‹ Le crime des richesChapitre 14 sur 15 · I

I

LA FEMME A WILHEM

--Qu'est-ce qu'il y a? Vous savez?

--Quel scandale, ma chère! Une foraine, une saltimbanque qui vient de giffler Josepha Baster.

--Josepha, des Folies-Plastiques?

--Elle-même. Vous jugez du foin que cela fait dans la fête! Il y a plus de dix automobiles arrêtées devant la baraque. La circulation est interrompue, tout le monde s'y porte. Inutile d'essayer d'y aller, vous n'y arriveriez pas. Nous avons dû y renoncer. Nous remontons, vous voyez.

--Quelle guigne! Alfred, en prenant par les bas-côtés vous ne pourriez pas gagner là-bas, près de l'attroupement?

A quoi le cocher interpellé, sans même se tourner sur son siège:

--Impossible, madame. Les agents ont établi une file. Nous sommes en dehors, nous voilà là pour une demi-heure au moins?

--Voilà bien ma veine! Et l'incident est arrivé dans quelle baraque?

--Chez Grosbois, à l'avant-dernière baraque des lutteurs, celle où il y a cet homme blond si extraordinaire. C'est la femme d'un de ces messieurs qui a fait le coup.

--La femme d'un lutteur a claqué Josepha? Ah! vous m'affolez, ma chère! On a été chercher la police au moins?

--Naturellement! Mais notre file se met en marche. Adieu! nous nous remontons! Bonsoir! bonsoir! Moi je suis immobilisée. On vous verra demain matin à Armenonville?

--Non, je dîne au Polo! Vous y viendrez?

--Peut-être, vous ne quittez pas encore Paris?

--Oh! pas avant le 14. Moi, je trouve Paris charmant en juillet.

--Moi aussi!... Bonsoir!

--Bonsoir!... Bonne chance!

Une des deux victorias se mettait en marche, remontant vers Paris; l'autre demeurait figée, enlisée dans la file des autos stationnant devant les parades et les manèges de l'avenue de Neuilly.

C'était, dans un remous de foule à chaque seconde renouvelé, un interminable défilé d'habits noirs et de fragiles et claires toilettes de femmes; tous les ébouriffements de batistes et de gazes de soie, de linons pâles et de taffetas changeants dont la mode habillait, ce printemps-là l'ondulante anatomie des femmes; tout cela violemment éclairé, éclaboussé de lumières crues ou lividement blêmi par des lueurs d'acétylène, les verres de couleur des illuminations ou l'incendie tournoyant des cirques de vaches, d'autruches et de cochons. C'était la lente et coutumière promenade du Paris des grands cercles et des grandes alcôves venus, après l'obligatoire dîner à Armenonville ou à Madrid, contempler de près la misère en oripeaux des saltimbanques et se frotter curieusement aux muscles de la force et de la santé en plein air; et, tandis qu'une partie de ces beaux visiteurs remontait déjà fatiguée vers Paris, ceux qui descendaient vers la Seine, brusquement arrêtés dans leur exode par l'incident de la baraque Grosbois, s'impatientaient et sacraient dans la tôle peinte des autos, comme sur les coussins de drap des voitures, furieux du retard, devenus eux-mêmes des objets de parade dans leur immobilité forcée au milieu de cette foule remuante; la foule goguenarde familière des fêtes des environs de Paris, dont les quolibets et les impertinentes réflexions tombaient dru sur les frêles poupées de luxe arrêtées là, droites sous leurs immenses chapeaux de plumes et de fleurs.

Mario Steinberg qui remontait lentement l'avenue, curieux des belles dames fardées et les dévisageait amusé, surprenait le dialogue échangé entre les deux victorias. Il se retournait et se rendait, en effet, compte de l'embarras et de la circulation interrompue; une triple file d'équipages stationnait devant la dernière baraque des lutteurs, à trois cents mètres environ. A travers le brouhaha des boniments et des musiques on devinait des huées et des cris: là-bas, la foule ameutée semblait assiéger la baraque, et Mario Steinberg se rappelait, maintenant, le lutteur blond dont avaient parlé les deux femmes. Sa nudité transparente et musclée l'avait frappé, et dans sa mémoire de peintre, hantée de souvenirs de musées, il l'avait immédiatement classé parmi les figures d'Holbein admirées à Bâle. Du fameux Christ cet Allemand avait les pectoraux énormes et le ventre creux, les bras bossués, tout en muscles, et la taille étrangement mince en opposition aux épaules très larges. Il en avait surtout la chair lumineuse et blanche, comme éclairée intérieurement, une chair de corps astral, sans un duvet, et si éclatante qu'elle semblait irréelle. Ce lutteur à torse triangulaire lui était apparu moins comme un être que comme une projection; il s'appelait Wilhem. Le peintre se rappelait maintenant son nom. Holbein, le vieux, Holbein, le jeune, Cranach et les Primitifs allemands avaient peint de ces musculatures. Ce Wilhem se rattachait à une humanité disparue. Sur ce corps d'Ecce homo de l'Ecole de Bâle se dressait, étroite et longue, une face aux tempes creusées, un nez un peu court, d'une laideur douloureuse et poignante, une face dont les maxillaires ne dépassaient pas le cou, le cou massif et rond comme une colonne et dont le visage semblait le chapiteau.

