I
MADAME DE NEVERMEUSE
Le rideau tombait sur le second acte de _Sigefried_. Le divin inconscient, qu'est le héros de Wagner, venait de s'enfoncer, extasié et ravi, dans l'enchantement de la forêt; le chant de l'oiseau magique l'avait illuminée..., et parmi la clarté des feuilles, à travers les ténèbres odorantes et vertes des hêtraies, des clairières, des sources et des étangs, tous les murmures, toutes les voix et tous les souffles aussi, dont est tramé le silence des bois, se répercutaient délicieusement en nous, musique élémentale orchestrée par le génie, qui est aussi une des forces de la Nature.
De Bergues, qui s'était retiré tout au fond de la loge pour mieux sentir, loin de la scène, descendre et couler en lui les ondes sonores du drame, se levait et venait s'asseoir auprès de nous.
--Le fils de Sigemound est parti, mais il n'a pas tué tous les dragons Fafner. Voyez, quelques monstres nous restent: une vraie collection de Muséum. C'est plusieurs opéras de Wagner qu'il faudrait pour assainir cette salle! Les avez-vous comptés? Mais regardez plutôt.
Et, d'un geste horrifié, il embrassait le pourtour des premières et des secondes loges.
A quoi Hector de Grandgirard:
--En effet. Il y a ce soir quelques gargouilles en rupture de cathédrale!
--Et remarquez ce que je vous disais l'autre jour sur cette étonnante société de la Riviera: pas un homme. Convainquez-vous _de visu_. Voyez-vous un jeune homme dans ces loges? Non, rien que des aïeules et des vieux messieurs, et les vieux messieurs paraissent les plus jeunes. Ils ne sont, eux, ni maquillés, ni teints.
--Pardon. Dans cette loge, il y a deux jeunes gens.
--Oui, mais il y a une jeune fille, et cette jeune fille représente huit cent mille francs de dot. Aussi c'est la seule loge, où il y ait des moustaches de vingt-cinq ans.
--Conclusion?
--Les temps sont durs, la lutte est âpre et il faut vivre.
--Très jolie, d'ailleurs, la jeune fille!
--Très jolie. La mère est Russe, le père Italien.
--Ah!
--Fleur de Cosmopolis, millionnaire et nihiliste.
Grandgirard avait pris une jumelle; il fouillait attentivement des yeux le premier rang des loges:
--Le fait est qu'il y a des figures extraordinaires--et, tout à coup, arrêtant sa lorgnette dans un geste de stupeur--oh! celle-là admirable! Qu'est-ce que celle-là?
C'était, paradant au milieu de la grande loge officielle, celle dont l'encorbellement surchargé de guirlandes concentre tous les regards dans le cadre doré de ses hautes colonnes, une étonnante poupée, on aurait dit, surgie d'un conte d'Hoffmann.
La face d'un ovale parfait et d'un ton de pastel s'auréolait de bandeaux de soie floche, d'un blond si invraisemblable et si doux, que les fabriques de Lyon seules avaient pu les fournir.
Coiffée à la jolie femme, cette imprévue beauté émergeait, épaules nues, d'un énorme boa de plumes bleu pâle, mais un boa si impondérable et si flou qu'il parachevait à miracle cette Olympia des brumes. L'élégance des bras minces haut gantés de suède blanc, la longueur d'une nuque pliante et la maigreur de la poitrine en faisaient à la fois un Gavarni de chlorose et le plus vague des Constantin Guys.
Datée comme un dagueréotype, cette aïeule aux langueurs de poitrinaire, mais aux raideurs d'automate, obsédait comme une apparition. Spectre ou poupée?
Son âge? Seize ans peut-être et sûrement plus de soixante-quinze. Avec cela une indéniable aristocratie, un dédain absolu de toute l'assistance et une façon d'écouter le Wagner, de profil et le buste incliné, oh! très peu, en avant, une impertinence d'attitude, que Balzac eût voulue à la duchesse de Maufrigneuse!
