LIVRE QUATRIEME
EXCURSION DANS LA VIE
CHAPITRE XI.--_Une anecdote d'amour.
J'amasse des documents
Je profite de mes emotions
Meditation sur l'anecdote d'amour
CHAPITRE XII.--_Mes conclusions_ (La regle de ma vie.--Lettre a Simon)
Pas de veau gras. (Reponse a M. Doumic)
Petite note de l'edition de 1899
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PREFACE DE L'EDITION DE 1904
_Ceux qui ne connurent jamais l'ivresse de deplaire ne peuvent imaginer les divines satisfactions de ma vingt-cinquieme annee: j'ai scandalise. Des gens se mettaient a cause de mes livres en fureur. Leur sottise me crevait de bonheur_.
Sous l'oeil des Barbares _parut en novembre 1887 et l'_ Homme libre, _vers Paques, en 1889. Les maitres de la grande espece vivaient encore. Je croisais dans le quartier Latin Taine, Renan et Leconte de Lisle. J'avais vu, de mes yeux vu Hugo. Jour inoubliable, celui ou je causais avec Leconte de Lisle et Anatole France dans la bibliotheque du Senat et qu'un petit vieillard vigoureux--c'etait le Pere, c'etait l'Empereur, c'etait Victor Hugo--nous rejoignit! Je mourrai sans avoir rien vu qui m'importe davantage. Ah! si, quelque jour, je pouvais meriter que l'Histoire acceptat ce groupe de quatre ages litteraires! Ainsi quand j'etais jeune, il y avait encore des dieux. Mais une pensee tout acilic faisait recette aupres du public. On prenait la grossierete pour de la force, l'obscenite pour de la passion et des tableaux en trompe-l'oeil pour des pages "grouillantes de vie". Autant de raisons pour qu'un petit livre d'analyse ne fut peint remarque. Et puis l'_Homme libre _etait peu comprehensible._
_Croyez-vous donc que j'eusse voulu etre entendu de n'importe qui? J'ecrivais pour mettre de l'ordre en moi-meme et pour me delivrer, car on ne pense, ce qui s'appelle penser, que la plume a la main. Mais le premier venu allait-il pencher sa tete, par-dessus mon epaule, sur mon papier?--"Fi, Monsieur! m'ecriai-je, moyennant 3 fr. 50, vous voudriez connaitre mes plus delicates complications_.
_Faites d'abord des etudes preliminaires ou plutot adressez-vous ailleurs, car rien ne m'assure que vous soyez ne pour que nous causions ensemble._"
_Cette disposition meprisante a ses inconvenients. J'ai cree un prejuge contre mes livres. Pendant une dizaine d'annees, il y eut sur l'_Egotisme _de M. Barres, sur le_ Moi _de M. Barres les plus sots jugements, et il semblait presque impossible que je tes surmontasse. En effet, il n'a fallu rien moins qu'une guerre civile_.
_Verdi repetait souvent_: "_Nous autres artistes, nous n'arrivons a la celebrite que par la calomnie_." _Je ne suis ni celebre ni calomnie, mais on a travesti mes theses. Quand j'eus bien ri de ces malentendus, ils me donnerent de l'ennui. J'ai eu le degout d'entendre un ministre de l'instruction publique amuser la Chambre avec des plaisanteries sur le_ Moi _de M. Barres. Ce probleme de l'individualisme qui passionne nos deputes quand on le leur pose sous la forme concrete d'une marmite a renversement (Vaillant) ne leur parut_ in abstracto _qu'un phenomene de pretention litteraire. Jamais M. Charles Dupuy, qui a beaucoup de bonhomie a la Sarcey, ne me parut mieux en verve. Je n'y reviens point pour raviver l'ennui des discordes passees, mais pour marquer comment je connus mon erreur. Cette apres-midi me montra clairement que pour agir sur des intelligences la sincerite ne suffit pas_.