Cette tête moyennageuse et triste, Mario Steinberg la revoyait tout en jouant des coudes à travers la foule. Cette bouche aux plis tombants, ces yeux clairs et vides profondément enchâssés sous l'arcade sourcilière, tout ce masque de défi et d'amertume, le peintre se souvenait de l'avoir noté et remarqué dans maints Saint-Sébastien et maintes Flagellations.

Il fendait les groupes, le regard en avant, sans voir, tout à la hantise de cette figure hallucinante surgie, on eût dit, de la nuit des temps.

Des éclats de rire, des cris et des propos orduriers l'arrachaient à sa rêverie. Un remous de peuple l'étouffait, des chevaux encensaient de la tête, qu'il était forcé de saisir par la bride pour passer entre les voitures; des cochers juraient sur leurs sièges, des automobiles trépidaient sous le frein serré par la main des chauffeurs, et, debout dans les landaux, dans les Panhard et les Bouton de Dion, des femmes en longs manteaux de draps blêmes montraient du doigt la baraque. Mario était au centre de l'attroupement.

De misérables tréteaux, une muraille de toile où des quinquets fumeux faisaient osciller de grandes ombres, un fragile escalier de bois pliant dénonçaient au public les arènes. Toute la troupe était en parade: quatre lutteurs, dont deux étiques et deux ventripotents, les gros sanglés et les autres lamentables dans des maillots trop neufs ou déteints. Des trousses frangées d'or leur ballonnaient sur le ventre, des tatouages enlaidissaient encore bouffissures et maigreurs, et, parmi toutes ces tares éclatait le buste transparent et solide de Wilhem. Il était là, nu jusqu'à la ceinture, les bras croisés sur la poitrine.

Les cinq hommes réunis toisaient la foule, indifférents à ce qui se passait autour d'eux. Aucun amateur ne demandait de gant. D'un commun accord professionnel et comtois, attendaient la fin de l'incident, on reprendrait après séance interrompue.

L'incident, qui tenait toute cette foule haletante, se résumait dans la présence de deux agents debout sur l'escalier et essayant en vain d'imposer silence à une femme. Une grande belle fille au maquillage éclatant, en manteau de drap bleu pâle, la face empâtée et les yeux soulignés de kohl, dénonçant malgré la délicatesse de profil, une imminente quarantaine, s'agitait et se démenait, intercédait, on eût dit, auprès des deux agents. Un détail seul déparait la parfaite élégance de la femme, l'avachissement de son gainsborough au plumage éploré, évidemment écrasé par un coup de poing récent. Cette exquise gravure de mode était coiffée d'un véritable accordéon.

--Il y a eu erreur, je vous assure, messieurs les agents, je n'en veux pas à madame. Madame m'a prise pour une autre. Relâchez cette femme, messieurs les agents!»

Et la demoiselle sifflotait et crachotait en agitant deux mains grasses fleuries de grosses perles. La saltimbanque, elle, ne disait mot. Elle restait là les dents serrées, la paupière lourde et les yeux méprisants. La demoiselle insistait:

--Voyons, madame, regardez-moi bien. Il est impossible que vous m'ayez déjà vue ici.

--Moi, je suis sûr que c'est elle, chuchotait une voix espiègle à côté de Mario. On la connaît, la grande Josepha!

Et le manteau bleu pâle revenait à la charge:

--Voyons, madame, un effort de mémoire. Dites que ce n'est pas moi.

A quoi la femme avec des yeux de hyène:

--Vous ou une autre, qu'importe, vous êtes toutes les mêmes. Un beau fumier que votre monde, et parce que ça a du linge, ça se dit élégant. Ah! c'est du propre, ce qu'il y a dans votre linge!