D'ailleurs absolument seule dans cette loge et s'y détachant si vaporeuse sur le rouge assourdi des tentures, si macabre aussi par le bleuissement du boa et le faisandage des chairs, si artistement et prestigieusement spectrale, que nous nous taisions tous dans l'émotion que l'on a devant un chef-d'œuvre.
--En effet, admirable! Quelle illustration pour le roman de d'Aurevilly! _Ce qui ne meurt pas._
--Oui, car c'est mieux qu'une nature morte, c'est la Mort qui se prolonge dans la Vie.
--Et non la Vie qui s'attarde dans la Mort. Tu viens de dire, sans t'en douter, Hector, une vérité profonde. Si tu connaissais la vie de cette femme, tu verrais quel prodigieux symbole elle résume dans cette jeunesse immobile et figée. Regarde bien cette fragilité, cette maigreur de phtisique guettée par les courants d'air et par les mauvaises fièvres, et cette pâleur déjà estompée par l'ombre de la Mort!... Eh bien! cette agonie vivante à la résistance et la solidité d'une tige de fer. Cette moribonde a une telle intensité, un tel désir de vivre qu'elle a enterré tous les siens. Père, mère, frères et sœurs et jusqu'à deux maris, cette apparente faiblesse a usé et limé toutes ces existences. Tous ont passé leur vie à trembler pour la sienne.
Sa santé délicate, sa minceur diaphane, tout, jusqu'à sa frêle poitrine secouée chaque hiver d'une opiniâtre toux, les ont, d'années en années, consumés d'inquiétude, exténués d'alarmes. Ils ont toujours craint de la perdre et, dans l'hypnose de ces grands yeux hallucinants de fièvre, ils ont vécu dans l'angoisse et la transe jusqu'à en mourir; car, vous le savez tous aussi bien que moi, il n'y a que les gens bien portants qui trébuchent dans le gouffre. Les vrais malades ne meurent pas: ils se soignent.
Jusqu'à quarante ans, elle a fait le désespoir de toute une famille intéressée à une beauté qui lui assurait fortune et situation, car cette beauté pastellisée a été adorablement jolie.
Née pauvre, elle fut successivement poussée par les siens dans de riches alcôves, officines de bien-être et de luxe pour des ribambelles de frères, de sœurs, de neveux et de petits-cousins. Le mariage, d'ailleurs, légitima toujours l'équivoque de ces opérations familiales. Mme de Nevermeuse fut une courtisane légale. L'étude de notaire et la sacristie furent invariablement le vestibule de ses chambres d'amour.
Ses deux maris morts et les huit millions réalisés, cette fragilité flottante au-dessus de deux veuvages vit se modifier et changer tout d'un coup les sentiments de son entourage. C'est le triste apanage de l'argent: il corrompt tout. On avait craint de la perdre, on désira la voir mourir.
Mme de Nevermeuse, hier encore parente enrichissable, était devenue testamentaire.
Jusque-là elle avait eu des frères, des sœurs et des neveux: elle n'eut plus que des héritiers. Elle devint la tante Nevermeuse, mais une tante décidée à faire longtemps attendre sa succession. Elle fit mieux.
Elle quitta Paris et, prudente, entreprit de grands voyages. Elle mit des centaines et des centaines de lieues entre elle et les indigestions, suite inévitable des grands dîners de famille, et les accidents de voitures et d'autos des promenades concertées et des parties de campagne. Elle devint nomade; des dames de compagnie embellirent sa vie. Elle se refusa toujours au dévouement des cousines pauvres et des neveux fervents, mais très manégée, en femme avertie par l'expérience, elle se garda bien de rompre avec ses plus lointains arrière-petits-cousins; ceux-là seuls pouvaient la défendre contre ses parents plus proches. Dans les familles unies on a toujours la tentation d'enfermer en d'admirables maisons de santé, pour les contraindre à se soigner enfin! les vieilles parentes fortunées, imprudentes et délicates. Mme de Nevermeuse connaissait les siens. De Séville, où elle s'attardait au printemps, et de Venise, où elle passait l'automne, elle ne cessa d'entretenir avec tous une adroite correspondance. Elle y dosait de savantes promesses de testament.