_J'ai peche contre ma pensee, par trop de scrupule. J'ai craint d'introduire mon didactisme en supplement aux faits; je me suis abstenu de me regler, de me mettre au point, j'ai voulu me produire tout nument. Je voyais s'eveiller mes groupes de sensations, je les notais, je les decrivais, j'acceptais ma spontaneite. J'oubliais qu'il s'agit de creer un rapport entre l'auteur et le lecteur, et qu'ainsi le plus probe philosophe doit se preoccuper de l'effet a produire. J'avais une tendance a conduire au grand jour tout ce que je trouvais dans mon ame, car tout cela voulait intensement vivre; or il y a, dans ma conscience un moqueur, qui surveille mes experiences les plus sinceres et qui rit quand je patauge. Mes premiers livres ne dissimulent pas suffisamment ce rire. Si Jouffroy, dans sa fameuse nuit, avait ete capable de ce dedoublement, et s'il avait mele a son chant pathetique les railleries de son surveillant interieur, il aurait deconcerte_.
_Mes aines, Anatole France et Jules Lemaitre, me comblaient; ils m'ont, des la premiere minute, traite avec une grande generosite, mais ils pretendaient que je fusse un ironiste. Ils ne voyaient pas que je voulais prouver quelque chose et que l'ironie n'etait qu'un de mes moyens. Ces grands navigateurs, n'ayant pas encore jete l'ancre, n'admettaient pas que mes inquietudes differassent de leur curiosite. Peut-etre M. Paul Desjardins resumait-il l'opinion moyenne des gens de lettres autorises dans une phrase qui me troublait par un melange de justesse et d'injustice. "Cet adolescent, disait le critique des_ Debats, _cet adolescent, si merveilleusement doue pour le style, a trouve le moule de phrases le plus savoureux et le plus plaisant; par malheur, il s'est egare dans son propre dandysme et il lui est arrive, ce qui n'est pas rare, qu'il n'a plus su lui-meme si ce qu'il disait etait serieux ou non. C'est un melange extraordinaire de sincerite naive et d'ironie tres serree.... Il a voulu prendre le monde pour jouet et il est lui-meme le jouet de sa cadence verbale. Il n'est pas du tout sur de lui sous son air imperturbable_....[1]"
_Je l'ai dit ailleurs deja_[2], _je n allai point droit sur la verite comme une fleche sur la cible. L'oiseau plane d'abord et s'oriente; les arbres pour s'elever etagent leurs ramures; toute pensee procede par etapes. Je vivais dans une crise perpetuelle; ma pensee etait, que dis-je! elle est encore une chose vivante, la forme de mon ame. Qu'est-ce que mon oeuvre? Ma personne toute vive emprisonnee. La cage en fer d'une des betes du Jardin des Plantes_.
_A la date ou j'ecris cette preface, je viens d'entreprendre les_ Bastions de l'Est: _ils ne sont en moi qu'une vaste sensibilite. Qu'en tirera ma raison? En 1890, au lendemain de l'_ Homme libre, _je sentais mon abondance, je ne me possedais pas comme un etre intelligible et cerne. C'est la regle de toute production artistique. L'on ne delibere guere sur les ouvrages qu'on_ _ecrira; on se surprend a les avoir deja vecus, quand on se demande si on les approuve. C'est par plenitude, par necessite et de la maniere la plus irreflechie que se produisent les germes qui, bien soignes, deviendront de grandes oeuvres droites. Magnifique geste d'une mere qui prend son fils aux mains de l'accoucheuse et le regarde. Elle l'a mis au monde et ne le connait point._
_Mais pourquoi chercher tant de raisons a ce refus de me comprendre que j'ai subi durant douze annees? C'est bien simple: nous ne conquerons jamais ceux qui nous precedent dans la vie. En vain nous pretent-ils du talent, nous ne pouvons pas les emouvoir. A vingt ans, une fois pour toutes, ils se sont choisi leurs poetes et leurs philosophes. Un ecrivain ne se cree un public serieux que parmi les gens de son age ou, mieux encore, parmi ceux qui le suivent_.
