‹ Le dernier vivantChapitre 15 sur 24 · V

V

La famille Chapart

Le Dr Chapart était en famille. Ce fut chez lui qu'on m'introduisit, quoique j'eusse demandé au concierge M. Lucien Thibaut.

--Ah! ah! jeune Talleyrand! s'écria le docteur du plus loin qu'il m'aperçut. Course inutile! Trop tard! Les pensionnaires sont couchés, surtout ceux qui ont besoin de calme comme notre ami commun, car j'ai tout plein de sympathie pour ce garçon là, moi, ces dames aussi. De la part de leur sexe, c'est tout simple, puisqu'il s'agit de peines d'amour!

Il s'était levé, roulant, tournant et ronflant, pour venir à ma rencontre.

Les deux dames Chapart, une mère laide et prétentieuse, une fille laide et insignifiante, m'adressèrent un cérémonieux salut.

--Quand je dis course inutile, reprit le docteur, ce n'est pas poli pour ces dames, à qui je vais avoir le plaisir de vous présenter. Léocadie, ma bonne, et toi, Zuléma, M. Geoffroy de Roeux! Mon cher M. Geoffroy de Roeux, Mme et Mlle Chapart. C'est fait! à l'anglaise! Vous allez maintenant l'amitié de prendre une tasse de thé avec nous, du thé-Chapart, mon cher Monsieur. Ceux qui en ont goûté ne veulent plus d'autre thé. Ça rime.

Mon premier mouvement avait été de refuser, mais j'étais dans un de ces cas où l'on ne doit négliger aucune occasion d'écouter ou de voir. Je m'assis entre Mme Léocadie et Mlle Zuléma.

Le docteur me fit remarquer d'abord une théière qu'il avait inventée et qui portait naturellement son nom, après quoi il me versa une tasse de thé-Chapart que je ne trouvai pas bon.

--Parfait! répondis-je à la question qui me fut adressée à ce sujet.

La glace était rompue. Léocadie me dit aussitôt qu'elle se faisait fort de m'en procurer au même prix que le simple thé de la caravane.

--Voyons, voyons, Mesdames! s'écria Chapart, il ne s'agit pas de caravane! Profitez de ce que vous avez un des mystérieux sous la main pour tâcher de savoir quelque petite chose sur le mystère. Figurez-vous, M. de Roeux que mes deux femmes en perdent le boire et le manger par rapport à M. Thibaut!

--C'est si drôle aussi! s'écrièrent ensemble les deux dames.

Puis la mère seule:

--Ce jeune homme si doux et si beau, on peut le dire, que personne ne vient voir, pas même sa famille....

La fille seule:

--Excepté pourtant cette belle dame dont papa ne veut pas dire le nom et qui vient le regarder dormir....

--Un garçon qui rêve tout éveillé de meurtres, de millions, de cour d'assises!

--Et qui chante toute la sainte journée sa petite Jeanne chérie....

--Une personne qui le trompait, à ce qu'il parait, Monsieur!

--Excusez! et condamnée pour meurtre!

Ensemble la mère et la fille:

--C'est aussi par trop drôle!

--Pif! paf! brr! conclut le docteur. Ah! elles n'ont pas leurs langues rue Coquenard! Le fait est que vous devez en savoir joliment long, M. de Roeux si vous avez lu ce que vous avez emporté hier?

--Lire me fatigue, murmurai-je.

--Prenez les conserves-Chapart!... Mesdames, vous êtes tombées sur un diplomate discret, vous ne saurez rien, même sur les millions du Dernier Vivant. Le fait est, mon cher M. de Roeux, que mes pauvres femmes portent à votre ami un intérêt extraordinaire. Ça ne se paye pas en sus de la pension, au moins! Zuléma lui brode une chancelière-Chapart à double concentration de chaleur naturelle. Il est tout à fait de la famille, et si on venait nous dire... qu'est-ce que c'est, Bruno?

Le domestique à tournure d'infirmier qui m'avait introduit auprès de Lucien lors de ma première visite, entra et vint parler à l'oreille du docteur. Celui-ci sauta sur ses pieds en criant:

--Pas possible! Par où aurait-il passé?

Il ajouta:

--Vois le livre, Léocadie; étions-nous en avance avec le pensionnaire?

Cette façon de parler donnait à entendre que la maison Chapart n'avait pas deux pensionnaires.

Mais, en vérité, je ne songeais guère à cela. L'inquiétude me prenait.

--Serait-il arrivé quelque chose à M. Thibaut! m'écriai-je.

Le docteur haussa les épaules.

Léocadie qui avait consulté le livre dit:

--Il ne doit rien, sauf le mois courant qui a commencé ce soir à dix heures. Chapart tira sa montre impétueusement.

--Dix heures 25! proclama-t-il d'un accent triomphal. Le mois est dû! Partez muscade!

Cette gaieté-Chapart achevait de m'épouvanter, mais j'eus toutes les peines du monde à obtenir réponse à mes questions. Quand on m'eut enfin avoué que Lucien Thibaut n'était plus dans sa chambre, je m'y fis conduire d'autorité. Le docteur était là qui tournait, qui boulait, qui criait de sa voix essoufflée:

--C'est imaginable! j'avais fait mettre une serrure-Chapart à la porte du pensionnaire. S'est-il envolé par la fenêtre?

Il n'y avait, en effet, aucune trace d'évasion: tous les meubles étaient dans leur ordre accoutumé. Le lit n'avait pas été défait.

--Est-ce que cette dame est venue ce soir? demandai-je: la dame qui le regarde dormir?

Les trois membres de la famille Chapart se regardèrent.

Puis Léocadie prit un air déterminé et dit:

--C'est égal, le mois est dû.

--Intégralement, ajouta le docteur.

Il me restait un espoir. Lucien avait pu se réfugier chez moi. Mon adresse lui était dès longtemps connue.

Je pris congé assez brusquement de la famille Chapart et je me remis dans ma voiture en recommandant au cocher de brûler le pavé.

Quand j'arrivai chez moi, il était près de minuit. Bébelle, ma petite amie du cinquième étage était encore dans l'escalier où elle s'occupait à faire les montagnes russes en se laissant glisser le long de la rampe.

--Bonsoir, Monsieur, me dit-elle, tu rentres tard. Papa et maman ont été au restaurant et puis au spectacle. Je suis toute seule, ça m'amuse. Le restaurant et le spectacle venaient ordinairement après la bataille. Cela faisait partie de la réconciliation.

Bébelle, qui avait regagné le haut de sa montagne, fila près de moi comme un trait, sur la rampe, et ajouta:

--Il y a une femme chez toi, Monsieur. Tu sais, je ne dis pas une dame.

En effet, je trouvai Guzman en grande conférence avec une superbe coiffe de dentelles, sous laquelle éclatait la santé de Pélagie. Aussitôt que la Cauchoise me vit, elle dit à Guzman:

--Vous êtes bien honnête de m'avoir tenu compagnie. On ne s'ennuie pas avec vous.

Puis s'adressant à moi.

--Le patron m'avait donné ordre de faire faction jusqu'à votre retour. Vous me remettez bien, pas vrai? C'est moi qui vous ai donné l'adresse de la rue des Moulins, à Belleville.

Je pris la lettre qu'elle me tendait. Le regard que j'avais jeté à mon Guzman en entrant n'était pas exempt de défiance. Je n'aimais pas voir cette brave Pélagie dans ma maison. Sa présence arrêtait d'ailleurs sur mes lèvres la question qui les brûlait. Je n'osais prononcer le nom de Lucien devant elle. La lettre de M. Louaisot était ainsi conçue:

«Ci-joint, mon cher Monsieur, quelques épreuves du roman nouveau. Il a du succès dans un certain monde, et sa publication va engraisser l'affaire.

Va bien le Dr Chapart? Et l'incomparable voyageuse des Missions étrangères? Qu'est-ce qu'elle vous aura dit de moi? Vous voyez si on s'occupe de vous! Vous ne faites pas une enjambée sans que vos amis ne le sachent.

Vous devez être assez avancé dans votre dépouillement pour qu'on puisse causer utilement. Voulez-vous bien me faire dire par ma mule à quelle heure je pourrai avoir l'honneur de vous rencontrer demain dans la journée.

À moins que vous ne préfériez passer chez moi?

J'ai à vous parler de M. L.... T....

Mes respectueux compliments, etc.»

--Voici ma réponse, dis-je à Pélagie: je serai chez moi demain toute la journée.

--Alors, j'ai campo? fit-elle, bonsoir!

Puis, se tournant vers Guzman, qu'elle enveloppa d'une oeillade séduisante, mais modeste, elle ajouta:

--Je ne me plains pas d'avoir attendu avec une personne bien élevée, mais quand vous viendrez faire une commission à la maison, nous offrons à rafraîchir.

Guzman rougit jusqu'aux oreilles.

Au moment où Pélagie passait la porte, mes voisins du cinquième remontaient chez eux en chantant des hymnes patriotiques.

--Est-il venu quelqu'un? demandai-je vivement dès que la Normande fut partie.

--Monsieur, me répondit Guzman, vous avez tout de même de drôles de connaissances!

Il était tout à fait en colère.

--Si Monsieur me laissait du Vespétro, poursuivit-il, pour rincer le bec aux demoiselles qui viennent chez lui comme au cabaret à des heures indues....

Je lui saisis le bras et répétai:

--Est-il venu quelqu'un?

--Oui, il est venu quelqu'un. Encore un drôle de pistolet!... Mais cette Normande-là, voyez-vous....

--Qui est venu? m'écriai-je en le secouant.

--Croyez-vous qu'ils disent leur nom, ceux qui viennent vous voir! Il a laissé un mot sur la table de Monsieur.

Je le repoussai et je m'élançai dans ma chambre.

Une lettre cachetée était sur ma table, en effet. Du premier coup d'oeil, je reconnus l'écriture de Lucien. Guzman poussa la porte derrière moi, et je l'entendis qui disait:

--Monsieur sait ce qu'il fait, mais, moi, je ne le sais pas!

La lettre de Lucien ne contenait que quelques lignes. Elle disait:

«Ne t'inquiète pas de moi. J'ai la tête froide et calme. Je ne cours aucun danger.

Demain, tu auras peut-être de mes nouvelles.»

--Guzman! appelai-je.

Car je l'entendais toujours grommeler à travers la porte.

--Monsieur?

--Celui qui a écrit la lettre s'est-il rencontré avec la Normande?

--Non, Monsieur.

--C'est bien, va te coucher.

Je déposai sur ma table de nuit les épreuves dont l'envoi était une obligeante attention de M. Louaisot, ainsi que la liste des histoires que mon pauvre petit Martroy devait m'apporter le lendemain. Par-dessus le tout, je posai le dossier de Lucien,--et je me mis au lit.

J'étais disposé à faire une longue et laborieuse séance. La lettre de Lucien me disait: «Hâte-toi.» Et j'étais de son avis: pour agir il faut savoir. Or, j'étais encore loin de savoir.

Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, il y avait sur la liste de Calvaire-Martroy un titre ainsi conçu: Histoire de l'enfant d'Ida.

Ida, c'était Olympe. Je n'avais jamais entendu dire que Mme la marquise eût un enfant....

Je me remis donc à dévorer mon dossier, désirant ardemment avoir achevé cette part de travail quand arriverait l'appoint promis par Martroy.

Je me disais: J'en saurai alors plus long que Lucien lui-même, et mon brave M. Louaisot ne compte pas là-dessus!

Note de Geoffroy.--J'en étais resté au n°91 bis, qui était un permis de visiter l'accusée Jeanne Péry, femme Thibaut, délivré à maître L. Thibaut, son défenseur.

Pièce numéro 92

(Écriture de Lucien.--Non signé.)

29 septembre.

Geoffroy, j'ai vu Jeanne. Je craignais de la trouver bien plus changée. Elle m'a grondé parce que je pleurais. Elle veut que j'aie confiance en Dieu.

J'avais passé toute la soirée d'hier, toute la nuit, toute la matinée d'aujourd'hui à méditer sur ce grand acte que j'allais accomplir. Prendre sur moi la défense de Jeanne! J'étais bien heureux, mais j'avais grand peur.

Je comptais l'interroger minutieusement. Ne savais-je pas que la lumière sortirait de ses réponses tout naturellement?

Je ne l'ai pas interrogée. Le temps nous a manqué pour cela. Elle a mis sa tête sur mon épaule et nous avons parlé de sa mère.

Mon Dieu! je ne demande pas mieux que d'avoir confiance en vous! Mais à voir cette tête suave, miroir d'une âme angélique, prise dans ce sombre cadre d'une cellule de prison, que croire de votre justice?...

Je disais cela. Elle a posé ses deux mains sur ma bouche. Elle m'a dit:

--Au-delà de ce monde, il y a autre chose....

Et puis elle s'est mise à sourire, ajoutant:

--D'ailleurs, je ne serai pas condamnée, puisque tu es mon avocat.

Et son front a remplacé ses deux mains sur ma bouche, pendant qu'elle répétait en extase:

--Mon mari, mon mari, mon mari! Tu es mon mari!

Nous nous aimons, Geoffroy, nous sommes heureux. Elle a raison. Il faut croire à la miséricorde de Dieu.

Changerais-je mon sort contre celui d'un roi?...

Elle est à moi, elle est ma femme. Ils ne peuvent pas faire qu'elle ne soit pas ma femme. Voilà où Dieu est grand! Voilà où Dieu est bon! Que son nom soit mille fois béni!

Dans la petite maison du Bois-Biot, du temps de Mme Péry, il y avait une chambre qui donnait sur l'ancienne avenue du manoir. Le manoir a disparu, mais les grands chênes restent.

Mme Péry avait son piano dans cette chambre. Elle chantait bien rarement. Une fois pourtant, j'entendis le piano en passant dans l'avenue, et la voix de notre chère jeune mère descendit parmi les branches.

Elle chantait la chanson normande, la pauvre Chanson du Poirier.

Au bas de not'village, Ma lon lan la, Ma tour la-i-la, Au bas de not'village Il était un poirier.

Il était un poirier (bis) Tous deux sous son ombrage Nous venions nous aimer.

Perrine, ma Perrine, Ma lon lan la Ma tour la-i-la, Perrine, ma Perrine, Veux-tu nous épouser?...

Dans la cellule de la prison où nous étions. Jeanne s'est mise à chanter cela. Sa mère bien-aimée revivait et souriait entre nous deux.

Nous nous tutoyons maintenant. Jeanne m'a dit:

--Toi, tout te fait pleurer!

Elle n'a plus voulu chanter.

Je n'ai pas insisté. Les gens de la prison trouveraient peut-être que c'est mal. Il vaut mieux qu'elle ne chante pas.

C'est une histoire touchante que la Chanson du Poirier. Perrin et Perrine sont des fiancés. Ils sont trop pauvres pour faire des noces, mais ils soupirent sous le poirier. Perrin tire au sort. Il a un bon billet, quelle joie! Mais il part tout de même parce que François, son frère de lait est tombé soldat et que la vieille mère de François pleure.

Le poirier est tout en fleurs. Perrin et Perrine y viennent une dernière fois. Ô Perrin! mon ami bon et brave! je t'attendrai, je t'attendrai! C'est Perrine qui dit cela. Et Perrin:

Quand ce fut à la guerre, Ma lon lan la Ma tour la-i-la, Quand ce fut à la guerre, Je me sentis trembler

Je me sentis trembler, (bis) Je voyais par-derrière, Je voyais le poirier....

Et sous le poirier tout ce qu'on regrette: la brise du pays, l'herbe de la prairie, et Perrine si jolie!

Mais une voix a parlé au-dessus du canon. En avant! c'est l'empereur qui passe.

--Tu as peur, conscrit?

--Non, sire.

--Comment t'appelles-tu?

--Perrin.

--Perrin, je te fais brigadier....

Si Perrine savait cela! Que c'est facile, la guerre! Une, deux, droite, gauche, et ne jamais reculer! Comme cela, on arrive le premier à la brèche.

--Tiens, c'est toi, brigadier?

--Oui, sire.

--Ramasse une épaulette, lieutenant!

Oh! Perrine! Perrine! Une, deux, droite, gauche, toujours, toujours--jusqu'à Moscou!

Mais pas plus loin!

On recule à travers les plaines glacées.

--Capitaine! le dernier à la retraite! Voici ma croix.

--Sire, merci.

