I
SUITES DE VEGLIONE
--Tu n'es pas encore couchée, grand'mère? A ton âge? Tu vas prendre mal.--Les cimetières sont donc ouverts la nuit?--Le service de la voirie est bien mal fait!--Il n'y a pas de police de morts, à Nice?--Un beau domino, mais un fichu corset.--De 1840 au moins? Il date.--Madame est riche.--N'ôte pas ton masque! Comme tu regardes les hommes, mâtin! quels yeux!--Ceux de ton temps étaient mieux, avoue-le.--Combien tu regrettes... Ton temps perdu.--Laissez donc, madame en guette un petit de son âge.»
Les sarcasmes pleuvaient sur le domino réfugié, cerné, acculé dans un angle du couloir. C'était au dernier veglione de Nice: une bande de joyeux fêtards avait fait cercle autour du camail et de la robe de moire d'un masque hermétiquement clos: deux tours d'Alençon soigneusement ramenés et rabattus sur un loup, dont le satin jaune luisait.
La femme qui se dissimulait sous ce double voile n'était pas, ce soir de mardi gras, en quête d'aventure. Engoncée de soie roide, la taille volontairement volumineuse... et méconnaissable sous les plis d'un domino ample, le masque dévisageait obstinément tous les hommes et d'un œil de policier fouillait les recoins de la salle et des couloirs. L'inconnue allait, uniquement préoccupée de découvrir quelqu'un, et ce quelqu'un, le hasard s'obstinait à ne pas le mettre sur ses pas. Déjà depuis deux heures, le domino jonquille rôdait inquisiteur, en arrêt devant tous les groupes, inventoriant dans un forcené pourchas les consommateurs du buffet, les flirteurs du foyer et les danseurs du bal.
Son manège avait fini par intriguer quelques habits noirs. Indifférente à toutes les attaques, à la moindre tentative d'emprise la femme se dégageait prestement, glissait comme une anguille entre les mains fureteuses, et, murée dans son silence, poursuivait sa chasse à la porte des loges et dans les plus infimes couloirs.
Piqués au vif, quelques noceurs avaient résolu d'en avoir le cœur net. Ils avaient guetté le domino jaune et, le cernant au bas d'un petit escalier, l'avaient acculé dans un coin. Le domino était devenu cible, on le criblait maintenant de saillies mordantes. La main finement gantée, l'étroitesse du pied moulé dans les jours d'un bas de soie noire avaient trahi une élégante. La femme traquée ne disait pas un mot: à petits coups cinglants d'éventail elle décourageait les mains entreprenantes et tenait en respect les oseurs: mais aux pires hypothèses sur son physique et sur son âge elle opposait un mutisme obstiné. En vain la lâcheté des mâles surexcités l'insultait-elle maintenant à cœur joie; la goujaterie de ses agresseurs ne faisait pas tressaillir un pli du domino. Seulement, parfois, sous les dentelles et le satin du loup deux yeux d'acier flambaient étrangement.
Des gens avaient fini par s'attrouper autour de ce combat d'une femme isolée contre huit hommes, et de Bergues avait fait comme les autres, curiosité ou désœuvrement, dans la tristesse tumultueuse et morne de ce bal.
D'autres dominos s'étaient mis de la partie: «Démasquez-le, braillait une fille à demi-nue dans les velours ciselés et les brocarts déteints d'une dogaresse de louage, c'est un homme! Démasquez-le!» Et chatouillée par deux cavaliers à faux nez, la Vénitienne d'occasion se renversait et s'offrait avec un rire hystérique.
Le domino se taisait toujours, mais les ripostes de son éventail étaient devenues rageuses. Un énervement gagnait l'inconnue, ses coups maintenant faisaient mal.
«Tu te fâches...», mais, bousculant le groupe qui l'emprisonnait, la femme venait de se frayer un brusque passage vers deux dominos de satin blanc, tout à coup surgis à la porte du foyer. Depuis leur apparition, ses étranges yeux clairs ne quittaient plus le couple.
