‹ Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome IIChapitre 8 sur 28 · II

II

Quelle merveille, ô Crimthann Cass! Je fus maître de l'épée bleue. Une nuit des nuits des dieux! Je ne la donnerais pas pour ton royaume.

Après avoir chanté ces vers, Loégairé quitta son père et l'assemblée des habitants de Connaught, et il retourna dans ce pays mystérieux d'où il venait. La royauté y est partagée entre Fiachna son beau-père et lui; c'est lui qui règne dans la forteresse de Mag Mell;--c'est-à-dire de la Plaine Agréable où vont habiter les morts,--et il a toujours pour compagne la fille de Fiachna[1].

[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 275, col. 2, p. 276, col. 1 et 2.]

[Pg 362]§7.

_La descente de cheval dans la vieille légende de Loégairé Liban et dans la légende moderne d'Ossin._

Dans cette légende, un détail caractéristique sur lequel nous appellerons l'attention, c'est la recommandation faite à Loégairé Liban par son beau-père de ne pas descendre de cheval en Irlande. Loégairé a suivi ce conseil. Aussi a-t-il pu regagner sain et sauf la contrée merveilleuse où il a trouvé une femme, un trône, et un bonheur surhumain.

Il y a là une croyance mythologique que la légende de Loégairé n'est pas seule à nous conserver. L'existence de cette croyance est attestée aussi par le cycle ossianique. Nous parlons du cycle ossianique, dans sa forme la plus moderne, telle que la lui a donnée, au milieu du siècle dernier, Michel Comyn, quand il a écrit son poème célèbre intitulé «Ossin dans la terre des jeunes.» Ossin, comme Loégairé, a été dans une contrée merveilleuse où, après des victoires, il a épousé la fille du roi. Alors un désir irrésistible de revoir l'Irlande s'empare de lui. Il quitte sa femme avec l'intention de revenir bientôt. Il est monté sur un coursier merveilleux. Cet animal surnaturel sait la route qui le conduira en Irlande et qui l'en ramènera. La femme du héros lui fait la recommandation que Loégairé Liban a reçue de son beau-père: «Rappelle-toi, [Pg 363]ô Ossin, ce que je te dis. Si tu mets pied à terre, jamais tu ne reviendras dans la contrée si jolie que j'habite[1].»

Une circonstance inattendue empêcha Ossin de suivre ce sage conseil. Un jour, en Irlande, voulant venir en aide à trois cents hommes qui avaient à porter une table de marbre et qui succombaient sous cette charge, il fit un effort violent; la sangle d'or de son cheval se brisa, il tomba sur le sol. En un instant il perdit la vue; sa beauté, sa jeunesse et sa force furent remplacés par la décrépitude, la vieillesse et l'épuisement. Il n'a pu depuis retrouver la route du pays séduisant où il avait laissé sa charmante épouse. Il est resté en Irlande sans autre consolation que le souvenir d'un passé qui ne reviendra pas[2].

[Footnote 1: _Transactions of the Ossianic Society for the year 1856_, vol. IV, 1859, p. 266. L'édition de ce texte curieux est due à M. Brian O'Looney.]

[Footnote 2: _Ibid._, p. 278.]

§8.

_Légende de Crimthann Nîa Nair._

Nous venons de voir ce que Michel Comyn écrivait il y a un peu plus d'un siècle. La littérature la plus ancienne de l'Irlande raconte l'histoire d'un héros qui fut encore moins heureux qu'Ossin: car en tombant comme lui du cheval merveilleux, ce ne fut [Pg 364]pas seulement de cécité, de vieillesse et de décrépitude qu'il fut atteint: il mourut. Le héros dont nous voulons parler est le roi suprême d'Irlande, Crimthann Nîa Nair.

Ce personnage appartient au cycle de Conchobar et de Cûchulainn. Sa généalogie fait partie des récits qui ont donné à la race irlandaise une si grande réputation d'immoralité. Lugaid était fils de trois frères, Bress, Nar et Lothur; et Clothru, sa mère, était leur sœur[1]. Lugaid s'unit ensuite à Clothru, qui fut ainsi successivement sa mère et sa femme, et de cette union est issu Crimthann[2].

Crimthann, fils de Lugaid et de Clothru, devint roi suprême d'Irlande. Il épousa la déesse Nair, qui l'emmena de l'autre côté de la mer, dans un pays inconnu où il resta un mois et quinze jours. Il en revint avec quantité d'objets précieux. On cite un char qui était tout entier d'or; un jeu d'échecs en or, où étaient incrustées trois cents pierres précieuses; une tunique brodée d'or; une épée dont la ciselure d'or représentait des serpents; un bouclier avec ornements saillants en argent; une lance dont les blessures étaient toujours mortelles; une fronde qui ne manquait jamais son coup; deux chiens attachés à une chaîne d'argent si jolie qu'on l'estimait trois cents femmes esclaves. Crimthann mourut des [Pg 365]suites d'une chute de cheval, six semaines après son retour en Irlande[3].

[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 124, col. 2, lignes 34 et suiv.]

[Footnote 2: Comparez saint Jérôme, _Adversus Jovinianum_, livre II, chap. 7, chez Migne, _Patrologia latina_, t. 23, col. 296 A.]

[Footnote 3: Un très court résumé de la légende de Crimthann se trouve dans le traité appelé _Flathiusa hErenn_, Livre de Leinster, p. 23, col. 2, lignes 2-8; Livre de Lecan, f° 295, verso, col. 2; cf. _Annales des Quatre Maîtres_, édition d'O'Donovan, 1851, t. I, p. 92-95; Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 408, 409.]

§9.

_Différence entre la légende de Cûchulainn d'un côté, celles de Loégairé Liban et de Crimthann Nîa Nair de l'autre._

La légende de Loégairé Liban et celle de Crimthann Nîa Nair nous offrent ce caractère commun que le héros, au retour du pays mystérieux créé par la mythologie, ne peut descendre de cheval sans s'exposer à une perte certaine. Il semble que telle est la loi commune. Cependant, Cûchulainn et son cocher y échappent. Cûchulainn et le cocher,--je pourrais dire même le char et les deux chevaux, que le système militaire des Celtes primitifs associe d'une manière inséparable à ses exploits,--ont quelque chose de surhumain et sont, à une foule de points de vue exceptés des lois générales auxquelles le reste de la nature est assujetti.

Au retour du pays des dieux, ramenant avec lui la déesse Fand qu'il a épousée, et Loeg son cocher, qui lui a servi de guide, Cûchulainn n'éprouve, ainsi [Pg 366]que Loeg, aucun effet de ce voyage. C'est ainsi que, dans l'épopée homérique, rien n'est changé chez Ulysse quand il revient de l'île de Calypso. Cûchulainn, comme Ulysse, a pu sans mourir faire son voyage merveilleux; au contraire, Loégairé et Crimthann, à leur retour du pays inconnu qu'ils ont été visiter, ne sont que des revenants, dans le sens mythique que l'imagination populaire, en France, donne encore à ce mot: des revenants, c'est-à-dire des morts, qui pour un temps fort court ont quitté leur patrie nouvelle afin de revoir leurs parents et leurs amis. Fugitives apparitions, ils ne peuvent toucher terre sans s'évanouir au même instant.

