I
MEDITATION SPIRITUELLE SUR BENJAMIN CONSTANT
C'est par raisonnement que Simon goute Benjamin Constant. Simon est seduit par ce role officiel et par cette allure dedaigneuse qui masquaient un bohemianisme forcene de l'imagination; il felicite Benjamin Constant de ce que toujours il surveilla son attitude devant soi-meme et devant la societe, par orgueil de sensibilite, et encore de ce qu'il eut peu d'illusions sur soi et sur ses contemporains.
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Moi, c'est d'instinct que j'adore Benjamin Constant. S'il etait possible et utile de causer sans hypocrisie, je me serais entendu, sur divers points qui me passionnent, avec cet homme assez distingue pour etre tout a la fois dilettante et fanatique.
J'aime qu'il cherche avec fureur la solitude ou il ne pourra pas se contenter.
J'aime, quand Mme de Recamier se refuse, le desespoir, la folie lucide de cet homme de desir qui n'aima jamais que soi, mais que "la contrariete rendait fou".
J'aime les saccades de son existence qui fut menee par la generosite et le scepticisme, par l'exaltation et le calcul. J'aime ses convictions, qui eurent aux Cent-Jours des detours un peu brusques, a cause du sourire trop souhaite d'une femme. J'admire de telles faiblesses comme le plus beau trait de cet amour heroique et reflechi que seuls connaissent les plus grands esprits. Enfin, ses dettes payees par Louis-Philippe et cette humiliation d'une carriere finissante qui jetait encore tant d'eclat me remplissent d'une melancolie romanesque, ou je me perds longuement.
J'aime qu'il ait ete brave. Quand on goute peu les hommes les plus consideres, et qu'on se place volontiers en dehors des conventions sociales, il est joli a l'occasion de payer de sa personne. D'ailleurs beaucoup de petites imaginations (et les facultes imaginatives, c'est le secret de la peur) sont a etouffer quand l'ame va devant soi, toute prudence perdue!
Mais j'aime surtout Benjamin Constant parce qu'il vivait dans la poussiere dessechante de ses idees, sans jamais respirer la nature, et qu'il mettait sa volupte a surveiller ironiquement son ame si fine et si miserable. Royer-Collard le mesestimait; mais nous-memes, Simon, nous eut-il consideres, cet honnete homme peremptoire qui, par sa rudesse voulue, fit un jour pleurer Jouffroy et n'en fut pas desole?
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_Application des sens_
Si cet appetit d'intrigue parisienne et de domination qui parfois nous inquiete au contact du fievreux Balzac arrivait a nous dominer, notre sensibilite et notre vie reproduiraient peut-etre les courbes et les compromis que nous voyons dans la biographie de Benjamin Constant.
A dix-huit ans, il souffrait d'etre inutile.... Peut-etre ne sommes-nous ici que pour n'avoir pas su placer notre personne.
Il s'embarrassait dans un long travail, non qu'il en eprouvat un besoin reel, "mais pour marquer sa place, et parce que, a quarante ans, il ne se pardonnerait pus de ne l'avoir pas fait".
Il desirait de l'activite plus encore que du genie.... Ce qu'il nous faut, Simon, c'est sortir de l'angoisse ou nous nous sterilisons; avons-nous dans cette retraite le souci de creer rien de nouveau? Il nous suffit que notre Moi s'agite; nous mecanisons notre ame pour qu'elle reproduise toutes les emotions connues.
Parmi ses trente-six fievres, Constant gardait pourtant une idee sereine des choses; "Patience, disait-il a son amour, a son ambition, a son desir du bonheur, patience, nous arriverons peut-etre et nous mourrons surement: ce sera alors tout comme." Ce sentiment ne me quitte guere. Deux ou trois fois il me pressa avec une intensite dont je garde un souvenir qui ne perira pas.