Mais reverra-t-il Perrine, après tant de fatigues et de blessures? Une--mais pas deux!

Droite--mais pas gauche! Il reste une de ses jambes dans la neige, sur la route qui revient vers la patrie.

Il y serait resté lui-même sans une vision qui réchauffa le sang de ses veines:

Perrine, ma Perrine, Ma lon lan la, Ma tour la-i-la Perrine, ma Perrine, Priait sous le poirier....

La guerre est finie. L'heure du retour a sonné. Comme il se hâte! Voici déjà le village. Mais le poirier?

C'est le printemps. Le poirier devrait être en fleurs.

Ils ont coupé le poirier!

Le clocher est resté debout, lui, car les cloches sonnent. Pourquoi sonnent-elles? Pour une noce.

--Qui se marie?

--Regardez! Voilà les fiancés.

Les fiancés montaient les marches de l'église: Perrine et François. C'est triste la guerre.

Perrin entre, clopina clopant, derrière eux dans l'église. Il se cache à l'ombre d'un pilier. Que va-t-il faire? Essuyer une larme et prier,

Prier pour sa Perrine, Ma lon lan la Ma tour la-i-la, Prier pour sa Perrine Et son frère de lait....

Geoffroy, Geoffroy, moi, je suis aimé. Ne cherche pas pourquoi je t'ai dit la chanson normande. C'est pour me vanter de mon bonheur.

Je me trouve si heureux, si heureux!

Pièce numéro 93

(Écriture de Lucien, non signé.)

30 septembre.

J'y suis retourné ce matin. J'y peux aller tous les jours. Les gens de la prison sont bons pour moi. Dans la pitié qu'on me témoigne, il y a presque du respect.

Personne, du reste, n'est méchant avec elle. Depuis qu'elle est arrivée d'Yvetot, elle a subi deux interrogatoires. Le juge lui parle avec douceur. Seulement il lui laisse voir qu'il ne croit pas à ses réponses.

Elle me disait hier: «Il prétend que j'ai un système. Tout ce qui me sort de la bouche fait partie de mon système. Le greffier, tout en écrivant, marmotte le mot système entre ses dents...»

Le système de l'accusée, Geoffroy! Je connais trop cela. Au Palais, nous nous blindons sans cesse contre le crime. Si l'innocence entre chez nous, tant pis pour elle!

Il est bien certain que le crime est savant et que tout criminel a un système parfois très profondément combiné.

Et ici même, Geoffroy, dès les premiers pas que je fais dans l'instruction, mon sens de juge démêle la science d'un scélérat hors ligne.

La pauvre Jeanne n'a pas de système, quoi qu'ils en pensent ou quoi qu'ils en disent. Mais autour d'elle, un filet à mailles serrées, oeuvre d'un véritable docteur ès-scélératesses, a été lancé et retombe, l'enveloppant de ses plis.

Il y a là ce que les Anglais appellent une regular roguery, seulement le rogue n'est pas sous la main de la Justice.

Le docteur ès-crimes a échappé par sa science même aux investigations du parquet. Il a fui comme le sauvage de l'Amérique du Nord, usant tous les calculs de sa tactique à dissimuler sa retraite.

Chacun de ses pas en arrière a été un mensonge et une déception.

Il est là quelque part, ce virtuose de l'assassinat. Parmi ceux qui suivent l'instruction, il est le plus attentif et le plus curieux, sans doute. Il faut t'en fier à lui, Geoffroy, de tous les détails de la prison, il n'ignore rien. C'est lui qui voit, c'est lui qui sait. Il rit du juge, il défie l'avocat et sa compassion railleuse insulte à la victime.

Oui, le crime est savant, le crime est prudent. De nos jours, il va à l'école. Des gens se rencontrent qui dépensent à faire leur cours de crimes autant de volonté, autant d'assiduité que nous mettons de mollesse et de paresse à suivre notre cours de droit.

Ils connaissent mieux que nous ce que nous connaissons, et nous ne savons rien de ce qu'ils savent.

Dans notre sac, il n'y a qu'un tour. Aussitôt qu'un accusé est sous notre main, aussitôt qu'une série de preuves ou de vraisemblances nous indique qu'il y a lieu de suivre, un singulier phénomène s'opère en nous, magistrats insuffisants, amenés à la routine par la paresse.

Nous voulons bien nous efforcer, mais nous ne voulons rien perdre de notre premier effort.

Le commencement de notre besogne est sacré, nous élevons un autel à notre peine, qu'elle ait enfanté la vérité ou l'erreur.

Il est à nous ce travail. Nous défendons qu'on y touche.

Le seul moyen de ne perdre aucune parcelle de nos efforts, c'est d'en consacrer provisoirement le résultat bon ou mauvais. Ainsi faisons-nous. Par je ne sais quel travail de chimie intellectuelle, deux choses absolument opposées se mêlent en nous et se confondent. Nous faisons de l'hypothèse une réalité pour dormir dessus. Nous avons dit d'abord: supposons que l'accusé soit coupable. Voilà bientôt un point réglé. Il n'y a que le subjonctif à remplacer par l'indicatif: L'accusé est coupable.

Or, un coupable est nécessairement retors.

Et voilà comme quoi ma pauvre petite Jeanne a un système!

Chaque profession a son écueil. C'est ici l'écueil du juge, chargé d'une instruction criminelle.

Dès qu'on s'est dit en désignant un être humain: voici le coupable, la conscience est entraînée sur une pente terrible.

Comme nous avons consenti à tout voir au travers d'un certain milieu qui est notre hypothèse même, élevée à la hauteur d'un fait, toutes choses prennent pour nous la couleur de ce fait.

Nous avons mis au-devant de nos yeux des lunettes vertes, bleues ou jaunes, nous voyons tout jaune, bleu ou vert.

Les faits se façonnent: ils entrent par le trou qu'on leur ouvre, ils se groupent dans le moule qu'on leur présente....

Et tout cela de bonne foi, Geoffroy, voilà le grand, le vrai malheur. Je n'ai jamais rencontré dans ma vie un seul juge qui fût de mauvaise foi. S'il en est, j'affirme qu'ils sont très rares.

Mais ceux qui ne savent pas et qui ne peuvent pas sont nombreux. Or, le crime est là d'un côté, la Société, de l'autre. La Société paye le juge pour la garder contre le crime.

Pour chaque crime elle a droit à un coupable.

Ils savent cela, les autres licenciés, les autres docteurs, ceux qui, au Moyen âge, écoutaient les professeurs de la Cour des Miracles. Crois-tu donc bonnement, Geoffroy, qu'une institution comme la Cour des Miracles puisse jamais tomber? Elle s'est transformée comme l'Université, mais elle existe.

Elle ne mourra pas plus que l'Université. Les grandes choses ne meurent jamais, surtout les choses gothiques. Certes, on ne passe plus sa thèse à l'école du grand Coësre d'Égypte en dévalisant un mannequin garni de clochettes, mais c'est qu'on fait mieux. Il y a de hautes études. Quelque part, à de mystérieuses profondeurs, le vol a ses conférenciers, l'assassinat ses philosophes. Pas de paresse ici! On étudie pour sa peau.

Jamais Toullier ni Delvincourt ne furent écoutés comme les maîtres de cette faculté redoutable où s'enseigne l'envers de la loi.

Ils sont forts, ils sont habiles, ils sont hardis, ils jouent du code comme Liszt pétrissait l'ivoire de son piano. Rien ne les arrête puisqu'ils ne croient à rien. Ils se sont dit, tout comme les autres: Il faut un coupable. Ils en font un--qu'ils tendent aux autres au bout d'une ficelle. Et les autres mordent à l'hameçon.

Geoffroy, parlerais-je ainsi si je n'avais pas intérêt? Aurais-je parlé ainsi hier?

J'ai dépouillé la robe du juge. La femme que j'aime au-dessus de tout en ce monde est une accusée. Puis-je être impartial?... Quand j'étais magistrat, j'ai fait de mon mieux, toujours. Je pense que mes collègues sont de même.

Seulement, ce pauvre être sans défense, Jeanne, ils disent qu'elle a un système! quelque chose en moi s'est révolté. Qu'on la charge, qu'on l'accable, tout est possible excepté l'impossible. L'impossible, c'est que Jeanne ait un système!

Elle m'a accueilli ce matin d'un air tout pensif. C'est à peine si elle m'a demandé de mes nouvelles.

--Lucien, je voudrais savoir une chose: Qu'est-ce que c'est qu'un système?

J'ai senti froid dans mon sang, parce que je me suis dit: Si elle osait leur faire une question de ce genre, comme ils crieraient à l'hypocrisie! Je lui ai expliqué ce qu'on entend par système quand on est juge d'instruction. Elle a réfléchi.

--Est-ce que je ferais mieux d'en avoir un? m'a-t-elle demandé.

J'ai repris ma place d'hier, et sa tête est revenue sur mon épaule.

Mais elle n'était plus si gaie. Il y avait de gros embarras dans sa chère petite cervelle.

--Enfin, a-t-elle répété plusieurs fois, enfin, ils me croient donc vraiment capable de cela!

J'ai répondu la première fois, et c'était la première fois aussi que j'essayais de savoir d'elle quelque chose ayant trait au procès:

--Qu'est-ce que cela nous fait, puisque tu n'étais même pas à Paris au moment où le meurtre a été commis?

--Mais si fait! s'est-elle écriée. Tu ne te souviens pas bien. Nous étions venues pour les affaires de pauvre papa. Et ce fut pendant ce voyage qu'on me vola mes ciseaux dans mon vieux nécessaire. Je leur ai dit cela. M. Cressonneau a souri, et le greffier aussi. Je n'aime pas quand ils sourient....

--Jeanne, lui ai-je dit, mon bon petit amour, je vais t'interroger, moi aussi, parce qu'il faut que je sache bien tout pour te défendre. Veux-tu me répondre?

--C'est donc vrai, alors! s'est-elle écriée. J'irai-là! avec des gendarmes! maman aurait voulu venir avec moi. Ah! je suis contente qu'elle soit morte!

Elle n'aurait pas pleuré, je crois, car elle est brave plus que je ne puis le dire. Mais ses larmes sont venues quand elle a vu les miennes couler.

Elle a essuyé mes yeux avec son mouchoir.

--Eh bien, après! s'il faut aller, j'irai. Tu seras-là. Mon Dieu! comme je te fais du chagrin!

J'ai poursuivi mon interrogatoire:

--Jeanne, tu ne connaissais pas du tout le comte Albert de Rochecotte, n'est-ce pas?

--Si, Lucien, je l'avais vu une fois quand pauvre maman me mena à l'Opéra. Notre cousin Rochecotte était là avec papa et des dames. Il me parut qu'ils se moquaient de papa, comme s'ils le trouvaient trop vieux pour être avec eux. Il y avait d'autres jeunes gens.

--Et Albert te vit-il?

--Oh! non, Maman et moi nous nous mîmes dans un endroit sombre. Maman était fâchée d'être venue.

--Remarquas-tu la dame qui était avec Albert?

--Quand maman me le montra, elle me dit: «C'est le beau, celui qui est tout seul.» Il n'avait pas de dame avec lui.

--Tu es bien sûre de cela Jeanne?

Une nuance rosée vint à ses joues pendant qu'elle réprimait un sourire espiègle.

--Bien sûre, répondit-elle, puisque la dame que papa avait amenée était pour le comte Albert.

--Toute jeune, celle-là, n'est-ce pas, Jeanne?

--Mais du tout. Une grande brune, très belle, trop forte, et qui paraissait bien près de ses trente ans. Ce n'était pas Fanchette. Je repris:

--Jeanne, veux-tu me dire l'histoire de ton enfance?

--Je veux bien, mais elle n'a pas beaucoup d'histoire, mon enfance. Nous habitions une grande maison de campagne, presque un château, près de Dieppe. Notre plus proche voisin était le marquis de Chambray qu'Olympe épousa plus tard.

--Te souviens-tu bien d'Olympe en ce temps-là.

--Non, très peu. J'entendais dire qu'il n'y avait rien de si beau qu'elle, mais elle était trop grande pour moi.

Nous vivions comme des riches, seulement il arrivait du matin au soir des gens qui voulaient être payés.

Pauvre papa n'était pas méchant, au moins. Il ne grondait jamais maman que pour avoir de l'argent. Maman l'aimait bien. Une fois pourtant, elle se fâcha contre lui. Cela m'est resté. Je la trouvais trop sévère. Pauvre papa s'en alla, et maman ne mit plus jamais son cachemire de l'Inde.

--En s'en allant, le baron l'avait emporté?

--Oui, et les bracelets, avec la broche et les boucles d'oreilles. Maman m'a dit depuis que c'était à lui, tout cela, et qu'il n'avait pas volé.

--Mais qu'avait-il fait pour fâcher ta chère mère?

--Dame... nous ne pûmes pas rester dans le pays.

--Où allâtes-vous, Jeanne?

--Partout. J'étais encore bien petite. J'ai été dans plus de dix pensions à la queue leu leu. Pauvre papa venait toujours, et alors nous partions.

--Tu étais déjà grande quand vous vîntes au Bois-Biot?

--Oh! bien grande. Ce fut quinze jours après notre arrivée que pauvre maman me dit: «Il y a ici un jeune substitut qui est notre ennemi.» Sais-tu que je te détestais? c'est pauvre maman qui t'excusa près de moi quand tu nous eus fait condamner. Et puis je te vis, et puis je t'aimai.

Je l'attirai contre mon coeur.

Nous n'en avons pas dit plus long pour aujourd'hui.

Je saurai tout en l'interrogeant ainsi petit à petit.

En la quittant, aujourd'hui, j'ai salué une soeur dans le corridor; elle m'a dit:

--C'est véritablement une enfant. Est-il vrai, Monsieur, que vous ayez possibilité d'établir un alibi?

J'ai répondu non.

La soeur a secoué la tête.

--On annonce que ce sera la troisième affaire de la session, a-t-elle ajouté. Probablement le 17 ou le 18 octobre. Nous ne sommes pas dans les secrets de Dieu, Monsieur, mais je prie pour vous deux tous les matins et tous les soirs.

--Eh bien? et cet alibi! m'a demandé la femme du concierge.

Là-bas, le mot alibi jouit d'une grande popularité. Je n'ai pas cru devoir être aussi explicite qu'avec la soeur. J'ai répondu:

--Nous avons bonne espérance.

--Bravo! mais vous feriez peut-être bien de prendre avec vous, pour vous aider, un de nos messieurs à la mode. Ça enlève une histoire. Un jury et une crêpe, voyez-vous, c'est deux choses qui se retournent sur le feu.

Je te l'ai dit, Geoffroy, on est très bon pour nous.

Pièce numéro 94

(Anonyme. Écriture inconnue.)

Paris, 30 septembre.

À M. L. Thibaut, avocat.

Une personne à qui M. Thibaut a fait du bien pendant qu'il était juge, désire lui rendre la pareille.

La personne est placée de telle façon qu'elle peut affirmer à coup sûr que l'accusée Jeanne P., innocente ou coupable est condamnée d'avance. Plus M. Thibaut étudiera l'affaire, plus il partagera cette malheureuse conviction. En ce moment les recours en grâce n'ont aucune chance.

La personne pense qu'une évasion ne serait pas impossible dans les conditions où se trouve l'accusée Jeanne P. La question des frais ne devra pas arrêter M. Thibaut.

M. Thibaut pourrait faire tenir sa réponse d'une manière sûre à la personne en employant le moyen suivant:

Écrire une lettre d'avance, aller à Notre-Dame-des-Victoires demain dimanche à huit heures du soir: se servir de la lettre pour envelopper une pièce de monnaie, et la jeter dans la bourse de la quêteuse qui se tiendra à la porte de gauche en entrant. Bien entendre la porte de gauche, c'est-à-dire la plus voisine du passage des Petits-Pères. Il serait peut-être encore temps le dimanche suivant, mais des heures précieuses auraient été perdues.

Pièce numéro 95

(Écriture de Lucien, sans signature.)

1er octobre.

Non, il n'est pas possible que la vérité reste ainsi enfouie!

Ce sont d'honnêtes gens, Geoffroy. Ils se couperaient les deux mains avant d'accomplir ce crime horrible qui s'appelle un meurtre judiciaire.

Je les éclairerai, je ferai passer dans leur esprit la lumière qui éblouit le mien. Ce doit être facile.

