de négocier avec lui. Le gredin a essayé de me faire assassiner, je n’ai plus qu’à essayer de lui faire prendre le chemin de la Nouvelle-Calédonie… et ce ne sera peut-être pas facile, maintenant que son troisième complice est mort.

» Enfin, conclut Nointel, on tâchera.

Et sur cette conclusion, il sortit pour s’en aller chez son ami.

La rue Montaigne n’était pas loin. Il fit le chemin à pied, et il eut tort, car en prenant une voiture il serait peut-être arrivé à temps pour rencontrer Darcy qui venait de sortir lorsqu’il se présenta chez lui. Le rejoindre, il n’y fallait pas songer ; Darcy n’avait pas dit à son valet de chambre où il allait, et il pouvait être tout aussi bien chez madame Cambry ou chez mademoiselle Lestérel qu’au cercle ou partout ailleurs. Le capitaine laissa sa carte avec deux mots au crayon : « Je suis de retour, et j’ai hâte de te voir. Je serai au cercle à minuit. » Après quoi il se remit en marche, sans trop savoir par où il devait commencer ses visites. La plus urgente était assurément celle qu’il devait faire au juge d’instruction. Mais il voulait causer avec Gaston avant de se présenter chez M. Darcy. Madame de Barancos ne devait rentrer à Paris que le lendemain ; Nointel pouvait voir le magistrat dans la matinée, et le préparer à entendre la marquise. C’est à quoi il se décida après réflexion. Puis il se demanda ce qu’il allait faire de sa soirée.

— Si j’allais voir Crozon, pensa-t-il. Je l’ai fort négligé depuis quelques jours, et je ne serais pas fâché de savoir si le baromètre du ménage est toujours au beau. Oui, mais c’est l’heure de son dîner. Il me harponnerait pour me forcer à prendre part au festin, et son intérieur n’est pas gai. Pauvre femme ! Quelle vie elle doit mener ! Mais je n’y puis rien, et pour le moment j’ai autre chose à faire que d’amadouer son terrible mari. Pourquoi n’irais-je pas chez Claudine ? Je suis à peu près sûr de la trouver s’habillant pour aller au théâtre. Le pis qui puisse m’arriver, c’est de rencontrer son ours de Moscovie ; mais elle l’a si bien apprivoisé qu’elle le priera d’aller se promener pour ne pas troubler notre entretien. Et il le fera. Du reste, il aurait tort d’être jaloux. Je n’ai pas la moindre envie de le tromper avec cette bonne Rissler qui aime tant les militaires. Mais je voudrais bien savoir ce qu’elle a à me dire… sur un sujet qui m’intéresse, à ce que prétend sa femme de chambre. Ma foi ! c’est décidé. J’y vais. Dans la situation où je suis, je ne dois rien négliger pour me renseigner.

Un fiacre passait. Nointel l’appela et se fit conduire rue de Lisbonne, où Claudine habitait un assez bel appartement au premier étage d’une maison un peu trop neuve. Elle n’en était pas encore au petit hôtel. Il y avait même assez peu de temps qu’elle faisait partie de l’état-major de la galanterie. Le hasard d’une rencontre opulente l’avait tirée des rangs, et elle avait franchi assez promptement les premiers grades. Julia d’Orcival, qui était arrivée très jeune au maréchalat, l’y avait aidée en la patronnant dans le monde riche. Maintenant, il ne tenait qu’à elle d’y prendre pied solidement, et ses bonnes amies commençaient à la jalouser. Mais l’excellente fille ne reniait point son joyeux passé ; elle ne visait point à amasser des rentes pour se retirer un jour en province et épouser un imbécile. Ce rêve des demoiselles à la mode d’à présent n’était pas le sien. Elle ne tenait pas en partie double la comptabilité de ses amours, elle ne calculait pas combien durerait un amant, elle ne prévoyait pas, à un mois près, le moment où elle aurait achevé de le ruiner et où il faudrait lui trouver un successeur. Aussi Mariette n’avait peut-être pas tort de prédire qu’elle finirait sur la paille.

Le capitaine, qui savait cela, avait pour Claudine une certaine sympathie, et il ne lui en coûtait pas trop de venir chercher des informations chez cette folle créature. Il monta lestement l’escalier, et il fut reçu à la porte de l’appartement par l’ancienne femme de chambre de Julia.

— Ah ! monsieur Nointel, s’écria la soubrette, c’est bien aimable à vous d’être venu. Vous m’excusez de vous avoir écrit ?

— Comment ! si je t’excuse ! mais c’est-à-dire que je te remercie. Ta maîtresse est-elle visible ?

— Elle s’habille, mais elle va vous recevoir tout de même.

— Son Russe n’y est pas ?

— Non. Il ne doit venir la prendre qu’à sept heures. Ah ! elle va être bien contente de vous voir. Figurez-vous que je suis allée chez vous hier ; vous veniez de partir pour la chasse. J’ai été sur le point d’aller trouver votre ami, M. Darcy, mais je n’ai pas osé, parce que…

— Qu’avais-tu donc de si pressé à nous annoncer, à lui ou à moi ?

— Ah ! voilà ! Madame m’avait défendu de vous le dire. Elle tient à vous l’apprendre elle-même. Mais, bah ! vous ferez avec elle comme si vous ne saviez rien. Je puis bien vous confier que nous connaissons maintenant la personne qui a payé le terrain où on a enterré madame d’Orcival.

— Vraiment ? s’écria Nointel, surpris et charmé de la bonne nouvelle que la soubrette lui annonçait.

— Ma parole d’honneur, répondit Mariette, madame l’a vue comme je vous vois.

— Je n’en doute pas. Qui est-ce ?

— Ah ! pour ça, monsieur, c’est bien le moins que je laisse à madame le plaisir de vous conter l’histoire. Je vous en ai déjà trop dit. Mais je pensais que vous seriez content de savoir le plus tôt possible de quoi il retourne, parce que vous auriez pu croire que madame avait tout bonnement envie de vous voir. Si c’était ça, je vous jure que je ne me serais pas permis de vous écrire. Moi aussi j’ai du nouveau à vous dire.

— Dis-le vite.

— Ce serait trop long à vous expliquer maintenant. Je vous parlerai après que vous aurez vu madame. Seulement, je voudrais bien vous demander si M. Darcy m’en veut beaucoup.

— Pourquoi t’en voudrait-il ?

— Mais… parce que j’ai mal parlé de sa bonne amie. Vous ne vous souvenez donc pas de ce que je lui ai dit, chez lui, un matin, dans son cabinet de toilette ? Vous étiez là pourtant.

— Eh bien, quoi ? Tu lui as dit que c’était mademoiselle Lestérel qui avait fait le coup. Tu le croyais, le juge d’instruction le croyait, tout le monde le croyait. Il est permis de se tromper.

— Oui, mais j’ai traité la demoiselle de bégueule, de drôlesse, de coquine… et ça devant M. Darcy qui en tenait pour elle… il en tenait si bien qu’il va l’épouser, à ce qu’il paraît. Ah ! si j’avais su !

— Tu aurais mis une sourdine à ta langue. Bah ! il n’y a jamais de mal à dire ce qu’on pense.

— Ça dépend. Ma franchise me coûte quarante mille francs que M. Darcy m’aurait donnés pour m’acheter un fonds. Je n’irai pas les lui demander, à présent, vous pouvez en être sûr. Je connais ces messieurs. Quand ils sont toqués d’une femme, ils ne pardonnent pas aux personnes qui ont débiné leur objet…

— Même quand l’objet a cessé de plaire, dit Nointel en riant.

— Jamais, jamais, reprit avec conviction la soubrette. Ainsi, tenez ! j’ai changé d’idée sur la chanteuse. Je pense bien qu’elle est allée au rendez-vous que madame lui avait donné. Mais je pense aussi qu’elle n’est pas la seule.

— Ah ! ah ! pourquoi penses-tu cela ?

— J’ai des raisons. Voyez-vous, mon capitaine, j’ai repassé dans ma tête tout ce que j’avais vu avant ce malheureux bal de l’Opéra, et j’ai réfléchi qu’au moment de partir, madame a fourré dans son corsage non pas un paquet de lettres, mais deux ou trois paquets… deux au moins. Et puis, un mot qu’elle m’avait dit m’est revenu : « Sont-elles bêtes, ces femmes du monde, d’écrire si souvent ! » Une artiste qui court le cachet n’est pas une femme du monde.

— C’est juste, et tu as mis le doigt sur le mot de la charade. Il est prouvé aujourd’hui que plusieurs dominos sont entrés dans la loge de Julia, que mademoiselle Lestérel y est entrée tout au commencement du bal, qu’elle n’y est restée qu’un instant, et que d’autres y sont venues après elle. Donc, ce n’est pas elle qui a joué du couteau. Mais n’importe. Un bon témoignage n’est jamais de trop, et tu feras bien de répéter au juge d’instruction ce que tu me racontes là.

— Oh ! je ne demande pas mieux, mais je parie que ça ne me remettra pas dans les bonnes grâces de votre ami. J’aurais beau jurer que sa princesse est innocente, ça ne me ferait pas rattraper mes pauvres quarante mille. M. Darcy n’a plus besoin de moi.

— Qui sait ? Mademoiselle Lestérel est en liberté, c’est vrai, et on ne reprendra plus l’accusation contre elle. Mais il en restera toujours quelque chose. Tandis que si on trouvait la vraie coupable, mademoiselle Lestérel paraîtrait blanche comme neige. Et je te garantis que Darcy ne marchanderait pas la récompense qui te serait due, si tu lui rendais ce service-là.

— Eh bien, mon capitaine, je puis le lui rendre. C’est même pour ça que je tenais tant à vous voir.

— Quoi ! tu connais la coquine qui a tué Julia ?

— Oui, je la connais. Il n’y a dans tout Paris qu’une seule femme qui ait pu faire un coup pareil, une femme qui détestait ma maîtresse, et que ma maîtresse détestait une femme qui avait été la maîtresse du comte Golymine j’en mettrais ma main au feu, une femme dont les lettres devaient être dans un des paquets…

— Nomme-la donc, sacrebleu ! interrompit Nointel impatienté.

— Vous la connaissez bien, mon capitaine : c’est la marquise de Barancos.

Mariette n’avait vraiment pas de chance. Après avoir accusé Berthe Lestérel devant Gaston Darcy, elle accusait la marquise devant Nointel. Il était écrit qu’elle n’aurait jamais son fonds de lingerie.

— Ma fille, lui dit tranquillement le ci-devant officier de hussards, tu as de l’esprit et d’excellentes intentions, mais ta montre retarde. Il y a beau temps que le juge a pensé à cette Espagnole, mais il paraît qu’elle est justifiée.

— Pas possible ?

— C’est comme ça, et à moins que tu n’aies contre elle de nouvelles preuves…

— Dame ! je ne l’ai pas vue donner le coup de poignard ; mais pour ce qui est d’être sûre qu’elle avait rendez-vous avec madame…

— Bon ! c’est connu. Nous bavardons ici, et ta maîtresse m’attend. Tiens ! entends-tu ? Elle sonne à tour de bras. Conduis-moi chez elle.

— Tout de suite, monsieur. Excusez-moi si je me suis permis de vous retenir, dit la soubrette piquée.

Et elle précéda le capitaine à travers quelques pièces encombrées de meubles et de bibelots disparates. On voyait bien que le luxe de Claudine datait d’hier. Rien n’était assorti dans cet appartement occupé de fraîche date. Les commodes anciennes y coudoyaient les produits de l’ébénisterie moderne. Des tableaux d’une valeur sérieuse et d’un vrai mérite artistique y faisaient vis-à-vis à des enluminures sorties du pinceau de peintres incompris que Claudine avait aimé jadis, des souvenirs malheureux de ses excursions à Barbizon et à Marlotte.