Quand Michel Comyn, ramenant Ossin de la région merveilleuse de l'éternelle jeunesse, le fait survivre sous forme de vieillard caduc à l'accident qui l'a précipité de cheval, il lui confère, par le droit qu'en prenant la plume conquiert tout poète, un privilège contraire à la tradition celtique. Cependant il y a dans cette composition, vieille seulement d'un peu plus d'un siècle, un dernier écho de l'enseignement celtique le plus ancien sur l'immortalité de l'âme. Le Celte croyait que l'âme survivait à la mort, mais il ne concevait pas cette âme sans un corps nouveau semblable au premier; je dis semblable, mais sauf certains caractères: ainsi ce corps nouveau, immortel dans le pays des morts, ne pouvait, sans perdre la vie, toucher du pied la terre des vivants.

[Pg 367]CHAPITRE XVI.

CONCLUSION.

§1. D'une différence importante entre la mythologie celtique et la mythologie grecque.--§2. La triade mythologique dans les _Vêda_ et en Grèce.--§3. La triade en Irlande.--§4. La triade en Gaule chez Lucain: Teutatès, Esus et Taranis ou Taranus.--§5. Le dieu gaulois que les Romains ont appelé Mercure.--§6. Le dieu cornu et le serpent mythique en Gaule.--§7. Le dualisme celtique et le dualisme iranien.--§8. Le naturalisme celtique.

§1.

_D'une différence importante entre la mythologie celtique et la mythologie grecque._

Quelques textes d'auteurs latins et grecs, un grand nombre d'inscriptions trouvées sur le continent et dans les Iles Britanniques, nous donnent des noms de divinités celtiques, les uns isolés, les autres associés à des noms de divinités gréco-latines. Certains savants paraissent attendre des études celtiques la détermination précise des attributions spéciales à chacune [Pg 368]de ces divinités et semblent croire qu'un jour on pourra donner sur chacune d'elles un ensemble net et précis de légendes analogue à celui que la mythologie grecque a groupé sous le nom de chacun de ses principaux dieux. C'est une illusion.

En effet, si la mythologie celtique offre comme base un fonds de croyances semblable à celui qui a inspiré les traits généraux de la mythologie grecque, elle s'est développée, surtout au point de vue de la forme littéraire et artistique, d'une façon toute différente, et elle a vécu dans un milieu qui n'a jamais eu d'Homère ni de Phidias. Le génie littéraire de la Grèce a créé des caractères, clairement distincts et vigoureusement soutenus dans une foule de détails, pour des dieux qui sont des doublets les uns des autres, tels que Phaéton, Apollon, Héraclès, trois personnifications du soleil. Les sculpteurs et les peintres ont donné à ces dieux originairement identiques des types différents, nettement séparés les uns des autres soit par la forme du corps, soit par les objets qui leur sont associés, vêtements, armes, etc.

Quand la sculpture grecque a pénétré en Gaule, elle y a tenté un essai de ce genre, mais tous les monuments qui en subsistent sont postérieurs à la conquête romaine, c'est-à-dire qu'ils datent d'une époque où la religion gauloise était en pleine décadence; et, sauf le passage de Lucien sur Ogmios, nous n'avons aucun texte littéraire qui se rapporte au mouvement religieux correspondant à cette période artistique.

[Pg 369]La littérature irlandaise la plus ancienne nous offre les conceptions mythologiques des Celtes dans une période où la civilisation était beaucoup plus primitive. Alors on n'avait pas encore donné aux créations de la mythologie les contours précis par lesquels elles sont fixées, quand les arts du dessin, atteignant une certaine perfection, parviennent à créer pour chaque nom divin une forme anthropomorphique distincte de celles à qui les autres noms divins servent pour ainsi dire d'étiquette. Les compositions épiques de l'Irlande n'ont pas la valeur esthétique de celles de la Grèce et de leurs imitations romaines. On n'y voit pas chaque dieu se présenter avec ce caractère nettement dessiné, longuement suivi, qui, toujours stable et un dans les circonstances les plus variées, est une création propre au génie littéraire de la Grèce. En Irlande comme dans la mythologie védique, les traits qui pourraient caractériser la figure de chacun des personnages qu'un nom divin désigne restent souvent indécis et vagues; tantôt tels et tels personnages sont distincts les uns des autres, tantôt ils se confondent les uns avec les autres et ne font qu'un.

Rien de commun, par exemple, en Irlande comme la triade, c'est-à-dire trois noms divins, qui, à certains moments, semblent désigner autant d'êtres mythiques distincts, et qui ailleurs ne sont évidemment que trois noms ou trois adjectifs, exprimant trois aspects différents de la même personnalité mythologique.

[Pg 370]§2.

_La triade mythologique dans les_ Vêda _et en Grèce._

Dans la mythologie védique, Varuna, le plus ancien des dieux; Yama, le dieu de la mort; Tvashtri, père du dieu suprême Indra, sont trois formes de la même idée. Yama est le père de la race divine et, par conséquent, d'Indra, comme Tvashtri[1], Varuna aussi reçoit le titre de dieu père[2]. Varuna est dieu de la nuit[3], variante de la mort, qui est le domaine de Yama; il a été vaincu et détrôné par Indra[4] son fils, qui, ailleurs, ayant remporté la victoire sur son père Tvashtri, lui ôte la vie[5]. Ainsi Yama, Varuna et Tvashtri, qui souvent semblent trois dieux distincts, sont, en réalité, trois noms du même dieu, ou trois expressions pour désigner la même conception mythologique.

Dans la mythologie grecque, Brontès, ou le bruit du tonnerre, Stéropès et Argès, deux noms de l'éclair, ont pour origine trois expressions qui désignent deux formes du même phénomène, et on a imaginé que ces trois expressions désignaient trois personnages distincts, réunis en un groupe sous le [Pg 371]nom de Cyclopes[6]. C'est une triade dans le sens le plus rigoureux du mot, c'est-à-dire que les Cyclopes sont trois personnifications du même phénomène naturel. Telles sont aussi les _Charites_, que les Romains ont appelées Grâces[7], et le triple Géryon, personnification de la nuit[8].

Mais les Cyclopes les _Charites_, et Géryon, n'occupent qu'un rang secondaire dans le Panthéon grec. Les dieux les plus importants, Aïdès, Ennosigaios aussi appelé Poseidaôn, Zên plus connu sous le nom de Zeus, tous fils de Kronos[9], sont au nombre de trois comme les petits dieux grecs et les grands dieux védiques dont nous venons de parler, et comme les dieux celtiques dont il sera question plus loin. Toutefois, dès l'époque à laquelle remontent les documents les plus anciens, le génie grec a donné aux trois fils de Kronos, des attributs tellement distincts qu'il est impossible de les confondre l'un avec l'autre.