_Les jeunes gens me dedommageaient. Ils se repetaient la derniere page des_ Barbares: "_O mon maitre... je te supplie que par une supreme tutelle, tu me choisisses le sentier ou s'accomplira ma destinee... Toi seul, o maitre, si tu existes quelque part, axiome, religion ou prince des hommes." Ils distinguaient dans l'_ Homme libre _des forces d'enthousiasme. Ils virent que je cherchais une raison de vivre et une discipline. Ils s'interesserent passionnement a une recherche qu'eux-memes eussent voulu entreprendre. Ce petit livre produisit dans certains jeunes esprits une agitation singuliere. On m'a raconte qu'au Conseil superieur de l'instruction publique, vers 1890, M. Greard exprima le regret que je fusse avec Verlaine l'auteur le plus lu par nos rhetoriciens et nos philosophes de Paris. A cet epoque on disputait s'il fallait etre barresiste ou barresien. Charles Maurras tient pour barresien. La _ Revue independante _avait publie de M. Camille Mauclair une sorte de manifeste sur le barresisme. Un sage aurait, des ce debut, discerne chez les tenants du "culte du Moi" des formations tres diverses; mais nous avions en commun le plus bel elan de jeunesse. Nous nous groupames tous, mistraliens, proudhoniens, jeunes juifs, neo-catholiques et socialistes dans la fameuse_ Cocarde. _Du 1er septembre 1894 a mars 1895, ce journal fut un magnifique excitateur de l'intelligence. Je n'ai jamais fini de rire quand je pense que cette equipe bariolee travailla aux fondations du nationalisme, et non point seulement du nationalisme politique mais d'un large classicisme francais. Parfaitement, Fourniere, Henri Berenger, Camille Mauclair etaient avec nous. Il y avait un malentendu. On le vit quand parurent_ les Deracines, _qui, peu avant une crise publique trop retentissante, obligerent de choisir entre le point de vue intellectuel et le traditionalisme_.
_En 1897, le desarroi des amis que l'_Homme libre _m'avait faits fut extreme. Beaucoup de jeunes groupements m'envoyerent leur P.P.C. J'ai garde une lettre privee, a la fois touchante et singuliere, de la_ Revue blanche. _C'etait l'epoque heroique. Le fameux M. Herr, bibliothecaire de l'Ecole normale, un Alsacien et un apotre (c'est vous dire deux fois qu'il ne manque pas de vivacite), se chargea de formuler une excommunication. Ce philosophe qui vaudrait davantage s'il etait un peu plus d'Obernai me reprocha d'etre de Charmes. Il se glorifie d'etre le fils des livres et me meprise d'etre le fils de mon petit pays. Je le felicite tout au moins de poser ainsi le probleme. Oui, l'homme libre venait de distinguer et d'accepter son determinisme_.
_Il y a, dans la preface du_ Disciple, _une page de grand effet. Bourget s'adresse "aux jeunes gens de 1889" pour les inviter "a se mefier du nihiliste struggleforlifer cynique et volontiers jovial" et du "nihiliste delicat". "Celui-ci, dit-il, a toutes les aristocraties des nerfs, toutes celle de l'esprit... c'est un epicurien intellectuel et raffine.... Ce nihiliste delicat, comme il est effrayant a rencontrer et comme il abonde! A vingt-cinq ans, il a fait le tour de toutes les idees. Son esprit critique, precocement eveille, a compris les resultats derniers des plus subtiles philosophies de cet age. Ne lui parle pas d'impiete, de materialisme. Il sait que le mot_ matiere _n'a pas de sens precis, et il est, d'autre part, trop intelligent pour ne pas admettre que toutes les religions ont pu etre legitimes a leur heure. Seulement il n'a jamais cru, il ne croira jamais a aucune, pas plus qu'il ne croira jamais a quoi que ce soit, sinon au jeu de son esprit qu'il a transforme en un outil de perversite elegante. Le bien et le mal, la beaute et la laideur, les vices et les vertus lui paraissent des objets de simple curiosite. L'ame humaine tout entiere est, pour lui, un mecanisme savant et dont le demontage l'interesse comme un objet d'experience. Pour lui, rien n'est vrai, rien n'est faux, rien n'est moral, rien n'est immoral. C'est un egoiste subtil et raffine dont toute l'ambition, comme l'a dit un remarquable analyste, Maurice Barres, dans son beau roman de l'_Homme libre,--_ce chef-d'oeuvre d'ironie auquel il manque seulement une conclusion,--consiste a "adorer son moi", a le parer de sensations nouvelles."_
_Oui, l'_Homme libre _racontait une recherche sans donner de resultat, mais, cette conclusion suspendue, les_ Deracines _la fournissent. Dans les_ Deracines, _l'homme libre distingue et accepte son determinisme. Un candidat au nihilisme poursuit son apprentissage, et, d'analyse en analyse, il eprouve le neant du Moi, jusqu'a prendre le sens social. La tradition retrouvee par l'analyse du moi, c'est la moralite que renfermait l'_Homme libre, _que Bourget reclamait et qu'allait prouver le roman de l'_ Energie nationale.
