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LIVRE II - CHAPITRE QUATRIEME

A PARIS

A Henry de Verneville.

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CONCORDANCE

Quelques mois avant d'etre majeur, il quitta sa province pour terminer de niaises etudes, probablement son droit, a Paris. Il y vecut la vie des conversations interminables qui est toute l'existence d'un etudiant francais un peu intelligent.

Il frequenta habituellement:

1 deg. Des cafes ou se retrouvaient des jeunes gens ambitieux ou artistes;

2 deg. Quelques cabinets de travail de litterateurs connus;

3 deg. La Bibliotheque Nationale, l'Ecole des hautes etudes, des concerts le dimanche, des musees.

Dans cette vie ou il se dispersait, il apportait en somme assez de clairvoyance. A Paris, il ne trouva pas ces hommes d'exception qu'il imaginait et a cause desquels il s'etait meprise pendant des annees. Quant a l'aimable plaisir qu'on y rencontre a chaque heurt de rue ou de conversation, il estimait qu'il en faudrait davantage pour que cela suffit.

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PARIS A VINGT ANS

En ces reves (chapitre III), l'adolescent parait de noms pompeux ses premieres sensibilites. Durant trente jours et davantage, il gonfla son ame jusqu'a l'heroisme. De sa tour d'ivoire,--comme Athene, du Serapis --son imagination voyait la vie grouillante de fanatiques grossiers. Il s'instituait victime de mille bourreaux, pour la joie de les mepriser. Et cet enfant isole, vaniteux et meurtri, vecut son reve d'une telle energie que sa souffrance egalait son orgueil.

Solitaires promenades jusqu'a l'aube dans l'ombre de Notre-Dame!

C'etait une philosophie abandonnee qu'il venait la pieusement servir. Que lui importait alors une vaine architecture! Ces pierres, si ingenieux qu'il en sut l'agencement, ne paraissaient a son esprit que le manteau d'un Dieu. Sa devotion, soulevant ce linceul qu'elle eut juge grossier de trop admirer, frissonnait chaque soir d'y trouver l'enthousiasme.

Quartier dechu! ruelles decriees, qui ombragerent la chretiente d'incomparables metaphysiques! sa fievre vous parcourait, insatiable de vos inspirations, et ses pieds a marcher sur tant de souvenirs ne sentaient plus leurs meurtrissures.

Soirees glorieuses et douces! Son cerveau gorge de jeunesse dedaignait de preciser sa vision; ainsi son genie lui parut infini, et il s'enivrait d'etre tel.

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La reaction fut violente. A ces delices succeda la secheresse. Tant de nobles aspirations aneanties lui parurent soudain convenues et froides. Et son cerveau anemie, ses nerfs surmenes s'affolerent pour evoquer immediatement, dans cet horizon pietine comme un manege, quelque sentier ou fleurit une ferveur nouvelle.

Il avait horreur de la monotone solitude de ses meditations, comme d'une debauche quand notre tete et les bougies vacillent au vent de l'aube. Une fraiche caresse et de distrayantes niaiseries l'eussent repose. Mais son amie, enfoncee dans la brume finale du chapitre II, n'avait pas reparu. Aussi, las et desespere de ne s'etre plus rien de neuf, il detesta de vivre, parce qu'il ne savait pas de facon precise se construire un univers permanent.

Toute la journee, il somnolait d'un vague a l'estomac; il fumait sans plaisir et baillait. Il visita des gens et leurs conversations poisseuses l'ecoeurerent.

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Or un jour, dans une fete, au soleil sec, ou Paris s'epanouissait dont le parfum enfievre un peu et dissipe les songes pleureurs, parmi des marbres d'art, des corbeilles colorees et un tumulte poli, il la rencontra, elle, la jeune femme, jadis son amie.

De ses sourires et de ses cils elle guidait une troupe de jeunes gens charmes. Elle avait mis a sa libre allure de jeune fille le masque frivole d'une mondaine, et ennuage son corps souple du fouillis des choses a la mode. Toujours delicieuse, il la reconnut, elle dont il ne put definir le sourire ni les yeux pleins de bonte, et qui, couronnee de fleurs, reconfortait les premieres melancolies dont il soupira,--elle dont il souffrit d'amour,--elle encore qui fut Amaryllis, parfumee et pres de qui l'on se plait a gaspiller le temps, la sensualite et la metaphysique.