Dans une petite ville d'Allemagne, vers les quatre heures d'une apres-midi de soleil, mes fenetres etant ouvertes, par ou montaient la bousculade joyeuse des enfants et le roulement des tonneaux d'un lointain tonnelier, je travaillais avec energie pour echapper a une sentimentalite aigue que l'eloignement avait fortifiee. Mais forcant ma resistance, dans mon cerveau lasse, sans treve defilait a nouveau la suite des combinaisons par lesquelles je cherchais encore a satisfaire mon sentiment contrarie. Soudain, vaincu par l'obstination de cette recherche aussi inutile que douloureuse, je m'abandonnai a mon decouragement; je le considerai en face. Ces reves romanesques de bonheur, auxquels il me fallait renoncer, m'interessaient infiniment plus que les idees de devoir (le devoir, n'etait-ce pas, alors comme toujours, d'etre orgueilleux?) ou j'essayais de me consoler. Sans doute, me disais-je, j'ai deja connu ces exagerations; je sais que dans soixante jours, ces chagrins demesures me deviendront incomprehensibles, mais c'est du bonheur, tout un renouveau de moi-meme, une jeunesse de chaque matin qui m'auront echappe. La vie continuera, apaisee (mais si decoloree!), jusqu'a un nouvel accident, jusqu'a ce que je souffre encore devant une felicite, que je ne saurai pas acquerir:
1 deg. parce que la felicite en realite n'existe pas; 2 deg. parce que si elle existait, cela m'humilierait de la devoir a un autre. Puis des jours ternes reprendront, coupes de secousses plus rares, pour arriver a l'age des regrets sans objet... Telle etait la seule vision que je pusse me former du monde. Elle m'etait fort desagreable.
J'ai vu un boa mourir de faim enroule autour d'une cloche de verre qui abritait un agneau. Moi aussi, j'ai enroule ma vie autour d'un reve intangible. N'attendant rien de bon du lendemain, j'accueillis un projet sinistre: desespere de partir inassouvi, mais envisageant qu'alors je ne saurais plus mon inassouvissement.
Je contemplais dans une glace mon visage defait; j'etais curieux et effraye de moi-meme. Combien je me blamais! Je ne doutais pas un instant que je ne guerisse, mais j'etais affole de diner et de veiller dans cette ville ou rien ne m'aimait, de m'endormir (avec quelle peine!) et puis de me reveiller, au matin d'une pale journee, avec l'atroce souvenir debout sur mon cerveau. Quel sacrifice je fis a une chere affection, en me resignant a accepter ces quinze jours d'enervement tres penible! Je me repetai la parole de Benjamin Constant: "Patience! nous arriverons peut-etre (a ne plus desirer, a etre d'ame morne), et puis nous mourrons surement; ce sera alors tout comme."
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_Meditation_
Au courant de cette neuvaine que nous faisons en l'honneur de Benjamin Constant, et a propos d'une controverse culinaire un peu trop prolongee que nous eumes sur un gibier, une remarque m'est venue. J'aime beaucoup Simon pour tout ce que nous meprisons en commun, mais il me blesse par l'inegale importance que nous pretons a diverses attitudes de la vie.
Certes, je me forme des idees claires de mes exaltations, et tout ce cabotinage superieur, je le meprise comme je meprise toutes choses, mais je l'adore. Je me plais a avoir un caractere passionne, et a manquer de bon sens le plus souvent que je peux.
Mon ami, sans doute, n'a pas de gout pour le bon sens, sinon pourrais-je le frequenter? Mais les soins dont j'entoure la culture de ma boheme morale, c'est a sa tenue, a son confort, a son dandysme exterieur qu'il les prodigue. Vous ne sauriez croire quel orgueil il met a trancher dans les questions de venerie!--He! direz-vous, que fait-il alors dans cette retraite?--En verite, je soupconne parfois qu'avec plus de fortune il ne serait pas ici.
Ces petites reflexions ou, pour la premiere fois, je me differenciais de Simon, je ne les lui communiquai pas. Pourquoi le desobliger?
Benjamin Constant l'a vu avec amertume. Deux etres ne peuvent pas se connaitre. Le langage ayant ete fait pour l'usage quotidien ne sait exprimer que des etats grossiers; tout le vague, tout ce qui est sincere n'a pas de mot pour s'exprimer. L'instant approche ou je cesserai de lutter contre cette insuffisance; je ne me plairai plus a presenter mon ame a mes amis, meme a souper.