[Footnote 1: Bergaigne, _La religion védique_, t. I, p. 88.]

[Footnote 2: _Id., ibid._, t. III, p. 111.]

[Footnote 3: _Id., ibid._, t. III, p. 116-121.]

[Footnote 4: _Id., ibid._, t. III, p. 142-148.]

[Footnote 5: _Id., ibid._, t. III, p. 58-60, 144.]

[Footnote 6: Hésiode, _Théogonie_, vers 139-145.]

[Footnote 7: _Théogonie_, vers 907. Cf. Max Müller, _Lectures on the science of language, second series_, 2e édition, p. 369-376.]

[Footnote 8: _Théogonie_, vers 287; Eschyle, _Agamemnon_, v. 870. Cf. plus bas, p. 211-213, et plus haut, p. 385, note.]

[Footnote 9: Hésiode, _Théogonie_, vers 455-457.]

§3.

_La triade en Irlande._

L'esprit celtique éprouve beaucoup moins le besoin [Pg 372]d'attacher à chaque mot différent une idée distincte de celle qu'un autre mot exprime. Nous lisons dans de vieux textes irlandais que les Tûatha Dê Danann avaient au même moment trois rois: Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné. Tous trois, par leur père Cermait, étaient petits-fils de Dagdé, dieu suprême; tous trois régnaient en même temps sur l'Irlande; tous trois furent tués à la bataille de Tailtiu. La femme du premier s'appelait Fotla; celle du second, Banba; celle du troisième, Eriu. Or, ces trois femmes prétendues sont simplement trois noms de l'Irlande. Il n'y a donc qu'une femme, et comme la triple épouse se réduit à l'unité, les trois époux n'en font qu'un[1].

Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné ont un doublet. Dans le «Dialogue des deux docteurs,» un des plus anciens documents qui nous parlent de ce doublet, on trouve écrits Brîan, Iuchar et Uar les trois noms qui le constituent. Comme Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné, Brîan, Iuchar et Uar appartiennent au groupe des Tûatha Dê Danann et le dominent. Ce sont les dieux de la science et du génie littéraire et artistique. Brigit, leur mère, est à la fois une déesse et une _file_ féminine; elle est fille de Dagdé, ou «bon dieu,» le dieu suprême, le grand roi des Tûatha Dê Danann. Ses enfants, Brîan, [Pg 373]Iuchar et Uar, ont donc le même grand-père que Mac Guill, Mac Cecht et Mac Grêné[2].

Entre Brîan, Iuchar et Uar, il n'y a qu'une différence de nom; on peut même dire qu'entre Iuchar et Uar la différence n'est qu'apparente, car le second de ces deux noms n'a été obtenu qu'en retranchant trois lettres du premier. Un procédé analogue a été suivi par les auteurs qui écrivent les deux derniers noms de cette triade: Iucharba et Iuchair. Iuchair n'est qu'une forme abrégée de Iucharba.

Brîan, et ses deux frères ou associés, appelés tantôt Iuchar et Uar, tantôt Iucharba et Iuchair, ont, sur tous points, la même histoire. A eux trois, ils tuent le dieu Cêin, appelé ailleurs Cîan[3]; tous trois sont tués dans le même endroit, par le dieu Lug[4]. On les dépeint tous les trois de la même manière: tous trois ont la chevelure blonde, sont vêtus d'un manteau vert sur une tunique d'un rouge [Pg 374]qui tend au jaune. Tous trois portent une lance très forte et très pointue. Une épée à poignée d'ivoire pend sur la cuisse de chacun d'eux. Leurs trois boucliers sont rouges. Les noms de leurs trois chevaux diffèrent, mais ont le même sens: chacun veut dire «vent.» Leurs trois pères nourriciers s'appellent Victoire, Dignité et Force protectrice. Les noms de leurs trois concubines sont Paix, Plaisir et Joie; ceux de leurs trois reines, Belle, Jolie, Charmante. Leurs trois châteaux se nomment Fortune, Richesse et Large Hospitalité[5]. Enfin à eux trois ils donnent le jour à un fils unique dont le nom, Ecné, veut dire «science, littérature, poésie[6].»

Brîan, Iuchar et Iucharba appartiennent au cycle mythologique. Ils ont un doublet dans le cycle de Conchobar et de Cûchulainn, et, malgré certaines apparences historiques, ce doublet appartient encore à la mythologie. Il faut, disons-nous, reconnaître une triade mythologique dans la légende de Clothru, épouse à la fois de ses trois frères. De cette association conjugale naît un fils unique; Lugaid, ce fils, plus tard roi suprême d'Irlande, a, gravées sur la peau par un phénomène étrange, deux lignes circulaires rouges, l'une au cou, l'autre à la ceinture; ces lignes séparaient chacune des portions du corps [Pg 375]par lesquelles il ressemblait à chacun de ses trois pères. Il ressemblait au premier par la tête, au second par le haut du corps jusqu'à la ceinture, au troisième par la partie inférieure du corps. Il épousa sa mère, dont il eut un fils qui lui succéda sur le trône d'Irlande[7].

La triade est produite par l'habitude d'employer trois synonymes pour exprimer la même idée mythologique. Quelquefois les Irlandais ont conservé sur ce point la notion de la réalité. Ainsi, dans un des manuscrits du _Glossaire_ de Cormac, nous lisons que la femme du grand dieu Dagdé a trois noms, qui sont: Mensonge, Tromperie et Honte[8]. Dagdé lui-même, d'après le même ouvrage, a trois noms: outre le nom par lequel nous venons de le désigner, il porte ceux de Céra et de Rûad-rofhessa[9]. Nous ne voyons pas qu'on ait supposé trois dieux pour expliquer ces trois noms. Mais par exemple, d'un dieu unique, du dieu père appelé Kronos chez les Grecs, on en a fait trois en Irlande. Ce dieu, qui originairement fut maître du monde, et qui, vaincu par son fils, devint roi des morts, a été, en Irlande, transformé en trois dieux; le premier, d'abord roi, [Pg 376]fut détrôné; le second fut tué par son petit-fils dans la bataille; le troisième vaincu, mis en fuite, fut obligé de se réfugier dans le pays des morts, où il règne. Les Irlandais appellent le premier Bress, le second Balar, le troisième Téthra; et ces trois noms, à l'origine, ont désigné la même divinité.

[Footnote 1: _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 27-30; p. 10, col. 1, lignes 35-39; _Flathiusa hErenn_, Livre de Leinster, p. 15, col. 1, lignes 1-4; poème chronologique de Gilla Coemain, Livre de Leinster, p. 127, col. 2, lignes 7-10.]

