‹ Le culte du moi 3: Le jardin de BéréniceChapitre 14 sur 14 · CHAPITRE TREIZIEME

CHAPITRE TREIZIEME

PETITE-SECOUSSE N'EST PAS MORTE!

Les journees qui suivirent l'enterrement de Berenice, je les donnai avec une ponctualite en quelque sorte machinale aux devoirs de mon nouvel etat. Mais deja il ne m'etait plus qu'une passion refroidie, un casier de mon intelligence. Et ce pays aussi, que j'avais du orner de toutes mes emotions pour m'en faire un sejour utile, maintenant que j'allais le quitter n'avait plus pour mon ame d'imperiosite.

C'etait en moi et hors de moi un profond silence. Il me semblait que le monde et mon moi se fussent figes. J'etais un bloc de glace sur une mer qui l'etreint en se congelant. Sur cette banquise lourde et monotone que je composais avec l'univers, seule glissait comme un nuage bas l'image de Petite-Secousse. Image gelee, elle-meme! De nos causeries, je ne savais plus que ses longs silences; de sa sensualite, rien que ses touchantes torpeurs, et de son corps elegant, je ne revoyais aucun detail, mais seulement j'etais rempli de cette tristesse que m'avait donnee chacune de ses graces quand je songeais qu'elles passeraient. De tant de gestes par ou elle me toucha, un seul m'obsede: c'est quand, la veille de sa mort, ses yeux rencontrant mes yeux, elle pleura sans parler.

Ainsi passais-je des soirees, avant que le Parlement fut convoque, a m'attendrir sur le triste sort de la jeune Berenice, qui mourut d'avoir mis sa confiance en l'Adversaire.

Sitot ma correspondance et autres besognes mises au net, de toutes les parties de mon ame montait une sorte de vapeur qui me voilait le monde exterieur. Sous cette tente metaphysique, je demeurais tres avant dans la nuit a contempler la reine par qui me fut revelee la vie inconsciente, et sa vue, mieux qu'aucune encyclopedie, m'enseignait les lois de l'univers. Meme il m'arriva d'etre rappele a la realite par une douleur au coeur; alors je souriais de m'exalter a ce point pour celle qui ne fut en somme qu'un petit animal de femme assez touchante. Rien au monde pourtant ne m'inspira plus vive complaisance.

Une nuit, je ressentis, avec une intensite toute particuliere, que la preoccupation dont je venais de vivre pendant huit mois etait assouvie et qu'il m'en fallait une nouvelle. Pourquoi ne puis-je comme l'ocean pousser la vague qui nait dans la voie de la vague qui meurt, et comme lui me donner la puissance et la paix? Aupres de la mer unissonnante, je souffrais que ma vie fut une suite de sons prives d'harmonie. Ce probleme, qui n'est autre que de me trouver une loi, m'etait si agreable ce soir-la, et si doux aussi le vent genereux qui soufflait du large, que je resolus d'aller, en memoire de Berenice, jusqu'au jardin d'Aigues-Mortes.

Il eut ete plus hygienique de gagner mon lit, mais l'idee des transformations de mon moi me presentait avec une grande force la convenance de jouir de mes sensations jour par jour. Puisque nous sommes la victime de morts successives, je refuse de sacrifier une satisfaction d'aujourd'hui au bien-etre de celui que je serai dans quelques annees.

Ayant ainsi agrandi ma promenade par de hautes considerations, je fis les quatre kilometres de bruyeres et d'etangs qui separent d'Aigues-Mortes le Grau-du-Roi. La haie franchie de la villa de Rosemonde, je me retrouvai sur ce sable ou nous avions passe tant d'heures, et ou je venais sans doute pour la derniere fois. Je revecus avec intensite le chemin que j'avais parcouru aupres de Berenice, et je sentais que, hausse par cette etrange compagnie d'une annee, j'embrassais avec plus de force un plus grand horizon.

Cette nuit d'octobre etait si chaude, ou plutot mon imagination si echauffee, que je resolus, etant un peu las, d'attendre le matin en me couchant sur des touffes de fleurs violemment parfumees. Dans mon etat de nerfs, ces arbres et toutes ces choses que je connaissais si bien faisaient se dresser devant moi, a tous instants, des apparences fantastiques. La masse des remparts, l'immensite de la plaine, la voluptueuse desolation de ce petit jardin, mon amour de l'ame des simples, ma soumission de raisonneur devant l'instinct, toutes ces emotions que j'avais elaborees dans ce pays et tout ce pittoresque dont il m'avait saisi des le premier jour, se fondaient maintenant dans une forme harmonieuse. Et comme ils avaient ete dans mon cerveau des mouvements coexistants et simultanes, ils cessaient sous ma fievre plus forte d'etre isoles pour composer un ensemble regulier. Beau jardin ideologique, tout anime de celle qui n'est plus, veritable jardin de Berenice!