Une évasion! jamais! je flaire un piège. Et puis, une évasion est un aveu. Jeanne ne doit pas avouer puisque Jeanne n'est pas coupable.

Les vois-tu autour de nous, dans le noir, ces misérables qui ne trouvent pas suffisant le mal qu'ils nous ont déjà fait?

Je l'ai bien dit: ce sont des docteurs. Ils ont passé tous leurs examens. Ils savent le mal comme aucun de nous ne sait le bien.

Quel est leur but? Je l'ai cherché. Chez eux, il n'y a jamais deux mobiles. Toujours le même: l'argent. Il y a quelque part une montagne d'argent qui a déjà tué Rochecotte, et qui va me tuer ma petite Jeanne.

Oh! qu'ils le prennent, cet argent maudit! Qu'en a-t-elle besoin? Aujourd'hui, je l'ai interrogée au sujet de cette succession qui est, pour moi son malheur. Je croyais qu'elle allait me répondre: «Je ne sais pas.»

Mais ici, comme pour sa présence à Paris à l'époque du meurtre, comme aussi pour le fait de s'être rencontrée au moins une fois avec Albert de Rochecotte, sa réponse a trompé mon espoir.

Elle sait. C'était une de leurs naïves gaietés entre la mère et la fille: aux heures de misère, elles se moquaient souvent de leurs millions à venir.

Elles n'y croyaient pas, mais elles savaient.

Et le vieux baron faisait mieux que savoir. Parmi ses dettes il y en avait bon nombre de contractées à intérêts exorbitants qui étaient garanties par ses droits éventuels à la succession du dernier vivant de la tontine.

Mais que prouve cela? s'ils sont des hommes, s'ils sont des juges, ils verront bien avec moi la toile d'araignée où l'on a pris cette pauvre petite mouche. Les fils en sont déliés, c'est vrai, les rets ont été fabriqués par un ouvrier-maître, mais enfin il y a des fils, je les ai dans ma main et je les montre.

Le plus apparent, c'est celui qui a coûté la plus grande dépense d'habileté.

Il ne faut pas trop bien faire.

C'est là le défaut des docteurs.

Le détail des ciseaux est trop bien fait. À lui tout seul il forme un roman.

C'est une boîte à ouvrage de la fabrique de Samuel Worms, Londres-Birmingham, que la mère de Mme Péry avait rapportée de l'émigration. Selon l'accusation, Jeanne aurait pris les ciseaux de cette boîte, le jour du meurtre, et s'en serait servie pour assassiner Albert de Rochecotte pendant son sommeil.

Car une petite fille ne tue pas un grand et fort jeune homme avec une mignonne paire de ciseaux, quand il a l'usage de ses facultés et de ses mouvements.

Tu connaissais Albert aussi bien que moi. À ton idée, combien aurait-il fallu de fillettes pour avoir la fin de lui? De fillettes comme Jeanne?

Il parait établi, d'après l'accusation, qu'un narcotique avait été versé soit dans le vin d'Albert, soit dans son café, et qu'il s'était endormi après le dessert.

Mais je dis, moi, que cette circonstance même étant admise, on ne tue pas avec des petits ciseaux,--à moins d'avoir une raison pour cela.

Et la raison, la voici: elle appartient au docteur ès-crimes, la raison!

La raison, c'est qu'il fallait faire retomber le meurtre sur une jeune fille.

Suis bien: une paire de ciseaux, c'est une arme de jeune fille.

Tout le monde a dit cela, dès le début.

C'est la comédie.--Voici la réalité: les ciseaux sont volés dans la boîte à ouvrage de Jeanne, précisément pour que la comédie puisse avoir lieu.

Par qui, volés?

Est-ce que je sais? Par Louaisot, si Louaisot est le docteur ès-crimes?

Cependant Louaisot n'est pas héritier. Non. Mais il connaît un héritier.

Souviens-toi de la personne pour laquelle il me quitta, le jour où il me vendit le talisman.

La femme au codicille était là. Elle est héritière, elle!...

Je me suis arrêté, Geoffroy, c'est du délire. Je ne voulais assurément rien dire de tout cela. Ne crois pas que je le pense. Est-ce ma folie qui me prend?

Je veux finir mon raisonnement et mon histoire. J'aurai le temps avant ma crise.

Les ciseaux sont volés, voilà le fait certain. Où? dans la chambre vide où est morte la pauvre jeune mère. Personne ne défend plus cet asile. Mme Péry est au cimetière et Jeanne au couvent de la Sainte-Espérance.

Volés par qui? je répète la question.

Par celui ou par celle qui va s'en servir au restaurant du Point-du-Jour.

Par Fanchette, si tu veux, car elle existe, après tout, cette Fanchette, puisque Rochecotte avait une maîtresse, et que cette maîtresse n'était pas Jeanne.

L'accusation dit le contraire. Il faudra qu'elle le prouve....

Le meurtre est accompli. Les ciseaux restent au pouvoir de l'accusation.

Que devient la boîte?

La boîte est vendue avec le pauvre mobilier. On n'entendra plus jamais parler de cette boîte, achetée à l'encan, comme le reste par des juifs inconnus.

Voilà le vrai. Cela aurait dû être ainsi.

Mais la comédie judiciaire a besoin de la boîte, la boîte reparaîtra.

Tu te souviens, quand Jeanne retourna au Bois-Biot en sortant de mon cabinet de toilette? Elle trouva dans sa chambre une surprise. Elle croyait, la pauvre chérie, que j'avais eu cette attention délicate de racheter le petit meuble de famille: son cher nécessaire dont sa mère et son aïeule s'étaient servies avant elle.

Ce n'était pas moi qui avais eu cette attention délicate.

Quelqu'un avait racheté la boîte à ouvrage tout exprès pour que les badauds pussent dire, après l'arrestation de Jeanne et au moment de la perquisition: le doigt de Dieu est là!

Et ils n'ont pas manqué de le dire, les badauds! C'est ici la maîtresse preuve et le principal témoin. L'affaire s'appelait déjà l'Affaire des ciseaux.

Un vrai docteur ès-crime mêle toujours à sa combinaison un élément de gros drame--pour le public.

Car le public est juge d'instruction aussi. Et l'histoire des pesées que la foule opère sur la conviction du vrai juge serait une longue suite de pages en deuil.

Je crois au doigt de Dieu. Il m'est arrivé de le voir en ma vie. Le doigt de Dieu n'est pas fait ainsi.

Le doigt de Dieu, c'est la foudre. Le doigt de Dieu ne monte pas péniblement, une à une, les pièces d'une misérable mécanique.

C'est le doigt du démon ici. Je me lèverai seul contre tous et je leur prouverai cela!

Désormais, je vois ma cause si claire qu'il me suffira d'ouvrir la bouche pour dissiper les ténèbres. J'ai grandi avec la nécessité. Je suis éloquent, je suis fort. Je ne me reconnais plus moi-même. Ils trembleront devant moi. Leur prétendue vérité qui n'est que mensonge et artifice....

Note de Geoffroy.--L'écriture devenait subitement illisible.

Pièce numéro 96

(Écriture de Lucien altérée et méconnaissable. Sans date.)

M. L. Thibaut a toujours eu des sentiments d'estime et même de respect pour la magistrature française. Depuis qu'il fait partie du barreau cette opinion n'a pas changé. Sa position particulière est difficile. Sa santé n'est pas bonne. Depuis sa maladie, il se laisse aller à des mouvements de violence qu'il déplore ensuite.

Mais M. Geoffroy de R. peut être tranquille. Cet état de fièvre s'explique par beaucoup de souffrances. Il n'est pas incompatible avec la mission que M. L. Thibaut a sollicitée, obtenue et acceptée. L'étude de sa cause est le travail de ses jours et de ses nuits. Sa jeune et malheureuse cliente sera bien défendue.

Pièce numéro 97

(Écriture ordinaire de Lucien. Sans signature.) Dimanche.

J'ai eu ma crise. J'en laisse ici la marque.

Mes crises sont plus rares et moins fortes. Celle-ci n'a pas duré plus d'une heure et ne m'a laissé qu'un peu de fatigue. J'ai bien dormi cette nuit. Jeanne a été à la messe, ce matin. Pauvre chérie! c'est elle qui dit cela. La soeur lui a prêté un paroissien et elles ont prié ensemble dans la cellule. Cette soeur est une douce sainte. Je la vois souvent triste. Quand elle sourit, elle est jeune et très belle.

Jeanne était toute gaie. Elle ne voulait pas causer de l'affaire. Nous apercevions sur le mur qui fait face un rayon du beau soleil d'octobre.

Notre haie du Bois-Biot doit être riante, ce matin. On a sans doute labouré les deux champs. Celui où passe le sentier qui descend à la ferme a de grands pommiers qui doivent perdre leurs feuilles.

--Je parie, m'a dit Jeanne, que les enfants sont sous notre châtaignier à abattre des châtaignes.

--Il faut travailler, Jeanne, ma petite Jeanne. Les jours passent, et mon plaidoyer n'est pas achevé. Elle s'est assise auprès de moi. Elle a mis sa blonde tête à sa place, sur mon coeur.

--Eh bien, travaillons, Lucien, mon mari. Elle sait que ce mot-là me rend heureux.

--L'année dernière, reprit-elle, à cette époque-ci, il faisait froid. Pauvre maman et moi nous nous levâmes de bon matin pour porter du bouillon au vieux Jean Étienne qui avait gagné les fièvres à la battée. Les prés étaient déjà tout blancs... mais travaille donc, Lucien, puisque tu veux travailler!

--À quelle date furent volés tes ciseaux, Jeanne?

--Je ne m'en aperçus peut-être pas tout de suite. Je brodais si peu! Je passais mes jours auprès du lit de pauvre maman; elle voulait toujours mes mains dans les siennes. Il me semble bien que ce fut le jour où le Dr Schontz t'écrivit de venir.

--L'avant veille de?...

--Oui. Oh! tu peux bien dire de la mort. Maman ne m'a pas quittée. Elle vient toutes les nuits.... Ce jour-là, je voulus prendre mes ciseaux pour arranger une de ses camisoles de malade. Je ne les trouvai plus.

--Qui vous servait alors?

--Une femme de ménage. Nous n'avions plus de domestique.

--Et tu rachetas d'autres ciseaux? quand?

--À l'instant même. J'envoyai la femme de ménage en lui disant d'en prendre à bon marché. Maman était en train de me parler de toi. Cent fois par jour, elle prenait la résolution de ne plus prononcer ton nom. Et elle me défendait bien doucement de penser à toi. Mais ton nom revenait toujours, toujours.

--Est-ce que tu emportas la boîte à ouvrage avec toi au couvent?

--Tu sais bien que non, puisque tu me la rendis à Yvetot.

--Ce ne fut pas moi. Jeanne.

--Qui donc aurait songé à me faire plaisir?

Elle a de ces mots là qui me navrent tout en faisant que son innocence est pour moi plus claire que l'évidence. S'ils l'interrogeaient au-dehors de leur parti pris... mais leur siège est fait. Je connais cela.

Moi, je tâche de savoir, je fouille les détails, je fais la chasse aux dates.

Certain que je suis de l'impossibilité du fait principal, je crois à chaque instant qu'un fait accessoire va venir appuyer ma thèse, ou plutôt lui fournir un point de départ tangible, qu'on puisse prendre en main et présenter à la discussion.

Mon espoir est sans cesse trompé. Tout se groupe contre moi. Est-ce le hasard? Est-ce la perfection même de ce travail diabolique que je suppose accompli par un scélérat parvenu au summum de la science criminelle?

J'ai été chez Nadar. J'ai acquis la certitude que les épreuves photographiques ont été livrées le jour même du crime. Il est donc naturel que Fanchette les eût sur elle au restaurant.

Qu'espérais-je en prenant ce renseignement? En vérité, je ne saurais le dire.

J'ai demandé au commis à qui il avait livré les épreuves. Il m'a répondu: à la personne elle-même.

Dès que l'esprit trouve une voie par où s'échapper dans un champ d'hypothèses nouvelles, un obstacle sort de terre: un rempart d'acier: le témoignage de Jeanne elle-même.

Car il est certain qu'une idée s'obstine en moi, depuis qu'elle y est née. Je cherche Fanchette.--Peut-être sont-elles deux....

Mais alors tous ces témoins qui ont reconnu la photographie! car tous l'ont reconnue. Tous et moi-même!

Et Jeanne déclare qu'elle a posé!

Il y a pourtant une circonstance. Dans la lettre où Jeanne me racontait sa sortie du couvent de la Sainte-Espérance, tu dois te souvenir de ce détail: on lui avait fait changer d'habits....

Elle ne m'aide pas. Je ne peux pas dire qu'elle ne se doute de rien, puisqu'elle sait tout. Elle sait absolument ce dont on l'accuse et ce qui la menace. Mais elle ne tient état de rien. On dirait qu'elle fait un mauvais rêve,--et qu'elle n'y croit pas. Tout doit disparaître au réveil.

C'est avec une résignation fatiguée qu'elle répond à mes inutiles interrogatoires. Dès qu'elle le peut, elle se réfugie dans les souvenirs de sa mère et dans la mémoire de nos jeunes amours. Elle me l'a dit une fois: «Qu'est-ce que cela fait puisque ce n'est pas moi?» C'est bien le mot de l'enfant qui laisse à Dieu le soin de garder son sommeil. Qu'est-ce que cela fait?

On pourrait amonceler bien plus de calomnies encore et serrer le réseau des ruses savamment nouées, certes, l'oeil de Dieu passe au travers de tout cela. Mais nous sommes devant des juges qui sont hommes.

Geoffroy, j'ai peur. La gaieté de Jeanne et son insouciance me font mal horriblement. Tout éveillé, j'ai des rêves qui me la montrent condamnée. Je repousse cependant l'idée d'une évasion. C'était aujourd'hui qu'on m'avait donné rendez-vous à l'église Notre-Dame-des-Victoires. Je n'irai pas.

Pièce numéro 97 bis

(Écrit par Lucien.)

Chaque fois que j'interroge Jeanne, je perds un espoir. Ne l'ayant jamais vue qu'au Bois-Biot, pour moi, elle et sa mère étaient des habitantes de la campagne d'Yvetot.--ce qui rendait matériellement impossibles les relations suivies entre elle et Rochecotte.

Cela n'influait en rien sur ma conviction qui existe indépendamment de tout, mais cela me fournissait des armes.

De loin, je voyais une foule d'obstacles matériels entre elle et le crime.

De près, je ne vous plus rien. Elle n'est plus gardée que par ma foi profonde.

En réalité, c'étaient deux pauvres créatures errantes. Elles venaient d'arriver au Bois-Biot quand je les y rencontrai. Elles étaient là pour le procès que je leur fis perdre. Elles vivaient d'ordinaire à Paris où la misère se cache aisément.

Elles travaillaient de leurs mains.

Elles vivaient dans la position exacte où M. Cressonneau aîné doit voir celle dont le pauvre Albert disait: «On n'épouse pas Fanchette!»

Restait la lettre de ce même Albert, celle où il m'affirmait ne pas connaître sa cousine Jeanne Péry.

Mais cette lettre laissait voir des répugnances qui avaient pu porter Jeanne à prendre un masque--pour s'approcher de lui.

Aux yeux de Cressonneau, cette lettre devait précisément expliquer pourquoi la maîtresse de Rochecotte ne s'appelait pas Jeanne, mais bien Fanchette!

On en trouverait des traces, d'ailleurs, de cette Fanchette, à moins que la terre ne se fût ouverte pour l'engloutir!

Jeanne dit: «Il faut bien qu'il y ait contre moi des apparences, mon pauvre Lucien chéri, sans cela, ils ne m'auraient pas mise en prison.»

Et elle prend mes deux mains qu'elle appuie sur son coeur en appelant mon regard sur ses yeux, qui laissent voir le fond de son âme.

Pendant que nous restons ainsi, les heures s'écoulent.

Je me vois au banc de la défense. Le jury me regarde et m'écoute. L'auditoire attend.

Dirai-je à tous ceux-là: elle est innocente précisément parce qu'elle vous paraît coupable? Il n'y a ici que mes yeux pour ne point porter le bandeau qui aveugle tous vos regards? Vous subissez l'influence d'un mauvais génie....

C'est l'exacte vérité, Geoffroy, mais on ne plaide pas ces mystiques visées. Je passe déjà pour avoir le cerveau frappé. On me taxerait d'incurable folie.