[Footnote 2: _Dialogue des deux docteurs_, dans le Livre de Leinster, p. 187, col. 3, lignes 54 et suiv. Chose curieuse, Bress, leur père, est un Fomôré, et ils appartiennent, comme leur mère et leur grand-père maternel, au groupe des Tûatha Dê Danann, ennemis des Fomôré. Nous avons déjà parlé de Brîan et de ses deux frères, p. 145 et suiv.]

[Footnote 3: Poème de Flann Manistrech, dans le Livre de Leinster, p. 11, col. 1, ligne 28.]

[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 11, col. 2, lignes 2, 3. Les vers de Flann Manistrech cités dans cette note et dans la précédente sont le thème sur lequel a été créée la légende de Tuirell Bicreo. Cette légende, qui paraît dater du quinzième siècle, a reçu à une date beaucoup plus moderne une forme beaucoup plus développée, sous le titre, bien connu en Irlande, de _Aided Chloinne Tuirend_, «Mort violente des enfants de Tuirenn.»]

[Footnote 5: Livre de Leinster, p. 30, col. 3, lignes 38 et suiv.]

[Footnote 6: _Dialogue des deux docteurs_, dans le Livre de Leinster, p. 187, col. 3, lignes 53-58. Sur _ecne_ = *ate-gnio-n, dont la forme la plus complète en vieil irlandais est _aithgne_, voyez la _Grammatica celtica_, 2e édition, p. 60, 869.]

[Footnote 7: _Flathiusa hErend_, dans le Livre de Leinster, p. 23, col. 1, ligne dernière; col. 2, lignes 1-3; _Aided Meidbe, ibid._, p. 124, col. 2, lignes 34 et suiv.; Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 406. Cf. plus haut, p. 364.]

[Footnote 8: Whitley Stokes, _Sanas Chormaic_, p. 90. Hérè, femme de Zeus, est aussi une trompeuse (_Iliade_, XV, 31, 33; XIX, 97, 106, 112.]

[Footnote 9: Whitley Stokes, _Sanas Chormaic_, p. 47, 144.]

§4.

_La triade en Gaule chez Lucain: Teutatès, Esus, Taranis ou Taranus._

Nous retrouvons en Gaule les triades divines. Pour en bien comprendre le sens, il est nécessaire de déterminer d'abord auquel des deux groupes, entre lesquels se partage le panthéon celtique, chacune de ces triades appartient.

La plus célèbre des triades divines adorées en Gaule est celle dont Lucain parle, dans des vers bien connus et que nous avons déjà souvent cités: les dieux qui la composaient s'appelaient Teutatès, Esus et Taranis ou Taranus. Ils appartenaient au groupe des dieux de la mort et de la nuit, des dieux pères et méchants que les Irlandais ont nommés Fomôré. On les honorait par des sacrifices humains[1]. L'objet de ces sacrifices était d'obtenir que cette triade redoutable, considérée comme divinité de la mort, acceptât l'âme [Pg 377]de la victime en échange d'autres personnes plus chères dont la vie était menacée[2].

Ces immolations terribles se pratiquaient surtout à la guerre: les captifs étaient mis à mort et leur massacre était un acte religieux. Les Gaulois établis en Asie y portèrent cet usage barbare, et il était encore en vigueur parmi eux dans la première moitié du second siècle avant notre ère[3]. Il persistait en Gaule longtemps après cette date; il est mentionné dans la description de la Gaule écrite par Diodore de Sicile vers l'année 44 avant notre ère. Les prisonniers de guerre, nous dit Diodore, sont sacrifiés aux dieux; avec les animaux que le sort des armes a fait tomber entre les mains des vainqueurs, ils sont brûlés, ou mis à mort d'une autre façon[4]. Les Gaulois ne procédaient pas autrement au temps de [Pg 378]la grande guerre que César leur fit de 58 à 51 avant J.-C. Après avoir dit qu'ils ont un dieu, identique suivant lui au Mars romain, l'auteur des _Commentaires_ continue ainsi: «Quand ils ont résolu de livrer une bataille, ils vouent ordinairement à ce dieu le butin qu'ils projettent de faire; après la victoire, ils immolent en son honneur tout ce qui a vie[5].»

Deux inscriptions nous apprennent le nom, ou un des noms de la divinité gauloise que César a désignée par le nom latin de Mars. L'une est une dédicace à Mars _Toutatis_; elle a été trouvée en Grande-Bretagne[6]. L'autre, découverte à Seckau en Styrie, s'adresse à Mars _Latobius Harmogius Toutatis Sinatis Mogenius_[7]. Ainsi, Toutatis ou Teutatès est le [Pg 379]dieu auquel, pendant la guerre, les Gaulois immolaient leurs captifs. C'est un des noms et une des personnifications de ce dieu père qui régnait sur les morts. Par faveur, croyait-on, il pouvait épargner les jours du Gaulois menacé dans son existence, et qui, comme remplaçant, lui envoyait dans l'autre monde un captif immolé[8].

Taranis ou Taranus, si l'on admet la correction de M. Mowat[9], est un doublet de Teutatès ou Toutatis. L'étymologie de son nom établit que c'est un dieu de la foudre: _taran_, en gallois, en cornique et en breton, est le nom de la foudre. Or, le dieu de la foudre, en Irlande, est Balar, un des trois principaux chefs des Fomôré. Son œil, le mauvais œil, dont le regard tue, n'est autre chose que la foudre. On a considéré Taranus comme identique au Jupiter [Pg 380]romain. Sans doute, Jupiter a pour arme la foudre; mais la religion des Romains n'étant pas dualiste comme celle des Gaulois, Jupiter joint à cet attribut accessoire des qualités fondamentales comme dieu bon et dieu fils, qui le rendent tout à fait étranger au Taranus celtique. Jupiter est le fils de Saturne ou de Kronos; il est le dieu du jour et de la vie. Taranus, comme Balar, est le dieu de la mort, père des dieux de la vie[10]. Voilà pourquoi en Gaule, comme Lucain nous l'apprend, on lui offrait des sacrifices humains.

Esus, dont une variante _Æsus_ nous a été conservée par une monnaie de la Grande-Bretagne[11], a été placé avec raison par Lucain dans la même triade, puisqu'on lui offre des sacrifices humains. Le bois qu'il coupe dans le bas-relief gallo-romain du musée de Cluny était sans doute destiné au bûcher du sacrifice. Au temps de Tibère, de l'an 14 à l'an 37 de notre ère, quand fut sculpté ce monument, il était défendu en Gaule de sacrifier des victimes humaines. Mais la suppression de cet usage n'était point ancienne, puisque, sept ans avant notre ère, Denys d'Halicarnasse en parle encore en mettant le verbe au présent; et si cette lugubre cérémonie ne se pratiquait plus sous le règne de Tibère, du moins le cérémonial en subsistait, puisque [Pg 381]sous Claude, en l'an 43 ou 44 après notre ère, Pomponius Méla nous apprend qu'il était encore maintenu: ne pouvant plus tuer d'hommes, les druides alors se bornaient à tirer quelques gouttes de sang à des gens de bonne volonté[12].