_Je ne permets qu'a des catholiques les diatribes contre l'egotisme. Si vous n'etes pas un croyant, d'ou prenez-vous votres point de vue pour fletrir l'individualisme? Au reste, d'une maniere generale, il serait detestable que nous pussions contraindre des etres en formation_. Souvent leurs maladies preparent leur sante. Ce fier et vif sentiment du Moi que decrit_ Un Homme libre, _c'est un instant necessaire, dans la serie des mouvements, par ou un jeune homme s'oriente pour recueillir et puis transmettre les tresors de sa lignee_.
_Un moi qui ne subit pas, voila le heros de notre petit livre. Ne point subir! C'est le salut, quand nous sommes presses par une societe anarchique, ou la multitude des doctrines ne laisse plus aucune discipline et quand, par-dessus nos frontieres, les flots puissants de l'etranger viennent, sur les champs paternels, nous etourdir et nous entrainer_. L'Homme libre _n'a point fourni aux jeunes gens une connaissance nette de leur veritable tradition, mais il les pressait de se degager et de retrouver leur filiation propre_.
_Si je ne subis pas, est-ce a dire que je n'acquiere point? J'eus mes victoires et mes conquetes en Espagne et en Italie; nos defaites sur le Rhin contribuerent a ma formation; c'est d'un Disraeli que j'ai recu peut-etre ma vue principale, a savoir que, le jour ou les democrates trahissent les interets et la veritable tradition du pays, il y a lieu de poursuivre la transformation du parti aristocratique, pour lui confier a la fois l'amelioration sociale et les grandes ambitions nationales. Si nous dressions la liste de nos bienfaiteurs, elle serait plus longue que celle de Marc-Aurele. Nous ne sommes point fermes a l'univers. Il nous enrichit. Mais nous sommes une plante qui choisit, et transforme ses aliments_.
_J'ai marque ailleurs, comment un premier travail de mes idees n'est, tout au fond, que d'avoir reconnu d'une maniere sensible que le moi individuel etait supporte et nourri par la societe. Sur cette etape je ne reviendrai pas, mais on veut elargir ici le raisonnement, et, d'une evolution instinctive, faire une methode francaise._
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_A mon sens, on n'a pas dit grand'chose quand on a dit que l'individualisme est mauvais. Le Francais est individualiste, voila un fait. Et de quelque maniere qu'on le qualifie, ce fait subsiste. Toutes les fortes critiques que nous accumulons contre la Declaration des Droits de l'homme n'empechent point que ce catechisme de l'individualisme a ete formule dans notre pays. Dans notre pays et non ailleurs! Et ce phenomene (qu'aucun historien jusqu'a cette heure n'a rendu comprehensible) marque en traits de jeu combien notre nation est predisposee a l'individualisme. La juste horreur que nous inspire le Robert Greslou de Bourget n'empeche point que quelques-unes des precieuses qualites de nos jeunes gens viennent, comme leurs graves defauts, de ce qu'ils sont des etres qui ne s'agregent point naturellement en troupeau_.
_Si je ne m'abuse, l'_Homme libre, _complete par les_ Deracines, _est utile aux jeunes Francais, en ce qu'il accorde avec le bien general des dispositions certaines qui les eussent aisement jetes dans un nihilisme funebre_.