Et le ministère public viendrait, les mains pleines de preuves mathématiques. Il jouerait avec les dates qui sont pour lui: il s'appuierait sur un ensemble concordant de témoignages....

L'entends-tu? moi, il me semble que j'y suis, et que tout mon sang est parti de mes veines!

Voilà ce qu'il dira:

--Messieurs les jurés, malheureusement, ma tâche est trop facile. Laissant de côté les antécédents de l'accusée et ceux de sa famille, qui militeraient contre elle, j'arrive tout de suite aux faits de la cause. (Ici, le récit du crime.) Depuis que j'ai l'honneur de porter la robe, il ne m'était pas encore arrivé de rencontrer une cause où l'ensemble des circonstances produisit une somme d'évidences, équivalente au flagrant délit.

Voici une jeune fille qui est la cousine et l'héritière d'un jeune homme, au point de vue d'une immense succession à échoir. Cette jeune fille se rapproche du jeune homme sous un faux nom; sous un faux nom, elle devient sa maîtresse.--et le jeune homme est assassiné.

Le jeune homme était de ceux qu'on aime, noble, brillant et beau. La jeune fille eût consenti à partager: elle se fût contentée du mariage. Mais le jeune homme avait conservé assez de sens moral pour ne pas choisir sa femme là où il avait pris sa maîtresse. Il était sur le point d'épouser une jeune personne pure par elle-même et par sa famille, «On n'épouse pas Fanchette!» disait-il souvent au rapport des témoins. Fanchette est jalouse, elle parle de vengeance.--et le jeune homme est assassiné.

Comment est-il assassiné? Fanchette avait perdu sa mère. Une main secourable la place dans une maison pieuse. Va-t-elle dire à l'accusation: «À l'heure du crime je pleurais au pied des autels»?... Non, il y avait sept jours qu'elle s'était évadée du couvent de la Sainte-Espérance quand le jeune homme a été assassiné.

Elle est faible, le jeune homme était fort. On a trouvé sous la table de l'orgie un flacon de substance narcotique, destiné à égaliser les forces.

Et comme Fanchette était troublée, en sortant le flacon de sa poche, elle a laissé tomber deux objets:

Un paquet de cartes photographiées représentant Mlle Jeanne Péry.

Un mouchoir taché de rouge aux initiales de Mlle Jeanne Péry.

Est-ce tout? Non. Et déjà, cependant, ne peut-on pas dire que le flagrant délit existe?

Mais il y a autre chose; je n'ai pas parlé de l'arme qui a servi pour commettre le crime.

Fanchette est de famille noble. Ses ancêtres avaient émigré en Angleterre à l'époque de notre glorieuse révolution. De l'émigration, son aïeule avait rapporté une boîte à ouvrage ou nécessaire, de fabrication anglaise et remarquable en ceci que toutes les pièces en étaient burinées au même signe. Ai-je dit Fanchette? C'est Mlle Jeanne Péry qu'il fallait dire.

Fanchette, en effet, et voilà l'étonnant, a accompli son oeuvre effroyable, un meurtre ayant nécessité plus de vingt blessures, avec les ciseaux de Mlle Jeanne Péry comme elle lui avait déjà emprunté son mouchoir et ses photographies!

Et quand la justice, égarée par ce nom de Fanchette, est arrivée enfin chez Mlle Jeanne Péry, qui venait, par un déplorable hasard, de changer son nom contre un autre jusqu'alors universellement estimé, la justice a trouvé chez elle Mlle Jeanne Péry, la propriétaire du mouchoir de Fanchette, l'original du portrait de Fanchette et la boîte à ouvrage de fabrique anglaise où manquaient les ciseaux, arme révoltante, qui a servi au meurtre accompli par Fanchette!

Pièce numéro 98

(Écriture de Lucien.)

Dimanche, 9 heures du soir.

Je suis sorti: j'étouffais. J'ignore quel est l'avocat général qui prendra la parole dans ce procès, mais je l'ai entendu d'avance.

Il a tout cela à dire. Il en dira peut-être plus, il n'en dira pas moins.

C'est trop de preuves, n'est-ce pas, réponds franc? Pour toi qui es de sang-froid, pour toi qui est un homme du monde, pour toi qui es parmi les délicats, c'est trop!

Je suis sûr que tu t'es déjà dit: le but est dépassé.

Eh bien! non! le docteur ès-crimes connaît son monde. Il sait que le public et les juges seront d'accord ici. Après ce festin de preuves, après cette curée de témoignages accablants, s'il prenait envie au docteur ès-crimes de leur servir encore quelque grosse pièce, ils l'avaleraient du même appétit.

La cour d'assises est une bête insatiable, et le public est plus affamé qu'elle.

Ne crois pas que je récrimine ou que j'insulte. Je suis brisé, je suis anéanti. Je vais te montrer d'un mot ce qui reste de moi: à leur place, je penserais peut-être comme eux!

Une machine créée dans le but exprès de trouver des coupables ne peut pas produire d'autre fonctionnement que celui-là.

Souviens-toi qu'il y a eu un examen préparatoire, et qu'une voix autorisée a déjà dit: il y a lieu de suivre....

Nous sommes perdus, Geoffroy. Il faudrait un miracle rien que pour nous obtenir des circonstances atténuantes. Le coeur me manque....

J'ai été regarder la Seine couler, mais je ne veux pas mourir avant Jeanne.

Deux fois, je suis revenu vers l'église Notre-Dame-des-Victoires. À quoi bon entrer?

Une évasion de la Conciergerie! Tu connais la prison. C'est purement un rêve ou un leurre. D'ailleurs, je ne veux pas d'évasion.

Et Jeanne! Est-ce que Jeanne consentirait jamais à une évasion!

Ce n'est pas qu'elle soit gardée aussi étroitement qu'au début. Elle n'est plus au secret. La soeur l'aime et les employés de la prison la protègent....

La troisième fois, je suis entré dans l'église--par la porte de droite. C'est à la porte de gauche que la quêteuse devait m'attendre.

Ceux qui prient sont bien heureux. Les murs de l'église disparaissent sous les ex-voto de marbre qui disent merci à la Vierge pour une grâce accordée. Il y en a des milliers et des milliers. Tous ceux-là étaient aux abois. Ils ont crié à l'aide. L'aide est descendue du ciel. C'est vrai, puisqu'ils remercient. J'ai eu l'idée de faire un voeu, moi aussi. Que donnerais-je! Tout, et ma vie!... L'église était pleine. Je me suis agenouillé derrière un pilier. Le chant des orgues me fendait le coeur. J'ai traversé le bas de la nef. Mon regard a glissé jusqu'à la quêteuse: Une femme en deuil dont le visage disparaissait entièrement sous son voile. Je ne puis dire que j'ai cru reconnaître Olympe. Mais le nom d'Olympe est tombé dans ma pensée, et j'ai pris la fuite.

Geoffroy, comment serait-il possible de s'évader de la Conciergerie? Et quel moyen prendre pour amener Jeanne à consentir?

Et moi? Est-ce que je pourrais me résoudre à cela?

J'ai passé une terrible nuit. J'ai vu la cour d'assises en rêve. Tous ceux qui viennent là se chauffer ou se divertir étaient à leur poste. Sous le crucifix, les robes rouges siégeaient. Les jurés regardaient avec un étonnement plein d'horreur une enfant--Jeanne me paraissait toute petite--qui essayait de se cacher au banc des accusés.

Moi, j'avais aussi ma robe. Et je faisais des efforts sans nom pour porter haut ma tête qui me pesait comme un fardeau de plomb.

C'était vaste, cette salle, c'était immense, cette foule.

Les juges écarlates me semblaient d'une taille surhumaine.

Tout était grand, presque colossal,--excepté Jeanne, pauvre petite chérie, qui rapetissait devant ces ennemis géants!

On s'agitait sans accomplir aucun des actes réglementaires qui constituent une séance, mais la séance allait tout de même. J'entendais autour de moi un murmure d'une profondeur inouïe qui m'enveloppait de ces mots:

--Les ciseaux, les ciseaux, les ciseaux!

Et de temps en temps une voix éclatait, criant:

--Elle a tué son amant!

Il y avait des rires qui grinçaient:

--Et c'est son mari qui va la défendre....

Ma mère et mes soeurs étaient là; elles se détournaient de moi.

À côté de ma mère, je voyais un visage de marbre, blême, mais rayonnant de lueurs étranges et qui rejetait Jeanne dans un abîme de nuit.... La bouche d'Olympe ne s'ouvrait pas; aucun son ne s'échappait de ses lèvres, et pourtant je l'entendais qui me disait:

--Comment trouvez-vous que je me venge!

Tout à coup, il y eut un grand mouvement. Quelque chose de long était sur l'estrade au devant des juges. Cela s'ouvrit. Albert de Rochecotte était couché, la tête dans ses cheveux blonds épars.

--Les ciseaux, les ciseaux, les ciseaux!

--Comme il était beau!

--Et si jeune!

--Elle a tué son amant, son amant, son amant!

--Et voilà son mari qui parle pour elle!

Jamais je n'entendrai plus ce silence effrayant. Tous les bruits étaient morts. On m'écoutait. Je parlais. L'attention de cette foule muette m'écrasait comme le poids d'un monde. Je parlais, mais comment dire cela? ma parole était muette aussi.

Toutes les facultés de mon être, mon coeur et mon âme s'élançaient impérieusement hors de moi, mais ne franchissaient pas le seuil de mes lèvres. Les pensées, les mots, l'éloquence, la colère, la passion jaillissaient pour retomber inertes et insonores. Mes efforts se débattaient en vain contre cette impuissance. Le cauchemar, cette hideuse caricature du désespoir, m'enchaînait dans ses morts embrassements....

La foule ondula comme une mer. Les murailles de la salle chancelèrent, et un cri grave s'éleva:

--Condamné! condamnée! condamnée!...

Pièce numéro 99

(Anonyme. Même écriture que celle du n°94.)

Paris, lundi, 2 octobre 1865.

À M. L. Thibaut, avocat.

La personne qui a écrit à M. L. Th..., vendredi dernier, l'a attendu toute la soirée d'hier, dimanche, au rendez-vous de l'église Notre-Dame-des-Victoires. Elle l'a vu s'approcher, mais M. L. Th... a eu défiance sans doute.

La personne n'a pas dit toute la vérité dans sa première lettre. Elle ne croyait pas avoir besoin d'insister.

Ce n'est pas à M. L. Th... surtout que la personne porte intérêt, c'est bien davantage encore à la malheureuse fille du baron Péry de Marannes. Si M. L. Th... gardait des doutes, s'il voulait s'entretenir avec la personne--la voir,--il serait sûr de la trouver demain mardi à la consultation de M. le Dr Schontz, rue de la Pépinière, n°.... Dimanche prochain il serait désormais trop tard, les événements se précipitent. M. L. Th... est supplié de ne plus hésiter. Il n'a pas le droit de refuser. La malheureuse J. P. est perdue sans ressource.

Pièce numéro 100

(Écriture de Lucien.)

Mardi matin.

Je n'ai pas pu écrire hier au soir. La nuit de dimanche à lundi m'a laissé tellement brisé de corps et d'esprit que je n'ai pu tenir la plume.

C'est peut-être vrai, Geoffroy. Peut-être n'ai-je pas le droit de refuser l'offre de cette personne inconnue. Du moins est-il de mon devoir de m'informer, de savoir, de me rencontrer avec elle.

Le nom du Dr Schontz est fait pour me donner confiance. Je le connais; je crois que tu le connaissais aussi. C'est lui qui m'avait écrit cette lettre quand Mme Péry fut à l'article de la mort. C'est grâce à lui que j'ai pu la revoir une dernière fois.

Qui sait? peut-être que le baron de Marannes a laissé des amis.

Je suis résolu cette fois à ne pas manquer au rendez-vous.

Mais Jeanne? vas-tu demander. Il faudrait le consentement de Jeanne.

Et Jeanne, ne consentirait jamais....

Mon Dieu! c'est une bien faible chance. Je ne crois pas, moi, à la possibilité d'une évasion.

En outre, je ne suis pas toujours dans mes accès de mortel découragement. Tout n'est pas perdu. J'ai vu M. Cressonneau. J'ai plaidé près de lui ma théorie du docteur ès-crimes. Il a ri comme un bossu. Jamais il n'avait rien entendu de si drôle,--mais j'ai vu qu'il était frappé dans une certaine mesure.

Quand je lui ai dit: «Il y a trop de preuves», il a repris un instant son sérieux.

Fais bien attention que c'est là surtout un argument d'homme du métier. Les jurés n'y entendraient goutte, mais cela fait réfléchir un magistrat, parce que cela en appelle à son expérience et à sa science.

À son intelligence surtout.

M. Cressonneau est très intelligent. Son intelligence fait mauvaise route, voilà tout.

Il y a dans la vérité une force latente qui peut éclater à l'improviste.

Elle n'a pas encore éclaté pour M. Cressonneau aîné, c'est certain, car il m'a dit quand j'ai eu fini:

--Si vous plaidez cela, cher M. Thibaut, on vous mènera tout doucement à Charenton à l'issue de l'audience.

Mais sous sa fanfaronnade officielle, je te réponds qu'il a été touché. Il y a trop de preuves. Ce serait à dire que l'accusée a rassemblé à grands frais pour les déposer bien en vue, derrière elle, sur le chemin, toutes les circonstances compromettantes qu'il était possible de se procurer.

Je disais tout à l'heure: Jeanne qui se sent innocente, rejetterait bien loin toute pensée d'évasion.

Est-ce qu'on sait jamais avec Jeanne? Je le croyais, je me trompais.

Elle me met en colère et je l'admire.

Son innocence est au-dessus de ce qu'on rêve. On pense savoir à quel point ce coeur enfant est en dehors du Mal et des craintes que le Mal inspire. On en est à cent lieues.

Hier matin, soucieux, malade, gêné par cette responsabilité nouvelle à propos d'une entreprise dont je ne connais ni la nature ni les garanties--s'il y en a,--je l'aurais bien défiée de m'égayer.

Je n'étais pas avec elle depuis trois minutes que je souriais à son sourire.

Tu penses bien que je n'avais pas le coeur de lui raconter mon rêve.

Mais elle me racontait les siens: de l'herbe verte, du soleil, du vent de campagne qui a si bonne odeur! Et des fossés sautés, et des sentiers qui tournent dans les taillis!

--Ils m'ont le jour, ici, disait-elle; mais la nuit, je me sauve.

L'occasion était bonne, j'en ai profité.

--Est-ce que tu te sauverais, Jeanne, si tu en avais le moyen?

Elle s'est arrêtée au milieu d'un sourire argentin qui scandalisait ces murailles de prison. Puis elle s'est levée brusquement. Elle avait envie de bondir.

--Écoute, m'a-t-elle dit, essoufflée déjà par la joie, je te connais. Si tu me parles de cela, c'est que tu y as pensé, mon Lucien chéri, c'est que c'est une chose possible!

Je restais devant elle tout décontenancé.

--Oh! que tu es bon! que tu es bon! Je ne pense qu'à cela, moi, mais je n'osais t'en parler. J'aurais bien fini pourtant par te le demander. J'avais déjà songé à ce que ça coûterait. Je suppose que ça doit coûter très cher.

--Je ne sais pas, voulus-je dire.

--Qu'est-ce que cela fait? interrompit-elle. Je ne connais pas très bien cette affaire-là, vois-tu, mon Lucien, mais pauvre maman m'avait dit souvent que si notre cousin Albert de Rochecotte mourait....

Je devins pâle.

--Qu'as-tu donc? fit-elle. Il est mort, nous n'y pouvons rien, et puisqu'il est mort, je suis l'héritière du vieil homme qui a des millions. Eh bien, si tu veux, nous donnerons la succession aux pauvres, puisqu'on dit que c'est de l'argent mal acquis. Car on dit cela. Nous donnerons toute la succession, excepté ce qu'il faudra pour payer ma liberté. Vois-tu, mon Lucien, l'idée d'aller là-bas, devant le monde, entre les gendarmes, me rend folle. Oh! je ris quand tu es là, mais c'est pour que tu n'aies pas de la peine. Les gendarmes! les gendarmes!

J'étais émerveillé. Je suis toujours émerveillé près d'elle.

Les paroles ne peuvent pas exprimer pour toi tout ce que cette horreur des gendarmes avait d'enfantin.