Nointel trouva la dame dans un cabinet de toilette, où il y avait des cuvettes en argent et des brosses en ivoire vert. Elle était en peignoir de cachemire blanc soutaché d’or, mules de satin rose, bas de soie bicolores, les cheveux sur le dos, des cheveux assez longs pour remplacer au besoin le peignoir. Pas maquillée du tout et fraîche comme une pêche de Montreuil. Des yeux à mettre le feu aux rideaux de dentelles de la toilette, et des dents à croquer un apanage princier.

Elle sauta au cou du capitaine, qui, pour bien préciser ses intentions, l’embrassa paternellement sur le front.

— Enfin, te voilà, dit-elle. J’avais peur que tu ne vinsses pas. On dit qu’à présent tu ne vas plus que chez les femmes posées. Eh bien ! j’en suis.

— On le voit, murmura Nointel.

— Tu blagues ? Viens par ici, mon officier ; viens que je te montre mon lit Louis XIV. Car j’ai un lit Louis XIV, mon cher ; tu sais, avec des colonnes et un baldaquin, comme celui qui est à Versailles. Quand je me couche dedans, j’ai toujours envie de mettre une perruque. Tu ne veux pas le voir ? ça m’est égal. C’est gentil ici, pas vrai ? Dis donc, te rappelles-tu ma chambre garnie, à Saint-Germain, rue au Pain, à l’entresol, au-dessus d’un pâtissier ? C’était le bon temps. Tiens, Henri, tu me croiras si tu veux, mais il y a des jours où je regrette le 8e hussards.

— Moi aussi, chère amie ; mais parlons sérieusement. Tu m’as fait écrire par ta femme de chambre et…

— C’est vrai, je n’y pensais plus. J’ai un tas de choses à te dire, et Wladimir qui va venir me prendre à sept heures ! Je l’ai envoyé me chercher une loge au Français, et je lui ai promis d’être prête quand il arrivera. Wladimir m’a donné ma première voiture, une voiture à moi, avec mon chiffre et une devise sur les panneaux. Je n’avais jamais eu que des coupés au mois. Wladimir mérite des égards.

— Assurément, et si tu continues à jacasser comme une pie, tu ne seras jamais habillée pour recevoir ce seigneur. Wladimir ne sera pas content, et moi je serai obligé de filer sans savoir un mot des belles histoires que tu devais me conter.

— Brigadier, vous avez raison… non, pas brigadier… capitaine… c’est les souvenirs du 8e hussards qui m’embrouillent. Mais je vais t’expliquer l’affaire au galop. Le jour de l’enterrement de cette pauvre Julia, tu es venu jusqu’au cimetière avec Mariette, parce que tu as du cœur, toi ; ce n’est pas comme ton ami.

— Claudine, ma fille, si tu fais des pointes à tout bout de champ, nous n’en finirons pas.

— Bon ! je rentre dans le rang. Donc, Mariette m’a dit… tu sais qu’elle est à mon service maintenant.

— Parbleu ! c’est elle qui m’a ouvert la porte.

— Parce que mon valet de pied était sorti. J’ai un valet de pied, mon bon. Dame ! à vingt-huit ans, ce n’est pas trop tôt. J’ai pris Mariette parce qu’elle était bien dévouée à Julia et puis parce qu’elle a du chic. Ne t’impatiente pas. J’arriverai tout de même. Mariette t’a dit que c’était Wladimir qui avait payé les pompes funèbres.

— Oui, et j’ai reconnu là ton bon cœur, mais…

— Mais tu voudrais bien savoir qui a payé la concession à perpétuité. Il paraît même que tu y tiens énormément, à le savoir. Pourquoi ? ça ne me regarde pas, et du moment que ça te fait plaisir… Du reste, moi, ça m’intriguait aussi, et j’ai essayé de me renseigner à l’administration des corbillards. Rien du tout. C’est une femme de chambre qui a apporté l’argent, et elle a donné un nom en l’air… Madame Tartempion ou madame Falempin, n’importe. Moi, j’ai toujours eu dans l’idée que le terrain avait été acheté par une femme du monde que Julia avait tirée autrefois d’un mauvais pas, et j’avais fini par n’y plus penser ; mais voilà qu’avant-hier, j’étais libre… Wladimir était allé voir des trotteurs russes au palais de l’Industrie… je file au Père-Lachaise… je n’y étais pas retournée depuis l’enterrement, et puis il y a des jours où ça fait du bien de pleurer. Je grimpe tout en haut du cimetière, à droite, contre le mur, tu sais. Il faisait un temps de chien. De la boue jusqu’à la cheville. J’ai abîmé une paire de bottines de soixante-dix francs. Je me disais : il n’y aura personne, et je pourrai prier le bon Dieu sans qu’on me dérange. Eh bien, mon cher, pas du tout. J’arrive à la tombe… ce que c’est que de nous ! l’herbe a déjà poussé dessus.

— Et tu as vu ? interrompit Nointel, que les réflexions philosophiques de Claudine agaçaient singulièrement.

— J’ai vu une femme qui avait eu la même idée que moi et qui était arrivée bonne première, une femme appuyée sur la balustrade qui entoure la fosse ; quand je dis appuyée, je devrais dire pliée en deux ; elle tenait sa figure dans ses mains, et quoiqu’elle me tournât le dos, je voyais bien qu’elle sanglotait. Ses épaules allaient, allaient…

— Mais tu l’as reconnue ?

— Je l’ai prise d’abord pour Cora Darling. Elle avait à peu près sa taille et sa tournure. Très simplement mise. Un long pardessus de drap anglais qui lui tombait jusqu’aux talons ; capote noire ; tout ça très élégant. Pourtant, je pensais : C’est bien drôle que Cora, qui n’a pas plus de cœur qu’une poupée en cire, vienne pleurer ici par un temps pareil. Là-dessus, je m’approche, je tousse… la dame se retourne, et je vois une figure que je ne connaissais pas du tout.

Le capitaine fit un geste de désappointement et s’écria :

— Tu ne lui as pas parlé ?

— Mais si, mais si. Je lui ai dit : Pardon, madame, ne vous dérangez pas. Il y a de la place pour pleurer à deux. J’étais, comme vous sans doute, l’amie de madame d’Orcival. Mon petit discours était assez proprement tourné. Eh bien, mon cher, il a produit un drôle d’effet. Ah ! la dame n’a pas été longue à rabattre sa voilette.

— Mais du moins elle t’a répondu ?

— Pas un traître mot, la malhonnête ; elle ne m’a seulement pas saluée, et elle a décampé au pas accéléré. Ça m’a tellement vexée que j’avais envie de courir après elle, de l’attraper par le collet de son carrick à l’anglaise et de lui demander des explications.

— Tu aurais bien fait, parbleu !

— Oui, mais j’étais si étonnée que je suis restée là comme une grue ; et puis, après tout, qu’est-ce que je lui aurais dit ? Elle a bien le droit d’arroser de ses larmes le terrain qu’elle a payé, car je parierais cent louis contre trente sous que c’est la dame à la concession perpétuelle. Mon cher, on a beau avoir cavalcadé dans la forêt de Saint-Germain et ailleurs, on s’y connaît. C’est une femme du monde, une vraie, et du grand monde.

— Tu as eu le temps de voir sa figure ?

— Oh ! parfaitement ; et je la reconnaîtrais entre mille.

— Comment est-elle ?

— Blonde, blanche, des yeux bruns, un petit nez, une petite bouche, et avec ça un air de princesse.

— À la bonne heure ! murmura Nointel, soulagé par cette description.

Il avait tremblé un instant d’entendre Claudine lui donner le signalement de madame de Barancos.

— Quel âge ? demanda-t-il.

— Vingt-trois à vingt-quatre ans, pas davantage.

— Grande ou petite ?

— Plutôt grande.

— Et tu ne l’as jamais vue ?

— Jamais ; du moins je ne m’en souviens pas. Il faut croire qu’elle ne va ni au Bois, ni au théâtre, car j’y traîne mes guêtres tous les jours, et elle est si jolie que je l’aurais remarquée.

— Mais si tu la rencontrais maintenant, la reconnaîtrais-tu ?

— Ah ! je crois bien !

— Alors, tu peux me rendre un de ces services qui comptent dans la vie d’un homme. Promets-moi que, si tu la rencontres, tu la suivras jusqu’à ce que tu saches où elle demeure et qui elle est.

— Je le jure, mon capitaine… à condition que tu vas me dire pourquoi tu tiens tant à connaître son état civil.

Nointel cherchait une réponse évasive, car il ne se fiait guère à l’évaporée qui venait de lui fournir une indication précieuse. Il n’eut pas la peine d’inventer une histoire, car Mariette entra en disant à demi-voix :

— Madame, voilà monsieur.

— Bon ! répondit Claudine, fais-le attendre dans le salon. Décidément, mon petit Henri, tu ne veux pas que je te présente à Wladimir ?

— Merci, chère amie, dit vivement le capitaine. Je suis pressé comme si j’étais de semaine, et je me sauve. Pense à ta promesse.

Et, guidé par la soubrette, il sortit de l’appartement sans rencontrer le seigneur qui avait fait de si belles funérailles à Julia d’Orcival.

Nointel s’en allait très satisfait de sa visite à madame Rissler. Il était entré chez elle hésitant et inquiet. Il en sortait rassuré et décidé à tirer parti de la bonne volonté qu’elle montrait pour découvrir le nom de la femme qui venait pleurer sur la tombe de Julia d’Orcival. Il venait d’acquérir la certitude que cette femme n’était pas madame de Barancos, et cette certitude le soulageait d’un grand poids, car tout en croyant à l’innocence de la marquise, il ne pouvait pas se défendre contre les velléités de doute qui le reprenaient encore par moments. Douter quand même, douter toujours, c’est le châtiment des sceptiques. Et depuis qu’il savait que la pleureuse du Père-Lachaise était blonde, Nointel ne doutait plus. La blonde avait acheté le terrain, la blonde avait tué madame d’Orcival ; cette idée s’était incrustée dans la tête du capitaine, et la marquise, étant brune comme la nuit, ne pouvait pas être soupçonnée.

Restait à trouver la sensible coupable, que le remords attirait au cimetière et que Claudine avait sottement laissée partir. Ce n’était pas très facile, à moins d’organiser une surveillance auprès de la fosse, et encore il se pouvait que la dame ne s’exposât plus à être surprise une seconde fois. D’ailleurs, il répugnait à Nointel de recourir à l’espionnage. Mais il comptait beaucoup sur le hasard, qui amène tant de rencontres imprévues dans la ville du monde la plus fertile en surprises.

— Un jour ou l’autre, se disait le capitaine, Claudine et l’inconnue se trouveront bec à bec au coin d’une rue, et je connais ma Claudine, elle ne lâchera pas prise. Pourvu qu’elle ne se trompe pas ! Il y a beaucoup de blondes à Paris.

Il raisonnait ainsi en descendant à pied le boulevard Malesherbes ; car, ne sachant trop où aller après sa visite, il avait renvoyé son fiacre en arrivant. Bientôt, il s’aperçut qu’il avait une faim de loup. Le déjeuner pris sur le pouce à Sandouville était loin, et la chasse ouvre l’appétit. Nointel jugea qu’il n’avait rien de mieux à faire que de dîner, et comme il ne tenait pas à se montrer au cercle avant l’heure où il y avait donné rendez-vous à Darcy, il entra dans un restaurant sur la place de la Madeleine, et il fit largement honneur au repas qu’il s’offrit à lui-même.

On dîne vite quand on dîne seul, et il était à peine huit heures quand il alluma son cigare pour aller faire un tour de boulevard. Il avait du temps à perdre, à son grand regret, et il se demandait ce qu’il allait en faire, lorsqu’il se rappela tout à coup que M. Roger Darcy ne manquait guère les représentations du mardi au Théâtre-Français. Gaston lui avait dit souvent que son oncle y allait ce jour-là à peu près toutes les semaines.