Il lui sembla qu'une partie de soi-meme, depuis longtemps fermee, se rouvrait en lui. De suite s'agrandit sa vision de l'univers.

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Fontaine de vie, figure mysterieuse de petit animal nubile, et dont un geste, un sourire, un profil parfois mettent sur la voie d'une emotion feconde. Lueur qui nous apparait aux heures rares d'echauffement, et qui revet une forme harmonieuse au decor du moment, pour offrir a notre ame, chercheuse de dieux, comme un resume intense de tous nos troubles.--Son desir a nouveau se cristallisait devant lui.

Sous les feuillages, parmi la foule qui s'ecarte et admire, elle papote, capricieuse et reine, tandis que les attitudes rares, les vocalises convenues et ironiques, les gestes qui s'inclinent, tout l'appareil de son entourage, irritent notre adolescent qui envie. Mais elle le regarde avec une gravite subite, avec des yeux plus beaux que jamais. Et il aspire a dominer le monde pour mepriser tout et tous, et que son mepris soit evident.

Cependant aupres de lui, ses camarades, des buveurs de biere, discourent d'une voix assuree ou sonnent a chaque phrase des mots d'argent, tandis que le garcon, balance sur un pied et qui serre contre son coeur une serviette, approuve.--Mais pourquoi indiquerais-je les certitudes grossieres qu'ils affichent sur l'amour! Leur faconde, leurs prouesses et leurs rires ne sont pas plus choquants que le fait seul qu'ils existent.

Sur son coeur un instant echauffe, du ciel las, la pluie tombe fine. Le soleil, sa joie, toute la fete se terminent.

La jeune femme serre la main de ses amis, avec un geste sec et bien gai; elle se prete gracieusement au baiser d'un personnage age et considerable, --a qui elle chuchote quelques mots, en designant le jeune homme. Puis le coupe, glaces relevees, s'eloigne; et s'efface sous la pluie le cocher, rapide et dedaigneux.

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Le vieillard demeure seul. Il semble l'ombre decoupee sur la vie par cette voluptueuse image de jeune fille; il est l'apparence, la forme de l'ame furtive qu'elle signifie. Ses levres, trop mobiles et deconcertantes, sont pareilles au rire leger de cette mondaine creature; et, comme elle nous enchante par les ondulations de sa taille pliante, il nous conquiert tous par l'approbation perpetuelle de sa tete qui s'incline. C'est M. X.... M. X..., causeur divin, maitre qui institua des doubles a toutes les certitudes, et dont le contact exquis amollit les plus rudes sectaires. Ses paupieres sont alourdies, car sur elles repose la vierge fantaisie. Mais le jeune homme, parce qu'il aimait, sut voir les prunelles bleues du sophiste reveur. Il l'aborda sans hesiter; il lui dit son inquietude, qu'une bourrique pessimiste et un theoricien ne surent apaiser, ses amours anemiques, ses reves et ses pietinements. Il le pria de lui indiquer le but de la vie, en peu de mots, dans ce decor d'une fete de Paris.

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Le philosophe voulut bien sourire et le comprendre tout d'abord.

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"Je pense que nous pourrons vous tirer de peine, mon ami, et vous procurer le bonheur puisque, en vos successives incertitudes, vous respectates la division des genres. Vous connutes l'amour, et hier encore vous frissonniez des plus nobles enthousiasmes. De telles experiences bien conduites sont precieuses.... Vous avez sans doute vingt-un ans?"

Il sourit et se frotta les mains.

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"S'il vous plait, reprit-il, goutons quelque absinthe. Voila des annees que je celebre les jouissances faciles sans les connaitre. A mon age, imaginer ne suffit plus; de petits faits, de menues experiences me ravissent."

Et battant son absinthe avec une delicieuse gaucherie, l'illustre vieillard se complut encore a quelques compliments ingenieux, tandis qu'a chaque gorgee leur soir se teintait de confiance.

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"Mon jeune ami, permettez que je retouche legerement votre univers. Il est assez du gout recent le meilleur, je voudrais seulement le preciser ca et la.