--Vous, vous allez vous taire, faisait un des agents, et nous suivre chez le commissaire. Assez causé!

--Hou! hou! les sergots, faisait la foule sympathique à la foraine.

--Laissez-la parler, laissez-la parler, criait-on des voitures.

Des toilettes de cent louis pressentant un drame, chatouillées ailleurs par le ton menaçant de la foraine, étaient descendues des autos et s'étaient mêlées à la foule; des clubmen aussi frissonnaient voluptueusement:

--Elle est très belle, faisait la duchesse de Melvau-Sonyeuse au petit prince de Cadignan.

--La Baster n'en mène pas large, faisait le marquis de Mondibourt.

Josepha ennuyée à la fin de tous ces yeux fixés sur elle:

--Je m'explique très bien l'erreur de madame; j'ai mon sosie et ce n'est pas la première fois qu'on me prend pour une autre. Je ressemble si étonnamment à la princesse Ivatinof. Elle est folle de sports, elle ne quitte pas cette fête. C'est elle que madame aura vue dans cette baraque.

A quoi la femme impatientée:

--Elle porte aussi vos bagues, cette michetone-là? Ça ne court pas les fêtes, des broquilles comme les vôtres, et ça se reconnaît. Si ce n'est pas dégoûtant pour une gonzesse de porter des perles comme ça, il y a de quoi nourrir une famille pendant des années! Mais je vous ai assez vue. Menez-moi chez le commissaire, monsieur l'agent; mais madame m'y suivra. Je porterai plainte aussi, madame m'a fait des propositions et de drôles de propositions.

--Madame!

Et les mains de la fille tremblaient, devenues blêmes.

--Il n'y a pas de madame, et puis, si c'est pas vous, vous paierez pour les vôtres, j'en ai assez de la vie que je mène. Ce n'est pas une existence de monter, comme je le fais, la garde autour de mon homme. Il est à moi, cet homme, je n'ai que lui. Qu'est-ce qu'elles ont toutes à venir miauler dans ses jambes. Si c'est pas une honte, depuis que nous sommes ici en parade, il y en a qui viennent le chercher tous les soirs et pas que des typesses à la rigolade, des poupées à diamants, et toutes pour le peindre à les entendre, parce qu'il a une belle gueule. Ça, je le sais, puisque je l'ai pris pour ça. V'là déjà six semaines que ça dure; ça avait déjà commencé aux Invalides. Heureusement qu'on s'aime et que je suis sûre de lui, mais à force de venir l'aguicher, est-ce qu'on sait?

--Mais, madame, moi, vous ne m'avez jamais vue aux Invalides, pleurait presque Josepha.

--Oui, mais vous m'avez invitée à souper l'autre soir, le soir que vous m'aviez prise pour sa sœur. J'étais assise à côté de vous pendant la séance, vous m'avez sondée habilement. J'ai eu le flair, je ne vous ai pas dit que j'étais sa femme et vous m'avez offert deux louis pour vous amener mon frère à souper... Joli métier!...

--Moi, madame?

--Oui, vous, madame.

--Quand je vous dis que vous m'avez prise pour la princesse Ivatinof. Vous faites erreur.

--Alors, vous lui ressemblez rudement. Tant pis pour vous, vous paierez pour elle.»

Un des agents prenait à part le directeur des arènes:

--Vous savez, monsieur Grosbois, le commissaire vous fera fermer. Des scandales comme ça, il n'en faut pas.»

Le tenancier s'approchait du lutteur. L'Allemand, demeuré impassible, cambrait en silence sa nudité transparente et musclée de saint Sébastien bâlois.

--Wilhem, lui chuchotait-il dans la nuque, fais taire ta femme. Elle va nous attirer du vilain!»

L'homme, sans se déranger, les bras toujours croisés sur sa poitrine, se mouvait lentement vers sa femme:

--Ferme!

A peine les lèvres avaient-elles remué dans la pâleur figée du visage:

--C'est bon! Je me suis trompée, faisait la saltimbanque.

Et, haussant les épaules:

--Paraît que j'ai fait erreur.»

Le lutteur était allé reprendre sa pose au bout de la parade. La femme, elle, était rentrée dans la baraque. Il restait là lumineusement blême et blond, dominant la foule de toute sa hauteur. Le regard vide, ailleurs, il ne semblait même pas se douter qu'il était le point de mire de tous les yeux; mais ses bras gonflés étreignaient rageusement ses pectoraux et le long de ses joues creuses deux grosses larmes coulaient lentement.

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