— Si je pouvais y rencontrer cet aimable juge, pensa Nointel, l’occasion serait excellente pour lui conter mon affaire pendant un entracte. Gaston m’a présenté à lui au bal de la marquise. Je suis donc parfaitement autorisé à l’aborder, et j’aime bien mieux m’expliquer dans un coin du foyer que dans son cabinet. Ce n’est pas une déposition que je vais faire. Il s’agit seulement d’annoncer la prochaine visite de madame de Barancos. Le Palais de justice serait beaucoup trop solennel. J’effleurerai en causant certains points délicats, et si je m’aperçois qu’il regimbe à m’entendre, qu’il tient à rentrer pour m’écouter dans sa robe de magistrat, je le prierai de me citer comme témoin. C’est un homme du monde et un homme d’esprit. Il ne me saura pas mauvais gré de m’être mêlé d’une cause qui intéressait mon ami Gaston et d’avoir fait de l’instruction en amateur. Et puis je lui remettrai le fameux bouton de manchette. Cela suffira pour qu’il m’excuse, car sans moi cette pièce à conviction ne serait jamais arrivée entre ses mains. La Majoré ne sera pas contente, mais je m’en moque. Ma foi, c’est décidé. Je vais aller au Français.

Ces réflexions l’avaient conduit au coin du boulevard et de la rue Scribe. En passant il donna un coup d’œil au théâtre de l’Opéra qu’il apercevait obliquement. Ce n’était pas jour de représentation, et il fut assez surpris de voir éclairées certaines fenêtres de la face latérale du monument. De ce côté se trouvent les loges des artistes, et plus loin, sur la cour, l’administration. L’idée lui vint qu’il y avait répétition générale, et que ces demoiselles Majoré devaient en être. Elles n’allaient jamais sans leur respectable mère. Le capitaine ne pouvait pas négliger cette chance de la rencontrer.

Il remonta la rue, et il vit des groupes rassemblés dans la cour, des groupes composés en grande partie de femmes, jeunes et vieilles. Nointel en reconnut quelques-unes pour les avoir aperçues au foyer. Il s’informa, et il apprit qu’il s’agissait d’un grand examen de danse, un examen exceptionnel, sur la scène et en présence des abonnés. Il apprit aussi que Majoré première et deuxième étaient candidates, qu’elles venaient d’arriver escortées par madame Majoré, et qu’on allait commencer. C’était le moment ou jamais de confesser l’ouvreuse, et peu lui importait de manquer le premier acte de Mithridate qu’on donnait ce soir-là rue de Richelieu.

Le capitaine connaissait les chemins interdits aux profanes, et les gardes qui veillent aux portes du paradis de la danse n’avaient pour lui que des sourires. Il arriva, après bien des détours, dans les coulisses qu’il trouva encombrées de mères. La scène était éclairée, mais le lustre de la salle n’était pas allumé, et les loges étaient closes. Aux fauteuils d’orchestre siégeaient le directeur et quelques abonnés. On terminait l’examen des fillettes de sept à douze ans, de celles qui figurent dans certains opéras, à raison de vingt sous par soirée, en attendant qu’elles passent dans le corps de ballet. Les Majoré faisaient déjà partie de la deuxième division et aspiraient à passer dans la première. Elles n’étaient pas encore là, et Nointel eut quelque peine à découvrir leur maman. Il la trouva enfin assise derrière un portant, et maugréant contre ses filles qui n’en finissaient pas de s’habiller.

— Bonsoir, ma chère madame Majoré, lui dit-il à l’oreille.

La grosse femme bondit comme une chatte qui vient de recevoir un coup de balai, et se retourna d’un air courroucé.

— Comment, c’est vous ! s’écria-t-elle. Saperlipopette ! vous m’avez fait peur. Mais n’importe, je suis joliment contente de vous voir… et, sans reproches, vous auriez dû venir plus tôt.

— Oui, je sais, répondit en souriant le capitaine. J’ai trouvé votre lettre ce soir, en rentrant de la chasse, et je suis accouru ici. On a donc jasé sur notre souper ?

— Ah ! ne m’en parlez pas. C’est une horreur, et si j’avais su où ça nous mènerait, c’est moi qui ne serais pas allée à votre café Américain. On m’a dit, du depuis, que ce n’est pas un endroit pour mener des jeunes personnes.

— Mais, chère madame, ce sont vos charmantes filles qui l’ont choisi.

— Ça, c’est vrai. Et je ne vous en veux pas. D’autant que vous avez été bien gentil de leur envoyer à chacune un médaillon. Elles l’ont mis ce soir. Vous verrez tout à l’heure comme il fait de l’effet. La Roquillon en a un en toc, et c’est bien ça qui l’enrage. Si vous saviez tout ce qu’elle dit de nous. Mais ça ne serait encore rien, si Alfred ne me faisait pas tant de misères.

— Alfred ?

— Eh ! oui ; Alfred, c’est le petit nom de M. Majoré. Depuis que j’ai eu la bêtise de lui parler du bouton, il ne dort plus. Il a cherché dans le Code, et il a lu que je pouvais en avoir pour dix ans de travaux forcés. Je vous demande un peu s’il y a du bon sens. Ils lui auront monté la tête à sa loge des Amis de l’humanité. Et il ne me laissera la paix que quand j’aurai été trouver le juge pour lui remettre le bibelot. Vous me l’apportez, hein ?

Nointel cherchait une réponse. L’entrée de ces demoiselles de la deuxième division le tira d’embarras. Elles arrivèrent comme un ouragan par la coulisse où il se tenait, toutes en jupe de tarlatane blanche, en chaussons roses, en chemisette de dentelle, une fleur dans les cheveux et au cou un ruban de velours noir avec le médaillon de rigueur. Ismérie et Paméla étaient de cet escadron volant, si émues toutes les deux qu’elles ne firent aucune attention au capitaine. La mère Majoré se précipita sur son aînée pour remettre en place un cordon qui passait sous la jupe. Elle ne pensait plus qu’à l’examen, et le capitaine eut tout le temps de préparer ce qu’il avait à lui dire.

Les aspirantes à l’avancement se rangèrent sur une seule ligne, devant la rampe, et commencèrent toutes à la fois les exercices élémentaires, pliés, pirouettes, battements, développés et le reste.

— Donnez-moi votre main, s’écria l’ouvreuse en saisissant le poignet de Nointel et en l’attirant contre sa robuste poitrine. Croyez-vous qu’il bat, mon pauvre cœur ! Dame ! Il s’agit de leur avenir, à ces chères petites. Regardez-les. Sont-elles assez gentilles ! On ne dira pas d’elles qu’elles ont un mauvais corps. Et comme Ismérie bat ! à quatre, à six, à huit. Ça ne la gêne pas. C’est pas comme cette Roquillon, qui colle tous ses entrechats. Voyez, voyez, Paméla ! En a-t-elle de l’élévation… et avec ça, pas sa pareille pour les pirouettes renversées.

Le capitaine n’était pas fort sur le langage chorégraphique, et tous ces termes savants l’ahurissaient un peu. Il cherchait une entrée en matière, et il commençait à désespérer d’amener cette tendre mère à un entretien raisonnable tant que ses filles seraient en scène. Il se résigna donc à attendre la fin de l’épreuve, et pour bien disposer la Majoré, il feignit de prendre un très vif intérêt à la variation que la grande Ismérie et la petite Paméla vinrent exécuter à leur tour, un pas de deux qu’elles piochaient depuis un an. Il poussa même la flatterie jusqu’à se faire expliquer ce que c’était qu’un demi-contretemps cabriole, un grand jeté et une glissade faillie. En un mot, il fit si bien qu’à la fin de l’exercice, au moment où toutes ces jeunes filles s’enfuirent comme un vol de papillons blancs, madame Majoré se précipita dans ses bras en criant :

— Ah ! monsieur Nointel, je suis la plus heureuse des mères. M. Halanzier a pris des notes pendant la variation de mes petites. Elles passeront dans la première division. C’est sûr.

— Voilà une nouvelle qui calmera M. Majoré, dit le capitaine en quête d’une transition pour revenir à un sujet plus grave.

— Alfred ! ah bien ouiche ! il est comme tous les hommes, il ne pense qu’à lui. Paraît qu’à sa loge, il est question de le nommer vénérable… Il n’a que ça dans la tête… ça et mon affaire avec le juge… Et à propos de mon affaire…

— Je suis venu précisément pour vous en parler.

— C’est que je n’ai guère le temps de causer. Il faut que je monte voir mes filles, et si vous pouviez seulement me rendre le bouton…

— Pour que vous le portiez au juge d’instruction, n’est-ce pas ?

— Mais oui. Alfred l’exige. Ça me coûte joliment, allez ! car enfin il va me secouer, ce magistrat, pour avoir gardé l’objet sans rien dire… avec ça qu’il n’a pas l’air commode et qu’il vous retourne comme un doigt de gant quand il vous interroge.

— N’ayez pas peur. Vous le trouverez bien disposé pour vous.

— Vous l’avez donc vu ?

— Oui, et je lui ai remis le bouton de manchette.

— Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce qu’il doit penser de moi ?

— Beaucoup de bien, madame Majoré. Il trouve que nous avons agi avec une prudence digne des plus grands éloges.

— Pas possible !

— Vous savez que mon ami Darcy est son neveu. Il a parlé pour nous, et l’affaire s’est arrangée.

— Quelle chance ! Enfin, je vais pouvoir dire à Alfred…

— Que vous ne serez pas inquiétée. Cela va de soi, mais ce n’est pas tout. La justice compte sur vous, madame Majoré. Elle sait que vous seule pouvez éclaircir le mystère qu’elle n’a pas encore réussi à percer.

— Bah !

— Vous n’ignorez pas que l’affaire a changé de face. On a relâché la personne qu’on avait arrêtée d’abord.

— On a bien fait. Je vous ai toujours dit que ce n’était pas elle. Mais on n’a pas empoigné l’homme… celui qui voulait me corrompre pour entrer dans la loge.

— Non ; le juge a tenu grand compte de votre opinion. L’homme a été examiné de près, mais il paraît qu’il s’est justifié. Restent les femmes qui ont vu madame d’Orcival. Il y en a deux ou trois.

— Oui. Je vous l’ai dit au café Américain.

— Eh bien, on en tient deux. L’une d’elle est certainement la coupable, et c’est vous qui la désignerez.

— Moi ! Comment ça ?

— Voilà. Ce sera une grande épreuve, une épreuve décisive, et c’est vous qui serez le juge. On les fera habiller toutes les deux avec le domino qu’elles avaient au bal. Elles comparaîtront devant vous. Elles vous diront ce qu’elles vous ont dit, quand elles vous ont demandé de leur ouvrir la porte du 27. Et M. Darcy s’en rapportera à votre perspicacité, à votre intelligence, pour lui indiquer celle des deux qui est entrée la dernière. Ah ! c’est un beau rôle que vous jouerez là, madame Majoré.

— Je ne dis pas, monsieur Nointel, je ne dis pas… mais c’est que, voyez-vous, je ne suis pas bien sûre de ne pas me tromper… c’est déjà loin, cette histoire de bal.

— M. Darcy vous rafraîchira la mémoire. Il a appris bien des choses depuis notre souper. Ainsi, il sait qu’un quart d’heure avant le coup, une des femmes est entrée juste comme l’autre sortait.

— Ça, c’est vrai. Je m’en souviens.

— Eh bien, vous les reconnaîtrez. Vous rendrez un immense service à la justice de votre pays, et une innocente bénira votre nom. Vos filles auront le droit d’être fière de vous.

— Et Alfred aussi, s’écria l’ouvreuse transportée. Je suis prête à faire ce que la magistrature attend de moi. On peut m’appeler quand on voudra.

Puis, s’interrompant :

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle à une habilleuse qui arrivait en courant. Paméla qui se trouve mal !… Ah ! mon Dieu ! j’y vais… elle a voulu manger de la brioche avant l’examen… voilà ce que c’est !… dites au juge qu’il peut compter sur moi.

Et, plantant là Nointel, madame Majoré s’élança dans le couloir qui aboutit aux loges de ces demoiselles de la deuxième division.