"Vos maitres, leurs livres et leurs pensees diffuses vous firent une excellente vision, un monde d'ou est absente l'idee du devoir (l'effort, le devouement), sinon comme volupte raffinee; c'est un verger ou vous n'avez qu'a vous satisfaire, ingenument, par mille gymnastiques (je vous suppose quelques rentes et de la sante).

"Et pourtant vous vous plaignez! Certes, tant du tendresse, dont vous me disiez les soupirs, n'assouvit pas votre coeur, et vos bras sont rompus pour avoir hausse dessus les barbares un reve heroique. Mais quoi! faut-il, a cause de ces lendemains desabuses, que votre coeur mefiant oublie des instants delicieux? Une femme ne fit-elle pas votre poitrine pleine de charmes? Le spectacle de la vertu pietinee par la plebe ne vous a-t-il pas monte jusqu'a l'enthousiasme?--Siecle lourdaud! Logique detestable! Ils disent: "Ni la femme, ni la vertu, que nous engendrons dans la joie, n'ont de lendemain." Qu'importe! Une ame vraiment amoureuse ou heroique bondit a de nouvelles entreprises. C'est a vous-meme qu'il faut vous attacher et non aux imparfaites images de votre ame: femmes, vertus, sciences, que vous projetez sur le monde.

"Les petits enfants, entre deux travaux de leur age, jouent au voleur; ils goutent avec intensite les plaisirs de l'astuce, de l'independance et du peche, entre quatre murs, de telle a telle heure. Ainsi faites, et creez-vous mille univers. Que votre pensee vous soit une atmosphere aimable et changeant a l'infini. Lord Beaconsfield, qu'il nous faut honorer, ecrit: "S'il chercha un refuge dans le suicide, ce fut, comme tant d'autres, parce qu'il n'avait pas assez d'imagination." Sutes-vous jouer de l'amour; en tresser des guirlandes a votre vie et a votre reve? Je vous vis a l'ecart, froisse...."

Le jeune homme frissonna sous ce dernier contact trop intime, et le vieillard qui s'en apercut fit obliquer son discours:

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"Helas! je negligeai moi-meme les mimiques d'amour. Je serai plus competent a vous decrire un autre synonyme du bonheur, c'est la recherche de la notoriete que je veux dire: reputation, gloire, toute publicite suivie d'avantages flatteurs. Des hommes murs, et des jeunes meme, s'y complurent, que l'amour n'avait su retenir. Sans doute, a tendre la main derriere ces instants aimables que je veux vous indiquer, vous ne trouverez rien de plus qu'apres le baiser de votre amie ou l'enivrement de votre vertu, mais, pour creer cette troisieme illusion, les methodes sont tres amusantes.

"Jeune, infiniment sensible et parfois peut-etre humilie, vous etes pret pour l'ambition. Permettez que je vous trace un itineraire sur, que je vous signale les tournants pittoresques, que je vous tende la gourde et le manteau, a cause des desillusions et du soir ou, lasse, on baille dans l'auberge solitaire.--Donc qu'un garcon me verse et l'absinthe et la gomme, puis parlons librement et sans crainte de commettre des solecismes, comme faisaient jadis deux cuistres, discutant de la grammaire en cabinet particulier.

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"Et d'abord instituez-vous une specialite et un but.

"Si votre esprit timide ne sait pas, des sa majorite, embrasser toute une carriere, qu'il jalonne du moins l'avenir, comme le sage coupe sa vie de legers repas, d'epaisses fumeries et de nocturnes abandons ou l'amitie, l'amour et soi-meme lui sourient. C'est d'etape en etape que votre jeune audace s'enhardira.

"Denombrez avec scrupule vos forces: votre sante, votre exterieur, vos relations. Craignez de vous dissimuler vos tares: votre secheresse rarement surchauffee, vos flaneries et cette delicatesse qui pourra vous nuire.

"Ayant dresse ce que vous etes et ce qu'il vous faut devenir, vous possederez la formule precise de votre conduite. A la rectifier, chaque jour consacrez quelques minutes, dans votre voiture si lente et qui vous enerve, dans l'embrasure des fenetres mondaines, tandis que passent les valseurs.