Au sens materiel du mot, je ne puis dire que Berenice me soit apparue, mais jamais je ne sentis plus fortement sa presence que dans cette importante veillee ou je resumai mon experience d'Aigues-Mortes. C'est qu'aussi bien, depuis un an, j'ai resserre autour de Berenice tous les mouvements de ma sensibilite. Telle que j'ai imagine cette fille, elle est l'expression complete des conditions ou s'epanouirait mon bonheur; elle est le moi que je voudrais devenir. Or, pour une ame de qualite, il n'est qu'un dialogue, c'est celui que tiennent nos deux moi, le moi momentane que nous sommes et le moi ideal ou nous nous efforcons. C'est en ce sens que j'ai vu Berenice se lever de sa poussiere funeraire. Pitoyable et fanee de peches, elle avait un nimbe lumineux ou s'eclairait ma conscience. Dans ces premiers violets de l'aube, je lui apportai ces memes sentiments d'humilite que d'autres connurent pour Isis qui les emouvait de son mystere et pour la Vierge tenant dans ses bras le Verbe fait petit enfant. Ma Berenice, sous ses voiles de jeune elegante, possedait, elle aussi, les secrets de la nature, et pour apparaitre en elle, la verite, une fois encore, emprunta les balbutiements d'un etre faible.

--Berenice, lui disais-je, chacune de tes larmes a ete pour moi plus precieuse qu'un raisonnement impeccable. Mais ce benefice ne survivra pas a ta mort.

Je crus entendre une voix:

--Mes larmes en coulant sur toi ont laisse comme un signe particulier, auquel les hommes reconnaitront que tu as une part de l'ame d'une creature simple et bonne.

--Tu etais, ma Berenice, le petit enfant sauveur. La sagesse de ton instinct depassait toutes nos sagesses et ces petites idees ou notre logique voudrait reduire la raison. Quand j'etais assis aupres de toi, dans ta villa, parfois tu partageais mes douloureux enervements; par une contagion analogue, j'ai participe de ta force qui te fait marcher du meme rythme que l'univers. Malheureux que je suis, j'y ai manque le jour que j'ai voulu corriger ton instinct et, par une double consequence, en meme temps que je pretendais te perfectionner, j'ai detruit l'appui que tu m'etais. Des lors, que vais-je devenir?

Berenice me repondit:

--Il est vrai que tu fus un peu grossier en desirant substituer ta conception des convenances a la poussee de la nature. Quand tu me preferas epouse de Charles Martin plutot que servante de mon instinct, tu tombas dans le travers de l'Adversaire, qui voudrait substituer a nos marais pleins de belles fievres quelque etang de carpes. Cesse pourtant de te tourmenter. Il n'est pas si facile que ta vanite le suppose de mal agir. Il est improbable que tu aies substitue tes intentions au mecanisme de la nature. Je suis demeuree identique a moi-meme, sous une forme nouvelle; je ne cessai pas d'etre celle qui n'est pas satisfaite. Cela seul est essentiel. Toi-meme tu te desoles de ne pas avoir de continuite; tu insistes sur ceci que toute augmentation de ton ame y suppose quelque chose qui s'aneantit. Dans cette succession ou tu te desesperes, quand comprendras-tu qu'une chose demeure, qui seule importe, c'est que tu desires encore. Voila le ressort de ton progres, et tout le ressort de la nature. Je pleurais dans la solitude, mais peut-etre allais-je me consoler: tu me poussas dans les bras de Charles Martin pour que j'y pleure encore. Dans ce raccourci d'une vie de petite fille sans moeurs, retrouve ton coeur et l'histoire de l'univers.

--Ah! Petite-Secousse, que tu etais fortifiante dans le triste jardin d'Aigues-Mortes!

--J'etais la; mais je suis partout. Reconnais en moi la petite secousse par ou chaque parcelle du monde temoigne l'effort secret de l'inconscient. Ou je ne suis pas, c'est la mort; j'accompagne partout la vie, C'est moi que tu aimais en toi, avant meme que tu me connusses, quand tu refusais de te faconner aux conditions de l'existence parmi les barbares; c'est pour atteindre le but ou je t'invitais que tu voulus etre un homme libre. Je suis dans tous cette part qui est froissee par le milieu. Mon frisson douloureux agite ceux-la memes qui sont le plus insolents de bonheur, et si tu observes avec clairvoyance, tu verras a t'attendrir sur eux: l'attitude provocatrice de celui-ci cache mal sa faiblesse, a laquelle il voudrait echapper; la secheresse que cet autre pousse jusqu'a la durete, n'est qu'impuissance a s'epanouir. Estime aussi les miserables: parfois il est en eux de telles secousses que c'est pour avoir tente trop haut qu'ils glissent bas. Personne ne peut agir que selon la force que je mets en lui. Je suis l'element unique, car, sous son apparence d'infinie variete, la nature est fort pauvre, et tant de mouvements qu'elle fait voir se reduisent a une petite secousse, propagee d'un passe illimite a un avenir illimite. Pour satisfaire ton besoin d'unite, comprends qu'il faut t'en tenir a prendre conscience de moi, de moi seule, Petite Secousse, qui anime indifferemment toutes ces formes mouvantes, qualifiees d'erreurs ou de verites par nos jugements a courte vue.