Le domino jonquille allait droit à eux et d'un geste emporté, sans que rien n'eût fait prévoir une telle violence, en un clin d'œil arrachait aux deux déguisés leurs loups. Démasqués, les deux dominos, un jeune homme et une jeune femme demeuraient figés de stupeur. C'était un tollé général. On huait l'incorrection du domino jonquille.
La femme qui venait de commettre cet acte inqualifiable, balbutiait, tremblante et d'une voix étranglée: «Pardon, pardon, je me suis trompée.» Le couple qu'elle venait d'insulter si gravement n'était pas celui qu'elle cherchait; mais le public n'admettait pas sa méprise. Celle qui venait de s'en rendre coupable était assiégée, insultée, molestée par la foule; on s'ameutait dans les couloirs.
«Démasquez-le, démasquez-le, braillaient des voix devenues peuple, c'est un homme!» Déjà des mains se tendaient vers les dentelles et le loup du masque.
La femme, atterrée, ne se défendait plus. De Bergues, poussé maintenant au premier rang des curieux, lisait dans la pâleur des yeux devinés un tel effroi, une telle détresse qu'il s'en sentait tout remué. Il écartait les agresseurs, et, s'emparant du bras de la misérable: «Laissez, je connais madame. C'est une malade, une malheureuse malade. De grâce, messieurs, un peu de courtoisie, ne molestez pas une femme... Vous étouffez madame! je vous garantis que c'est une femme...»
L'assurance de son ton, son encolure et sa prestance en imposaient; la voix de de Bergues faisait taire les murmures. De vagues engueulades, des gouailleries de bal masqué s'éteignaient dans une rumeur.
Le domino jaune avait posé son bras sur celui de de Bergues. «Appuyez-vous sur moi, madame, soyez sans crainte. Où dois-je vous conduire?--A ma voiture, répondit moins une voix qu'un râle, le numéro 1.229.
La femme maintenant défaillait: de Bergues devait la soutenir. Il descendait lentement l'escalier, un chasseur hélait le fiacre, le jeune homme mettait le domino en voiture.--Votre nom, votre carte, monsieur, implorait un souffle, que je sache au moins à qui je dois... Merci, merci. Voulez-vous dire au cocher de retourner où il m'a prise, à l'hôtel d'où je viens.»
Et la portière se refermait sur l'inconnue.
De Bergues avait tout à fait oublié cette aventure, quand, à trois semaines de là, le courrier du matin lui apportait une longue enveloppe de bristol résistant et bleuâtre timbrée d'argent mat; l'écriture lui était complètement étrangère.
Le jeune homme faisait sauter le cachet.
La Pergola. Antibes.
La duchesse d'Eberstein-Asmidof serait heureuse de recevoir M. Henri de Bergues à la Pergola. Elle lui serait même reconnaissante de vouloir bien ne pas trop différer sa visite. La duchesse sera chez elle le lundi, le mercredi et le vendredi de la semaine prochaine, de trois à sept. M. Henri de Bergues sera le bien venu. Inutile que M. Henri de Bergues prévienne la duchesse de sa visite. On ose absolument compter sur lui.
Le billet laissait le jeune homme rêveur.
La Pergola, la duchesse d'Eberstein-Asmidof.
De Bergues ne connaissait que trop de réputation la châtelaine de la Pergola. Ses déportements étaient depuis dix ans la fable et le scandale de la Riviera; le domaine d'Antibes avait lui-même sa légende.
On y montrait la place où le comte Zicco, un des amants de la duchesse, s'était tué dans une chute de cheval, et cela dans une des allées du parc. La monture emballée avait buté contre un cactus géant, et l'homme désarçonné, pris entre sa bête et les dards onglés et coupants de la plante, était mort. La duchesse avait fait enterrer son amant à la place même du désastre. En Riviera on ne refuse rien aux millions et surtout aux millions des personnalités princières, et la duchesse était par sa mère une Scatelberg-Emerfield.
De branche allemande, elle avait épousé à seize ans le duc d'Eberstein-Asmidof qu'on disait impuissant. Les Asmidof n'avaient pas d'enfants. A la cour de Finlande on avait tout d'abord excusé les écarts de la jeune femme, mais le scandale de ses caprices avait pris un tel retentissement, que le grand-duc régnant avait dû prier le jeune ménage d'aller donner ailleurs le spectacle de ses fantaisies.