--Mais, dis-je, ce n'est donc pas d'être condamnée que tu as peur Jeanne?

--Puisque je n'ai rien fait, Lucien.

Elle revint auprès de moi pour ajouter:

--Si fait, pourtant, j'ai peur un peu. Ceux qui m'interrogent ont bien l'air de me croire coupable. Si je ne t'avais pas pour me défendre... mais tu ne peux pas m'empêcher d'aller entre deux gendarmes. J'ai vu passer une fois une pauvre fille qu'ils conduisaient. Oh!...

Elle cacha sa figure dans ses mains. Puis, tout à coup souriant:

--Et le temps que je perds ici sans toi, loin de toi! Et nos champs! Si je pouvais encore courir, courir avec toi, sous les arbres où pauvre maman aimait tant à se promener....

Elle mit sa tête sur mon coeur et je vis une larme, un diamant qui tremblait au bord de sa paupière. Il est deux heures et demie. Je pars pour mon rendez-vous chez le Dr Schontz.

Pièce numéro 101

(Écriture de Lucien.)

Mardi, 5 heures du soir.

Je reviens de la consultation du Dr Schontz.

Ce n'est pas Olympe. Cette frayeur restait en moi, mais je suis absolument certain que ce n'est pas Olympe. Elle est beaucoup moins grande qu'Olympe. Elle serait plutôt de la taille de Jeanne elle-même. Tu ne l'as donc pas vue? me demanderas-tu. Non, je ne l'ai pas vue. Alors, rien n'est fait?

Je ne sais que répondre. J'ai confiance un peu. Je crois que cela se fera. À tout le moins, cela se tentera. Le Dr Schontz est pour l'évasion.

Il ressemble à la lettre qu'il m'écrivit voici quelques mois, celui-là. Je ne l'aurais pas reconnu. Le travail l'a vieilli. C'est un vrai médecin qui a usé son corps, mais gardé la jeunesse de son coeur. Quand je suis entré, il était là, en compagnie de la quêteuse voilée.

Elle portait le même costume de deuil que la veille, et le même voile épais qui ne laisse pour ainsi dire rien voir de ses traits.

De près, elle m'a paru très jeune: l'âge de Jeanne. Et je ne sais pourquoi ce visage invisible était, dans ma pensée, ressemblant au visage de Jeanne. La voix est bien différente pourtant. Jeanne gazouille comme un cher petit oiseau. Celle-ci parle d'un accent décidé et presque viril. Je me suis assis après avoir salué l'inconnue et serré la main du Dr Schontz. Celui-ci a parlé le premier.

--J'étais l'ami de Mme Péry de Marannes, a-t-il dit. Non seulement je crois à l'innocence de sa fille, mais j'en suis certain.

Ma main, qui venait de quitter la sienne, s'est avancée de nouveau. Il l'a serrée.

--En épousant Jeanne Péry, M. Thibaut, a-t-il repris, vous avez risqué le repos de votre vie, cela est vrai, mais j'espère encore que vous serez récompensé par un avenir de bonheur.

--J'aime Jeanne, répondis-je, et je ne puis être récompensé que par le bonheur de Jeanne.

Schontz approuva du geste. La quêteuse dit:

--Avant de songer à son bonheur, il faut l'empêcher de mourir misérablement.

Schontz s'inclina encore. Il y eut entre nous trois un silence.

--M. Thibaut, reprit la jeune femme, vous voudriez savoir qui je suis?

--Il est vrai, Madame. Votre lettre me disait que je vous entendrais et que je vous verrais.

--Les promesses de ma lettre ne seront pas tenues, Monsieur, à cet égard, du moins; j'ai une raison majeure pour vous taire mon nom et pour vous cacher mon visage. Je vous prie de vous contenter de la garantie du docteur qui va vous affirmer que cette raison n'est point de nature à justifier votre défiance.

--Je l'affirme, en effet, sur l'honneur, a dit Schontz.

--Puis-je au moins savoir, ai-je demandé, quel est le motif de l'intérêt que vous portez à Mme Lucien Thibaut?

Elle m'a tendu à son tour sa main gantée de noir.

--J'aime à vous entendre l'appeler ainsi, Monsieur, a-t-elle dit, et il y avait de l'émotion dans sa voix. Vous êtes un digne coeur!

Elle a repris après un instant:

--Mon motif, c'est mon devoir. Je voudrais vous parler autrement que par énigmes: j'aime Jeanne, mais je ne la connais pas. Je lui ai fait du mal sans le vouloir et même sans le savoir. Je donnerais une part de mon sang pour guérir le mal que je lui ai fait. J'ai pourtant des raisons plus compréhensibles. Vous êtes ici, vous, pour votre femme, le docteur pour Mme Péry, son amie; mettez que, moi, je représente feu M. le baron Péry de Marannes, ce sera vrai dans toute la force du terme. Mais, je le répète: ce qui me fait agir, c'est surtout mon devoir: un devoir impérieux, un devoir sacré!

Sa voix restait grave, mais l'émotion la faisait profondément vibrer. Le Dr Schontz dit:

--Tout cela est l'expression exacte de la vérité, je l'affirme.

Geoffroy, j'avais confiance. D'ailleurs, que risquais-je à entamer les préliminaires? On allait sans doute me soumettre un plan, me détailler les voies et moyens qu'on devait employer pour arriver à un résultat que la première vue montrait presque impossible. Il y avait en moi plus que de la curiosité. Je cédai à ce mouvement et je dis:

--Mettons que nous sommes d'accord. J'admets aussi, je suppose que j'admette la nécessité d'une évasion. Quel genre de concours vient-on m'offrir?

--M. Thibaut, me répondit la jeune femme, je vous offre plus que mon concours. Vous n'aurez à vous mêler de rien; je me charge de tout.

Mon visage dut exprimer de la surprise, car la jeune femme reprit vivement:

--Votre rôle sera de recueillir votre femme après la réussite et de l'emmener dans l'asile sûr que vous aurez choisi.

Elle appuya sur le mot sûr. Son ton était redevenu tranchant.

--Pour le reste, poursuivit-elle, j'agirai seule. C'est une condition que je pose rigoureusement.

--Cependant, voulus-je dire, je désirerais connaître....

--Mes moyens? je ne vous les dirai pas. Que savez-vous s'il m'est permis de vous le dire? Il vous importe peu quels soient mes moyens, s'ils rendent votre femme libre. Et moi, il m'importe de ne pas trahir le secret d'autrui.

Sais-tu l'idée qui me vint, Geoffroy? Je connais tout ce qui touche au palais. C'est du palais seulement que peut venir la possibilité d'une évasion.

Si la femme d'un dignitaire, une de ces femmes-maîtresses qui obtiennent tout ce qu'elles veulent, se mettait dans la tête de déménager la Sainte-Chapelle... ma foi....

Que veux-tu? je cherchais. Le dehors ne peut rien, il faut partir de là; le dedans seul a une faible possibilité de s'entrouvrir lui-même.

Le secret d'autrui! Évidemment la serrure qui devait livrer passage était attaquée d'avance.

--Du moment que je n'ai pas voix au chapitre, dis-je, et que ma coopération n'est pas désirée, je ne vois pas pourquoi on a pris mon avis.

--Cher M. Thibaut, répliqua la quêteuse dont la voix s'adoucit encore une fois--on devinait le sourire derrière son voile--vous n'avez pas voix au chapitre, c'est vrai, et je vous en demande bien pardon; mais votre coopération est fort souhaitée, et même formellement réclamée. Je vous connais trop pour ne pas savoir que dans une occurrence si grave, vous mettrez de côté volontiers une vaine curiosité. Je vous déclare que je ne pourrais pas vous donner le plus léger renseignement sur notre manière d'opérer, sans tromper la confiance de quelqu'un, d'abord,--de quelqu'un qui se met en péril pour nous servir, et ensuite sans compromettre gravement le succès de notre entreprise.

Le Dr Schontz approuva d'un geste qui m'était adressé et qui contenait une prière.

--Madame, dis-je, tout sera donc comme vous l'exigez. Je pense pouvoir vous demander maintenant en quoi consistera l'aide que vous attendez de moi?

--Elle aura trait au rôle de Jeanne. Jeanne n'a rien à faire, sinon à se tenir prête de nuit comme de jour au premier signal. L'instant propice sera peut-être court, il faut pouvoir en profiter. Que Jeanne soit donc toujours habillée. Qu'elle veille, et quand la soeur Marie-Joseph lui dira: «Suivez-moi»...

--La religieuse! m'écriai-je, sachant quelle est la position de ces dames dans les prisons, et quelle lourde responsabilité pèserait sur elle.

--Vous voyez bien! fit la jeune femme, dont la patience n'était décidément pas le fort, vous ne savez rien et vous voulez déjà discuter! Que serait-ce si vous saviez? Je veux bien vous dire, mais ce sera le premier et le dernier éclaircissement, que la soeur Marie-Joseph n'est pas complice. Elle ne sait rien, elle ne risque rien. Seulement, la consigne sera de la suivre à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. Pensez-vous obtenir cela de Jeanne?

--Je l'obtiendrai.

--Merci pour elle, car c'est son salut. Maintenant, passons à ce qui vous regarde personnellement. Vous ne contribuerez pas à la victoire, cher M. Thibaut, mais vous en profiterez. Et votre rôle exige au moins un grand dévouement, une grande patience. Nous sommes aujourd'hui à mardi. À partir de vendredi soir, souvenez-vous bien de cela, toutes les heures du jour ou de la nuit peuvent voir se livrer la bataille. Il faut donc qu'il y ait une voiture, à toute heure, prête à recevoir la fugitive, en un lieu que nous allons choisir tout de suite si vous voulez. J'ajoute qu'il y a vingt chances contre une pour la nuit.

La question du lieu où la voiture devait attendre fut agitée à nous trois. Il fut convenu qu'on choisirait plusieurs places, selon les heures; pour ne pas donner l'éveil par un stationnement trop prolongé.

Les endroits désignés étaient tous à cinq ou six cents pas de la cour du palais.

Aussitôt que ceci fut convenu, la jeune femme se leva.

--À dater de vendredi soir, neuf heures, dit-elle en se résumant, Jeanne prête nuit et jour à suivre la soeur,--à dater du même moment, voiture stationnant aux places désignées, suivant l'échelle d'heures que nous avons réglée et qui vous sera adressée par écrit. Je ne sais pas si nous nous verrons jamais face à face, M. Thibaut, mais je vous offre la main et je vous dis: vous avez en moi une amie.

Elle secoua ma main d'un mouvement bref, salua le Dr Schontz et se retira.

Dès qu'elle fut partie, le docteur me dit:

--Vous n'en saurez pas une syllabe de plus, cher M. Thibaut. Ayez bon courage et faites exactement comme il a été convenu. Excusez-moi, j'ai déjà pris beaucoup sur l'heure de mes visites.

Il était plus de cinq heures. Je pris congé aussitôt.

Pièce numéro 102

(Écriture de Lucien.)

Mardi, minuit.

Je n'ai pas pu revoir Jeanne. J'aurais voulu me consulter avec elle. Il y a une pensée qui tourne autour de mon cerveau. Cette personne accomplit un devoir en travaillant au salut de Jeanne.

Un devoir impérieux!

Elle représente, dit-elle, le père de Jeanne.

Jeanne pourra me dire, peut-être....

Il y a des moments où mon coeur se dilate tout à coup. Je me sens léger et fort. Cette horrible crainte de la justice, entêtée dans son égarement, ne pèse plus sur moi. Je viendrai seul devant les juges, je serai sûr de moi. La vérité jaillira de ma poitrine si haute et si éclatante, dès que le danger de Jeanne ne sera plus là....

Voici une pensée qui a heurté mon esprit comme un choc: il y a bien longtemps que je n'ai entendu parler ni de M. Louaisot ni d'Olympe.

Se reposent-ils dans leur victoire?

Je suis terriblement seul, Geoffroy. Je ne connais pas à Paris une créature humaine à qui je puisse demander conseil!

Pièce numéro 103

(Écriture de copiste. Sans date.)

J.-B.-M. (Calvaire) a déjà eu l'honneur d'offrir ses services à M. Thibaut. Ce nom de Calvaire est un pseudonyme raisonné analogique. Le danger qui menace mon existence m'empêche de m'expliquer plus clairement.

On me traque comme un renard. M. Mouainot de Barthelémicourt et Mme la marquise Ida de Salonay ont juré de faire la fin de moi. Pour des prix relativement doux, je mettrais M. Thibaut à même de terrasser ses ennemis. Écrire poste restante, au nom de Calvaire et mettre un petit bon dans la lettre.

Mention de la main de Lucien.--Doit être le même qu'un nommé Martroy, qui m'avait déjà écrit. Tout ce fatras doit être d'un intrigant ou fou.

Pièce numéro 104

(Écriture de Lucien.)

Mercredi.

Voilà tout ce que m'a dit Jeanne quand je l'ai priée de bien interroger ses souvenirs d'enfance:

--Je n'ai pas besoin d'interroger mes souvenirs. Je sais que j'ai une soeur. Et j'ai pensé bien souvent à ma soeur depuis que je suis accusée. J'étais debout et je la tenais dans mes bras. Le souffle m'a manqué. J'ai été obligé de m'asseoir.

--Et quel nom a-t-elle, ta soeur, Jeanne?

--Pour nous, elle n'avait pas de nom. Pauvre maman l'appelait «la fille de mon mari».

--Tu ne l'as jamais vue?

--Jamais. J'entendais parler d'elle quand père venait chercher de l'argent pour payer sa pension. Je me souvins alors de cette pension de 600 francs que le baron servait à un enfant. Je ne sais pourquoi j'avais cru dans le temps que cet enfant était un fils.

--Et c'était Mme Péry qui payait cela! m'écriai-je.

--Pauvre maman était bien bonne.

Geoffroy, le baron avait deux filles. Fanchette doit exister. Fanchette existe!

Je sais maintenant de quel impérieux devoir me parlait hier la jeune femme voilée.

J'ai tout raconté à Jeanne, sauf mes soupçons au sujet de sa soeur.

As-tu vu une fillette à l'annonce de son premier bal? Amère tristesse du présent, menaces accumulées de l'avenir, où étiez-vous?

Jeanne me fait peur souvent avec ce prodigieux enfantillage. Elle qui est si vaillante et si intelligente! Elle que j'ai vu tenir si dignement une place si difficile à l'hôtel de Chambray, dans les jours qui précédèrent notre mariage! Elle qui a toutes les délicatesses, elle qui devine toutes les sciences qui sont le charme et l'honneur de la femme!

Il y a des instants où je la vois jouant à la poupée.

J'ai cru qu'elle allait m'entraîner à valser autour de sa cellule.

Une évasion! un roman, un mystère, des dangers, la nuit, dans Paris!

Et plus de gendarmes!

Puis elle a cessé tout à coup de sauter, de m'embrasser, de bavarder pour prendre un air plus grave.

--Mais sais-tu, Lucien, m'a-t-elle dit, qu'il va falloir bien de la prudence!

À cette découverte qu'elle faisait, je n'ai pu m'empêcher de sourire. Elle m'a grondé.

--Je suis votre femme, Monsieur, m'a-t-elle dit, c'est mal de me traiter toujours comme une petite fille. Mais grand Dieu! comment vais-je faire pour attendre? Je grille déjà. Et la soeur! la bonne soeur! comme je l'aime! Qui se serait douté?... Je vais la regarder si bien dans le blanc des yeux.... Mais non, au contraire. Ne faisons semblant de rien, n'est-ce pas? c'est la consigne. Peut-être qu'on me déguisera en soeur de charité, moi aussi, ou en porte-clés.... Enfin, on ne sait pas. Attendons.

Oh! celle-là sera prête à l'heure, elle va compter soixante secondes dans chaque minute!

Celle-là, c'est Jeanne Péry, Geoffroy, la fille sanglante dont parlent tous les journaux, le monstre qui fait frissonner les familles!

Quand j'ai été pour m'en aller:

--Dis au docteur que je l'aime bien, et à la dame que je l'adore! Oh! il y a encore de bons coeurs! mais tâche qu'ils se dépêchent. Qu'est-ce que ça leur fait d'avancer un petit peu?

Pièce numéro 105

(Même écriture que les deux lettres de la quêteuse. Sans signature. Sans date.)

À M. L. Thibaut, avocat, etc.

Rien pour vendredi. Samedi soir au plus tôt.

