CHAPITRE CINQUIEME
BERENICE A AIGUES-MORTES.--LES AMOURS DE PETITE-SECOUSSE ET DE FRANCOIS DE TRANSE.
J'etais a Arles depuis quelques jours, et cependant que j'en visitais les melancoliques beautes, je m'etais mis en relation avec les esprits les plus genereux de l'arrondissement, avec ceux qui sont impatients de toute modification et avec ceux qu'on avait mecontentes. Nous causames ensemble des injures subies par la patrie, tant a l'interieur qu'a l'exterieur, et de politiques nos relations devinrent presque cordiales.
Au milieu de ces delicates demarches, c'est Berenice qui m'occupait. Arles, ou rien n'est vulgaire, me parlait de l'enfant du musee du roi Rene. Ses arenes et ses temples devastes manifestent que les hommes sont des fletrisseurs; or si j'ai tant aime ma petite amie, c'est qu'elle etait pour moi une chose d'amertume. Mon inclination ne sera jamais sincere qu'envers ceux de qui la beaute fut humiliee: souvenirs decries, enfants froissees, sentiments offenses. Saint-Trophime, humide et ecrase, dit une louange irresistible a la solitude et s'offre comme un refuge contre la vie. J'y retrouve sentiment exact qui m'emplissait jadis, quand, m'echappant de mes dures besognes ou d'etudes abstraites, je courais, fort tard dans la soiree, a mes etranges rendez-vous avec Petite-Secousse. Ce n'etait, vraiment, ni amour, ni amitie; dans cette trop forte vie parisienne, qui creait en moi la volonte mais laissait en detresse des parts de ma jeunesse, c'etait un besoin extreme de douceur et de pleurs.
Ainsi revant a l'enfant pitoyable et fine qui est devenue une fille eclatante, je me promene sous le cloitre. Des colombes roucoulent sur son bas toit de tuiles, les ecoliers enerves tapagent dans la ruelle, et pourtant c'est la paix ou mon reve est a l'aise. Arles, visitee tant d'hivers, toujours me fut une cite de vie interieure. Chevaux qui riez avec un entrain mysterieux dans l'Adoration des rois de Finsonius, --petite vierge de quinze ans, grave et delicate, avec vos yeux a nous faire mourir, qui presidez un Conseil provincial de jolis hommes vetus avec une brillante diversite de chapes d'or, d'argent, de pourpre et de noir tombant sur de longues robes blanches,--et vous surtout, ma tres chere reine de Saba, de la seconde travee de la galerie Est du cloitre, vous qui existez a peine, mais que je maintiens dans mon imagination, --l'ame que je vous apporte, si differents que soient les gestes ou elle se temoigne, n'a pas varie. Les petites intrigues auxquelles je semble participer ne me penetrent que pour se modifier harmonieusement en moi; elles sont les conditions negligeables du culte nouveau que je vous rends.
Aux Alyscamps, un de ces soirs, mes annees ecoulees me semblerent pareilles aux sarcophages vides qui bordent, sous des platanes, cette melancolique avenue. Mes annees sont des tombeaux ou je n'ai rien couche de ce que j'aimais; je n'ai abandonne aucune des belles images que j'ai creees, et Berenice, qui me fut l'une des plus cheres, est ressuscitee....
Au musee, devant les deux danseuses mutilees qu'on y voit, je m'arretai: Pauvres petites dames qui avez tant allume les desirs des hommes, vous etes aujourd'hui mutilees? L'une a un pied nu qui appelle le baiser, un sein devetu, des draperies flottantes, mais sa jambe, qu'elle projetait dans un geste charmant, a ete brisee. Les barbares n'ont pas epargne ces fleurs legeres.
Et soudain mon desir devint irresistible d'aller voir a Aigues-Mortes ce qu'ils avaient fait de Berenice.
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Dans le train si lent a traverser la Camargue, je revais de ces mornes remparts qui depuis sept siecles subsistent intacts. J'evoquais ces mysterieux Sarrasins, ces legers Barbaresques qui pillaient ces cotes et fuyaient, insaisis meme par l'Histoire. Aigues-Mortes, le vieux guerrier qu'ils assaillaient sans treve, est toujours a son poste, etendu sur la plaine, comme un chevalier, les armes a la main, est fige en pierre sur son tombeau.