Alors je m'agenouillai et j'adorai Petite-Secousse.

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Le jour approchait. Les cimes des rares arbres bleuissaient deja de lumiere. Ce soleil qui se leve sur ce pays, ou Berenice a rempli son apostolat, me sera-t-il une aube nouvelle?

J'entendis l'appel des animaux dans leur etable. Je n'eus pas de peine a leur ouvrir. Tous ces humbles amis de Berenice me firent fete suivant leur temperament, et quoique les canards filassent du cote des etangs sans politesse, je ne me trompai pas sur leur misere et sur le contre-coup qu'ils supportaient, eux aussi, de notre perte commune. Je restai un long temps a serrer la tete de l'ane dans mes bras, a plonger mes yeux dans ses yeux. Mais comme il appartient a une race longuement battue et que d'autre part cette heure religieuse du levant n'etait pour lui que l'instant de sa pature, il faisait des efforts pour se degager et brouter. Ah! me disais-je, comment gagner les ames.

Petite-Secousse, je crois en verite que tu existes partout, mais il etait plus aise de te constater dans le coeur d'un leger oiseau de passage que de distinguer nettement comment bat le coeur des simples.

C'est apres avoir reflechi sur cette difficulte de gagner les ames, de fraterniser avec l'inconscient, que Philippe forma ce desir dont il entretint Mme X... d'obtenir du chef de l'Etat la concession d'un hippodrome suburbain.

En effet, pour que les ames s'epanouissent avec sincerite, il leur faut ces loisirs qu'eut Berenice, par exemple, et qu'elles ne soient pas, comme cet ane famelique, distraites par l'apre souci de quelques trochees d'herbes. Les souffrances, les necessites de la vie nous font comme une gangue miserable ou notre individualisme est opprime. Que l'heureux s'epanouisse, que nous saisissions avec aisance la direction particuliere de sa vie, on le concoit. Mais les miserables! Pour qu'aupres d'eux je profite, pour qu'ils s'entr'ouvrent et deviennent une fleur utile du jardin de Berenice, soyons a meme de les liberer; qu'ils cessent d'abord d'etre des opprimes!

Et nous-memes, d'autre part, pour echapper a la dissipation et a l'alteration que nous subissons des contacts temporels, ne convient-il pas que nous nous refugions, comme dans un cloitre, dans une forte independance materielle? Ce n'est qu'un expedient, mais sans cette indication ce traite de la culture du moi eut ete incomplet. L'argent, voila l'asile ou des esprits soucieux de la vie interieure pourront le mieux attendre qu'on organise quelque analogue aux ordres religieux qui, nes spontanement de la meme oppression du moi que nous avons decrite dans Sous l'Oeil des Barbares, furent l'endroit ou s'elaborerent jadis les regles pratiques pour devenir un homme libre, et ou se forma cette admirable vision du divin dans le monde, que sous le nom plus moderne d'inconscient, Philippe retrouva dans le Jardin de Berenice.

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DEUX NOTES

1 deg. A PROPOS DU TITRE

Ce volume--ou se clot la serie commencee par Sous l'oeil des Barbares --a ete annonce sous le titre Qualis artifex pereo, que l'auteur a cru devoir modifier, par convenance envers quelques amies qui se fussent peut-etre embarrassees, le premier jour, de ce latin. Un ouvrage qui ne veut etre qu'un acte d'humilite devant l'inconscient, manquerait trop grossierement son but, s'il apportait la plus legere contrariete a des femmes.

Qualis artifex pereo! Pour nous qui ne detestons pas certaines pedanteries qui aggravent et enrichissent le debat, elle exprimait fort bien, cette formule, le desarroi de celui qui constate ne pouvoir se donner un moi nouveau qu'en tuant le moi de la veille. Mais qu'elle eu paru lourde, cette fleur de college, entre les seins de ma Berenice!

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2 deg. SUR LE CHAPITRE PREMIER

Si deplaisant qu'il soit d'alourdir d'un commentaire cette fantaisie d'ideologue, je ne puis supporter qu'on meconnaise ici ma pensee, et je tiens a souligner que je fais intervenir MM. Renan et Chincholle comme deux exemplaires, universellement connus, de facons fort diverses de regarder et d'apprecier la vie. Ils me sont des facilites pour abreger et mouvementer les discussions abstraites. Faut-il redire que j'use de M. Renan selon la methode que Platon employa avec Socrate? Mais ce maitre n'est pas mort, m'objectent quelques-uns. Il nous a mis du moins en possession de son heritage intellectuel: de tout mon effort je le fais fructifier.

Un nom plus affiche encore est mele a cet ouvrage, et chacun comprendra que je ne puis l'ecrire qu'avec un profond sentiment. Mais c'est a chacune, de ces pages que je voudrais etendre le benefice de cette note; on ne manquera pas de me chicaner avec des interpretations litterales ou fragmentaires. Tout est vrai la-dedans, rien n'y est exact. Voila les imaginations que je me faisais, tandis que les circonstances me pliaient a ceci et a cela. Goethe, ecrivant ses relations avec son epoque, les intitule: Realite et Poesie.

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