Pièce numéro 106

(Même écriture que la précédente.)

Samedi. 6 octobre 1865.

C'est pour ce soir, veillez.

Pièce numéro 107

(Écriture de Lucien.)

Samedi, 3 heures du soir.

Je pars, Geoffroy. Il est trop tard pour prévenir Jeanne, mais je sais que c'est inutile. Depuis qu'il est question de notre tentative, elle n'a pas eu une heure de sommeil.

Pièce numéro 108

(Écriture de Lucien.)

Dimanche, 1 heure du matin.

Me voilà revenu. Rien.

J'ai veillé dans ma voiture deux heures sur le quai, au coin du Pont-Neuf, deux heures entre le pont Notre-Dame et l'Hôtel-de-Ville, le reste du temps autour de la cathédrale. Vers minuit moins le quart, un homme enveloppé d'un manteau s'est approché. J'étais rue d'Arcole. J'ai reconnu le Dr Schontz. Il m'a dit:

--Vous pouvez aller vous reposer, mais revenez demain. Je suis très inquiet.

Pièce numéro 109

(Écriture de Lucien.)

Dimanche, 2 h, de l'après-midi.

Je n'ai rien dit à Jeanne. Ce serait pour la rendre folle. Elle vit de fièvre.

En quittant Jeanne, je suis monté au palais. Je voulais voir si le greffe était ouvert, ayant une pièce à y prendre. J'ai passé devant le cabinet de M. le conseiller Ferrand qui doit présider les assises. Au moment où je tournais l'angle du corridor, la porte du cabinet s'est ouverte. Une femme en est sortie. J'ai regardé de tous mes yeux, car je pensais à Olympe. Mais ce n'était pas Olympe.

Je ne voyais pas le visage de la femme qui portait un voile-masque de dentelle noire, et qui, d'ailleurs, me tournait le dos, en se dirigeant rapidement vers l'escalier de sortie. Je n'ai jamais vu le visage de la quêteuse: c'est pour cela que je la reconnais plus aisément sous le voile. C'était elle, j'en suis certain. Le son sec de son talon sur les dalles m'a frappé comme une voix qu'on reconnaît. Et je n'ai pas été surpris de la rencontrer au palais. C'est quelque chose comme cela que je m'étais figuré. Je pars pour ma faction. Vais-je encore attendre en vain? Quelque chose me dit que c'est aujourd'hui le grand jour.

Pièce numéro 110

(Extrait de la Gazette des Tribunaux--imprimé.)

Lundi, 3 octobre 1865.

Au moment de mettre sous presse, on nous annonce une nouvelle que nous accueillons sous toute réserve.

L'accusée Jeanne Péry, femme Thibaut (affaire de l'assassinat du Point-du-Jour), se serait évadée de la prison de la Conciergerie. Le fait nous est affirmé par une personne digne de foi, mais le temps nous manque pour contrôler son dire.

(Même numéro. Coupé dans les faits divers.)

On a trouvé, ce matin, sur le quai de l'Horloge, aux environs de la maison Lerebours, le cadavre d'un jeune homme paraissant être un étudiant. La mort parait être le résultat d'une rixe. Il y a des traces de strangulation. Le corps a été déposé à la Morgue.

Pièce numéro 111

(Extrait de la Gazette des Tribunaux--imprimé.)

Mardi, 9 octobre.

La nouvelle que nous avons donnée hier, concernant l'évasion de l'accusée Jeanne Péry est malheureusement trop exacte et un pareil événement, survenu à la veille de l'ouverture des assises, n'a pu que produire une profonde émotion au palais.

Nos lecteurs comprendront l'extrême réserve que nous voulons mettre à parler de cet incident. La justice informe, l'administration fait une enquête. Nous n'avons pas à contre-carrer l'une ou l'autre dans leurs efforts.

Il doit nous être permis, cependant, de consigner les bruits très vagues et parfois contradictoires qui circulent dans la ville.

Tout d'abord, nous sommes autorisés à démentir le dire d'un journal d'hier soir, selon lequel une soeur de Saint-Vincent-de-Paul aurait été arrêtée. La soeur M. J. n'a pas quitté son poste à l'infirmerie de la prison et n'est compromise en rien dans cette affaire.

Nous donnons ici le résultat de nos informations:

Depuis quelques jours, la surveillance, sans se relâcher, autour de l'accusée Jeanne Péry, lui laissait la possibilité de traiter une légère affection des bronches, pour laquelle l'infirmerie lui fournissait des médicaments par l'entremise de la soeur de service.

Elle était toujours au secret, mais l'instruction se trouvant absolument complète, les précautions, comme il arrive en pareil cas, ne gardaient plus le même degré de minutie.

Cependant, elle ne voyait, et elle n'a jamais vu, pendant tout le temps de son séjour à la prison que, Me Thibaut, son avocat, qui est en même temps son mari.

Me Thibaut n'est d'ailleurs jamais entré dans sa cellule qu'aux heures réglementaires et ne parait pas avoir prêté la main à l'évasion.

Dimanche soir, c'est ici le dire intérieur de la prison, l'accusée se sentit plus souffrante et demanda les soins d'un médecin.--D'autres prétendent que la soeur Marie-Joseph prit sur elle de la conduire à l'infirmerie, où M. le Dr Schontz venait justement d'être appelé pour un cas grave.

L'accusée grelottait la fièvre en arrivant à l'infirmerie. Elle était gardée par deux employés, dont l'un fut requis pour tenir le malade dont le docteur s'occupait en ce moment et qui était en proie à un accès de délire.

L'autre employé a disparu en même temps que l'accusée elle-même.

Maintenant, par quel moyen l'employé et l'accusée, ensemble ou séparément, sont-ils parvenus à gagner la sortie de la prison, puis l'une des issues du Palais de justice? nous ne pouvons, à cet égard, satisfaire la curiosité de nos lecteurs.

La soeur Marie Joseph avait quitté l'infirmerie avant le départ de l'accusée et vaquait à son service ordinaire.

Le Dr Schontz est sorti seul. Plusieurs témoins sont là pour l'affirmer.

On peut dire, du reste que, l'accusée a glissé comme une ombre à travers la prison, car personne n'y a rien vu de suspect. Les gardiens des différentes portes sont unanimes. Personne n'est passé au moyen de leurs clefs, sinon ceux qui avaient droit.

L'absence de Jeanne Péry n'a pu être constatée qu'à la visite de nuit.

On a pris immédiatement toutes les mesures nécessaires, mais elles sont restées jusqu'à présent sans résultat.

Dernière information.

On pense que l'accusée a pu sortir par la partie du Palais qui avoisine la Préfecture de police et qui est en reconstruction.

Une échelle a été trouvée contre le mur, et les maçons ont déclaré ne l'y avoir point dressée.

Mais resterait toujours à savoir par quel miracle la fugitive aurait pu voyager sans être aperçue, depuis l'infirmerie jusqu'à cette portion des bâtiments.

Pièce numéro 112

(Extrait du journal Le Moustique--imprimé.)

Mercredi, 10 novembre 1865.

Morituri te salutant, Caesar!

César, c'est vous, ô bon public! ceux qui vont mourir vous font la révérence.

Ceux-là, les moribonds, c'est nous, la rédaction du Moustique.

Rendez le salut, car nous allons trépasser pour vous.

La chose triste, c'est que ça vous est bien égal.

Nous agonisons sous les coups du parquet. Le parquet nous traque parce que nous disons la vérité. Voilà un crime qui ne se pardonne pas en l'an de grâce 1865.

Tuez votre amant dans un bouge, à petits coups, j'entends dans un bouge élégant, à Ville-d'Avray ou au Point-du-Jour, et on vous laissera vous évader, si vous êtes jeune, gentille et de bonne maison, mais imprimez la vérité, on vous mettra à la lanterne.

Voyons! à quoi va-t-on nous condamner parce que haute et puissante demoiselle Jeanne-Hildegonde-Ermengarde Péry, dame de Marannes et autres lieux a jugé à propos de prendre la clé des champs?

Nous ne lui en voulons pas pour cela, mais on va nous condamner à quelque chose, c'est certain.

Nous avons déjà eu quinze jours de prison et 2.000 francs d'amende pour avoir osé dire autrefois que dame Justice faisait exprès de ne pas mettre la main sur cette noble demoiselle.

Quel supplice va-t-on inventer à notre usage! car nous sommes bien forcés de murmurer que dame Justice a fait exprès d'ouvrir les doigts pour permettre à l'oiseau en question de prendre sa volée.

Ce n'est pas une pauvre ouvrière de nos faubourgs qu'on aurait mise à même de pratiquer une si miraculeuse évasion!

Vous savez, personne ne s'en est mêlé. Les employés de la prison sont tous des anges de vigilance et de fidélité. La soeur Marie-Joseph a fait pour le mieux. Le Dr Schontz n'avait pas mission de fermer les portes à double tour, que diable!

C'était dimanche, M. le directeur faisait son whist dans une bonne maison, M. le sous-directeur mangeait la chasse de M. l'économe, M. l'inspecteur avait mené quelqu'un--ou quelqu'une--à la seconde de l'Ambigu. Quoi de plus légitime?

Les concierges? ils dînaient en famille. Défend-on l'oie maintenant?

Et M. le Président des assises... mais chut! veux-tu décidément sauter, ô ma tête!

Ils ont tous fait leur devoir. Demoiselle Jeanne aussi, qui s'en est allée, dit-on, finir sa soirée au bal Valentino....

Coups d'aiguillon. (Même numéro.)

--Le Moustique voudrait bien savoir, avant sa dernière heure, s'il est vrai que M. le Dr Schontz soit entré dans le service de la Conciergerie par les soins d'un éminent magistrat, arrivé depuis peu de Normandie et qui va faire ses premières armes, comme président de la cour d'assises à la prochaine session. Réponse, SVP.

--Le Moniteur universel annonce qu'on va faire à la chambre une demande de crédit pour remplacer le carreau par où Mlle Jeanne Péry a passé.

--L'Affaire des ciseaux s'appellera désormais l'Affaire du carreau.

--Il y a une dame en noir dans l'histoire. Elle a été vue dans la cour du palais.

Soupirait-elle une sérénade sous les balcons de certain conseiller qui était justement dans son cabinet à cette heure?

--On offre de parier que la dame en noir n'est pas celle qui se glissait quelquefois le long des corridors austères et qu'on appelait Mam'zelle la Présidente.

Pièce numéro 113

(Extrait du Moniteur universel--imprimé.)

12 novembre 1865. Partie non officielle.

Nous rougirions de mettre en garde nos lecteurs contre les fausses nouvelles, les insinuations ridicules, les détails controuvés qui défraient certaine presse à propos de l'évasion de dimanche dernier.

L'enquête sévère à laquelle on se livre découvrira sûrement la vérité.

L'employé fugitif qui était le gardien même du secret, a été manqué de quelques minutes à la frontière. Tout porte à croire qu'il a reçu une forte somme d'argent.

Quant à l'accusée elle-même, nos renseignements particuliers nous permettent d'affirmer qu'il lui a été impossible de quitter Paris, où elle n'échappera pas longtemps désormais aux investigations de la police.

Pièce numéro 114

(Extrait de la Gazette des Tribunaux--imprimé.)

Paris, 13 novembre 1865.

Le journal Le Moustique vient d'être déféré en parquet, dans la personne de son gérant, pour un article contenant des outrages à la magistrature.

On pense que l'affaire du Point-du-Jour (Jeanne Péry) sera renvoyée à une autre session.

M. L. Thibaut qui devait débuter comme avocat dans cette cause, est, dit-on, gravement malade. Sa famille l'a fait entrer dans la maison de santé du Dr Chapart, médecin aliéniste.

(Même numéro. Coupé dans les faits divers.)

Le cadavre, trouvé devant la maison Lerebours, et qu'on supposait appartenir à un étudiant, a été reconnu par les agents du service de sûreté. C'est celui d'un repris de justice. On ignore la cause de ce meurtre, qui a été accompli sans armes d'aucune sorte, par simple strangulation.

Pièce numéro 115

(Écriture de Lucien, très altérée.)

Belleville, 2 décembre.

M. L. Thibaut n'a pas perdu la raison. Il a perdu le repos après une déception terrible. Voilà bientôt un mois que Jeanne a quitté la prison. Depuis lors, M. L. Thibaut n'a reçu aucune nouvelle de Jeanne. L'opinion d'un ami lui serait bien précieuse. Y eut-il de sa faute? Aurait-il pu prévenir ce grand malheur? Dès qu'il aura un peu de force, il essayera de raconter, d'expliquer....

Les assises sont closes. C'est aujourd'hui qu'on a jugé Mme Thibaut par contumace. M. Thibaut n'a pu la défendre. Oh! non, il n'a pas pu!... Il ne connaît pas le résultat de l'audience. Mais il le devine. Il est seul horriblement. Ceux qui ont un ami ne sont jamais tout à fait malheureux.

Pièce numéro 115 bis

(Anonyme.)

Salle des Pas-Perdus, 5 h, du soir, 2 décembre.

M. L. Thibaut

As pas peur! Elle est condamnée à mort, mais par contumace. On en revient.

Nous allons bientôt commencer à nous revoir, Monsieur et cher client. L'affaire maigrit, il faut mettre ordre à cela. Portez-vous bien.

La santé de notre chère petite amie n'est pas trop mauvaise. Elle vous dit mille choses aimables.

Pièce numéro 116

(Extrait de la Gazette des tribunaux--imprimé.)

Paris. 3 décembre.

La fameuse Affaire des ciseaux, qui menaçait d'encombrer la salle des assises pendant plusieurs séances et qu'on disait remise à une autre session, a été jugée aujourd'hui presque à huis-clos. L'absence de l'accusée avait découragé la curiosité publique. M. L. Thibaut, dont on dit la santé à tout jamais perdue, ne s'est pas présenté. La défense avait été confiée d'office à Me Moreau qui n'a pas eu à plaider. La cour, présidée par M. le conseiller Ferrand, a condamné Jeanne Péry, femme Thibaut, à la peine capitale par contumace.

Pièce numéro 117

(Écriture de Lucien.)

Belleville, 15 février 1866.

Geoffroy, aujourd'hui, pour la première fois, je suis sorti dans le jardin. Je pense avoir été bien près de la mort, et cela me fait peur.

Il me semble que je n'ai pas le droit de mourir.

Voici maintenant trois mois que j'ai perdu Jeanne. D'autres à ma place la croiraient morte, mais je suis sûr qu'elle vit.

Pendant ces trois mois, je me suis éveillé rarement, et chaque fois pour un instant bien court. Mon état ordinaire était celui que M. le Dr Chapart désigne sous le nom de métapsychie.

Le mot n'est pas mal choisi. En cet état, je ne suis pas moi, je suis à côté de moi.

Je ne puis l'expliquer par moi-même puisque mon retour ne garde aucun souvenir de mon absence, mais ceux qui m'entourent me renseignent et j'ai un moyen de contrôler leurs informations.

Dans mon état d'absence, j'écris une considérable quantité de lettres, où je parle toujours de moi--tu sais déjà cela--à la troisième personne.

Je sais donc que, pour moi, je ne suis pas moi. Qui suis-je? Rien dans mes lettres ne me l'indique, et il paraît que dans les paroles assez rares que j'échange avec les gens de la maison, rien non plus ne peut le faire deviner.

Les premières fois, je me refusais à reconnaître mon écriture, tant elle est changée en ces moments où la crise physique accompagne sans doute l'aliénation morale. Il a fallu les assertions de ceux qui m'entourent.

--C'est vous qui avez écrit cela, me disent-ils.

Et une fois, le garçon de chambre m'a demandé:

--Où donc le prenez-vous ce M. Geoffroy, à qui vous écrivez? Dans la lune?

Car c'est là une chose qui me frappe fortement. Tu es chez moi le lien entre la réalité et le rêve. Dans l'un et l'autre de ces états tu ne m'abandonnes jamais.

Quand je suis moi ou quand je suis l'autre, c'est toujours, toujours à toi que j'écris.

Jeanne qui est ma vie, et toi qui es mon espérance, voilà ce que je garde.

Cela me donne une foi superstitieuse en toi. Mon amitié s'obstine, mon espoir grandit au lieu de s'éteindre.

Quand je perds courage, il y a un coin de mon coeur où je me réfugie. Ce coin, c'est celui qui me parle de toi.