Sur ce plat desert de melancolie ou regnent les ibis roses et les fievres paludeennes, parmi ces duretes et ces sublimites prevues par mon imagination, la belle petite fille vers qui j'allais m'excitait infiniment.
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Aigues-Mortes! consonnance d'une desolation incomparable! quand je descendis de la gare, deja les grenouilles avaient commence leur coassement; il n'etait pas encore cinq heures, mais cette plaine immense, toute rayee de petits canaux, est leur fievreux royaume. Une jeune fille, a qui je demandai la villa de Rosemonde, s'offrit a me conduire; nous contournames les hautes murailles, puis quittant l'ombre de la ville, muette et dure dans sa haute enceinte crenelee, nous primes une chaussee etroite entre deux eaux stagnantes. C'est a quelque cent metres, sur un terre-plein, que je trouvai la pale maison de Berenice, faisant face au soleil couchant. Cinq a six arbres l'entouraient, les seuls qu'on apercut dans la vaste etendue ou cette soiree d'hiver mettait une transparence de pleine mer. A l'entree de son grele jardin, ma chere Berenice m'attendait, et je ne verrai de ma vie un geste plus gracieux que celui de son premier accueil.
Cette annee, la mode etait des couleurs jaunes, vieux rose, violet eveque, scabieuse et vert d'eau; elle portait une robe de l'un de ces tons, et le paysage, avec ces etrangetes de l'hiver meridional, faisait voir des couleurs" identiques ou complementaires.
Cette pale maison de Rosemonde, rosee a cette heure d'un etrange soleil couchant, me seduisit des l'abord par l'inattendu d'une installation sobre et froide d'Angleterre, au lieu du taudis meridional que je redoutais. Petite-Secousse faisait la aussi etrange figure qu'une brillante perruche des Iles dans une cage de noyer cire. Je crus y sentir une maison d'amour, glacee par l'absence d'amour; mais la petite main brulante qu'elle me tendit plusieurs fois pour me temoigner son contentement de me revoir me donnait la fievre.
Singuliere fille! Elle me montra, qui jouait, dans son jardin, un de ces anes charmants de Provence, aux longs yeux resignes, et des canards, un peu viveurs et dandineurs, qui des etangs revenaient pour leur repas du soir. Je reconnus cette generosite d'ame, jadis devinee sous son masque trop serre d'enfant. Pourquoi toujours retrecir notre bonte, pourquoi l'arreter au chien et au chat? En moi-meme, je felicitai Petite-Secousse d'avoir precisement choisi l'ane et le canard, pauvres compagnons, a l'ordinaire sevres de caresses et meme de confortable, parce que, sur leur maintien philosophique, ils sont reputes se satisfaire de tres peu de chose. Leur volonte amortie de brouillards, leur entetement de besoigneux, elle comprenait tout cela sans dedain ni repugnance. N'avait-elle pas vecu jadis dans un profond rapport avec nos aieux du quinzieme siecle, comme ceux-ci maladroits, tres proches de la nature et etriques!
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Nous nous tumes un long instant, car j'etais saisi par l'emouvante simplicite du paysage. A Aigues-Mortes, l'atmosphere chargee d'eau laisse se detacher les objets avec une prodigieuse nettete et leur donne ces colorations tendres qu'on ne retrouve qu'a Venise et en Hollande. Devant nous se decoupait le carre intact des hautes murailles crenelees, coupees de tours et se developpant sur deux kilometres. Au pied de cette masse rude, campee dans l'immensite, jouaient des enfants pareils a des petites betes chetives et malignes. Mais mon regard detourne se fondait au loin sur la plaine profonde et ses immenses etangs d'un silence eternel et si doux!
Quand j'obeis a Berenice, qui redoutait pour moi la fievre qui rode le soir sur ces landes, et quand je la suivis dans le petit salon dont les vastes glaces nous laisserent suivre le coucher du soleil, une emotion presque pieuse gonflait mon coeur. Le the que nous buvions ne devait pas apaiser mon enervement, mais elle me parlait avec une gaite legere et un imprevu plein de tact qui n'appartiennent qu'aux personnes maladivement sensibles et qui ne laisserent pas mon excitation se souiller. Entre mille riens, pour m'exprimer la joie de me revoir, elle m'apprit que cette maison lui appartenait; elle me parla d'une amie qu'elle avait au theatre de Nimes et appelait assez drolement "Bougie-Rose, parce qu'elle est pretentieuse comme une bougie rose". Puis elle sonna sa domestique pour que je connusse tout le monde.