[Footnote 1: Lucain, _Pharsale_, l. I, vers 444-446.]

[Footnote 2: «Qui sunt affecti gravioribus morbis quique in præliis periculisque versantur, aut pro victimis homines immolant aut se immolaturos vovent administrisque ad ea sacrificia druidibus utuntur, quod, pro vita hominis nisi hominis vita reddatur, non posse deorum immortalium numen placari arbitrantur.» César, _De bello gallico_, livre VI, chap. XVI, § 2, 3.]

[Footnote 3: «Cum ... mactatas humanas hostias, immolatosque liberos suos audirent.» Discours prononcé au sénat par le proconsul Cneius Manlius, l'an 187 avant J.-C., chez Tite-Live, livre XXXVIII, chap. XLVII; comparez Diodore de Sicile, livre XXXI, chap. 13, édition Didot, t. II, p. 499. Ici il est question d'événements de l'année 167 avant J.-C.]

[Footnote 4: «Χρῶνται δὲ καὶ τοῖς αἰχμαλώτοις ὡς ἱερείοις πρὸς τὰς τῶν θεῶν τιμάς. Τινὲς δὲ αὐτῶν καὶ τὰ κατὰ πόλεμον ληφθέντα ζῷα μετὰ τῶν ἀνθρώπων ἀποκτείνουσιν ἢ κατακαίουσιν ἤ τισιν ἄλλαις τιμωρίαις ἀφανίζουσι.» Diodore de Sicile, livre V, chap. XXXII, § 6, édition Didot, t. I, p. 273, 274.]

[Footnote 5: «.... Martem bella regere. Huic, cum prælio dimicare constituerunt, ea, quæ bello ceperint, plerumque devovent: cum superaverunt, animalia capta immolant reliquasque res in unum locum conferunt.» César, _De bello gallico_, l. VI, chap. XVII, § 2, 3.]

[Footnote 6:

MARTI TOUTATI.

Inscription de Rooky Wood, Hertfordshire. _Corpus inscriptionum latinarum_, t. VII, n° 84. Ce monument est aujourd'hui conservé au Musée Britannique.]

[Footnote 7:

MARTI LATOBIO HARMOGIO TOVTATI SINATI MOG ENIO.

_Corpus inscriptionum latinarum_, t. III, n° 5320. M. Mowat, _Revue épigraphique_, t. I, p. 123, lit TIOVTATI avec un I après le T. Je préfère la lecture du _Corpus inscriptionum latinarum_, t. III, p. 1163, col. 2: phonétiquement, elle est la seule admissible. _Ou_, dans _Toutatis_, est une variante d'_eu_ dans _Teutates_; _o_ dans _Totatigens_ (_Corpus_, t. VI, n° 2407), _u_ dans _Tutatis_, cité par M. Mowat au passage que nous critiquons, sont des variantes justifiées (_Grammatica celtica_, 2e édition, p. 34); _Tioutatis_ serait un monstre. Ce dissentiment sur un point de détail ne m'empêche pas d'avoir sur une foule d'autres points en haute estime les travaux du savant épigraphiste qui a agrandi par de si nombreuses découvertes le domaine des études celtiques.]

[Footnote 8: Le _Mars Belatu-Cadros_, «beau quand il tue,» de Grande-Bretagne semble être le même dieu sous un autre nom. _Corpus inscriptionum latinarum_, t. VII, nos 318, 746, 885, 957.]

[Footnote 9: _Revue épigraphique_, t. I, p. 123-126. L'hypothèse que les thèmes en _i_ faisaient leur génitif en _ou_ (_Grammatica celtica_, 2e édit., p. 234) me semble inadmissible. Dans mon opinion, _Taranu-cnos_ est un composé asyntactique.]

[Footnote 10: Les dédicaces «deo Taranu-cno» par les Gaulois de la rive droite du Rhin,--Brambach (_Corpus inscriptionum rhenarum_, nos 1589, 1812),--s'adressent à un fils de Taranus.]

[Footnote 11: A. de Barthélémy, dans la _Revue celtique_, t. I, p. 293, col. 1.]

[Footnote 12: Voir plus haut, t. Ier, p. 149.]

§5.

_Le dieu gaulois que les Romains ont appelé Mercure._

Ainsi, Teutatès, Taranis ou Taranus et Esus sont autant de formes de ce dieu de la mort, père du genre humain, appelé _Dis pater_ par César. En Irlande il porte, nous l'avons dit, trois noms: Bress, Balar et Téthra; c'est le chef des Fomôré. Dans le groupe divin qui leur est opposé, la victoire est remportée par _Lug_, plus anciennement _Lugus_. Le nom de Lug, en irlandais, veut dire «guerrier[1].» En effet l'acte le plus important de ce dieu a consisté à tuer le dieu de la mort Balar. C'est Lug que César présente comme identique au Mercure romain, déjà confondu à cette époque avec l'Hermès grec. Lug ressemble à ce Mercure-Hermès en ce qu'il est le dieu des arts et [Pg 382]du commerce. Mais de cette ressemblance à l'identité, il y a une distance énorme. Nous avons déjà fait une observation analogue à propos du Jupiter romain et du Taranis ou Taranus gaulois: les mythographes romains, partant de la croyance à la réalité de leurs dieux et des dieux étrangers, s'imaginaient avoir établi l'identité de deux personnalités mythologiques, quand ils avaient constaté entre elles certains points de ressemblance. De là est résultée la fusion de leur mythologie avec celle des Grecs: par l'emploi de cette méthode, ils sont arrivés à se persuader à eux-mêmes et à faire croire aux Gaulois romanisés que les dieux gaulois et les dieux romains étaient les mêmes. Cette doctrine était fausse: le dieu gaulois que César a appelé Mercure est une conception mythologique originale qui, ressemblant sur certains points au Mercure-Hermès gréco-romain, en diffère sur d'autres points; il est, par exemple, un dieu guerrier.

Les Gaulois ne l'appelaient pas seulement Lugus: ils lui donnaient plusieurs autres noms, et, parmi ces noms, plusieurs ont pour élément fondamental une racine SMER dont la valeur n'a pas encore été déterminée[2]. Sur un vase découvert à Sanxey, près de Poitiers, on lit la dédicace DEO MERCVRIO ATUSMERIO. La base d'une statue de Mercure trouvée à [Pg 383]Meaux offre la légende DEO ADSMERIO[3]. Sur un des autels romains de Paris conservés au musée de Cluny, M. Mowat a déchiffré les cinq lettres SMERI ou SMERT. Elles commencent la légende, aujourd'hui fruste, inscrite au-dessus d'un bas-relief représentant un personnage qui va frapper un serpent d'un coup de massue[4]. Ce personnage est un doublet de Lugus. Le serpent est une des formes du dieu mauvais indo-européen[5].