Et, nuancées d'espérances, des lettres intermittentes entretenaient tous ses alliés dans la haine des uns des autres et la tendresse intéressée de cette bonne tante de Nevermeuse. Tous séparés d'elle par des détroits, des chaînes de montagnes et des mers, cuisaient doucement à distance dans l'illusoire attente des millions à venir, des millions à toucher et qu'ils ne toucheraient jamais, car, écoutez bien ceci, Mme de Nevermeuse a tout placé en viager.
Moins pour s'assurer une vieillesse luxueuse en doublant ses rentes que pour éviter de fâcheuses dissensions autour de son cercueil, propriétés et valeurs, elle a tout réalisé, tout vendu à fonds perdu et, son revenu ainsi triplé lui permettant d'être très généreuse et d'envoyer de temps à autre le sensationnel cadeau à qui de droit, était-elle au moins sûre des larmes de regrets. Ah! elle serait pleurée quand elle quitterait ce monde!
On dirait que le hasard a le respect de ceux qui n'ont plus à redouter ses coups.
Vieille, immensément riche, le cœur sec et momifié dans son effrayant égoïsme, telle une conserve inaltérable, elle a vu s'éteindre un à un autour d'elle tous les parents, les proches comme les éloignés, qu'elle espérait frustrer de ses millions. Une invisible machine pneumatique a fait le vide autour d'elle.
Comme indurée dans son effarante solitude, elle leur survit à tous. Elle est celle qui ne meurt pas.
Consciente des convoitises qu'elle allumait, elle les a tous vus partir sans une larme. C'est une joie féroce chez certains vieillards de constater la mort des autres autour de leur verte sénilité. Mme de Nevermeuse est de cette race-là. Heureuse d'être sans enfants, heureuse d'être sans famille, elle a pris plaisir à compter les coups qui décimaient les siens, et croyez que, la nuit, après l'opéra ou l'opérette où elle va tous les soirs, ce lui est une joie en se mettant au lit de songer que sa mort n'enrichira personne et qu'elle, la septuagénaire endurcie, elle est seule, seule échappée à l'hécatombe et qu'elle a enterré les siens.
Elle n'a pas oublié que sa jeunesse sacrifiée a longtemps fait vivre et longtemps entretenu tous ces morts. C'est sur sa beauté, exploitée et poussée dans de riches alcôves conjugales, que tous ces disparus avaient étayé leur fortune, et c'est la rancune, depuis près de soixante ans amassée en elle-même, qui lui met aux lèvres ce sourire immuable.
Sourire de poupée, mais de poupée macabre figée dans une triomphante survie d'au-delà!
Mme de Nevermeuse n'a jamais aimé personne. Instrument docile entre les mains d'une famille cupide, elle a usé deux maris pour en recueillir successivement les millions, puis, veuve, elle a usé dans l'angoisse et l'attente vaine tous les héritiers intéressés à la voir mourir; et c'est ce cœur sans secousse qui lui a fait ce front sans ride..., car dans sa maigreur transparente et le faisandage de ses fards, cette ancestrale poupée est encore jolie, d'une joliesse de morte embaumée et d'automate de grand sculpteur!
Et c'est la sécheresse admirable de cette nature sans sensualité et sans cœur qui la fait si délicieusement vaporeuse, impérieuse et planante.
Mme de Nevermeuse surnage, délicate, hautaine et floue, tel un pastel au-dessus de soixante ans de décès et de deuil.»
L'orchestre entamait le prélude du troisième acte; de Bergues regagnait le fond de loge et du même coup nos trois lorgnettes abandonnaient le pastel vivant et l'énorme boa de plumes bleues qu'elles fixaient.
Nous écoutions de nouveau _Siegfried_.