A dire vrai, j'etais un peu etonne de voir Petite-Secousse proprietaire, mais je ne jugeai pas convenable de l'interroger la-dessus. Du reste, peu m'importait le sens de ses discours; elle avait une de ces voix graves et elegantes qui penetrent sensuellement dans les veines, nous engourdissent et font eclore la melancolie. C'etait toujours l'ancienne petite fille, mais la puberte avait fondu sa durete et comme feutre les brusqueries un peu sombres de sa dixieme annee. Du petit animal entete qui m'avait un soir donne sa main fievreuse, elle n'avait conserve, parmi ses graces de jeune femme, que cette saveur de sembler un etre tout d'instinct et nullement asservi par son milieu.
Charmante et secrete ainsi, elle excitait infiniment mon imagination et m'emplissait de volupte. Je ne sais rien de plus troublant que de retrouver dans une grande fille le sourire qu'on lui vit enfant. Cela eveille l'idee si passionnante des transformations de la nature; nous distinguons confusement que ce jeune corps qui nous enchante n'est pas une chose stable, mais le plus bel instant d'une vie qui s'ecoule. Avec une sorte d'irritation sensuelle, nous voudrions la presser dans nos bras, la preserver contre cette force de mort qu'elle porte dans chacune de ses cellules, ou du moins profiter, dans une sensation plus forte que les siecles, de ce qui est en train de perir.
Quand Berenice etait petite fille, dans mon desir de l'aimer, j'avais beaucoup regrette qu'elle n'eut pas quelque infirmite physique. Au moins pour interesser mon coeur avait-elle sa misere morale. Une tare dans ce que je prefere a tout, une brutalite sur un faible, en me prouvant le desordre qui est dans la nature, flattent ma plus chere manie d'esprit et, d'autre part, me font comme une loi d'aimer le pauvre etre injurie pour retablir, s'il est possible, l'harmonie naturelle en lui violee. Je m'ecarte des etres triomphants, pour aimer, comme aime Petite-Secousse, les beaux yeux resignes des anes, les tapisseries fanees, ou encore, comme j'aurais voulu qu'elle fut elle-meme, les petites malades qui n'ont pas de poupees. C'est qu'il n'est pas de caresse plus tendre que de consoler.
A Aigues-Mortes, toutefois, ayant vu sa nuque souple et ses grands cils melancoliques, je m'egarai de cette facon de sentir. Je me sentis dispose a la posseder. Et comme le plus sur moyen dans le tete-a-tete, pour arriver a la sensualite, me parut toujours les sentiers de la melancolie, au soir tombant je priai Petite-Secousse de me raconter ces tristesses qu'elle m'avait indiquees d'un mot leger a Arles, quand une de ses larmes tomba sur sa main que je baisais.
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LES AMOURS DE BERENICE ET DE FRANCOIS DE TRANSE
Je n'essayerai pas de vous retracer ce recit tel que je l'entendis de Petite-Secousse; elle disait ses souvenirs avec un fremissement de vie interieure longtemps contenue, avec une exaltation trop tendre.
Berenice, a toutes les epoques, fut remplie d'une chere pensee comprimee qui la rendait indifferente au monde exterieur. D'ailleurs cette pensee, elle eut ete bien incapable de la definir, alors meme qu'elle s'y livrait avec le plus de mollesse. Vous savez qu'elle naquit avec un secret dans l'ame. C'est pour mieux le caresser qu'elle s'etait tant plu dans la solitude du musee du roi Rene, et son air un peu dur d'enfant temoignait ces dispositions chimeriques. Quand l'age en fut venu, cette melancolie qui ignorait ses motifs se fixa dans un amour.
Elle s'attacha tres sincerement a un jeune homme, Francois de Transe, qui l'entretint et l'aima avec passion. D'une excellente famille de Nimes, il avait connu Petite-Secousse a Paris, dans un souper ou le fetait son oncle, vieux viveur, ami des Casal et autres gens de cercle; aussi ne pouvait-il se faire d'illusion sur les inconsequences passees de cette jeune libertine, mais elle etait, avec ses dix-sept ans, une si belle petite fille! puis ils avaient tous deux des ames d'enfants genereux, et l'un pour l'autre une vraie sensualite.