J'ai détruit les innombrables pages où ma plume avait tracé de confus griffonnages--parfois des hiéroglyphes que je ne pouvais déchiffrer moi-même.

Je n'ai gardé qu'un seul spécimen, que j'ai classé sous le n°115 ci-dessus et qui remplacera pour toi tous les autres.

Car ils se ressemblaient tous. C'était toujours une timide protestation contre la folie, un remords exprimé au sujet de la tentative d'évasion.

Et la pensée de Jeanne.

Tu remarqueras que tout ce qui concerne Jeanne est net et lucide. En moi, l'idée de Jeanne n'a jamais été folle.

Je dois dire pourtant que le billet classé sous le n°115 était de beaucoup le plus raisonnable. C'est pour cela que je l'ai conservé.

Il y a une chose qui m'effraie, c'est le récit que j'ai à te faire de la nuit du 7 au 8 octobre,--du dimanche au lundi: la nuit de l'évasion.

Je sens qu'il le faut.

Mais si tu savais combien mes souvenirs sont à la fois vagues et douloureux?

Cette nuit-là, j'ai tué un homme.

Et j'ai perdu Jeanne!

J'essaierai demain.

Pièce numéro 118

(Écrite et signée par Louaisot de Méricourt.)

Paris. 15 février 66.

À M. L. Thibaut, maison de santé du Dr Chapart....

Eh bien! mon pauvre cher Monsieur, vous allez donc un peu mieux? J'en suis vraiment tout à fait content.

On s'attache, vous savez. J'ai envoyé plus d'une fois ma mule savoir de vos nouvelles. (Mule, employé ici par métaphrase pour signifier Pélagie et sa coiffe.) Elle aime monter chez vous parce qu'on passe par la Courtille. Ça n'a pas fait son éducation première au Sacré-Coeur, mais c'est libertin tout de même.

Quand vous allez vous repiquer tout à fait, comme je l'espère, passez donc chez moi, rue Vivienne.

Vous me devez 3.000 francs, mais ce n'est pas pressé, ne vous gênez pas de cela.

Nous jabotterions tous deux amicalement. On peut avoir besoin l'un de l'autre. L'affaire se porte diablement bien, la gaillarde! Mon cabriolet n'est pas loin et il pourrait bien se changer en calèche.

Dame! je ne l'aurais pas volé!

Venez, quand vous aurez un quart d'heure à jeter par la fenêtre. Ce n'est pas que j'aie rien à vous vendre pour le moment, mais la semaine prochaine, qui sait? Peut-être demain, dites donc!

Dans les maisons de curiosités comme la mienne, on trouve quelquefois de drôles d'occasions.

Meilleure santé et à bientôt.

P. S.--J'ai ouï dire par-dessus les moulins que certaine jeune personne était établie tranquillement en Amérique, pays tout neuf et remarquable par la croustillance de ses demoiselles honnêtes. Moi, ça m'est égal.

Pièce numéro 119

(Écriture de Lucien.)

16 février.

Ce ne sera pas encore pour aujourd'hui, l'histoire de ma terrible nuit.

Je suis trop ébranlé. J'ai eu des visites auxquelles je ne m'attendais pas.

Ils sont venus tous ensemble. Tu ne devinerais pas qui. Je parie que tu penses à la quêteuse? Celle-là, je l'ai attendue nuit et jour pendant trois mois. Elle n'est jamais venue.

Le Dr Schontz, lui, s'est présenté deux fois, pendant que j'étais hors d'état de le recevoir. Je lui ai écrit depuis, il ne m'a pas répondu. Je sais qu'il est absent pour un grand voyage.

Non, ceux qui sont venus aujourd'hui, tous ensemble, c'est M. le conseiller Ferrand, ma mère et mes deux soeurs.

Comment t'exprimer le sentiment que m'a fait éprouver la vue de M. Ferrand? Quoique ma famille fût là, il était pour moi le personnage principal.

Te voilà bien avancé dans ta lecture. Tu touches aux dernières pages de mon dossier. As-tu jugé cet homme comme moi?

Je l'ai sincèrement aimé, et beaucoup estimé.

Tu as pu voir par les articles des journaux qu'il est soupçonné de n'avoir pas été étranger à l'évasion de Jeanne.

Ces choses me touchent peu. La magistrature qui mérite souvent d'être blâmée est constamment relevée et sauvée par la calomnie stupide.

Loin de poursuivre certaines feuilles, moi, je leur payerais une prime. Elles rehaussent si bien ce qu'elles croient outrager!

Tu verras d'ailleurs demain ou après qu'il y a deux choses dans l'évasion de Jeanne: un effort loyal et secourable d'abord, ensuite une trahison.

À supposer que M. Ferrand, à son insu, comme cela arrive, ait contribué à ouvrir une porte, à décrocher une serrure, il était du côté de Schontz et de la quêteuse, c'est-à-dire du parti loyal et généreux.

Mais je suis bien sûr qu'il n'a rien fait, sinon regarder avec faveur une jeune et jolie personne.

Comme beaucoup d'hommes graves, il a une façon dangereuse d'être galant.

Je te demandais comment tu le juges. Moi, je le juge ainsi, de ce seul mot: il est austère et regarde les femmes.

Il n'y a plus de mousquetaires. Pour eux, ce n'était pas péché de boire, de jouer, d'aimer. Leur vie était une chanson et un éclat de rire.

Mais les gens qui ne chantent pas, les gens graves, les magistrats, surtout, ces demi-prêtres, j'ai peur d'eux quand ils ont un roman d'amour.

M. le conseiller Ferrand a été l'esclave d'Olympe. Il l'est peut-être encore: je jurerais sur mon propre honneur qu'il est resté honnête homme dans le sens bourgeois du mot.

Quand je dis esclave, cela implique-t-il nécessairement amour? Il fut fait grand bruit de la passion d'Olympe pour moi, et M. Ferrand ne parut pas m'en vouloir à cause de cela.

Au contraire, il était partisan de mon mariage avec Olympe.

Tu comprends ces choses-là bien mieux que moi, qui te les explique.

Caprice inamovible, galanterie du XIXe siècle!

Nous ne sommes ni vertueux, ni poètes.

Aussi le Journal officiel est presque toujours aussi coquin que le journal insulteur. Il ment par l'admiration salariée comme l'autre ment par l'outrage qui rapporte.

Ni ces excès d'honneur ni cette indignité ne sont mérités par nos pères conscrits, qui sont parfois de très remarquables esprits, sans avoir droit par leur caractère, à la moindre statue.

Revenons à la visite que j'ai reçue.

Il y avait de la tendresse vraie dans le baiser théâtral que ma pauvre maman m'a donné en entrant. Mes soeurs étaient plutôt curieuses qu'émues. Elles n'ont pu s'empêcher de me dire qu'elles avaient renoncé au mariage à cause de moi.

Ma mère a mis ses deux mains sur mes épaules pour me regarder longuement.

--Ton éducation a pourtant coûté les yeux de la tête! a-t-elle fait entre haut et bas.

--Vas-tu revenir avec nous en Normandie, Lucien? m'a demandé Célestine.

Et Julie a ajouté:

--Tu pourrais trouver peut-être un emploi dans le commerce. M. Ferrand m'a donné la main comme si nous nous étions quittés de la veille.

La conversation aurait langui sans ma mère qui m'a raconté les événements d'Yvetot. Mlle Agathe a épousé M. Pivert, mon remplaçant. Elle a eu deux cachemires, et le meuble de sa chambre à coucher est lilas. Mlle Maria se marie la semaine prochaine avec un baigneur d'Étretat, pas le duc. Il n'y a que la longue Sidonie qui reste pendue au portemanteau.

--Et les deux pauvres minettes! a ajouté ma mère en étouffant un gros soupir à l'adresse de Célestine et de Julie qui m'ont tendu la main noblement.

Geoffroy, ce serait une amère tristesse pour moi si je me sentais cause de leur condamnation au célibat. Mais il n'y avait aucun mariage sur le tapis.

Je trouve un peu injuste la responsabilité dont on m'accable, et j'avoue que je supporte impatiemment la clémence de mes deux chères soeurs. Au moment où ma mère a fait mine de se lever, M. Ferrand l'a prévenue. Il m'a pris par la main et m'a conduit dans une embrasure.

--Mon cher Thibaut, m'a-t-il dit, nous avons été confrères, et j'espère que nous sommes toujours amis.

J'ai répondu:

--Du moins n'ai-je aucune haine contre vous, M. Ferrand, je l'affirme. Il a retiré sa main en murmurant:

--C'est peu dire.

Nous nous regardions en face. Je ne t'ai pas encore assez répété, Geoffroy, que je tiens M. Ferrand pour un homme d'honneur.

Cela implique-t-il qu'il soit un juge impeccable? Non. Il n'y a point de juge comme cela.

Nos convictions ne descendent pas du ciel, elles naissent sur la terre.

Tout ce qu'on peut demander à un homme juge ou non, c'est d'agir selon sa conviction.

M. Ferrand a repris:

--Je ne croyais pas qu'ayant été magistrat et me connaissant, vous pussiez garder contre moi de la rancune ou de la défiance. J'ai accompli un devoir.

--C'est ainsi que je l'entends, ai-je répondu. Seulement il doit m'être permis de déplorer que vous vous soyez trompé en accomplissant votre devoir.

Il a gardé un instant le silence.

J'entendais ma mère et mes soeurs qui discutaient tout bas, mais avec énergie, la question de savoir si on irait au sermon ou à la Porte-Saint-Martin.

Le père Lavigne prêchait, mais on jouait les Mousquetaires.

--Mon cher Thibaut, poursuivit M. Ferrand, il est superflu de vous dire que j'ai écouté ma conscience. Voici maintenant pourquoi j'ai voulu vous entretenir en particulier. J'ai le désir, le grand désir d'être ramené à un autre sentiment. La condamnation n'est pas définitive. Il se peut que, volontairement ou par suite des circonstances, l'accusée Jeanne Péry revienne devant nous. Savez-vous quelque chose de particulier qui puisse m'éclairer?

--Oui, répartis-je sans hésiter, je sais beaucoup de choses.

--Voulez-vous me les dire?

Nous nous touchions. Le grand jour nous enveloppait. Mes yeux étaient dans les siens.

J'aurais surpris dans son regard la plus fugitive des pensées.

Je n'y vis rien, sinon ce qui était exprimé par ces paroles: le loyal désir de savoir.

Et aussi, peut-être, car ses paroles impliquaient également cela: la certitude qu'il n'avait plus rien à apprendre.

--M. Ferrand, répliquai-je, je prends votre démarche comme elle doit être prise, en bonne part. Mais je refuse de vous dire ce que je sais jusqu'au moment où je jugerai utile ou nécessaire de rompre le silence. Vous avez raison, je puis vous l'affirmer: l'affaire n'est pas finie. Si Dieu me laisse l'existence et la faculté de penser, je m'engage à consacrer ce qui me reste de vie à la manifestation de la vérité.

Je devinai une question sur ses lèvres. Il ne la proféra pas.

--Au revoir donc, mon cher Thibaut, me dit-il en me tendant de nouveau sa main que je pris, je ne regrette pas ma démarche qui aurait pu être mieux accueillie. Quand vous jugerez à propos de venir à moi, souvenez-vous que ma porte--et ma main--vous seront ouvertes à toute heure.

Je remerciai et nous rejoignîmes ces dames.

Le sermon avait eu tort. On s'était décidé pour la Porte-Saint-Martin.

Mère m'embrassa de bon coeur et sans même m'appeler imbécile. Mes deux soeurs me concédèrent l'accolade chrétienne que le martyr doit à son bourreau.

Et je restai seul, brisé comme si je m'éveillais d'un cauchemar.

Pièce numéro 120

(Écriture de Lucien.)

18 février.

Je vais réellement beaucoup mieux, M. Chapart, mon docteur, a inventé un sirop. Il me vend de ce sirop qui n'est pas plus mauvais à boire que les autres sirops.

Il attribue ma cure à son sirop.

J'en jette un verre le matin et le soir par la fenêtre.

Cela consomme les bouteilles.

Hier, j'ai commencé le récit que je t'avais promis. Je n'ai pas pu. J'ai lancé au feu trois ou quatre pages.

Je recommence aujourd'hui. Si je ne réussis pas, je n'essaierai plus.

Nuit du 7 au 8 décembre: évasion de Jeanne

Récit fait par Lucien de ce qui se passa sur le Quai de l'Horloge

J'avais pris la même voiture que la veille. Le cocher était déjà habitué à la manoeuvre. Je lui avais dit qu'il s'agissait d'un enlèvement et je le payais en conséquence. Depuis trois heures de l'après-midi jusqu'à onze heures de nuit, nous fîmes quatre stations en gardant notre distance de cinq ou six cents pas autour de la Conciergerie. Notre dernière station fut au coin du quai de l'Horloge et du Pont-Neuf, vis-à-vis de la maison Lerebours. Il faisait un temps froid et noir. La neige tombait par intervalles. Quoique ce fût dimanche, le pont était presque désert. Mon cocher me dit:

--C'est à ne pas jeter un étudiant dehors!

Moi, je remerciais le hasard. Pour nous, c'était un bon temps.

Vers minuit moins le quart, les voitures roulèrent. La sortie de l'Odéon mit une cinquantaine de groupes grelottants sur le pont, puis les autres théâtres vinrent en sens contraire.

Cela dura une demi-heure. Les cafés de la rue Dauphine et du quai de l'École s'étaient fermés. À minuit et demi, il ne passait pas une âme devant la statue.

Ce fut juste à ce moment, l'horloge des bains sonnait la demie de minuit, que cinq ou six jeunes gens qui me parurent être des étudiants ou des commis, ayant passé leur soirée du dimanche dans un lieu de plaisir, arrivèrent de la rue Dauphine, longèrent le pont et tournèrent l'angle de la maison Lerebours pour prendre le quai de l'Horloge.

Ils allaient le nez dans leurs collets relevés, et ne semblaient pas du tout d'une gaieté folle.

Ils passèrent. Un seul d'entre eux parut remarquer la voiture.

Moi, je remarquais tout. Je crus voir qu'ils s'arrêtaient le long d'une maison en réparation, située à égale distance de la rue Harlay-du-Palais et du magasin Lerebours.

Ils étaient entrés quelque part, peut-être, car j'eus beau écouter et regarder, je ne vis plus aucun mouvement, je n'entendis plus aucun bruit.

Dix minutes tout au plus s'écoulèrent.

Au bout de ce temps, et précisément à la hauteur de cette maison du quai de l'Horloge qui était en réparation, et où j'avais vu les jeunes gens disparaître, des cris de femmes retentirent.

Un homme s'élança hors de la place Dauphine, dit en passant près de la voiture: «Ce sont elles!» et disparut au détour du pont, dans la direction de la rue de la Monnaie.

Cet homme était enveloppé dans un manteau. Je ne suis pas sûr d'avoir reconnu le Dr Schontz.

Il n'avait pas fini de parler que j'étais déjà hors de la voiture.

Deux femmes, toutes deux vêtues de noir, arrivaient en courant, poursuivies de près par les six jeunes gens qui se donnaient maintenant des airs de gens ivres.

L'une des femmes était bien ma Jeanne, car sa pauvre chère voix, brisée par l'épouvante, criait:

--À moi, Lucien! au secours!

Je n'avais pas d'armes. Je n'ai jamais d'armes. Je méprise et je hais les armes.

J'aurais donné dix ans de vie, non pas pour tenir en main un pistolet, mais une massue.

L'autre femme ne criait pas. Elle était voilée. Je savais que c'était la quêteuse.

Je m'élançai en avant, la tête basse et les poings fermés.

Il me semblait simple et facile de tuer ces six jeunes gens avec mes mains.

La quêteuse était serrée d'un peu plus près que Jeanne. Son voile volait au vent derrière elle.

La main de celui qui la poursuivait put saisir la dentelle.

Il tira--mais la dentelle lui resta dans les doigts.

Et la figure de la quêteuse fut découverte.

Elle arrivait juste sous le réverbère.

C'était Jeanne!

Et pourtant, l'autre Jeanne qui venait de trébucher contre un tas de neige criait de sa pauvre douce voix en détresse:

--Lucien! au secours! au secours!

J'hésitai l'espace d'une seconde, ne sachant à laquelle aller.

Le son peut tromper.

Celle qui avait appelé entra à son tour dans la lueur du réverbère.

