IV
LE SECRET DE LA DUCHESSE
«Oui, ce pays est admirable. Ce golfe Juan et cette baie de Cannes dans leur cirque ouvert de montagnes, Alpilles en amphithéâtre aux cimes blanches de neige et groupes boisés de l'Estérel, tout cela vaut en effet la corniche Ligure de Gênes à Livourne, Rappalo, la Spezzia Nervi, les carrières de Carrare; et le golfe de Naples n'est pas plus beau que la baie des Anges, vue des hauteurs du Mont-Baron. Oui, cette Riviera est une côte enchantée malgré son pullulement d'hôtels et de villas, mais son climat est traître et meurtrier, et en vérité je ne sais si je ne dois pas maudire l'énervante douceur de ce ciel d'opéra.» La duchesse, debout dans l'embrasure de la baie, suivait d'un regard éperdu l'incendie du couchant et l'agonie de nuances, la changeante agonie de la montagne et de la mer. Elle continuait comme se parlant à elle-même:
«Cette Riviera!... C'est de notre arrivée en Riviera que datent mes malheurs. Qu'est-ce que les scandales de Milerschurt et d'Emerfield auprès de la vie que j'ai menée ici! En Finlande le duc était un mari indifférent et hautain. Occupé de choses d'art, à peine daignait-il s'apercevoir que j'existais, mais une fois dans cette terre promise et dangereuse de la Provence, un homme inconnu se révélait en lui, un tyran que je ne soupçonnais pas, un despote ennuyé et cruel, qui fait le mal pour le plaisir du mal et jouit férocement de la souffrance. Un satrape excédé perçait vite sous son masque de musicien épris de contrepoint et de fugue. Et ce furent toutes les lâchetés d'un Tibère, toutes les fourberies, toutes les férocités, toutes les complications bysantines d'une âme d'eunuque amoureuse de pièges et d'intrigues... et il n'était pas ainsi avant notre séjour à Antibes. C'est dans cette villa, à l'ombre découpée de ces treilles et de ces vergers d'oliviers qu'éclatait sa haine sacrilège de l'amour.
«Certes, la duplicité était en lui, mais ce climat l'exaspéra. C'est la mollesse de ce pays, qui dénoue d'abord la volonté comme une écharpe pour la tendre ensuite comme un arc, dans la sécheresse ardente de son mistral. C'est l'âpreté de ces jours de bourrasque et de poussière, la fièvre permanente bercée dans ces vagues sans flux et sans reflux et, par-dessus tout, ces effluves de caresses et rut éparses dans l'unanime consentement des choses et des êtres à l'amour, c'est toute cette nature complice qui, en exacerbant mes sens, redoublait chez lui la rage de son impuissance; et ce soleil menteur, à la fois brûlant et glacé, qui pompe le cerveau et détraque le système nerveux, voilà le grand coupable et, dans le drame où nous sommes tous deux acteurs, marionnettes aveugles avec des instincts pour fils, c'est le climat de ce pays qui joua le rôle de la fatalité.
«Le duc travaillait mal à Milerschurt. Ici, il cessa complètement de travailler. Il eut beau s'entourer de compositeurs italiens, d'organistes sans emploi et de vagues maîtres de chapelle, cette mer et ces montagnes annihilaient en lui toute imagination, toute puissance de labeur. Mais ce pays l'avait pris et, captif involontaire de son charme, il ne voulait plus le quitter. De cette incapacité au travail naquit mon infortune.
«Dans son oisiveté il conçut contre moi une effroyable rancune; toute sa veulerie s'aigrit en haine. Il envia mon bonheur, il envia jusqu'à mes amants. Lui, le misogyne et le frigide, à qui la nature a refusé la joie des possessions, il s'ulcéra dans sa solitude d'une hideuse animosité d'eunuque et d'impuissant.