Dans le bassin du Rhin, le dieu identifié au Mercure romain perd souvent son nom gaulois; mais alors il est accompagné d'une déesse qui a conservé ce nom: c'est _Rosmerta_, et _Ro-smer-ta_ nous offre la même racine qu'_Atu-smer-iu-s_ ou _Ad-smer-ius_, et que le mot incomplet _Smer-i_... ou _Smer-t_...[6].

[Footnote 1: Glossaire d'O'Davoren, chez Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. 103. Suivant un passage célèbre du pseudo-Plutarque, _De fluviis_, le premier terme du composé _Lugu-dunum_ aurait signifié «corbeau.» La vérité est probablement que dans le récit légendaire gaulois auquel ce texte renvoie, il était question d'une apparition d'oiseaux, et que dans la croyance gauloise ces oiseaux étaient une manifestation du dieu Lugus.]

[Footnote 2: En irlandais moyen, _smêr_ veut dire «feu.» Whitley Stokes, _Sanas Chormaic_, p. 149. De ce mot paraît dériver l'irlandais moyen _smêroit_ «charbon.» On ne sait pas quelle est dans ces deux mots l'origine de l'_e_ long.]

[Footnote 3: Mowat, dans le _Bulletin des antiquaires de France_, 1882, p. 310.]

[Footnote 4: Mowat, dans le _Bulletin épigraphique de la Gaule_, t. I, p. 117.]

[Footnote 5: Bréal, _Mélanges de mythologie et de linguistique_, p. 96 et suiv.]

[Footnote 6: Charles Robert, _Epigraphie de la Moselle_, p. 65 et suiv. Le nom propre d'homme _Smertu-litanus_, «large comme _Smertus_,» dans une inscription de Worms (Brambach, n° 901), est un témoignage du même culte, et le nom de femme galate _Zmerto-mara_, «grande comme _Smertos_,» atteste que les Gaulois avaient porté ce culte en Asie.]

§6.

_Le dieu cornu et le serpent mythique en Gaule._

Le serpent de l'autel du musée de Cluny,--ce serpent que va frapper d'un coup de massue le dieu celtique identifié à Mercure, ce serpent qui est une [Pg 384]des personnifications du dieu méchant,--reparaît dans d'autres monuments dont il a été fait en ces derniers temps une étude approfondie[1]. Dans la plupart des monuments publiés jusqu'ici, ce serpent a une tête de bélier. Il est associé comme attribut à des divinités gauloises par des monuments trouvés à Autun, à Montluçon, à Epinal, à Vandœuvre (Indre), à La Guerche (Cher). Un des plus curieux de ces monuments est celui d'Autun. Le dieu est accroupi, tricéphale et cornu; deux serpents à tête de bélier lui font une sorte de ceinture.

Ses trois têtes nous rappellent la triade gauloise: Teutatès, Esus et Taranis ou Taranus; la triade irlandaise: Bress, Balar et Téthra. Il porte des cornes. En Irlande, le père de Bress s'appelle _Bûar-ainech_, c'est-à-dire «à la figure de vache[2].» Quant aux serpents à tête de bélier, ce sont les monstres à têtes de chèvre, _goborchind_, de l'Irlande[3]. Sur l'autel de Vandœuvre (Indre), le dieu cornu, toujours accroupi, n'est pas tricéphale; mais il est accompagné de deux autres dieux debout qui complètent la triade; et les deux serpents, au lieu de lui servir de ceinture, sont placés aux deux extrémités du bas-relief.

[Pg 385]Le dieu cornu, père de Bress, et par conséquent aussi de ses deux doublets Balar et Téthra, ne s'appelait pas, en Gaule, dieu «à figure de vache,» _Bûar-ainech_ en irlandais: on le nommait _Cernunnos_[4]. Cernunnos, suivant nous, est le premier père, le dieu fondamental de la nuit et de la mort; ses cornes sont le croissant de la lune, reine de la nuit. Teutatès, Esus et Taranis ou Taranus sont ses fils, ou, si l'on veut, ses doublets, pourrait-on dire en quelque sorte. Le nom de _Cernunnos_ est gravé sur la troisième face de l'autel n° 3 du musée de Cluny; au-dessous on distingue nettement une figure humaine cornue. La partie inférieure du corps est fruste; mais vu la hauteur du monument, il est certain que ce dieu était accroupi, comme les deux autres dieux cornus dont nous avons parlé, celui d'Autun et celui de Vandœuvre (Indre). Aucun serpent ne l'accompagne; le sculpteur a fait du mythe deux tableaux: après avoir placé Cernunnos sur la troisième face de l'autel, il a représenté sur la quatrième face le meurtre du serpent.

Dans la doctrine celtique telle que nous la trouvons en Irlande, le dieu de la mort, tué par son petit-fils, vit toujours et règne, en changeant de [Pg 386]nom; les Gallo-Romains ont préféré une autre forme du mythe. Dans le système qui a inspiré le bas-relief de Paris, le dieu du crépuscule n'a pas tué le dieu de la nuit, son père; il a tué seulement le serpent qui est le compagnon ordinaire de ce dieu redoutable. Du reste, bien qu'habituellement les Indo-Européens confondent la nuit avec l'orage, le serpent est le représentant de l'orage et de la foudre plutôt que de la nuit, et il n'y aurait pas lieu de s'étonner si cette distinction avait été encore saisie en Gaule au premier siècle de notre ère.

Aussi y a-t-il des exemples du dieu cornu sans l'emblème du serpent. Nous citerons les bas-reliefs de Beaune et de Reims. Le dieu de Reims tient une espèce de sac d'où s'échappent des glands ou des faînes que semblent attendre un bœuf et un cerf placés au-dessous. On se rappelle que les Irlandais païens, immolant leurs enfants à la grande idole _Cromm cruach_, la «courbe sanglante,» attendaient du lait et du blé en échange[5]. Cette idole n'était autre chose qu'une grossière image du dieu de la mort. Au prix d'innocentes victimes, ce dieu donnait, croyait-on, à ses cruels adorateurs la nourriture et la vie.

[Footnote 1: Alexandre Bertrand, _L'autel de Saintes et les triades gauloises_, dans la _Revue archéologique_ de juin, juillet et août 1880; _Les divinités gauloises à attitude bouddhique_, dans la _Revue archéologique_ de juin 1882.]

[Footnote 2: Voir plus haut, p. 203.]

[Footnote 3: Voir plus haut, p. 95.]

[Footnote 4: Le TARVOS TRIGARANUS du musée de Cluny est un doublet de Cernunnos. Il correspond au taureau du troupeau de Géryon dans la mythologie grecque: par un phénomène d'étymologie populaire, Géryon ou le crieur au triple corps a été changé en trois grues chez les Gaulois; du reste le thème celtique _garano_, «grue,» est presque identique étymologiquement au Géryon grec.]