_Je ne me suis jamais interrompu de plaider pour l'individu, alors meme que je semblais le plus l'humilier. Une de mes theses favorites est de reclamer que l'education ne soit pas departie aux enfants sans egard pour leur individualite propre. Je voudrais qu'on respectat leur preparation familiale et terrienne. J'ai denonce l'esprit de conquerant et de millenaire d'un Bouteiller qui tombe sur les populations indigenes comme un administrateur despotique double d'un apotre fanatique; j'ai marque pourquoi le kantisme, qui est la religion officielle de l'Universite, deracine les esprits. Si l'on veut bien y reflechir, ce ne sera pas une petite chose qu'un traditionaliste soit demeure attentif aux nuances de l'individu. Aussi bien je ne pouvais pas les negliger, puisque je voulais decrire une certaine sensibilite francaise et surtout agir sur des Francais. Mon merite est d'avoir tire de l'individualisme meme ces grands principes de subordination que la plupart des etrangers possedent instinctivement ou trouvent dans leur religion. Les jeunes Francais croient en eux-memes; ils jugent de toutes choses par rapport a leur personne. Ailleurs, il y a le loyalisme; chez nous, c'est l'honneur, l'honneur du nom qui fait notre principal ressort. Mes contemporains ne m'eussent pas ecoute si j'avais pris mon point de depart ailleurs que du_ Moi.
_Au milieu d'un ocean et d'un sombre mystere de vagues qui me pressent, je me tiens a ma conception historique, comme un naufrage a sa barque. Je ne touche pas a l'enigme du commencement des choses, ni a la douloureuse enigme de la fin de toutes choses. Je me cramponne a ma courte solidite. Je me place dans une collectivite un peu plus longue que mon individu; je m'invente une destination un peu plus raisonnable que ma chetive carriere. A force d'humiliations, ma pensee, d'abord si fiere d'etre libre, arrive a constater sa dependance de cette terre et de ces morts qui, bien avant que je naquisse, l'ont commandee jusque dans ses nuances_....
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_Tandis que je crois causer ici avec quelques milliers de fideles lecteurs, il est possible qu'un etranger s'approche de notre cercle et que, jetant les yeux sur cette preface, il s'etonne. En effet, pour tout le monde, a vingt ans, la grande affaire c'est de vivre, mais bien peu se preoccupent de trouver le fondement philosophique de leur activite. Nos soucis ennuyent tout naturellement celui qui ne les partage pas. La-dessus, je n'ai rien a repondre. D'autres personnes semblent craindre que le gout de la reflexion ne denature et ne comprime la naivete de nos impressions sensuelles ou proprement artistiques. Eh bien! l'art pour nous, ce serait d'exciter, d'emouvoir l'etre profond par la justesse des cadences, mais en meme temps de le persuader par la force de la doctrine. Oui, l'art d'ecrire doit contenter ce double besoin de musique et de geometrie que nous portons, a la francaise, dans une ame bien faite.... Ah! mon Dieu! ce pauvre petit livre, qu'il est loin de satisfaire a cette magnifique ambition! Il a du moins de la jeunesse, de la fierte sans aucun theatral et ne retrecit pas le coeur_.
Juillet 1904.
[note 1: Les _Debats_ du 13 decembre 1890: _les Ironistes_, par Paul Desjardins.]
[note 2: Voir a l'Appendice: _Une reponse a M. Doumic: Pas de veau gras_.]
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DEDICACE
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_A QUELQUES COLLEGIENS_
_DE PARIS ET DE LA PROVINCE_
_J'OFFRE CE LIVRE_
_J'ecris pour les enfants et les tout jeunes gens. Si je contentais les grandes personnes, j'en aurais de la vanite, mais il n'est guere utile qu'elles me lisent. Elles ont fait d'elles-memes les experiences que je vais noter, elles ont systematise leur vie, ou bien elles ne sont pas nees pour m'entendre. Dans l'un et l'autre cas, cette lecture leur sera superflue_.