Nointel ne songea point à courir après madame Majoré. C’eût été peine perdue, car l’accès des loges du corps de ballet est interdit, même aux abonnés. D’ailleurs, il en avait assez dit à l’ouvreuse, puisqu’il l’avait calmée et rassurée sur sa situation vis-à-vis de la justice.

Il ne tenait pas non plus à assister à l’examen des coryphées de la première division, classe de madame Dominique. Il se glissa donc tout doucement vers l’escalier de sortie, et il gagna la rue sans tambours ni trompettes.

Sa conversation avec l’ouvreuse n’avait pas duré une heure. Il était encore temps d’aller au Français, et il y alla avec d’autant plus d’empressement qu’il venait de se mettre dans un cas qui l’obligeait à avoir le plus tôt possible un entretien sérieux avec M. Roger Darcy. Tout ce qu’il avait annoncé comme fait était encore à faire, et si madame Majoré était prête à déposer, M. Roger Darcy ne s’attendait guère à recevoir la déposition de cette femme qu’il avait déjà interrogée sans pouvoir en tirer aucun renseignement utile. Nointel sentait la nécessité de le préparer aux nouveautés qu’il allait entendre, et craignait de s’être un peu trop avancé en affirmant que ce magistrat prendrait en bonne part l’intervention d’un intrus dans l’instruction d’un procès criminel. L’histoire du bouton de manchette n’était pas très facile à présenter, et le capitaine ne se dissimulait pas qu’en confisquant, même momentanément, une importante pièce à conviction, il avait endossé une responsabilité assez lourde. M. Majoré, homme sévère sur les principes, exagérait en disant que son imprudente épouse pourrait être poursuivie comme faux témoin ; mais le fait d’avoir tenu la lumière sous le boisseau n’en était pas moins répréhensible au point de vue où devait se placer le juge.

Après tout, cependant, Nointel avait agi dans une bonne intention ; il s’était toujours proposé de remettre un jour ou l’autre à qui de droit le bijou dont il s’était emparé, et d’ailleurs il avait pour complice en cette affaire le propre neveu de M. Roger Darcy, lequel neveu avait été autorisé par son oncle à essayer de justifier mademoiselle Lestérel.

— Je n’ai fait tort à personne en gardant ce bouton, se disait-il, et la justice est encore à même d’en tirer parti. On ne peut pas suspecter mes intentions, puisqu’on va savoir par la déclaration de la marquise ce que je voulais faire de la trouvaille de l’ouvreuse. De plus, au début, les recherches se seraient probablement égarées, tandis que maintenant on sait que l’objet ne peut appartenir ni à mademoiselle Lestérel, ni à madame de Barancos. Au fond, j’ai rendu service à l’instruction.

Nointel plaidait les circonstances atténuantes devant le tribunal de sa conscience, mais il n’était pas absolument tranquille sur le résultat de la démarche qu’il allait tenter auprès de M. Darcy. Il s’agissait surtout de lui expliquer la conduite de la marquise et de pressentir ses dispositions à l’endroit de cette créole qui avouait sa liaison avec Golymine, et sa visite à Julia d’Orcival, au bal de l’Opéra, sans parler de la balle qu’elle venait de loger dans la tête d’un bandit. Il s’agissait de lui faire accepter comme vraies beaucoup d’affirmations qui n’étaient pas prouvées, et le décider à ordonner l’épreuve que réclamait madame de Barancos : l’épreuve des dominos en présence de l’ouvreuse.

Et, en arrivant au Théâtre-Français, le capitaine commençait à se demander si le lieu était bien choisi pour aborder un sujet si grave. Mais il se promit de ne rien risquer, d’agir suivant les circonstances, et il entra.

Il eut beaucoup de peine à se procurer un fauteuil d’orchestre, quoiqu’il fût un habitué fidèle. La salle était pleine. Chacun sait que, le mardi et le jeudi, il est de bon ton de venir entendre les chefs-d’œuvre de l’ancien répertoire. Quelques belles dames ont dû à cette mode heureuse l’avantage de connaître Racine et Molière. Et les mondains intelligents sont charmés de venir écouter en belle compagnie une bonne langue parlée par d’excellents comédiens. C’est un plaisir assez rare, par le temps qui court, et Nointel l’appréciait infiniment. Mais, ce soir-là, il n’était pas disposé à goûter la tragédie classique. Le hasard l’avait fait spectateur et presque acteur d’un drame plus émouvant que Mithridate. Monime l’intéressait beaucoup moins que madame de Barancos.

Il était arrivé pendant un entracte, et après s’être casé comme il put dans un coin de l’orchestre, il se mit à étudier la salle. L’assemblée était choisie. Les loges regorgeaient de femmes en grande toilette. Les bouquets d’héliotropes et de gardénias s’étalaient sur le devant des avant-scènes transformées en corbeilles de fleurs. On causait doucement comme dans un salon ; les vieux abonnés regrettaient Rachel, les élégantes discutaient les Fourchambault, et personne ne parlait politique.

Le capitaine n’aperçut point M. Roger Darcy. En revanche, il découvrit sans peine, aux premières de face, Claudine Rissler, flanquée de son Russe. Elle avait arboré une robe de satin hortensia qui attirait tous les regards, et elle ne cessait d’agiter sa jolie tête brune pour faire scintiller les diamants pendus à ses oreilles. Wladimir était vraiment superbe avec ses longs favoris argentés et sa prestance de tambour-major. On les lorgnait beaucoup, et il y avait des gens qui se moquaient de ce couple mal assorti.

Nointel ne s’arrêta point à les examiner et continua de passer en revue les loges. Quoiqu’il allât peu dans le monde, il connaissait assez son Paris pour pouvoir mettre les noms sur les figures, et il retrouva là tout le personnel ordinaire des réunions du high-life. Il n’y manquait guère que la marquise, et plus d’une spectatrice remarqua son absence, car elle était fort assidue à ces fêtes de l’esprit.

Le capitaine cherchait des yeux M. Darcy parmi cette foule parée, et il finit par le trouver. Le magistrat occupait avec madame Cambry une loge de côté.

C’était la première fois que Nointel rencontrait au théâtre la charmante veuve de l’avenue d’Eylau, et les habitués du mardi n’étaient point accoutumés à l’y voir ; aussi était-elle le point de mire de toutes les lorgnettes. Vêtue de noir, comme toujours, elle portait sur sa robe une profusion de vieilles dentelles. Pas un bijou. Une vraie toilette de deuil qui lui seyait à merveille. Elle causait avec M. Darcy, et à l’expression de leurs figures, on devinait que le sujet de leur conversation était sérieux.

L’occasion parut bonne au capitaine pour aborder l’oncle de Gaston. Le gracieux accueil que madame Cambry lui avait fait au bal l’autorisait suffisamment à l’aller saluer dans sa loge et même à lui demander des nouvelles de sa protégée. Ce devoir une fois rempli, Nointel comptait sortir en même temps que Darcy, qui peut-être n’était là qu’en visite, lui proposer de faire un tour au foyer et attaquer la question délicate, non loin du buste de Regnard.

Pour mettre à exécution sur-le-champ ce projet rapidement conçu, il se hâta de quitter l’orchestre et de monter aux premières. Le trajet lui prit un peu de temps, parce que les escaliers et les corridors étaient encombrés. Il eut aussi quelque peine à retrouver la loge dont il ne connaissait pas le numéro. Il lui fallut même pour cela entrer à la galerie, et de là il vit que madame Cambry était seule. M. Roger avait abandonné la place pendant que Nointel circulait dans les couloirs, et Nointel, qui regrettait de ne pas l’avoir rencontré en chemin, se serait volontiers mis à sa poursuite ; mais la veuve l’aperçut et lui adressa un sourire qui équivalait à une invitation. Il ne pouvait plus se dispenser d’entrer dans la loge, et il y alla sans hésiter. Madame Cambry le reçut avec un empressement qui lui parut de bon augure, et elle en vint d’elle-même où il souhaitait l’amener.

— M. Darcy me quitte à l’instant, dit-elle. Il eût été charmé de vous rencontrer. Il vous cherche depuis deux jours. Mais il est dans la salle, aux fauteuils d’orchestre, et vous le verrez certainement avant la fin de la représentation.

— J’y ferai tous mes efforts, madame, et je suis désolé de l’avoir manqué. Je suis allé hier à la chasse…

— Chez madame de Barancos, sans doute ?

— Oui, madame, et je suis revenu ce soir.

— Seul ?

— Absolument seul. Madame de Barancos avait beaucoup de monde, et elle ne rentrera que demain. J’ai abrégé mon déplacement parce qu’il me tardait de revoir mon ami Gaston.

— Lui aussi vous cherche. Il a un service à vous demander.

— J’ai trouvé un mot de lui en arrivant, et j’ai couru chez lui. Il était sorti, et je ne savais pas où le joindre. Je suis venu ici dans le vague espoir de l’y trouver. Mais j’espère qu’il passera au cercle vers minuit.

— Je ne sais si vous l’y verrez. Il est si triste qu’il fuit le monde.

— Triste ! mais il me semble qu’il aurait plutôt sujet de se réjouir. Mademoiselle Lestérel est libre. L’ordonnance de non-lieu va être signée.

— Elle ne l’est pas encore. M. Darcy hésite à la rendre. Il lui faut une coupable. Il est juge avant tout, et il a des idées que je ne partage pas. Mais ce n’est pas seulement ce retard qui afflige son neveu. Il s’est passé tout récemment des choses… auxquelles personne ne pouvait s’attendre.

— Qu’est-il donc arrivé ?

— Vous connaissez le beau-frère de Berthe ?

— M. Crozon. Parfaitement.

— Vous n’ignorez pas qu’averti par des lettres anonymes, il accusait sa femme de l’avoir trompé.

— Entre nous, il n’avait pas tort. Je puis bien le dire maintenant, et il faut que M. Roger Darcy le sache, car là est la justification complète de mademoiselle Lestérel.

— Il le sait. J’ai pris sur moi de lui apprendre ce que Berthe m’avait avoué. La pauvre enfant s’est sacrifiée pour sa sœur. C’est pour ravoir les lettres de cette sœur qu’elle est allée au bal de l’Opéra, c’est pour mettre l’enfant de cette sœur à l’abri des recherches de je ne sais quel misérable qu’elle a couru les rues pendant cette fatale nuit.

— J’avais deviné toute cette histoire. Gaston l’avait devinée aussi, et il a dû être ravi d’acquérir la certitude que mademoiselle Lestérel est innocente. Tout est donc pour le mieux, car j’ai réussi à calmer le mari, et la paix est revenue dans le ménage Crozon.

— Vous ne pouviez pas prévoir le coup qui a frappé votre ami. J’ai vu Berthe le jour où elle est sortie de prison, je l’ai accompagnée chez sa sœur. Et là… c’est une fatalité inouïe… la nourrice à laquelle Berthe avait confié l’enfant est arrivée… il y a eu une scène épouvantable… Le mari a voulu tuer l’enfant, et, pour le sauver, Berthe a dit que l’enfant était à elle.

— C’est sublime ! c’est héroïque !

— Hélas ! cet héroïsme lui coûtera cher. Elle a été obligée de pousser le mensonge jusqu’au bout… de faire tout ce qu’elle aurait fait si elle eût été vraiment mère… là voilà condamnée à élever cet enfant. C’est le déshonneur en perspective.

— En effet… je n’avais pas songé à cela. Mais rien n’empêche que le secret soit gardé. Crozon n’a aucun intérêt à perdre sa belle-sœur. Il se taira. D’ailleurs, il ne sera pas toujours à Paris. Il est marin, et maintenant qu’il ne soupçonne plus sa femme, il reprendra la mer un de ces jours. Alors, on avisera. Pourquoi n’enverrait-on pas l’enfant à l’étranger ? Pourquoi n’écrirait-on pas à Crozon qu’il est mort ? Madame Crozon trouvera un moyen. C’est à elle de sauver l’honneur de mademoiselle Lestérel qui lui a sauvé la vie.