La Riviera en avait hérité. Depuis dix ans cette Allemande, qui devait avoir maintenant dépassé la quarantaine, trouvait moyen d'étonner la Côte d'Azur; et la côte est pourtant assez blasée sur les excentricités de ses hôtes.
Le duc d'Eberstein n'existait pas pour sa femme. Musicien accompli, piqué même de la folie de la composition et tout acquis à la manière de Wagner, il passait ses journées et une partie de ses nuits à élaborer de pénibles opéras que ne montait pas Monte-Carlo. Sa femme n'existait pas pour lui. Toutes ses préférences étaient pour l'harmonie, le contre-point, la fugue et quelques vagues compositeurs ou musicastres qu'il hébergeait à tour de rôle à la Pergola, jusqu'à concurrence de quelque nouveau favori, car les engouements du duc étaient plutôt brefs.
Ceux de la duchesse avaient plus de durée. Cette Allemande était une passionnée, mais elle avait la main malheureuse et ses amants avaient des fins assez tragiques. Ses amants... c'est-à-dire on en citait deux, le Hongrois, le comte Zicco, mort si malencontreusement à la Pergola dans une promenade matinale, et le beau chevalier Contaldini, tombé dans une crevasse pendant un séjour du duc et de la duchesse à Saint-Moritz. Le nouvel amant accompagnait, cet été-là, le couple dans les Alpes.
La duchesse était, bien entendu, étrangère à tous ces trépas, et jamais un soupçon ne l'avait effleurée, mais elle en gardait une auréole sinistre. Dans le pays cette exsangue et maigre duchesse Wilhena passait pour avoir le mauvais œil. On lui prêtait d'autres aventures.
Un dimanche de Carnaval, où elle s'était risquée sous le loup dans les rues de Cannes et s'était mêlée au corso populaire, en quête, on le voulait..., d'émotions anonymes, elle aurait été reconnue et démasquée par des pêcheurs. L'intervention de la police l'avait seule préservée de l'insulte.
Qu'y avait-il de vrai dans tout cela? L'amant actuel de la duchesse, un Américain à peau blanche tacheté de son, master Thomas Barret, un roux râblé à mufle de dogue avec, dans les yeux bougeurs, la clarté d'eau de deux étranges prunelles vertes, la désespérait de ses frasques et lui coûtait des sommes. L'Américain était coureur et joueur. La misérable était folle de cet amant, le dernier peut-être, car la duchesse n'avait jamais été jolie, et maintenant la quarantaine l'alourdissait. Les sports, le surmenage d'une vie sentimentale et nerveuse, ses coups de tête et de cœur avaient brouillé son teint, flétri ses yeux. Elle se cramponnait à cet ultime amour avec l'énergie désespérée d'une femme qui se noie et n'en était plus à se compromettre. Elle avait déjà tout osé, tout commis pour ce beau Saxon au mufle carré et court.
C'est à tout cela et à bien d'autres choses encore que songeait de Bergues dans le rapide de Nice à Cannes. Il le quitterait à Antibes pour se rendre à l'invitation de la duchesse.
Il s'était enfin décidé à tenter le voyage; une certaine appréhension lui étreignait l'estomac et, plus ému qu'il n'eût voulu se l'avouer, le jeune homme se laissait secouer par la trépidation des freins en se demandant qu'est-ce que pouvait bien lui vouloir l'Allemande de la Pergola.
Sa fatuité n'allait pas jusqu'à redouter pour lui un caprice de l'Altesse. Tout enchanté qu'il fût de sa personne, de Bergues était édifié sur son physique; il n'avait ni l'élégance rare d'un Zicco, ni les yeux admirables d'un Contaldini, ni le rable prometteur d'un Barett... mais tout de même, est-ce qu'on pouvait savoir avec ses créatures! Et décontenancé, de Bergues sentait sourdre en lui des effarements de Joseph.
«Antibes, trois minutes d'arrêt.»