Ils vecurent pendant deux ans a Aigues-Mortes. "Nous ne nous ennuyions jamais, me dit Berenice, et l'heure des repas nous surprenait toujours. Nous avions les animaux, le tir au pistolet, et puis il jouait a me porter dans le jardin. En ete, nous allions au Grau-du-Roi, qui est, a trois kilometres, une petite station de bains de mer. Chaque annee nous faisions un voyage a Nice et a Paris." Elle eut pu ajouter qu'a vingt ans ceux qui s'aiment dorment beaucoup.
M. de Transe menait la une vie qui deplut a sa famille. On le somma de faire le tour du monde; il devait, comme c'est la coutume, rencontrer les Princes a Java et leur etre presente. Les derniers jours que passerent ensemble ces deux jeunes gens furent la fievre la plus triste. Le valet de chambre qui venait le matin habiller M. de Transe s'essuyait les yeux en les regardant tous deux couverts de pleurs.
Elle le mena a la gare, mais ne se sentit pas le courage d'aller jusqu'a Marseille. Aurait-elle pu supporter la solitude du retour, a travers les joies grossieres de cette ville! D'ailleurs, il convenait qu'il donnat ces derniers jours aux siens. Quand il fut dans le train de Nimes, il ne put retenir ses larmes, de sorte que, se rejetant en arriere, il lui dit adieu et leva la glace. Elle courut a l'endroit ou la route se rapproche de la voie ferree, esperant faire encore de la main des adieux a son ami, mais le train passa comme un train d'etrangers. Sans doute il avait releve son manteau sur ses yeux et il songeait qu'un jour elle appartiendrait a un autre.
Petite-Secousse, de son cote, avait les plus tristes pressentiments: peu de jours apres cette separation, en l'absence de sa camarade Bougie-Rose, elle ouvrit une lettre adressee a cette derniere et ainsi concue: "Venez me parler a Nimes, j'ai une grave nouvelle a vous communiquer qui interesse votre amie." La lettre etait signee d'un aimable homme, plus age que M. de Transe, mais de qui celui-ci avait souvent parle avec amitie a Berenice.
Au milieu des pires agitations, elle ne put dormir de la nuit. Des le premier train, le coeur et le visage defaits, elle partait pour Nimes. "Oh! ma pauvre petite," lui dit celui qu'elle interrogeait avec anxiete, "ce n'est pas vous que j'aurais voulu voir, mais Dieu ne permet pas que le coup vous soit attenue."--"Francois est mort!" s'ecria-t-elle.
Ce qui me frappa le plus dans le touchant recit qu'elle me fit de ces penibles circonstances, c'est son acceptation absolue des conventions sociales. Elle etait nee sans aucun gout pour refaire la societe, ni meme la contester; puis les tableaux du roi Rene lui avaient enseigne que l'Univers est un vaste rebus. C'est ainsi qu'elle avait accepte dans sa dixieme annee tant de familiarites qui convenaient peu a son age. Elle avait un sentiment tres fin et tres susceptible de la tendresse et de la politesse que lui devaient ses amis. Pourtant sa reconnaissance etait vive de ce qu'un homme serieux, comme elle disait, se fut preoccupe de la prevenir doucement. M. de Transe etait mort d'un sot accident, au huitieme jour de son voyage, pris de fievre typhoide.
Au reste le recit de Berenice etait obscur et minutieux, avec des lacunes. C'etait comme une vision qu'elle me decrivait en serrant ma main dans les siennes, et les yeux fixes. "J'etais gaie autrefois, mais, de chagrin, maintenant je reste des heures sans penser." Et sa douleur, a se raconter, devenait aussi neuve que le jour meme, ou elle apprit, a Nimes, la mort de son ami. "Savez-vous, me disait-elle, quelle idee j'avais, etant seule dans le train, ce soir-la? J'aurais voulu entrer au couvent!"
Elle rougissait de sa confidence, craignant que je ne la comprisse pas; mais moi, je me sentais le frere de cette petite fille, desolee dans cette maison pale, et je souffrais de ne savoir le lui faire connaitre. Mon reve fut toujours de convaincre celle que j'aimerais qu'elle entre a la Reparation ou bien au Carmel, pour appliquer les doctrines que j'honore et pour reparer les atteintes que je leur porte.