"Mais gardez de laisser cet agenda sur l'oreiller d'une amie qui s'etonne et admire, ou dans le verre d'un camarade qui s'ecrie: "Moi aussi...."

"Que desormais chacun decouvre, et a votre attitude seule, combien vous etes ne pour ce but meme que secretement vous vous fixez. Vos frequentations, la coupe de vos vetements contribueront a creer l'opinion. Soignez vos manies, vos partis pris et vos ridicules; c'est l'appareil ou se trahit un specialiste. De la sera deduit votre caractere. Je glisse sur le detail, mais que d'exemples, instructifs et charmants, a tirer de la vie parisienne: si cela n'etait impudent.

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"Votre attitude composee, reste, pour realiser votre formule, a vous faire aider.

"Par qui?

"Les jeunes gens vous choqueront, car personnels et bruyants. Comment d'ailleurs les trier? parmi eux des enfants dominateurs petaradent et disparaitront bientot. Puis vos interets et les leurs, identiques, se contrecarrent. Voyez-les le moins possible, et surtout ecartez toute familiarite.

"Des personnes agees vous seront une meilleure ressource: du premier jour leur amitie vous recommandera. La suite ne vous vaudra rien de plus, sinon des besognes peut-etre et gratuites. Comment, retires sur les sommets de la vie, aideraient-ils a ces petites combinaisons dont ils sourient? ils ont oublie leurs efforts!--Plus qu'aucun toutefois, leur commerce vous donnera de l'agrement. La vie, si bouffonne, enseigne ces hautes intelligences a jouir de la notoriete avec ce detachement que je vous preche des votre depart. Enfin, ayant un noble esprit, ils y joignent le plus souvent des moeurs douces. Mais le vieillard, songez-y, tres egoiste, ne veut pas qu'on se relache.

"L'excellente societe pour vos projets, c'est vos aines immediats; j'entends qu'ils ont trente a trente-cinq ans et vous vingt-trois. Pour activer leur succes ils tiennent entre les mains beaucoup de fils; ils ont un pied encore dans les chemins ou vous entrez, ils s'inquietent de qui les talonne, ils cherchent qui les appuie. Ils sont encore flattes d'obliger.

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"Pour user des personnes agees et de ceux-ci, faites-vous agreable, plaisez. Gardez de pretendre a quelque superiorite; le merite ne suffit pas a conquerir les plus honnetes. Ayez souci d'approuver et non qu'on vous applaudisse. Il est humiliant de flatter, mais dans l'ame la plus vulgaire vous trouverez, je vous assure, quelque merite reel a mettre en relief. Quete amusante, d'ailleurs, ou il ne faut qu'un peu d'ingeniosite. Tenez encore pour certain que vos affaires ne poignent pas plus les autres que les leurs ne vous font, et que, si vous bornez votre role a ecouter chacun en tete a tete et a le reveler a soi-meme, on vous goutera infiniment.

"A la faveur de cette inclination (et non plus tot, car celui qui pretend nous obliger des le premier jour souvent nous blesse et toujours se deprecie), apparaissez utile. A aider autrui, bien que le tarif des voitures soit assez eleve a Paris, nul jamais ne se nuit. Pour la jalousie, etouffez-la minutieusement en vous, parce qu'elle torture et qu'elle nait de cette conviction, bonne pour des niais ou des indigents, qu'il est au monde quelque chose d'important.

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"J'ajouterai et j'y appuie; Ne t'arrete jamais a mi-chemin dans ce jeu d'ambition. Realise ou parais realiser ta formule entiere; acquiers toute la gloire que tu t'es ouvertement proposee. Ceci est une necessite: il ne s'agit plus seulement de te rejouir, en un coin de toi-meme, de tes contenances savantes; il s'agit d'etre ou de ne pas etre battu quand tu seras vieux.

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"Pour moi, jeune homme,--il vida son verre et prit sa voix grave,--a cause qu'etant jeune j'eus des besoins d'expansion sur l'exegese et la morale, je me vis contraint de pousser jusqu'a cette notoriete considerable ou l'on m'honore. Je ne songeais guere a rire. J'avais des mon depart avoue des buts trop hauts. Il me fallut y atteindre ou qu'on me batonnat. Aujourd'hui, ayant satisfait a ma formule, je salue et j'aime qui je veux, je souris et je m'attriste a mon plaisir; tout le monde, et meme des personnes convenables, raffolent de mes petits mouvements de tete, de mon grand mouchoir et des ironies, ou j'excelle. Je dine tous les soirs en ville avec des dames decolletees, un peu grasses comme je les prefere, qui m'entreprennent sur la divinite, et avec des messieurs qui rient tout le temps par politesse. Voila quelle belle chose est la notoriete! Ah, jeune homme! soyons optimistes!"