— Elle n’aurait pas dû accepter le sacrifice, dit vivement madame Cambry. Que pensez-vous d’une femme assez lâche pour souffrir que sa sœur aille en cour d’assises, alors que d’un mot elle pouvait la justifier ? Son mari l’aurait tuée ? Qu’importe ? Il y a des cas où il faut savoir mourir.

— Le courage lui a manqué, c’est vrai, mais je l’excuse, murmura Nointel. Elle est femme.

— Moi aussi, je suis femme, et je vous jure que si j’avais une faiblesse à me reprocher, j’aurais assez d’énergie pour en supporter les conséquences.

Madame Cambry dit cela d’un ton qui surprit un peu le capitaine. Sa voix était agitée. Ses yeux brillaient. On eût dit qu’elle avait la fièvre.

— Mais, reprit-elle avec plus de calme, ce n’est pas de madame Crozon que je devrais vous parler, c’est de ma pauvre Berthe. Elle est menacée dans ce qu’elle a de plus cher… dans son amour. Elle a eu la loyauté de vouloir que M. Gaston Darcy fût informé de ce qui venait de se passer, et elle a poussé l’abnégation jusqu’à lui rendre sa parole. Gaston a refusé de la reprendre ; il proteste que ses sentiments n’ont pas changé, mais le coup est porté. Je lis dans son cœur, et je suis certaine qu’il souffre horriblement… qu’il a des doutes.

— Il a donc perdu l’esprit ! s’écria le capitaine. La conduite de mademoiselle Lestérel est claire comme le jour. Il est matériellement impossible qu’elle soit la mère de cet enfant. N’a-t-elle pas paru tout l’hiver dans les salons où elle chantait ? Il faut arriver des mers du Sud, comme ce Crozon, pour croire au pieux mensonge qu’elle a mis en avant. Et c’est là qu’est le danger. Si ce baleinier s’avisait de faire lui-même une enquête, il découvrirait bien vite la vérité. Il faut même que j’avise à l’accaparer pour l’empêcher de chercher. J’ai de l’influence sur lui, et je parviendrai peut-être à lui persuader de se remettre à naviguer. Mais que Gaston se fourvoie à ce point, c’est ce que je ne saurais comprendre.

— Vous n’avez donc jamais aimé ? demanda madame Cambry.

— Pas jusqu’à épouser, répondit en riant le capitaine.

— Si vous avez aimé, vous connaissez les tourments de la jalousie, les tortures du doute, les soupçons, les défaillances. Votre ami subit en ce moment tous ces supplices. Et Berthe est trop fière pour essayer de se disculper. Bien plus, elle est résolue à déclarer à M. Roger Darcy, quand il l’interrogera une dernière fois, que l’enfant est à elle, M. Roger Darcy n’en croira rien, mais il sera bien obligé de prendre acte de cette déclaration.

— C’est un malheur, sans doute. Mais Gaston sait à quoi s’en tenir, et je me charge de le ramener à des idées plus saines.

— Puissiez-vous y réussir ! J’aperçois son oncle à l’orchestre. Il vous a vu et il me fait signe qu’il va monter ici. Il tient beaucoup à vous entretenir le plus tôt possible.

Nointel regarda dans la salle et vit en effet M. Roger Darcy se dirigeant vers la sortie. Il vit aussi que, de sa loge, qui n’était pas très éloignée, Claudine Rissler se livrait à une pantomime singulière. Elle lui lançait des œillades expressives, et elle l’appelait par de petits mouvements de tête répétés. Elle avait l’air de lui dire : Arrive bien vite. J’ai à te parler.

— Quelle mouche la pique ? se demandait le capitaine, en regardant avec indifférence le manège auquel se livrait Claudine. Est-ce qu’elle en est encore à sa toquade, et s’imagine-t-elle que je vais arriver pour me faire présenter à Wladimir ? Parbleu ! j’ai autre chose en tête.

— On va commencer le troisième acte de Mithridate, dit madame Cambry. Vous serez très mal ici si vous avez quelque chose à dire à M. Darcy. Même en parlant à demi-voix, vous scandaliseriez les gens qui sont venus pour écouter les vers de Racine.

Nointel prit la balle au bond.

— Je pense, répondit-il vivement, que je ferai bien d’aller à la rencontre de M. Darcy, à moins cependant que vous ne teniez à le recevoir immédiatement.

— Pas le moins du monde. Nous ne sommes pas encore mariés, et il ne serait pas très convenable qu’il s’établît dans ma loge pendant toute la durée de la représentation. Je ne puis guère l’y admettre qu’en visite. Il vient de m’en faire une assez longue, et je compte qu’il reviendra au prochain entracte. D’ici là, vous avez le temps de vous entretenir d’un sujet qui vous intéresse tous les deux, et j’espère qu’il vous ramènera ici quand votre conversation sera terminée.

— Alors, puisque vous m’y autorisez, madame, je vais prendre congé de vous pour quelques instants.

Madame Cambry approuva d’un sourire, et le capitaine profita aussitôt de la permission qu’elle lui accordait.

Il n’eut pas plus tôt fait dix pas dans le corridor qu’il rencontra le juge d’instruction.

— Je suis heureux de vous trouver, monsieur, lui dit courtoisement ce magistrat. J’ai quitté ma salle tout exprès.

— Et moi la loge de madame Cambry, où je m’étais présenté tout à l’heure dans l’espoir de vous y rejoindre, riposta le capitaine. Nous nous sommes croisés en route.

— C’est probable. Madame Cambry a pris une loge. J’ai mes entrées à l’orchestre, et je m’y suis casé. J’enterre ma vie de garçon. Tenez-vous beaucoup à entendre le troisième acte ?

— J’aime infiniment mieux causer avec vous.

— Alors, allons au foyer.

C’était précisément ce que voulait Nointel, et il suivit M. Roger Darcy. En passant devant la loge occupée par Claudine Rissler, il vit que la porte était entrouverte, et que cette folle le guettait au passage. Peu soucieux d’entamer un colloque avec elle, il détourna la tête et elle eut la discrétion de ne pas l’appeler, quoiqu’elle en mourût d’envie.

Le foyer était désert, autant qu’on pouvait le souhaiter pour un entretien particulier.

— Monsieur, commença le magistrat, vous êtes l’ami le plus intime de mon neveu, et vous avez bien voulu l’aider dans la tâche qu’il a entreprise, tâche difficile et délicate puisqu’il s’agissait de démontrer l’innocence d’une prévenue que toutes les apparences accusaient. Il y a réussi. Il est prouvé que mademoiselle Lestérel n’était plus à l’Opéra au moment où le crime a été commis. Il n’en reste pas moins établi qu’elle y est allée, pour retirer des lettres compromettantes qui se trouvaient entre les mains de Julie Berthier, et cela devrait suffire à empêcher Gaston de donner suite à un projet de mariage que je désapprouve. Mais il est maître de ses actions, et je ne prétends pas lui imposer ma volonté. Ce n’est pas de lui que j’ai à vous parler, c’est d’une autre personne.

— Moi aussi, j’ai à vous parler d’une autre personne, dit doucement le capitaine.

— Mon neveu m’a fait hier une étrange confidence, reprit M. Darcy ; plusieurs fois déjà, il m’avait dit que vous croyiez être sur la trace de la femme qui est entrée dans la loge après mademoiselle Lestérel. Il était même allé jusqu’à m’apprendre que vos soupçons se portaient sur une personne du meilleur monde. J’avoue que je n’avais pas pris ces insinuations au sérieux. Mais Gaston a fini par me révéler un fait grave. L’ouvreuse que j’ai interrogée au début de l’affaire, et dont je n’ai pu tirer que des déclarations incohérentes, cette ouvreuse aurait, paraît-il, trouvé dans la loge, près du cadavre de Julie Berthier, un bouton de manchette portant une initiale, et vous vous seriez fait remettre cet objet.

— C’est parfaitement exact, répondit Nointel sans s’émouvoir.

Le magistrat fit un haut-le-corps, et sa figure prit une expression de sévérité très accentuée.

— Ainsi, monsieur, dit-il, vous avez cru qu’il vous était permis de vous substituer au juge chargé d’instruire une affaire d’assassinat. Vous avez commis là, je dois vous l’apprendre si vous l’ignorez, une véritable usurpation de fonctions.

— J’en conviens. J’ai pensé qu’il y a des cas où la fin justifie les moyens.

— La fin ? Dans quel but vous empariez-vous d’une pièce à conviction qui pouvait aider puissamment la justice ?

— Je me proposais de m’en servir pour forcer la coupable à confesser son crime.

— La coupable ! vous la connaissiez donc ?

— Je croyais la connaître.

— Et vous vous trompiez, sans doute ?

— Oui, je soupçonnais la marquise de Barancos. Je l’ai soumise à une épreuve décisive, et j’ai acquis la certitude qu’elle est innocente. Vous serez de mon avis quand vous l’aurez entendue. Demain, elle vous dira ce qu’elle a fait, et comment j’étais fondé à l’accuser.

— Demain ?

— Oui, j’ai quitté, il y a quelques heures, le château de Sandouville où elle est en ce moment, et elle m’a chargé de vous annoncer sa visite. Permettez-moi maintenant, monsieur, de vous remettre ce bijou que j’ai eu le tort de garder trop longtemps.

M. Darcy prit avec une certaine hésitation le bouton d’or que lui offrait Nointel, mais il l’examina de très près.

— C’est bizarre, murmura-t-il. Il me semble que ce n’est pas la première fois que je le vois.

— Il a une forme particulière… très reconnaissable, dit le capitaine, et il est permis d’espérer qu’on découvrira à qui il appartient.

Le juge ne répondit pas. Il réfléchissait.

— En vérité, monsieur, commença-t-il après un assez long silence, je ne devrais pas le recevoir de votre main. Vous n’êtes pas obligé de connaître le Code d’instruction criminelle, mais vous comprenez qu’il n’a pas pu autoriser un magistrat à procéder de la sorte. Rien ne me garantit l’authenticité de cette trouvaille… rien que votre affirmation. Mais je vous tiens pour un homme d’honneur, et je prends sur moi de m’en rapporter à votre parole. Je vous préviens seulement que je vais faire citer l’ouvreuse, et que vous serez appelé aussi, appelé en même temps qu’elle.

— C’est précisément ce que je désire, et, demain, madame de Barancos vous demandera de la confronter comme moi avec cette femme.

— Madame de Barancos ! Et pourquoi ?

— Parce qu’elle est entrée après mademoiselle Lestérel dans la loge de Julie Berthier, parce qu’elle a vu une femme y entrer après elle, parce qu’elle rappellera à l’ouvreuse des circonstances que cette stupide créature avait oubliées et qui vous mettront sur la trace de l’inconnue qui a frappé.

— Monsieur, dit le magistrat stupéfait, veuillez vous expliquer plus clairement. Vous me donnez comme certains des faits dont j’entends parler aujourd’hui pour la première fois. J’ai le droit et le devoir de vous demander de motiver vos affirmations. Nous ne sommes pas ici dans mon cabinet, mais vous n’avez pas besoin de prêter serment pour dire la vérité, et j’ai hâte de la connaître.

— Moi, j’ai hâte de vous l’apprendre, dit le capitaine, et puisque vous voulez bien m’écouter, dès ce soir, je vais vous dire brièvement tout ce que je sais.

— Je vous écoute.

— Le point de départ de cette triste affaire est le suicide du soi-disant comte Golymine. Cet aventurier, avant de se tuer, avait remis à la d’Orcival les lettres qui lui avaient été écrites par trois femmes qui ont été successivement ses maîtresses.

— Trois ?

— Oui, trois. Vous pouvez interroger sur ce point Mariette, l’ancienne femme de chambre de Julia. Elle aussi a recouvré la mémoire. Elle se souvient maintenant qu’en partant pour le bal de l’Opéra, sa maîtresse a emporté des lettres divisées en trois paquets. Il y a d’ailleurs d’autres preuves, comme vous allez le voir.

— Ces trois femmes étaient : madame Crozon, sœur de mademoiselle Lestérel…

— Cela ne fait pas de doutes pour moi.

— La marquise de Barancos…

— Elle vous l’a avoué ?