_Les collegiens sont a peu pres les seuls etres qu'on puisse plaindre. Encore la moitie d'entre eux sont-ils des petits goujats qui empoisonnent la vie de leurs camarades. Nous autres adultes, nous nous isolons, nous nous distrayons selon le systeme qui nous parait convenable. Au college, ils sont soumis a une discipline qu'ils n'ont pas choisie: cela est abominable. J'ai releve avec piete, depuis six a sept ans, les noms des enfants qui se sont suicides. C'est une longue liste que je n'ose pas publier. J'aurais aime dedier a leur memoire ce petit livre, mais il m'a paru que j'irais contre leurs intentions, en repandant leurs noms dans la vie._
_S'ils m'avaient lu, je crois qu'ils n'auraient pas pris une resolution aussi extreme. Ces ames delicates et paresseuses etaient evidemment mal renseignees. Elles crurent qu'il y a du serieux au monde. Elles attachaient de l'importance a cinq ou six choses: en ayant eprouve du desagrement, elles reculerent hors de la vie. L'essentiel est de se convaincre qu'il n'y a que des manieres de voir, que chacune d'elles contredit l'autre, et que nous pouvons, avec un peu d'habilete, les avoir toutes sur un meme objet. Ainsi nous amoindrissons nos mortifications a penser quelles sont causees par rien du tout, et nous arrivons a souffrir tres peu_.
_Parce qu'il detaille ces principes et les illustre de petits exemples empruntes a l'ordinaire de l'existence, mon livre, je crois, est appele a rendre service_.
_Quelques amis que j'ai dans la politique m'ont affirme qu'aux siecles derniers les esprits de notre race, je veux dire les esprits religieux, se plaisaient deja a faire des proselytes. Ils enfermaient parfois les esprits epais dans une chambre de fer chauffee au rouge. Le materialiste en etait reduit a sauter precipitamment sur l'un et l'autre pied, jusqu'a ce qu'il eut modifie sa conception de l'univers. C'est ainsi que la Providence en agit encore aujourd'hui pour nous rendre idealistes. Notre sentiment eleve du probleme de la vie est fait de notre inquietude perpetuelle. Nous ne savons sur quel pied danser_.
_Dans cette disgrace je goute un plaisir reel. Chercher continuellement la paix et le bonheur, avec la conviction qu'on ne les trouvera jamais, c'est toute la solution que je propose. Il faut mettre sa felicite dans les experiences qu'on institue, et non dans les resultats qu'elles semblent promettre. Amusons-nous aux moyens, sans souci du but. Nous echapperons ainsi au malaise habituel des enfants honorables, qui est dans la disproportion entre l'objet qu'ils revaient et celui qu'ils atteignent_.
_Jerome Paturot desirait un peu vivement une position sociale. C'est d'une petite ame. Il eut ete plus heureux s'il avait suivi ma methode, s'egayant de ses recherches et n'attachant jamais la moindre importance aux buts qu'il poursuivait! Il eut de curieuses aventures: il n'y prit pas de plaisir. C'est faute d'avoir possede ma philosophie. Je vais parmi les hommes, le coeur defiant et la bouche degoutee; j'hesite perpetuellement entre les reves de Paturot et ceux des mystiques: les uns et les autres comme moi s'agitent, parce que l'ordinaire de la vie ne peut les satisfaire. Mais j'ai souvent pense qu'entre tous, Ignace de Loyola avait montre le plus de genie, et je le dis le prince des psychologues, parce qu'il declare a la derniere ligne de ses_ Exercices spirituels, _ou suite de mecaniques pour donner la paix a l'ame: "Et maintenant le fidele n'a plus qu'a recommencer_."
_Cela est admirable. Vous travaillez depuis des mois a trouver le bonheur, vous pensez l'avoir enfin conquis; c'est quand vous le desiriez si fort que vous l'avez le plus approche; recommencez maintenant! Faisons des reves chaque matin, et avec une extreme energie, mais sachons qu'ils n aboutiront pas. Soyons ardents et sceptiques. C'est tres facile avec le joli temperament que nous avons tous aujourd'hui._
_Cette methode, je l'ai exposee et justifiee, je crois, dans la fiction qu'on va lire. Il m'aurait plu de la ramasser dans quelque symbole, de l'accentuer dans vingt-cinq feuillets tres savants, tres obscurs et un peu tristes; mais soucieux uniquement de rendre service aux collegiens que j'aime, je m'en tiens a la forme la plus enfantine qu'on puisse imaginer d'un journal_.
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UN HOMME LIBRE
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