Jamais plus intense qu'aupres de cette petite fille, je n'eus la sensation d'etre etranger aux preoccupations actives des hommes.... A travers les vitres, je contemplais un sentier filant en ligne droite vers le desert, puis decoupees en ombres chinoises, deux jeunes filles gaies, riant a des ouvriers qui rentrent du travail, et j'y vis le grossier desir de perpetuer l'espece, tandis que des aboiements de chiens signifiaient nettement les jeux, les querelles, toutes les vaines satisfactions de l'individu. Accable dans mon fauteuil et penetre de la douleur de mon amie, je me sentais infiniment degoute de tous, sinon de ceux qui souffrent delicatement et composent, dans leur imagination enfievree, des bonheurs avec les fragments qu'ils ont entrevus.
La maison lui avait ete donnee par M. de Transe. Ce pieux souvenir, mele a son sentiment de proprietaire, l'attachait infiniment aux moindres details de son interieur. Elle voulut me les faire connaitre en signe de confiance et pour couper notre tristesse. Or, a la tete de son large lit, etait suspendu un chapelet beni par le pape, un souvenir de M. de Transe. Je ne pus resister au plaisir de le prendre entre mes mains, heureux de m'associer a son culte, tandis qu'elle pleurait, le front dans l'oreiller, a cette place meme ou ils n'etaient tant aimes.
Dans le cours de cette soiree, elle me raconta encore une histoire que je trouve touchante.
M. de Transe aimait beaucoup sa grand'mere et lui confiait toutes ses preoccupations vives, sur de trouver chez elle de l'affection et une pointe d'admiration pour tout ce qui le concernait. Comment se serait-il retenu de l'entretenir d'un amour dont il etait tout rempli? Cette excellente personne accueillit ses confidences avec indulgence: aucun de ceux qui aimaient son petit-fils ne pouvait etre sans vertu a ses yeux, puis elle savait que cette jeune fille avait remis a Francois une medaille sainte qu'elle portait a son cou, en lui demandant de ne quitter jamais ce petit signe ou se rejoignaient leur piete et leur amour.
De son cote, Berenice, sur la foi de son amant, s'etait prise de respectueux attachement pour cette vieille dame qu'elle ne connaissait pas, mais considerait un peu comme sa protectrice.
Or, un jour, a Nimes, deux mois apres ses gros chagrins, Berenice, toujours palie de douleur, etant montee dans un tramway, se trouve assise en face d'une personne agee, qu'a la couleur de ses yeux, a la douceur de la bouche, a mille traits qui l'emurent, elle n'hesite pas a reconnaitre pour la grand'mere de M. de Transe. Sans nul doute, Francois avait montre a sa vieille confidente un des chers portraits qu'il portait toujours sur lui, car Berenice vit bien qu'elle-meme etait reconnue. Les deux femmes ne se parlerent point, mais, me disait Berenice, la vieille dame baissait les paupieres pour que je pusse la regarder tout a mon aise, et c'etait la figure meme de M. de Transe que je revoyais; puis moi-meme je detournais mon regard pour qu'elle me fixat sans gene. Ainsi nous fimes jusqu'au bout de notre chemin, et j'ai bien vu qu'en descendant elle avait les yeux pleins de larmes.
J'admirais la tendre imagination de ma Berenice et tout ce qu'elle pretait de delicatesse a sa chetive tragedie.
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Cette premiere soiree que je passai avec Petite-Secousse devenue grande me fut delicieuse sans restriction; et son recit avait detourne de telle maniere mon idee que j'entrevis une forme d'amour superieure a la possession.
Si Berenice n'a guere de vertu, elle possede beaucoup d'innocence, ce qui est plus surement une chose bonne et gracieuse. La vertu est le resultat d'un raisonnement, c'est se conformer a des regles etablies. Berenice est toute spontanee; ses formes delicates renferment l'ardeur et l'abondance de sa race. Par le sentiment, elle atteint du premier bond ce qu'il y a de plus noble, la tristesse religieuse, cachee sous toutes les vives douleurs. Rien qui soit aussi contagieux. C'est pourquoi j'allai coucher a l'hotel.
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