— Ce matin, et bientôt elle renouvellera cet aveu devant vous. Madame de Barancos avait cessé depuis longtemps toutes relations avec Golymine qui l’avait indignement trompée et qui s’était toujours refusé à lui restituer ses lettres. Le lendemain de la mort de cet homme, la d’Orcival a écrit à la marquise pour lui offrir de lui remettre sa correspondance. La marquise est allée au rendez-vous. Elle est arrivée au bal à une heure et demie. Je puis l’attester, car le hasard a fait que je l’ai reconnue au moment où elle y entrait.

— Et c’est ce hasard qui vous a mis sur la piste que vous avez suivie.

— Précisément. Madame de Barancos a été reçue, aussitôt qu’elle s’est présentée, par Julia qui l’attendait. Mademoiselle Lestérel venait de partir. Elle avait laissé entre les mains de Julia le poignard caché dans un éventail.

— Je sais cela. Madame Cambry a reçu les aveux de mademoiselle Lestérel, et tout prouve que les choses se sont passées comme l’a dit cette jeune fille.

— L’entretien a été long et orageux. Julia soupçonnait la marquise de vouloir épouser Gaston.

— Mon neveu !

— Oui, et elle a menacé la marquise de la perdre si le mariage se faisait… un mariage auquel la marquise n’avait jamais songé…

— Ni Gaston non plus.

— Enfin, Julia s’est calmée. Elle a rendu les lettres, et madame de Barancos est sortie. Il était alors deux heures et demie. Au moment où elle sortait, une femme en domino, qui attendait dans le corridor, s’est avancée vivement, à parlé bas à l’ouvreuse et est entrée dans la loge, une femme qui y était déjà venue, qui y avait précédé la marquise…

— Cette ouvreuse n’a pas dit cela.

— Elle vous le dira quand vous l’interrogerez de nouveau. Et si vous voulez bien ordonner l’épreuve que madame de Barancos vous proposera, si vous jugez à propos d’y soumettre aussi mademoiselle Lestérel, la vérité apparaîtra à l’instant même.

— Quelle épreuve ?

— Madame de Barancos revêtira le domino qu’elle portait au bal de l’Opéra, le voile de dentelles. Mademoiselle Lestérel prendra le masque et le domino de louage qui vous ont été présentés et que la marchande à la toilette a reconnu. On les mettra en présence de l’ouvreuse qui se souviendra alors que la femme masquée est venue à une heure, et n’est restée que dix minutes dans la loge ; que la femme voilée est venue à une heure et demie et sortie à deux heures et demie, et qu’enfin entre la première et la seconde visite, une troisième femme est entrée et sortie, que cette troisième femme a reparu après deux heures et demie, et qu’elle a définitivement quitté la loge à trois heures moins un quart.

» Celle-là aussi avait été la maîtresse de Golymine, celle-là aussi venait chercher ses lettres ; Julia les lui a-t-elle rendues, ou bien cette femme les a-t-elle prises sur le cadavre de Julia ? Je l’ignore, mais il est évident que c’est elle qui a tué Julia.

— Oui, c’est évident, si l’ouvreuse ne se trompe pas encore une fois et si madame de Barancos dit la vérité.

— Si madame de Barancos avait voulu mentir, rien ne l’obligeait à confesser que Golymine avait été son amant, rien ne l’obligeait à me rendre ce bouton de manchette…

— Vous le lui aviez donné ?

— Au bal, chez elle, en dansant le cotillon, je le lui avais montré brusquement… je pensais que son émotion allait la trahir… elle a cru que je lui offrais un souvenir de moi, elle l’a pris… quatre jours après, elle le portait à son corsage devant quarante personnes, et quand je lui ai dit qu’on l’avait ramassé dans le sang de Julia, elle l’a rejeté avec horreur et elle m’a chargé de vous l’apporter. Pensez-vous qu’elle eût agi de la sorte si elle eût été coupable ?

— Non, dit M. Darcy avec agitation. Ce n’est pas elle… ce n’est pas mademoiselle Lestérel… et je le vois maintenant, l’instruction est à refaire… Dieu veuille qu’elle aboutisse.

— Pourquoi ne trouverait-on pas la troisième femme ? Pour ma part, je la cherche. J’ai recueilli quelques indices…

À ce moment le foyer fut envahi. L’acte venait de finir, et les spectateurs se répandaient dans les corridors.

— Monsieur, reprit le magistrat, je compte sur votre concours, et je vous prie de venir me voir chez moi, demain matin. Nous reprendrons un entretien que nous ne pouvons plus continuer ici. Vous m’avez appris tant de choses que j’ai besoin de me recueillir avant de donner une direction nouvelle à cette étrange affaire. En ce moment, je vais rejoindre madame Cambry, et je ne vous retiens plus.

Nointel n’avait qu’à s’incliner. C’est ce qu’il fit, et après avoir salué M. Darcy, il allait quitter le foyer et même le théâtre, lorsqu’il se trouva face à face avec Claudine, pendue au bras de son Russe.

Le capitaine s’effaça pour les laisser passer, mais madame Rissler ne l’entendait pas ainsi. Elle lâcha sans cérémonie Wladimir, et tirant Nointel à l’écart :

— Ah çà, tu la connais donc ?

— Qui ? demanda Nointel.

— La blonde du Père-Lachaise, parbleu ! Tu viens de causer avec elle pendant vingt minutes. Ce n’était pas la peine de me faire poser.

— Deviens-tu folle ?

— Farceur ! ne blague donc pas, tu la connais mieux que moi, puisque tu es resté dans sa loge pendant tout le dernier entracte. Tu n’as donc pas vu que je te faisais des signes ? Je t’ai appelé quand tu passais dans le corridor. Mais tu étais avec un monsieur que j’ai vu dans la loge de la blonde. Il n’a pas l’air commode, ce grand sec. Est-ce que c’est son mari ?

— Petite, dit Nointel, je t’affirme que tu te trompes. Ce n’est pas cette dame que tu as vue au Père-Lachaise.

— Puisque je te dis que j’en suis sûre. Je l’ai reconnue à ses yeux, à ses cheveux, à tout. Tiens, veux-tu que j’aille lui parler ? Tu verras la tête qu’elle fera quand je lui demanderai pourquoi elle courait si fort dans les allées du cimetière.

— Non pas. Je te prie de te tenir tranquille.

— Veux-tu que je la suive à la sortie du théâtre ? Wladimir grognera, mais ça m’est égal.

— Inutile. Je la connais, et c’est parce que je la connais que je te réponds que tu as pris pour elle une autre personne.

Claudine regarda le capitaine d’un air narquois et s’écria :

— Bon ! j’y suis. C’est ta maîtresse. On m’avait bien raconté que tu donnais dans les femmes du monde à présent, mais je ne voulais pas le croire. Alors le grand sec, c’est le mari… le plus heureux des trois. Si j’avais su, je n’aurais rien dit, car je conçois que ça t’embête d’apprendre que ta princesse a eu des histoires avec une cocotte. Mon cher, ça arrive, ces choses-là. Julia lui avait peut-être rendu un service.

— Tais-toi. Tu n’as pas le sens commun, dit Nointel impatienté.

— Ah ! tu le prends comme ça. Je m’en vais. J’ai assez fait posé Wladimir. Bonsoir, mon capitaine, amuse-toi bien, mais, crois-moi, reviens aux brunes, c’est moins traître.

Sur ce trait, décoché à la manière des Parthes, madame Rissler s’enfuit, et Nointel l’entendit qui disait à son Russe :

— Cher ami, c’est un journaliste. On a toujours besoin de ces gens-là quand on se destine au théâtre.

Le capitaine l’aurait volontiers battue, et il s’éloigna rapidement pour ne pas céder à la tentation. Dix secondes après, il ne pensait plus qu’à l’étrange information qu’il venait de recueillir. Il n’y pouvait pas croire. Madame Cambry pleurant sur la tombe de la d’Orcival, c’était tout simplement absurde. L’extravagante péronnelle qui l’accusait avait dû être abusée par une ressemblance, et Nointel en était à regretter de l’avoir poussée à chercher la visiteuse du Père-Lachaise, car elle était très capable de nuire par ses bavardages à une personne que lui et son ami Gaston avaient tout intérêt à ménager. Madame Cambry exerçait une grande influence sur le juge, madame Cambry avait l’esprit juste et une fermeté de caractère qui devait être d’un grand secours à mademoiselle Lestérel et même à madame de Barancos, car le capitaine se proposait de lui expliquer la situation, de ne rien lui cacher, de lui demander son appui, et il espérait qu’elle le seconderait lorsqu’il s’agirait de décider M. Darcy à mettre la marquise hors de cause.

— Il faut, se disait-il en endossant son pardessus dans le couloir de l’orchestre, il faut que j’avertisse cette aimable et intelligente veuve du danger auquel l’expose la sotte méprise de Claudine. C’est une démarche assez délicate, mais il y a moyen de tout dire. Maintenant, je n’ai rien de mieux à faire que de calmer Gaston. Il doit être dans un état ! Je le vois d’ici, et je parierais qu’il me donne à tous les diables. Ce garçon-là est affligé d’une imagination qui lui joue de bien mauvais tours. Il commence par s’affoler d’une jeune fille qu’en d’autres temps il n’aurait pas seulement regardée. L’année dernière, il ne s’occupait que des demoiselles à huit ressorts ; pour lui plaire, il fallait qu’une femme eût équipage. Il a bien fait de se convertir, c’est évident. Fera-t-il bien d’épouser ? C’est une question. Mais soupçonner mademoiselle Lestérel d’être la mère d’un enfant clandestin, c’est de la haute insanité. Je vais tâcher de le guérir par un traitement énergique. La question est de savoir s’il voudra se laisser traiter. Et il regimbera quand je déclarerai que la marquise est aussi innocente que Berthe. Ce serait bien pis encore s’il savait que je suis amoureux de madame de Barancos, mais je me garderai bien de le lui dire.

Il était onze heures passées, lorsque le capitaine sortit du Théâtre-Français. C’était un peu tôt pour aller au cercle, puisqu’il y avait donné rendez-vous à minuit au malheureux ami qu’il voulait réconforter. Mais sa journée était faite, comme on dit vulgairement, et il n’était pas fâché de se reposer de ses travaux dans un excellent fauteuil, au coin d’un bon feu. Il prit un cab, et il se fit conduire tout droit à son club.

Quand il y arriva, le salon rouge était désert. Pas de causeurs autour de la cheminée ; pas de joueurs aux tables de whist. Deux ou trois habitués sommeillant sur les divans capitonnés ; de ceux qui viennent tous les soirs par économie, pour être éclairés et chauffés gratuitement. Nointel, étonné de cette solitude, pensa qu’on devait jouer dans quelque salle écartée. Il se renseigna auprès d’un des dormeurs qui venait de se réveiller, et il apprit que, depuis plusieurs jours, on s’était remis au baccarat avec ardeur. Dans tous les cercles, la partie s’arrête de temps en temps. Un gros joueur a raflé l’argent des petits, et les pontes écœurés s’éloignent mélancoliquement du tapis vert. Mais leur sagesse n’est jamais de longue durée, et un beau soir, sans qu’on sache pourquoi, le troupeau revient se faire tondre.

Nointel tenait à sa laine et l’exposait le moins possible. Mais il était toujours au courant des gros événements du jeu, et il savait qu’on y avait à peu près renoncé, tout récemment. Les banques avaient fait table rase et ne trouvaient plus d’adversaires. C’était donc un événement qui, d’ailleurs, ne l’intéressait guère. Il demanda si on avait vu Darcy, et il ne fut pas médiocrement surpris quand on lui dit que son ami était occupé à tailler une banque. Darcy était né joueur. Une mauvaise fée qu’on avait sans doute oublié d’inviter à son baptême l’avait doté de quelques vices qui nuisaient essentiellement à ses qualités. Mais une passion chasse l’autre, et, depuis qu’il était amoureux, Darcy ne jouait plus. Pourquoi retombait-il dans son péché d’habitude ? Le capitaine craignait de deviner la cause de cette rechute, et il pensa que son apparition produirait sur son ami un effet salutaire.