«Moi, j'étais amoureuse et éperdument. Je n'ai connu vraiment la passion que dans ce pays. En Finlande mes aventures n'avaient été que des coups de dépit, des représailles fébriles d'épouse délaissée, des réponses du tic au tac à l'outrageante froideur de mon mari. Ici, seulement, je devins femme. Cette Riviera dont, jeune fille, je ne pouvais pas prononcer le nom sans un frémissement de tout mon être, ne m'avait pas déçu, la vision s'était réalisée, telle que l'évoquaient mes lointaines songeries d'enfant. La vie, que j'avais vécue jusqu'alors, m'apparut terne et grise, et c'est dans cette Pergola que l'existence commença vraiment pour moi. J'y aimai le comte Zicco et le chevalier Contaldini et ce furent là vraiment les deux grandes passions de ma vie.
«J'ai connu sous ces treilles de jasmin de Virginie et dans ces allées de cyprès d'inoubliables heures. Leur souvenir m'y fixe à jamais. Combien de fois j'y bénis mon exil et la décision du prince à qui je devais tout ce bonheur. J'y connus même la beauté, car, le croiriez-vous, monsieur, transfigurée par la passion, j'étais devenue presque jolie, oui, jolie dans la montée des sèves, la vibration de la lumière et l'épanouissement de tant de fleurs.
«J'avais compté sans la haine du duc. Il ne put supporter le spectacle de ma joie et je payais bientôt chèrement les heures d'ivresse qu'il m'avait permises en somme, puisque lui-même m'avait poussée aux aventures. Le duc me voulait bien mère, mais ne me voulait pas amante, et c'est l'amante seule qui s'était révélée en moi.
«Je vivais dans un tel éblouissement que je ne remarquais même pas cette animosité et cette envie embusquées et guetteuses. Ce fut, de la part du duc, une haine de prêtre et de vieille femme contre la jeunesse et l'amour, une haine ulcérée de rancœur jalouse qui attend son heure, patiente et épie. Je ne fus pas longtemps sans en ressentir les effets. Le duc savait où me frapper.
«Le comte Zicco était notre hôte. Le duc l'avait attaché à son service, il dirigeait le haras que nous possédions à Saint-Raphaël et dressait les chevaux de mon mari. Il m'accompagnait souvent dans mes promenades et me servait d'écuyer. A Emerfield, j'étais l'amazone de la famille. Le comte Zicco n'avait pas de fortune: le duc lui faisait vingt-quatre mille francs par an et j'en étais arrivée, dans mon amour aveugle, à une sorte de gratitude envers mon mari.
«Le 6 avril 1895, Zicco montait dans le parc un alezan hongrois qui m'était destiné. C'était une bête assez capricieuse, mais déjà assouplie par la main de Zicco qui la sortait tous les matins, depuis quinze jours. Tout à coup le cheval faisait un brusque écart et, prenant le mors aux dents, allait s'abattre contre une énorme touffe de cactus. On rapporta le comte dans un état lamentable, il avait la poitrine écrasée et mourut le jour même à cinq heures. Le duc assista à son agonie et je n'appris l'horrible événement que le soir, à mon retour de Cannes où je déjeunais ce jour-là. Ce fut le premier malheur abattu sur la Pergola.
«Ma douleur fut immense, j'en porte encore la blessure. Je demeurais un an confinée dans mon deuil. Puis le duc exigeait que je reprisse ma vie mondaine; la maladie que j'avais prétextée avait assez duré. L'Opéra de Nice montait la Transtévérine, du duc d'Ebernstein, et la Pergola devait se rouvrir aux invités pour une série de dîners et de réceptions nécessaires au succès de l'œuvre; je me résignais et m'attelais à la gloire de mon mari... Le soir de la première, le duc amenait dans ma loge le chevalier Contaldini... Six mois après, nous étions, Contaldini, le duc et moi, à Saint-Moritz. Le duc ne pouvait plus se passer du bel Italien, j'étais devenue sa maîtresse.
«Notre liaison dura plus d'un an. Contaldini habitait Monte-Carlo, nous nous rencontrions à Nice; mais ma santé était demeurée ébranlée de la catastrophe de Zicco et le médecin m'imposa de nouveau l'Engadine. Saint-Moritz nous revit le duc, le chevalier et moi.