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Le venerable M. X... se prit a rire un peu lourdement, puis se leva et sur le talon, malgre sa corpulence, pirouetta: ce fut presque une gambade. Ensuite, excusez-moi, il porta les mains a son coeur, en ouvrant brusquement la bouche, comme un homme incommode qui va vomir. D'un trait pourtant il vida son verre. Et, apres un silence:

"Oui, reprit-il, c'est le paradis, cette nouvelle vision de la vie: les hommes convaincus qu'on se cree ses desirs, ses incertitudes et son horizon, et acquerant chaque jour un doigte plus exquis a vouloir des choses plus harmonieuses.--Helas! il y aura toujours la maladie.--Oh! je suis bien souffrant (et il appuyait son front dans sa main, son coude sur la table). C'est toujours l'exteriorite qui nous oppresse. Mais vivons en dedans. Soyons idealistes.... (Il s'essuyait le visage.) A l'alcool qui n'est decidement qu'une vertu vulgaire, preferez la gloire, jeune homme.... (Il s'eventait avec le Figaro.) Elle te permettra tout au moins, sur le tard, de donner des conseils, de te raconter, d'etre affectueux et simple, car le grand idealiste se plait a tresser chaque soir une parure de heros pour sa patrie.--Mais buvons a ceux qui nous succederont et qui, soit dit sans te rabaisser, produiront des problemes d'une complexite autrement coquette que tes melancolies, s'ils ajoutent au vieux fonds de la nature humaine la curiosite et la science de tous ces jeux que nous entrevoyons." (Et le vieillard un peu chancelant se leva.)

Mais j'abrege ce penible incident. Le jeune homme, naif, inculte ou pique? ne sut comprendre l'agrement de cette philosophie, et pousse, je suppose, par un respect, peut-etre hereditaire, pour l'imperatif categorique, il passa tout d'un trait les bornes memes du pyrrhonisme qu'on lui enseignait: jusqu'a soudain administrer a ce vieillard complique une volee de coups de canne. Celui-ci s'affligea bruyamment, mais lui triomphait disant: "Eh bien! grattez l'ironiste, vous trouvez l'elegiaque." Meme il eut replique par les choses de la morale et de la metaphysique aux arguments de M. X... si les garcons et le maitre d'hotel ne les avaient pousses dehors.

Et le peuple ricanait.

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De ce jardin, veritable printemps de Paris, elegant et sec et plein de malaise, le jeune homme sortit fort enerve. Il elevait jusqu'a la haine de tout son mecontentement intime. Ardeur etrange et dont je le blame, il eut volontiers consenti a la dynamite, car sa confiance dans ce qu'il desirait s'ecroulait, et au meme instant il revoyait toutes les deceptions et humiliations deja amassees.

Apres s'etre ainsi meurtri, s'inquietant d'avoir battu le glorieux vieillard qui fait partout autorite, il cherchait une justification raisonnable a cet exces injurieux de sensibilite. Et il disait:

"Si la gloire (academie, tribune francaise, notoriete, Panama) n'est que cette combinaison qu'il m'indiqua, pourquoi la respecterais-je?

"S'il mentait, je fis bien de le chatier, car il salissait un des premiers mobiles de la vertu humaine.

"Enfin s'il n'etait qu'ivre, joueur de flute ou corybante, je ne l'endommageai guere, car les os de l'ivrogne sont elastiques, nous enseigne la science, qui est une belle chose aussi."

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C'est ainsi que, tout a la fois trop grossier et trop sensible, il s'eloigna de cette prairie, la plus riante qu'ouvre ce siecle aux viveurs delicats.--En vain crut-il entendre la jeune fille qui soupirait derriere lui, c'etait la plainte des lampes electriques se devorant dans le soir, entre Paris et les etoiles.

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