Il se transporta donc incontinent dans la salle consacrée au baccarat. Elle était située dans le coin le plus retiré des appartements du cercle. La déesse fortune veut qu’on l’adore avec recueillement. Elle exige de ses fidèles silence et mystère, mais elle ne tient pas aux vains ornements. La pièce où on célébrait ses rites n’était garnie que des meubles indispensables à l’exercice de son culte. Une immense table de forme oblongue, échancrée au milieu – la place du banquier – et creusée au centre – la cuvette où l’on jette les cartes après chaque coup – des chaises, beaucoup de chaises pour les patients, quelques divans pour les décavés, et des râteaux à foison.

La réunion était nombreuse, et Darcy la présidait. Il taillait, et il avait devant lui un tas d’or assez respectable, sans compter un certain nombre de morceaux de carton portant un chiffre et une signature. Il tournait le dos à la porte, et il ne vit pas entrer Nointel qui vint tout doucement se planter derrière lui, au grand mécontentement des pontes. On l’accusait de porter la veine au banquier.

Toutes les variétés de féticherie étaient représentées à ce congrès. Il y avait là des gens qui ne croyaient pas en Dieu et qui croyaient à la vertu d’un cure-dent ou d’une bague en cheveux. Quelques-uns, avant de monter au cercle, s’étaient promenés pendant une heure sur le boulevard à seule fin de rencontrer un bossu et de toucher sa bosse. D’autres ne voulaient jouer que le chapeau sur la tête. Le lieutenant Tréville avait mis des lunettes, quoiqu’il eût d’excellents yeux. Charmol sifflait un air du Caveau pendant qu’on mêlait les cartes. Le colonel Tartaras avalait un verre de rhum après chaque taille. Le jeune baron de Sigolène fermait les yeux avant de regarder son point qui était généralement détestable.

Moins superstitieux et plus redoutables étaient le financier Verpel, le major Cocktail et Alfred Lenvers qui ne jouait jamais que sur sa main. Ils perdaient cependant, car Darcy avait une banque superbe. Les coups les plus extraordinaires se succédaient à son profit. Il abattait neuf quand ses adversaires abattaient huit ; il gagnait avec un contre baccarat ; il tirait à six, et il amenait un trois. Le tout d’un air indifférent qui exaspérait les pontes. C’était contre lui un véritable concert de malédictions.

— Voilà ce que c’est que d’avoir des chagrins de cœur, pensait le capitaine. Malheureux en femmes, heureux au jeu.

La taille s’acheva sans que Darcy s’aperçût de la présence de son ami, et lorsqu’elle fut terminée, il ne se retourna point. Au lieu de compter son gain ou d’aider à mêler les cartes, il rêvait en mâchonnant un cigare éteint. On voyait bien que sa pensée était à cent lieues du tapis vert.

Cependant, les pontes, pour se délasser, se livraient à des conversations variées. On discutait la grave question du tirage à cinq. Alfred Lenvers était de la grande école de Bordeaux qui tire à cinq, et ce système lui réussissait à souhait. Sigolène se demandait si la somme qu’il avait apportée du Velay pour passer à Paris un hiver agréable suffirait à le mener jusqu’à la fin de la séance. Tréville battait monnaie avec un crayon et de petits carrés de papier Bristol. M. Coulibœuf, propriétaire foncier, gagnait quelques louis, et, comme on savait qu’il était marié, Charmol expliquait la veine de cet éleveur par des raisons inconvenantes.

Verpel, vexé d’avoir perdu, proposa sur ces entrefaites de mettre la banque aux enchères et offrit de la prendre à cinq cents louis. Le major Cocktail alla aussitôt jusqu’à mille.

— Je mets deux mille louis, dit froidement Gaston.

Le chiffre était rond, et personne n’osa le dépasser, de sorte que la banque resta au dernier des Darcy.

— Il joue un jeu à se ruiner en une nuit, se disait Nointel. Jolie façon de se préparer à entrer en ménage. Il faut qu’il soit devenu fou.

La nouvelle taille commença beaucoup moins heureusement que la précédente n’avait fini. Les trois premiers coups enlevèrent quatre cents louis au banquier, et les pontes qui tout à l’heure maudissaient le capitaine se mirent à lui faire les yeux doux. Décidément, au lieu de porter bonheur, il portait la guigne.

Darcy restait impassible, Verpel se mit à s’engager à fond ; il voyait que la chance tournait, et il attendait toujours pour pousser que le banquier fût entamé. On prétendait même que souvent il se couchait à neuf heures du soir, et se faisait réveiller à quatre heures du matin, afin d’arriver frais et dispos au cercle où il ne trouvait plus que des perdants qu’il achevait. Lenvers et Cocktail pratiquaient le même système, et Darcy ne tint pas longtemps contre les attaques vigoureuses de ces vieux routiers du baccarat. La fortune se prononça nettement contre lui. Les huit et les neuf ne lui venaient plus, et les pontes en avaient les mains pleines. Ce fut moins un combat qu’une déroute, et bientôt les munitions manquèrent au banquier.

— Tenez-vous le coup ? demanda Verpel en avançant cinq billets de mille francs.

— Je tiens tout, répondit sèchement le neveu du juge d’instruction. Je vais tailler à banque ouverte. Je ne vous demande que le temps de signer des bons.

Le capitaine jugea que l’heure était venue d’essayer d’arrêter Darcy sur le chemin de l’hôpital.

— Ma parole d’honneur, dit-il à haute voix, on se croirait à Charenton. Vous avez donc tous six cent mille livres de rente, comme la marquise de Barancos ?

À la voix de son ami, Gaston se retourna vivement.

— Enfin, te voilà ! s’écria-t-il.

Et laissant là les petits cartons qu’un valet de pied venait de placer devant lui, il se leva en disant :

— Décidément, je renonce à la banque. À un plus fort, messieurs ?

Il y eut des murmures. Les pontes enrageaient de voir partir un gros joueur qu’ils comptaient bien dévorer jusqu’aux os, et ils grognaient comme des dogues auxquels on arrache leur proie.

— C’est dommage, dit tout bas Alfred Lenvers à son voisin le major. Cette fois, nous le tenions bien. Que le diable emporte ce Nointel !

Darcy les laissa crier et emmena vivement le capitaine dans un petit salon où il n’y avait personne.

— Pourquoi joues-tu de façon à te mettre sur la paille ? lui demanda d’un ton de reproche l’ex-officier de hussards.

— Pour m’étourdir, répondit brusquement Gaston. Sois tranquille, je ne serai jamais sur la paille ; car, avant d’y être, je me brûlerai la cervelle.

— Et tout cela parce que mademoiselle Lestérel a pris sur son compte l’enfant de sa sœur.

— Qui te l’a dit ?

— Madame Cambry, que je viens de voir au Français.

— Et tu crois que l’enfant est à madame Crozon ?

— Parbleu ! Comment peux-tu en douter ? Le vent qui souffle à travers la rue Caumartin t’a donc rendu fou ? Faut-il, pour te ramener à des idées plus saines, que je te conduise chez la sage-femme qui a accouché la femme du baleinier ?

— Tu la connais ?

— Non, mais l’illustre général Simancas m’a donné son adresse. Elle demeure rue des Rosiers, à Montmartre.

— Et tu me le cachais ?

— Mon cher, j’avais raison de ne pas te tenir au courant de mes faits et gestes, puisque tu te montes l’imagination à propos de rien. Si je t’avais informé jour par jour des incidents qui se produisaient, tu aurais perdu la tête complètement, tandis que tu ne l’as perdue qu’à moitié.

— Eh bien, oui, j’étais fou… et je le suis encore… et je le serai tant que nous n’aurons pas trouvé la femme qui a tué Julia. Tu ne te doutes pas de ce que me font souffrir les obscurités de cette terrible affaire. Mon oncle me met tous les jours à la torture. Il ne conteste plus que Berthe soit innocente du meurtre, mais il me répète sans cesse que sa conduite n’est pas claire, que, pour l’éclaircir, il sera forcé d’en venir à interroger sa sœur et le mari de sa sœur.

— S’il fait cela, au lieu d’un meurtre, il y en aura deux et peut-être trois. Crozon tuera la mère et probablement l’enfant. Mais ton oncle ne fera pas cela. Il te tient ce langage pour t’amener à réfléchir avant de conclure un mariage qui lui déplaît. Et en cherchant à t’en détourner, il est dans son rôle d’oncle. Parlons d’autre chose. J’arrive du château de madame de Barancos…

— Eh bien ? demanda vivement Gaston.

— Eh bien, mon cher… Allons, bon ! voilà encore qu’on vient nous déranger.

Un valet de pied venait d’entrer, il s’avançait, et il avait tout l’air d’un homme qui apporte un message verbal ou écrit.

C’était un message écrit, une lettre posée sur le plateau argenté qui remplace dans certains cercles la boîte du facteur.

— La personne qui l’a apportée n’a pas voulu attendre la réponse, dit le valet de pied en la présentant à Nointel, mais elle a recommandé qu’on la remît à monsieur aussitôt qu’il arriverait.

Le capitaine la prit en haussant les épaules, renvoya le domestique et se mit en devoir de la décacheter.

— C’est curieux, murmura-t-il après avoir jeté un coup d’œil sur l’enveloppe. Nous parlons de Crozon, et je crois reconnaître son écriture. Que diable a-t-il de si pressé à m’apprendre ? Pourvu qu’il n’ait pas tué sa femme !

— Lis donc, dit Darcy avec impatience. J’ai hâte de savoir ce que tu as fait chez la marquise.

— Oh ! oh ! reprit Nointel après avoir lu rapidement. Voici du nouveau, et je ne croyais pas prédire si juste. Écoute ce que m’écrit le beau-frère de mademoiselle Lestérel :

« Mon cher capitaine, à quelque moment que vous receviez ce billet, venez chez moi immédiatement, je vous en prie au nom de l’amitié. Ma femme se meurt, et elle veut vous voir avant de mourir. Elle veut voir aussi M. Gaston Darcy ; amenez-le si vous pouvez. Je compte sur vous. N’abandonnez pas.

« Votre malheureux ami,

« Jacques Crozon

« Capitaine au long cours. »

— Elle veut me voir, moi ! s’écria Darcy. Elle veut me voir en présence de son mari qui ne me connaît pas ! Qu’est-ce que cela signifie ?

— C’est peut-être sa sœur qui lui aura demandé de te faire venir, répondit Nointel.

Puis, après avoir réfléchi :

— Non, reprit-il. Il me vient une autre idée. Madame Crozon, sentant sa fin approcher, veut te recommander mademoiselle Lestérel, te supplier de l’épouser et te jurer qu’elle est toujours digne de toi. Hum ! devant l’homme qu’elle a trompé, ce serait fort. Quoi qu’il en soit, j’y vais, et tu ne peux guère te dispenser de m’accompagner.

— Partons, dit sans hésiter Gaston.

Ils descendirent vivement sur le boulevard, et ils sautèrent dans le coupé de Darcy qui attendait à la porte du cercle, et qui les mena rue Caumartin en quelques minutes.

Ils parlèrent peu pendant le trajet, car ils étaient tous les deux absorbés par de graves préoccupations. Cependant, au moment où ils descendaient de voiture, Gaston demanda brièvement :

— La marquise est coupable, n’est-ce pas ?

— Innocente, mon ami ; aussi innocente du meurtre que mademoiselle Lestérel.

— Que dis-tu ?

— La vérité. Quand nous sortirons d’ici, je te raconterai tout.

Ce n’était pas le moment d’insister. Darcy se tut et suivit le capitaine qui dut parlementer avec le portier, car il était une heure indue. Cet homme leur apprit que madame Crozon avait été prise subitement d’une crise si grave qu’on avait envoyé chercher un médecin et un prêtre. Ils venaient de partir, et le médecin avait dit que la malade ne passerait pas la nuit. Le prêtre devait revenir pour donner l’extrême-onction. On l’attendait, et l’escalier était éclairé.