[Footnote 5: Voir plus haut, p. 108.]

§7.

_Le dualisme celtique et le dualisme iranien._

Ainsi, l'étude de la mythologie irlandaise nous [Pg 387]fait connaître les points fondamentaux de la mythologie celtique continentale. La religion celtique était fondée sur la croyance en deux principes, le premier négatif et méchant, le second positif et bon, né pourtant du premier; ces deux principes sont opposés l'un à l'autre et en lutte l'un contre l'autre, comme Ormazd et Ahriman dans l'ancienne religion de l'Iran. On aurait tort cependant de croire que l'origine de ce dualisme soit iranienne, et de considérer les druides comme les élèves des mages. Le mot _dêvos_, en irlandais _dîa_, en breton _doué_, est chez les Celtes, comme dans la littérature védique, le nom des dieux bienfaisants, des dieux fils opposés au père mauvais; il n'est pas, comme dans la littérature iranienne, exclusivement réservé aux dieux ennemis. Quant au dieu père méchant, vaincu par son fils, il n'a pas ce caractère d'absolue perversité qui distingue l'Ahriman des Iraniens. Il reste un des principaux dieux, _dê[v]i_, c'est dans son empire que s'accomplit le prodige de la vie bienheureuse des morts; et le mélange singulier de cruauté et de paternité, qui le distingue constitue un des aspects les plus étranges comme les plus curieux de la religion celtique.

§8.

_Le naturalisme celtique._

A ce dualisme, les Irlandais païens associent, par une contradiction frappante, et des croyances panthéistes attestées par une longue invocation qui semble [Pg 388]un débris d'un vieux rituel, et des doctrines naturalistes qu'on retrouve également au début de la _Théogonie_ d'Hésiode. Chez Hésiode, la terre et le ciel précèdent les dieux et leur ont donné le jour. En Irlande, la terre, la mer, les forces de la nature semblent un moment, dans le _Livre des conquêtes_, être considérées comme plus puissantes que les dieux contre qui elles sont invoquées; ce sont elles aussi qu'on prend à témoin dans les serments[1].

Quel rôle le panthéisme et le naturalisme ont-ils joué dans le monde celtique?

Le panthéisme est une doctrine philosophique qui n'a probablement jamais pu avoir qu'un-petit nombre d'adeptes; mais le culte de la nature sous les divers aspects qu'elle nous offre, le culte par exemple des montagnes, des forêts, des rivières, était plus à la portée des foules. Les inscriptions romaines de la Gaule nous ont conservé des dédicaces à ces divinités secondaires: ainsi au dieu Vosge, _Vosegus_[2], qui n'est autre chose que le groupe de montagnes de ce nom; à la déesse Ardenne, _Arduinna_, dont le nom est, dans une inscription, accompagné de deux arbres, et qui est une forêt bien connue[3]; [Pg 389]à la déesse Seine, _Sequana_, dont le culte paraît s'être principalement célébré à la source de cette rivière[4]. Nous retrouvons la même idée dans le troisième poème liturgique d'Amairgen, où nous remarquons les trois invocations suivantes: «Montagne fertile, fertile! Bois vallonné! Rivière abondante, abondante en eau[5]!» Ce culte secondaire était donc commun à l'Irlande et à la Gaule. Il n'est point spécial à la race celtique, car on le trouve en Grèce et à Rome. Au même ordre d'idées se rattache le culte des villes, celui, par exemple, de la _dea Bibracte_ chez les Eduens[6], celui de la forteresse de Tara en Irlande[7].

Mais toutes ces divinités ne tiennent qu'un rang inférieur dans la pensée des Celtes. Les grands dieux sont ceux dont les luttes sanglantes ont inspiré les récits légendaires qui constituent le cycle mythologique irlandais. C'étaient eux qui, avant tous autres, recevaient les hommages des fidèles; car d'eux, de leur faveur ou de leur haine dépendait, suivant une croyance universelle chez les Celtes des Iles Britanniques [Pg 390]comme chez ceux du continent, la prospérité ou le malheur des individus, des familles et des peuples.

Tel est le résultat général auquel paraît conduire l'étude des textes classiques latins et grecs qui concernent la religion celtique, quand on combine cette étude avec l'emploi des moyens nouveaux d'information que nous possédons aujourd'hui. Je veux d'abord parler des inscriptions, toujours plus nombreuses, que, depuis quelques années surtout, le sol des contrées autrefois gauloises livre presque chaque jour aux investigations des épigraphistes; je rappellerai ensuite les monuments figurés, la plupart presque inconnus jusqu'ici, que le zèle de M. Alexandre Bertrand a réunis en quantité considérable et classés en si bon ordre dans les salles du musée de Saint-Germain. Enfin, j'insisterai sur les éditions de textes irlandais que nous devons aux labeurs si longs et si méritoires d'O'Curry et d'O'Donovan, à l'Académie d'Irlande et aux savants celtistes[8], au paléographe éminent[9], qui sont, au point de vue de nos travaux, sa principale gloire; à MM. Whitley Stokes et Windisch, auxquels d'injustes attaques n'ôteront pas l'honneur d'avoir, avec M. Hennessy, fait les premiers connaître sur le continent la littérature épique de l'Irlande.

[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 243-252.]

[Footnote 2: Brambach, _Corpus inscriptionum rhenarum_, n° 1784. Comparez les dédicaces à la déesse Abnoba qui est aussi une montagne, _ibid._, 1626, 1690; elle est appelée _Diana Abnoba_, n° 1654, et _Deana Abnoba_, n° 1683.]

[Footnote 3: Dans cette inscription, qui est le n° 589 de Brambach, on a écrit à tort _Ardbinna_; la bonne leçon, avec un _u_ au lieu d'un _b_ à la seconde syllabe, nous est conservée par une inscription de Rome, _Corpus inscriptionum latinarum_, tome VI, n° 46, et par une inscription d'origine incertaine publiée par de Wal, _Mythologiæ septentrionalis monumenta latina_, vol. I, n° XX. Comparez la dédicace _sex arboribus_, Orelli, 2108.]

[Footnote 4: De Wal, _Mythologiæ septentrionalis monumenta latina_, vol. I, n° CCCXLII.]

[Footnote 5: Voyez plus haut, p. 250.]

[Footnote 6: Bulliot, dans la _Revue celtique_, tome I, p. 306. Comparez les dédicaces _deo Nemauso, deæ Noreiæ_, Orelli, 2032-2035.]

[Footnote 7: «Temair tor tuathach!» Troisième invocation d'Amairgen. Livre de Leinster, p. 13, col. 2, ligne 10.]

[Footnote 8: Je commettrais une ingratitude si je ne constatais pas les services que m'a rendus l'introduction mise en tête du Livre de Leinster par M. Robert Atkinson.]