J'entrevois la possibilite d'etre las de moi-meme autant que des autres.
Mais quoi! m'abandonner! je renierais mon service, je delaisserais le culte que je me dois! Il faut que je veuille et que je me tienne en main pour penetrer au jour prochain dans un univers que je vais delimiter, approprier et illuminer, et qui sera le cirque joyeux ou je m'apparaitrai, dresse en haute ecole.
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_Colloque_
--Benjamin Constant, mon maitre, mon ami, qui peux me fortifier, ai-je regle ma vie selon qu'il convenait?
--Les affaires publiques dans un grand centre, ou la solitude: voila les vies convenables. Le frottement et les douleurs sans but de la societe sont insupportables.
--Tu le vois, je m'enferme dans la meditation; mais on ne m'a pas offert les occupations que tu indiques, ou peut-etre j'eusse trouve une excitation plus agreable.
--A dire vrai, dans la solitude je me desesperais. Des que je le pus, je m'ecriai: Servons la bonne cause et servons-nous nous-meme.
--Mais comment se reconnait la bonne cause? et jusqu'a quel point vous etes-vous servi vous-meme?
--He! me dit-il avec son fin sourire, j'ai servi toutes les causes pour lesquelles je me sentais un mouvement genereux. Quelquefois elles n'etaient pas parfaites, et souvent elles me nuisirent. Mais j'y depensai la passion qu'avait mise en moi quelque femme.
--Je te comprends, mon maitre; si tu parus accorder de l'importance a deux ou trois des accidents de la vie exterieure, c'etait pour detourner des emotions intimes qui te devastaient et qui, transformees, eparpillees, ne t'etaient plus qu'une joyeuse activite.
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_Oraison_
Ainsi, Benjamin Constant, comme Simon et moi, tu ne demandais a l'existence que d'etre perpetuellement nouvelle et agitee.
Tu souffris de tout ce qui t'etait refuse: choses pourtant qui ne t'importaient guere. Tu te devorais d'amour et d'ambition; mais ni la femme ni le pouvoir n'avaient de place dans ton ame. C'est le desir meme que tu recherchais; quand il avait atteint son but, tu te retrouvais sterile et desole. Tu connus ce vif sentiment du precaire qui fait dire par l'amant, le soir, a sa maitresse: "Va-t'en, je ne veux pas jouir de ton bonheur cette nuit, puisque tu ne peux pas me prouver que demain et toujours, jusqu'a ce que tu meures la premiere, tu seras egalement heureuse de te donner a moi."
Tu n'aimas rien de ce que tu avais en main, mais tu t'exasperas volontairement a desirer tous les biens de ce monde. Tu trouvais une volupte douloureuse dans l'amertume. Quelques debauches connaissent une ardeur analogue. Ils se plaisent a abuser de leurs forces, non pour augmenter l'intensite ou la quantite de leurs sensations, mais parce que, nes avec des instincts romanesques, ils trouvent un plaisir vraiment intellectuel, plaisir d'orgueil, a sentir leur vie qui s'epuise dans des occupations qu'ils meprisent. Toi-meme, vieillard celebre et mecontent, tu finis par ne plus resister au plaisir de le deconsiderer, tu passas tes nuits aux jeux du Palais-Royal, et tu tins des propos sceptiques devant des doctrinaires.
Je te salue avec un amour sans egal, grand saint, l'un des plus illustres de ceux qui, par orgueil de leur vrai Moi qu'ils ne parviennent pas a degager, meurtrissent, souillent et renient sans treve ce qu'ils ont de commun avec la masse des hommes. Quand ils humilient ce qui est en eux de commun avec Royer-Collard, ce que Royer-Collard porte comme un sacrement, je les comprends et je les felicite. La dignite des hommes de notre sorte est attachee exclusivement a certains frissons, que le monde ne connait ni ne peut voir, et qu'il nous faut multiplier en nous.
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