Munis de ces renseignements, les deux amis grimpèrent en toute hâte au quatrième étage, et furent reçus par Crozon lui-même qui se jeta dans les bras de Nointel et qui tendit la main à Darcy. L’accueil était de bon augure, et le capitaine essaya d’obtenir une explication préalable, mais le marin lui dit brusquement :

— Entrez vite. Dans un instant peut-être, il serait trop tard.

Et il les poussa dans une chambre à peine éclairée par une lampe recouverte d’un abat-jour. La pâle figure de la mourante tranchait comme une tache blanche sur le fond sombre des rideaux. Mademoiselle Lestérel priait, agenouillée au pied du lit. Elle ne releva point la tête au léger bruit que firent les deux visiteurs amenés par son beau-frère. Mais Madame Crozon se redressa sur les oreillers qui la soutenaient et leur fit signe d’approcher.

— Vous aussi, murmura-t-elle en adressant à son mari un regard suppliant.

Crozon obéit, et elle commença ainsi :

— Je viens de me réconcilier avec Dieu. J’ai reçu l’absolution, et en la recevant, j’ai promis de confesser publiquement mes fautes. J’ai promis de demander pardon à mon mari que j’ai offensé et à ma sœur bien-aimée qui a exposé sa vie et son honneur pour me soustraire au sort que je méritais.

» Oui, j’ai été coupable ; oui, j’ai indignement trompé le meilleur, le plus généreux des hommes.

Nointel ne put s’empêcher de regarder à la dérobée le malheureux Crozon, et il vit, à ses traits contractés, qu’il faisait des efforts inouïs pour contenir l’expression des sentiments qui le bouleversaient.

Berthe sanglotait.

— Je suis sans excuse, continua la mourante ; mon mari ne pensait qu’à me rendre heureuse. C’était pour me faire riche qu’il bravait les dangers de la mer, et si je suis restée seule, pendant cette fatale année, s’il a entrepris une dernière campagne, c’est parce qu’il pensait que je souffrais de la médiocrité où nous vivions. Dieu m’est témoin que je ne l’ai pas poussé à partir, que je n’ai pas prémédité d’abuser de son absence et de la confiance qu’il avait en moi. Le hasard a tout fait… le hasard et ma faiblesse… je n’ai pas su résister aux entraînements d’une passion criminelle… je suis tombée dans le piège qu’un séducteur m’a tendu… il est mort, et je vais mourir… le châtiment ne s’est pas fait attendre.

La voix manqua à la malheureuse qui s’accusait ainsi, et il se fit dans la chambre où elle agonisait un silence lugubre. Mademoiselle Lestérel dévorait ses larmes et regardait sa sœur avec angoisse.

— Je ne regrette pas la vie, reprit madame Crozon ; mais avant de paraître devant le juge suprême, je veux réparer, autant qu’il est en moi, le mal que j’ai causé, et je prie humblement mon mari de me permettre de dire la vérité en sa présence. L’enfant que Berthe a réclamé pour lui sauver la vie, cet enfant est le mien. Il est innocent, lui, et j’implore sa grâce.

Crozon fit un geste qui signifiait évidemment : Je l’accorde, et sa femme lui adressa un regard reconnaissant qui le remua jusqu’au fond de l’âme.

— Ma fille vivra donc, murmura-t-elle. Je voudrais vivre aussi pour racheter mes torts, à force de soumission et de dévouement. Je voudrais vivre pour être votre esclave. Mais Dieu a disposé de moi, et mes heures sont comptées. Je le remercie de m’avoir donné le temps de me repentir et de réhabiliter ma sœur. Le magistrat qui lui a rendu la liberté n’est pas ici, mais son neveu lui redira mes paroles… il lui dira qu’au moment de mourir, j’ai juré sur mon salut éternel que Berthe n’a pas commis le crime horrible dont elle était accusée. Berthe est allée au bal de l’Opéra pour reprendre mes lettres, Berthe n’y est pas restée. Berthe a couru chez la nourrice. Berthe était bien loin au moment où une misérable femme poignardait madame d’Orcival… une femme qui avait écrit, elle aussi, et qui, pour empêcher madame d’Orcival de parler, n’a pas reculé devant un crime. Elle n’échappera pas à la justice. L’innocence de Berthe éclatera un jour, mais qui lui rendra le bonheur perdu ? Qui la protègera contre la calomnie ?

— Moi, si elle veut bien consentir à être ma femme, dit vivement Darcy.

— Ah ! je puis mourir maintenant, soupira madame Crozon.

— Et votre enfant sera le nôtre, reprit Darcy avec une émotion qui faisait trembler sa voix.

— Mon enfant !… Vous l’adopteriez !…

— Je vous le promets.

— Soyez béni, vous qui m’apportez les seules consolations qu’il me fût permis d’espérer en ce monde. Je prierai pour vous dans l’autre, si Dieu me fait miséricorde.

La moribonde s’arrêta. L’effort l’avait épuisée. Sa tête retomba sur l’oreiller ; ses yeux se fermèrent ; sa bouche murmura encore quelques paroles inintelligibles. Était-ce l’agonie qui commençait ? Berthe le crut. Elle se leva et courut à son infortunée sœur.

— Viens, souffla Nointel, en serrant fortement le bras de son ami. Viens, notre place n’est plus ici.

Darcy résista un peu, mais Crozon intervint.

— Venez !

Et il les entraîna hors de la chambre.

— Du courage ! lui dit le capitaine.

— J’en ai, répliqua le marin. Il m’en a fallu pour écouter ce que je viens d’entendre. Il m’en a fallu pour pardonner. Mais je ne regrette pas ce que j’ai fait.

En parlant ainsi, il relevait la tête, et son visage énergique exprimait la conviction du devoir accompli. Ses yeux étincelaient. Il était presque beau.

— Vous êtes un brave homme, s’écria Nointel.

— Merci, répondit simplement Crozon. Dans des moments comme ceux-là, l’approbation d’un véritable ami fait du bien.

— Merci à vous aussi, monsieur, qui avez la générosité de tendre la main à Berthe, et de ne pas abandonner l’enfant de sa sœur.

— Vous ne pensez plus à le tuer, j’espère, dit vivement le capitaine.

— Pas plus que je ne pense à tuer sa mère, si elle échappait à la mort qui s’approche. Il n’y a sur la terre qu’un être dont je veux me venger.

— Le misérable qui a causé tant de malheurs, le lâche drôle qui vous a écrit des lettres anonymes ! Eh bien, vous pourrez le tuer. Maintenant, je le connais.

— Son nom ?

— C’est un Américain Espagnol qui prétend être général au service du Pérou et qui s’appelle, ou se fait appeler Simancas.

— Bien. J’aime mieux que ce ne soit pas un Français. Vous serez mon témoin. Adieu.

Les deux amis ne cherchèrent point à prolonger un dialogue pénible. Il leur tardait de pouvoir échanger librement leurs impressions.

— Pauvre femme ! dit Nointel, dès que Crozon eut refermé sur eux la porte de l’appartement. Elle vient de racheter en cinq minutes tout son passé. Si elle n’avait pas fait cette héroïque confession, tu en serais encore à douter de la vertu de mademoiselle Lestérel. C’est grand dommage que le juge d’instruction ne les ait pas entendus, ces aveux d’une mourante. Lui aussi, il serait fixé sur l’innocence de la prévenue. Mais il faut qu’il le soit, et il le sera dès demain. Nous n’avons plus de ménagements à garder, maintenant que le mari sait tout. Nous raconterons à M. Darcy la scène à laquelle nous venons d’assister, et nous le prierons d’appeler Crozon en témoignage.

— Oui, murmura Darcy, j’espère que mon oncle consentira enfin à reconnaître qu’il s’est trompé. Mais il n’en viendra jamais à approuver mon mariage avec mademoiselle Lestérel.

— Eh bien ! tant pis pour lui. Moi, je t’approuve pleinement, depuis que je sais ce que vaut mademoiselle Lestérel, et je te déclare que, si j’étais à ta place, je ferais tout ce que tu veux faire. J’épouserais à midi, au grand autel de la Madeleine, et je me moquerais parfaitement des sots propos. Je trouve même que tu as raison d’élever l’enfant de Golymine ; seulement, j’espère bien que tu ne cultiveras plus le baccarat quand tu auras charge d’âmes. Ta fortune est déjà bien assez entamée, et tu n’as plus d’héritage à attendre.

— Il s’agit bien de cela ! Parle-moi donc de cette marquise. Mon oncle ne s’arrêtera pas avant d’avoir trouvé une coupable. Je croyais que cette coupable, c’était elle. Tu le croyais aussi. Et tu viens de me déclarer que tu as complètement changé d’avis, qu’elle n’a rien à se reprocher…

— Mon cher, je ne puis pas en vérité parler contre ma conscience et dénoncer madame de Barancos pour être agréable à ton oncle. D’ailleurs, je l’ai vu ce soir et je lui ai dit ce que je pensais d’elle. De plus, elle se présentera chez lui demain, et elle lui fera une confession aussi complète que celle de madame Crozon. Elle lui dira qu’elle est allée dans la loge de Julia pour reprendre les lettres qu’elle avait écrites à Golymine.

— Elle avoue cela !

— Absolument. Elle avoue même que Golymine a été son amant et qu’elle a été folle de lui. Ah ! ce Polonais a été un heureux coquin. Madame Crozon a dû être une charmante maîtresse. La marquise est adorable. Et l’autre la valait peut-être.

— L’autre ! quelle autre ?

— La troisième femme qui est entrée dans la loge, celle qui a tué Julia. Je suis sûr qu’elle est ravissante et qu’elle appartient au meilleur monde. Madame de Barancos l’a vue, masquée, il est vrai ; mais elle donnera le signalement de sa taille et de sa tournure. J’ai causé aussi ce soir avec madame Majoré. Ses souvenirs commencent à se réveiller. Elle se rappelle maintenant l’inconnue ; elle sera mise en présence de la marquise, et je te garantis qu’après la séance qui se prépare, M. Roger Darcy sera parfaitement convaincu que l’assassin femelle est encore à trouver. Le trouvera-t-il ? Je n’en sais rien. Mais il devra des excuses à mademoiselle Lestérel, et comme c’est un galant homme, il lui offrira peut-être, à titre d’indemnité, son consentement à ton mariage. Tout sera donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il n’y aura que moi qui souffrirai.

— Toi !

— Oui, moi. Je n’ai aucun motif pour te cacher que j’aime la marquise, qu’elle m’aime, et que le dénouement de cette lamentable histoire va nous séparer à tout jamais. Je ne puis ni ne veux l’épouser, non seulement à cause de Golymine, mais à cause des millions qu’elle possède. J’aurais pu succéder de la main gauche à cet aventurier, si sa mort n’avait pas eu de si terribles conséquences. Maintenant tout est changé. Il y a des catastrophes entre madame de Barancos et moi. Mais je t’en ai dit assez sur mes affaires de cœur, et nous voici au bas de l’escalier. Tu vas te faire ramener chez toi. Je vais rentrer à pied ; j’éprouve le besoin de marcher un peu.

— Ainsi tu es amoureux de madame de Barancos, murmura Darcy en passant la porte qui venait de s’ouvrir.

— Mon Dieu ! oui, répondit franchement Nointel. C’est la première fois que m’arrive pareille mésaventure. Espérons que je m’en tirerai sans trop de dommage. Et surtout ne va pas t’imaginer que la passion m’aveugle sur la conduite de la marquise. J’y vois encore très clair, trop clair même. Elle a eu un amant inavouable, mais elle n’a tué personne.

— Et ce bouton trouvé près du cadavre, il n’est donc pas à elle ? demanda vivement Darcy, saisi tout à coup d’une ressouvenance.

— Pas plus à elle qu’à mademoiselle Berthe. Je viens de le remettre à ton oncle. Puisse-t-il découvrir à qui il appartient ! Moi, j’y renonce.

» Bonsoir. Nous nous reverrons demain.

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