«Le duc et Contaldini chassaient souvent dans la montagne. Accompagnés d'une escouade de guides, c'étaient moins des chasses que des excursions qui duraient parfois plusieurs jours. Un soir, le duc rentrait seul. Entraîné à la poursuite d'un chamois, le chevalier avait perdu pied au tournant d'une sente et roulé dans la précipice; le duc rentrait avec les guides pour chercher des échelles et des cordes et tâcher de retrouver le corps. Ils revinrent deux jours après, sans le cadavre. Contaldini avait dû glisser dans quelque ancienne crevasse. Le glacier le gardait. Nous partions le lendemain même pour Bayreuth.
«J'étais anéantie de désespoir, anesthésiée d'épouvante; ma stupeur était telle que je me laissais emmener; le duc retrouvait là tous les wagnériens des deux mondes accourus pour communier sous les espèces du Maître: on donnait la Tétralogie.
«J'étais tellement ivre de détresse que je suivis le duc au théâtre, j'aimais mieux tout que la solitude. J'assistai d'abord à l'Or du Rhin et le lendemain à la Walkure... La Walkure, je m'en souviendrai toujours. Malgré l'obscurité de la salle, c'est pendant cet opéra que j'eus tout à coup l'épouvantable conscience de la culpabilité de mon mari.
«C'était pendant le second acte, Sieglinde est pantelante, évanouie sur les rochers; au loin, dans les gorges rocheuses, la meute d'Huding aboie, les cors font rage et sonnent la curée des deux amants; le terrible motif du tueur de loups monte et grandit à travers les vallées, gagne les sommets et, comme une mer, emplit toute la scène. Siegmund s'élance à travers les blocs de granit, brandissant son épée, et répond à l'appel.
«Ce final du deuxième acte de la Walkure, c'est le triomphe de la vengeance du mari. Je sentais le regard du duc peser sur moi. La salle était bien sombre, mais, sous l'obsession de cet œil opprimant, une étrange clarté se fit soudain en moi; je vis le duc sourire et je compris!
«Je compris quelle main avait précipité la mort de Zicco et de Contaldini; et pourtant le duc n'était pas jaloux, je lui suis indifférente. Si le duc d'Ebernstein a tué mes deux amants, c'est pour le seul plaisir de me faire souffrir et de me voir souffrir... Cette cruauté, les Ebernstein l'ont tous dans le sang et une barbare étiquette la cultive soigneusement dans leur cœur. Oh cette cour de Finlande, où j'ai vu fouetter des pauvres petits enfants du peuple en présence de mes jeunes neveux, en exemple et en punition de peccadilles d'écoliers commises par les princes. Tel est le système d'éducation à la cour de Milerschurt, et je connais assez maintenant mon mari pour être convaincue du plaisir qu'il devait prendre enfant à ces corrections exemplaires.
«Lui seul a suscité les accidents qui m'ont deux fois atteinte et brisée dans Zicco et Contaldini, et ne croyez pas que mon chagrin m'hallucine! J'en ai eu les preuves depuis.
«Rentrée à Antibes, j'ai fait une enquête aux écuries, j'ai interrogé les palefreniers et les lads, j'ai été jusque dans un garage à Nice interviewer un ancien cocher devenu chauffeur et, à prix d'or, j'ai su, j'ai appris.
«L'alezan que montait Zicco, le matin de la catastrophe, avait été drogué; un mélange d'avoine et de graines de chanvre, trempées de champagne et d'eau-de-vie, avait été donné à la bête. L'homme qui a pu commettre cette infamie est capable de recommencer, n'est-ce pas? la mort de Contaldini le prouve. Néanmoins, le duc maintenant a peur, il se sent deviné, il se sent démasqué car, hors de moi à mon retour de Nice, le soir du jour où j'y appris la vérité, j'osais lui dire: «Arrangez-vous, monsieur, pour que mes amants ne meurent plus de mort subite, autrement je déposerai une plainte au parquet. Arrangez-vous aussi pour que je ne meure pas la première, car j'ai pris mes précautions et vous pourriez avoir des ennuis, et je le regretterai pour la famille des Ebernstein.»
«Et voilà pourquoi le duc se contente maintenant de fournir des maîtresses jeunes et jolies aux hommes que j'aime, en un mot à me suborner mes favoris et à me mystifier, et me pousser, folle de rage et de désespoir, au scandale dont vous m'avez sauvée, monsieur, la nuit du dernier Veglione.»
LA VILLA DES CYPRÈS