[Footnote 9: M. J.-T. Gilbert.]

[Pg 391]CORRECTIONS ET ADDITIONS

P. 32, ligne 5. La syntaxe voudrait _cen-chuis_ ou _cen-chossa_, mais le composé _Gri-cen-chos_ est asyntactique, comme Tigernmas pour _Tigern-bais_. S'ils n'étaient asyntactiques, ces mots seraient indéclinables.

P. 145, ligne 1. La déesse Dana est appelée_ Ana, Anu_ dans le _Glossaire_ de Cormac, chez Whitley Stokes, _Three irish Glossaries_, p. 2, 6. Dans un texte cité par O'Davoren, _ibidem_, p. 49, on trouve _anann_ (génitif de _anu_), qui est glosé par _imbith_, c'est-à-dire «d'abondance.»

P. 153. _Nuadu_ est employé comme nom commun, au génitif _nuadat_, dans le _Festin de Bricriu_, chez Windisch,_ Irische Texte_, p. 289, ligne 12; et ce mot est glosé par _in rîg_, «du roi,» dans le _Leabhar na hUidhre_, Windisch, _Irische Texte_, p. 289, note.]

[Pg 392]

[Pg 393]INDEX ALPHABÉTIQUE

A

Abcan, fils de Becelmas, 176. Aborigènes, 291. Abraham, 40, 41. Achéloüs, 14. Achille, 121. Accroupis (dieux), 384, 385. Acrisios, roi d'Argos, 207, 208, 210, 211, 217. Adam, 67, 303. _Adsmerius (deus)_, 383. Aedilfrid, roi des Northumbriens, 334, 335. Aed Slane, roi d'Irlande, 256. _Aenach Carmain_, 6. _Æsus_, 109, 380. Agamemnon, 109. Age d'or, 199, 200. Voyez _Race d'or_. Agnoman, père de Nemed, 51, 52, 75, 88, 89. Ahi, 99. Ahriman, 15, 387. Ai (Plaine d'), 356. Aicil (Ile d') 77. Aidan mac Gabrâin, 333-336. Aïdès, 17, 18, 20, 121, 240, 371. Ailech, 14, 235. Ailill, roi de Connaught, 127, 128, 286-288, 299. Ain, fille de Partholon, 34, 35. Air, 251. Aja Ekapad, 32. _Alaunus (Mercurius)_, VI. Alcmène, 294. Alcuin, 229. Alexandre Polyhistor, 347. Amairgen Glûngel, 242-254, 256, 258-261, 389. Ambroisie, 309. Amphitryon, 294. Ange gardien, 279. Annales des Quatre Maîtres, 70. Voyez _Quatre Maîtres_. Annenn, fils de Némed, 90. Antrim, 339. Aphrodite, 186. Apollon, V, VI, 37, 99, 368. Araxe, fleuve, 81. Arbres des dieux, 274, 275, 302, 325. Voyez _Branches_. Arc, 190, 295. Ard-ladran, 74. Ardlemnacht, 265. Arduinna, déesse, 388. Arès, 186. Voyez _Mars_. Argeiphontès, 201, 202. Argès, 218, 370. Argos, ville, 207. Argos ou Argus, 201-203. Aristote, 351. Artémis, 37. Arthur, 325. Arthur, fils de Bicur, 337. Assemblées publiques d'Irlande, 6, 304. Asura, 15. _Atbalat_, «ils meurent,» 225. Athènè, 121. Athènes, 202. Atlantique (Océan), 19. Attique, 14. _Atusmerius (deus Mercurius)_, VI, 382. Auguste, empereur, 81, 139. Augustin (Saint), 336, 343. Autun, 384, 385. Avallon (Ile d'), 325.

B

Babel, 40. Badbgna, 100. Balar Balcbeimnech, chef des Fomôré, 15, 112, 137, 173, 174, 176, 182, 185-188, 197-219, 225, 294, 301, 304, 376, 379-381, 384. Balor Beimean, 208-218. Voyez _Balar_. Baltique (Mer), 83. Banba, 68, 234, 254, 372. _Bar_ «mer,» 25. Barque de verre, 119, Barques des morts, 232. Barthélémy (Saint), 25. Batailles mythologiques, 14, 15, 31, 32, 100, 101, 113-116, 121, 180-187, 260, 389. Bâth, 25, 39. Beaune, 386. Bède, 41, 153, 324. Belach Conglas, 116. _Belatucadros (Mars)_, VI, 379. _Belenus (Apollo)_, VI. Bélier, 384. _Belisama (Minerva)_, VII. Bellérophon, 97, 99, 204-206. Belténé ou Beltiné, 5, 38, 158, 180, 243. Beothach, 56. Bethach, 116 Beurre, 308, 310. _Bibracte (Dea)_, 389. Bière, 303, 309, 318, 358, 360, 361. Bière de Goibniu ou des dieux, 275, 277-279. Bilé, 225, 230, 239. Bith, fils de Noé, 67, 72-75. Blathmac, roi d'Irlande, fils d'Aed Slane, 256, 296. Blé, 102, 269, 290, 386. Boann, femme de Dagdé, 271, 283, 284, 286. Bochra, fils de Lamech et père de Fintan, 76, 81. Bodb, roi des _side_ de Munster, 285, 286. Bodhbh Dearg, 276. Bœuf, 386. Bois d'Irlande, 296. Bois divinisés, 250-252, 388. _Bolg_, «sac de cuir,» 134. _Bona dea_, 290-292. Bouclier, 358. Bouddhique (Attitude), 384. Boyne, rivière, 115, 259, 270, 271, 280, 281, 340. Bracelets d'argent, 342. Bragance, 230, 231. Bran, fils de Febal, 322-325. Branches merveilleuses, 323, 327-329, 331, 333. Voyez _Arbre_. Breas, 159-163, 168. Bregleith, 312, 314, 319, 322. Brégon, 229, 230, 233, 239. Brennus, 148, 149. Bress mac Eladan, Fomôré, roi d'Irlande, 15, 145, 153, 154, 156, 167-172, 175, 182, 183, 198, 203, 204, 307, 373, 376, 381, 384. Bress, père de Lugaid, 364. Bretagne (Ile de), 232. Voyez _Grande-Bretagne_. Bretons, 117, 134, 264, 337. Brîan, fils de Dana, 145-149, 183, 372-374. _Briareos_, 219. Bricriu le querelleur, 295, 297, 298. _Brigantia_, déesse, 146, 148. _Brigantia_, ville d'Espagne, 230. _Brigindo_, déesse, 146. Brigit, déesse, 145-148, 182, 183, 372. Brigite (Sainte), 145. Britan, 116. Brontès, 218, 370. _Brug Maic ind Oc_, 270-280. _Brug na Boinne_, 270-280. _Buar-ainech_, 202-204, 384, 385. _Buide Conaill_, 296.