C'était Jeanne aussi!

Je les vis toutes deux pendant un instant.

Il y avait deux Jeanne!

Je me crus fou, mais cela ne m'arrêta pas.

Jamais je ne m'étais battu. Je pense que je ne me battrai plus jamais.

Je plantai ma tête dans la poitrine de celui qui avait arraché le voile. Il fut enlevé de terre et retomba en poussant un râle sourd.

Je me retournai sur celui qui allait atteindre l'autre Jeanne, et je le précipitai le front sur le pavé.

En ce moment, je me souviens bien que j'entendis la voix de la quêteuse qui disait, à moi, sans doute:

--Nous sommes trahis! c'est un guet-apens!

Je ne la vis plus après cela.

Je ne vis plus que ma petite Jeanne, entourée par trois hommes.

Le quatrième, car ils restaient quatre debout, me barrait le passage.

Je bondis à sa gorge comme un loup. Nous luttâmes. Il était fort. Il me mit dessous.

Pendant que nous luttions,--et que je ne voyais plus rien, car le corps de mon adversaire me couvrait,--j'entendais la voix de Jeanne qui s'éloignait, criant:

--Au secours, Lucien, au secours!

Mes doigts se crispaient autour de cette gorge que j'avais entre les mains. Je ne me défendais pas, j'essayais d'étrangler.--La gorge râla.

J'entendis le pavé qui sonnait sous les roues d'une voiture.

Les mains qui me garrottaient se lâchèrent et le corps devint plus lourd.

Je parvins à le soulever. Il retomba inerte....

Je me remis sur mes pieds.

--Jeanne! Jeanne! où es-tu?

Pas de réponse.

--Jeanne! Jeanne!...

Le silence.

Tout était désert autour de moi.

La voiture elle-même était partie et c'était elle sans doute qui avait servi à emmener Jeanne.

Il n'y avait plus là que l'homme mort--et moi dont le cerveau chancelait comme une ruine.

Ma dernière lueur de raison fut d'écouter attentivement pour saisir au loin le bruit des roues.

Mais je n'entendis rien, sinon ce murmure uniforme que rendent les quatre aires de vent dans les nuits de Paris.

Je retombai sur le pavé et je restai assis dans la neige à côté du mort.

Je ne tâtai pas si son coeur battait.

Je me souviens que j'entendais sonner les heures.

Quand le jour vint, j'étais encore là. Je vis la figure du mort.

Il me regardait.

Je m'enfuis pour éviter ce regard qui me blessait. Je marchai longtemps dans les rues,--et je vins tomber au seuil de ma porte où je m'évanouis.

Pièce numéro 121

(Écriture de Lucien.)

30 février.

Je ne reçois aucune nouvelle.

Le plus étrange pour moi, c'est que je n'ai plus entendu parler de cette femme: La quêteuse.--S'ils l'avaient tuée!

Tu comprends bien que j'ai méfiance de moi-même et que je ne crois pas complètement au témoignage de mes sens.

Je viens de relire ce récit qui a déjà deux semaines de date. Je n'avais pas espéré l'écrire si clair, mais ai-je vu réellement deux Jeanne?...

Geoffroy, la question qui va suivre, te l'es-tu adressée?

Si j'ai vu deux Jeanne, l'une d'elles est Fanchette.

L'une d'elles a poignardé Albert de Rochecotte, son amant.

L'une d'elles a réfugié son crime derrière l'innocence de l'autre!

À quoi croire? À qui se fier? Où porter son regard et sa pensée? Le cercle des menaces se resserre.

Je ne sais rien de plus mortel que de découvrir un ennemi sous l'apparence d'un bienfaiteur.

S'il y a du sang aux mains de la quêteuse, si elle est Fanchette, qu'a-t-elle fait de Jeanne?

Pièce numéro 122

(Même écriture que les deux billets anonymes, attribués à la quêteuse de Notre-Dame des Victoires. Sans signature.)

Londres, 30 février 1866.

À M. L. Thibaut.

Il se peut, il se doit même que vous ayez défiance de moi. Vous avez vu mes traits. C'est un très grand malheur pour vous,--et pour elle.

Vous en savez assez pour condamner. Vous ignorez trop pour juger.

J'avais accompli un acte très difficile, presque impossible, dans la nuit du 7 au 8 décembre. On m'a volée du résultat de mes efforts.

Ce qui avait été fait pour elle a tourné contre elle.

Je ne me suis pas découragée. Mon devoir reste le même: mon devoir impérieux.

J'arrive de New York. Une fausse indication m'avait dirigée sur l'Amérique où je croyais trouver Jeanne.

Jeanne n'a pas quitté la France, peut-être même n'a-t-elle pas quitté Paris. J'y retourne.

Ne craignez aucune catastrophe immédiate. Quelque chose protège Jeanne.

Et quelqu'un aussi.

N'avez-vous pas des amis? N'avez-vous pas au moins un ami? Personne n'est sans avoir un ami.

Appelez à votre aide. Tout n'est pas désespéré.

Il serait de la plus haute importance de trouver un homme du nom de J.-B. Martroy, qui doit être à Paris en ce moment.

J'ai lieu de croire qu'il se cache. Encore une fois, appelez à votre aide. Efforcez-vous.

La protection qui couvre Jeanne peut faiblir--ou disparaître.

Mention de la main de Lucien.--Cette lettre fut trouvée par moi à mon ancien logement, lors de ma première sortie. On m'y demandait si j'avais un ami, Geoffroy, je songeai à toi.

Pièce numéro 123

(Écrite et signée par Lucien.)

Belleville, rue des Moulins, maison de santé du Dr Chapart.

4 avril 1866.

À M. le chef du personnel au ministère des Affaires étrangères, à Paris.

Monsieur,

J'ai recours à votre obligeance pour connaître la résidence actuelle de M. Geoffroy de Roeux, récemment attaché à l'ambassade de Turquie.

J'aurais une communication importante à lui adresser. L'affaire est urgente.

Veuillez agréer, etc.

Pièce numéro 124

Du ministère des Affaires étrangères. Division du personnel (2e bureau).

Paris. 9 avril 1866.

M. L. Thibaut, avocat.

Monsieur,

En réponse à la demande que vous m'avez adressée, j'ai l'honneur de vous informer que M. Geoffroy de Roeux, attaché à la légation d'Italie, est rappelé à Paris, où il a reçu l'ordre de se tenir à la disposition de S. Exc. M. le ministre des Affaires étrangères. Veuillez agréer, etc.

Pièce numéro 125

(Écrite et signée par Lucien.)

Paris, 10 avril 1866.

À M. Geoffroy de Roeux, attaché à la légation d'Italie, rue du Helder, à Paris.

Mon cher Geoffroy,

J'ai grand besoin de toi. Tu m'entends: besoin, besoin! Viens tout de suite ou écris-moi un mot qui me dise où je pourrais te trouver. La chose presse, malheureusement. Viens vite.

Note de la main de Geoffroy.--Cette lettre, exactement semblable à celle que je reçus en Irlande et qui interrompit mes excursions autour du lac Corrib, ne fut pas envoyée, puisque je la retrouvais au dossier. Si elle eût été envoyée chez moi, elle m'eût rencontré lors de mon passage à Paris où je touchai barre en revenant de Turin, vers le 15 avril. Ce retard va être expliqué dans la suite de la correspondance.

Pièce numéro 126

(Écriture de Lucien.)

14 avril.

J'ai eu trois jours de crise. La crise va revenir. Elle n'est pas loin, je la sens, elle me guette.--Depuis quinze jours, j'en ai souvent.

Je n'étais pas assez misérablement impuissant! Il me faut ce surcroît.

Ta lettre est encore sur mon bureau: la lettre que je t'ai écrite.

Que vais-je te demander, si tu viens? que peux-tu faire? Tu as une carrière. Puis-je exiger de toi que tu me donnes ta vie?

Et sur quels indices te mettrais-je en campagne?

Un billet anonyme, écrit par cette femme qui m'a déjà trompé....

Je suis découragé jusqu'à l'agonie.

Ta lettre est là. Elle y reste....

Te souviens-tu? Ce Martroy dont parle la quêteuse s'est présenté à moi de lui-même au moins deux fois, peut-être trois fois....

Je viens de feuilleter tout le dossier: c'est trois fois.

La dernière fois, qui est assez récente, il prenait le nom de J.-B. Calvaire et me disait de lui écrire poste restante. C'était vers la fin de septembre.

J'ai écrit ce matin poste restante et j'ai mis un bon dans la lettre.

Mais de septembre en avril! sept mois! Il a dû se fatiguer d'aller au bureau de poste sans y jamais rien trouver.

J'ai remords de ma négligence. Que de fautes il y a dans mon malheur!

Et d'un autre côté, puis-je accorder confiance à un avis qui me vient de cette femme!

Que le bon Dieu ait pitié de moi!

Pièce numéro 127

(Écriture de Lucien.)

16 avril.

Je me suis levé avec l'idée d'aller chez toi, rue du Helder. Cela vaudrait bien mieux qu'une lettre. Pourquoi ne l'ai-je pas tenté plus tôt?

Ma détresse a quelque chose de misérable et de ridicule à cause de ma lâcheté. Je ne m'aide pas. Quand je pense que tu es peut-être à deux pas de moi, et que j'ai un si ardent désir de te voir!

J'ai demandé une voiture. M. le Dr Chapart est venu lui-même. Il m'a tâté le pouls. Défense de sortir. Double dose de sirop-Chapart. Calme absolu. Rien que des potages. Le fait est que je suis cruellement malade, Geoffroy. Je n'aurais pas pu aller, ma tête se brouille. Je n'ai pas reçu réponse de J.-B. Martroy.

Pièce numéro 128

(Écriture de Lucien.)

30 avril--Rien de ce Martroy. Plus rien de la quêteuse. La lettre à ton adresse est toujours là. Mes crises se rapprochent d'une façon effrayante.

Il me semble que je me sauverais moi-même si je pouvais travailler à la sauver.

Je ne peux pas. Je ne peux rien. J'ai toujours été un être faible. Même quand je tue un homme, cela ne sert à rien.

L'homme que j'ai tué, je le revois quelquefois dans la neige, avec sa face terreuse et presque noire. Il était tout jeune. Il avait les cheveux blonds. Les journaux ont dit que c'était un malfaiteur. Tant mieux. Je n'aurais pas eu de remords, même sans cela.

Voici juste vingt jours que ta lettre est là. Je n'ai plus l'idée de te l'adresser. À quoi bon?

Pièce numéro 129

(Écriture de Lucien.)

1er mai.

À quoi bon! Oh! tu es jeune, toi, tu es fort, tu connais la vie--et tu as des amis!

Je me déchirerais la poitrine avec mes ongles! À quoi bon? C'est moi qui ai écrit cela! Mais elle se meurt, peut-être!

Je suis dans mon lit. J'ai soif, je brûle. Je la vois si pâle! Où s'est envolé son sourire? Il y a de grosses larmes qui roulent lentement le long de ses joues. Je les vois.... De mon lit je vois Paris par ma fenêtre. Elle est là. Où? Il y a des moments où mon oeil se dirige comme si une voix l'appelait. C'est qu'elle m'appelle, va, Geoffroy!

Vais-je mourir sans combattre! Ma force! Ma jeunesse! Moi, je ne me sers pas d'armes. Que Dieu me montre l'ennemi de Jeanne, j'irai à lui, fût-il Satan, et je l'étranglerai!

Pièce numéro 130

(Écriture de Lucien, mais pénible et altérée.)

17 mai.

Ces deux semaines ont été comme un rêve douloureux.

Ma mère est venue hier, toute seule. Elle a pleuré en me voyant. Je dois être bien changé. Elle m'a demandé si je répugnerais à voir un prêtre. J'ai écrit à Jeanne, comme je t'écris à toi, pour laisser mon coeur parler. Si nous devions nous retrouver dans l'autre vie....

Voilà maintenant dix-neuf jours que je ne me suis levé. Mes yeux faiblissent; je ne vois plus bien Paris.

Quand ma mère est partie, elle a parlé au docteur dans l'antichambre. J'ai entendu qu'il lui disait: «Ça peut durer un mois, deux mois, mais ça peut finir brusquement.» Il me semble que Jeanne est morte. J'ai hâte de mourir aussi.

Pièce numéro 131

(Écriture de Lucien.)

18 mai.

Je suis debout! je vois Paris! Jeanne y est. Jeanne m'a écrit, Jeanne m'a parlé. Bonté de Dieu! moi qui désespérais!

Ce matin, on a laissé entrer chez moi un beau jeune garçon de douze à treize ans. J'ai cru au premier aspect que c'était Olympe déguisée, tant il lui ressemble.

Il venait de la part de M. Louaisot de Méricourt, dont il est le neveu.

M. Louaisot m'envoyait des compliments, et désirait avoir de mes nouvelles.

Le beau jeune garçon n'est pas resté plus de deux minutes. J'étais à me demander pourquoi M. Louaisot me l'avait envoyé lorsque j'ai vu une petite enveloppe sur ma table de nuit. Je l'ai prise. Il n'y avait rien à l'extérieur.

J'ai déchiré le cachet. Tout ce qui me reste de sang s'est précipité vers mon coeur. J'avais reconnu l'écriture de ma Jeanne.

Rien que deux pauvres petites chères lignes:

Je ne peux pas te dire où je suis. Je me porte bien. Je t'aime de tout mon coeur. Je ne serais pas malheureuse, si je n'étais loin de toi....

Cette lettre ne peut avoir été apportée que par le jeune garçon!

Avant son arrivée je suis sûr qu'il n'y avait aucun papier sur ma table de nuit.

Olympe n'a pas de frère--ni de fils. Elle est d'ailleurs trop jeune pour avoir un enfant de cet âge-là.

Il lui ressemble étrangement!

A-t-il apporté cela de lui-même?

Est-ce un envoi de Louaisot qui voyait de loin que la lampe allait s'éteindre?...

Je crois être sûr qu'il a besoin de moi vivant--pour nourrir l'affaire.

Ce qui est certain, c'est que les deux lignes sont de Jeanne.

Je les défie bien de me tromper en contrefaisant son écriture? Je les ai baisées, ces deux lignes, cent fois, mille fois. Il reste quelque chose de son âme à mes lèvres.

Je suis ressuscité.

J'ai recopié ta lettre--ta lettre qui attendait là depuis trente-huit jours. Je te l'ai adressée.

Elle est à la poste. Tu l'as déjà peut-être.

Tu vas venir, je le devine, je le sens. Un bonheur n'arrive jamais seul.

Ma mère est revenue. J'étais si mal hier qu'elle avait peur de ne pas me retrouver vivant.

Quand elle m'a vu, elle a crié au miracle.

Le Dr Chapart a brandi la bouteille de médicament qui est toujours sur ma commode.

--Madame, s'est-il écrié, vous avez dit le mot: c'est un miracle. J'espère que vous répandrez parmi vos amis et connaissances qu'il est dû au sirop-Chapart!

C'est une effrontée boule de chair que ce gros petit homme! Il sait que son sirop me sert à arroser la plate-bande qui est sous ma fenêtre,--et qu'il n'y vient jamais rien....

Voilà midi. Tu as ma lettre. Je suis seul. Je veux préparer notre causerie de tantôt.

Car tu vas être ici vers deux heures. C'est si loin, Belleville! Je changerai de logement pour me rapprocher de toi, quand même je devrais perdre le sirop Chapart.

Je te disais l'autre jour que j'ignorais ce que tu pourrais faire pour moi. J'étais mort. Je suis vivant aujourd'hui. Je sais ce que tu feras.

Ou plutôt ce que nous ferons, car je veux travailler avec toi nuit et jour.

Il y a une Fanchette! Nous possédons un point de départ.

Mais d'abord, retrouvons Jeanne. C'est facile. Quand je tiens quelqu'un à la gorge, c'est un collier de fer. Louaisot sait où est Jeanne. Je le lui demanderai dans le langage que j'ai tenu à l'homme étranglé.

Tu verras le trésor de renseignements que j'ai amassé. Nous sommes dans les délais pour former opposition à l'arrêt du 2 décembre. Jeanne sera réhabilitée,--quand je devrais traîner Fanchette aux pieds de la Cour!

Et quand même rien de tout cela ne serait possible, quand notre dernière ressource serait la fuite, partout où elle sera, j'aurai ma patrie.

Deux heures qui sonnent! la route est longue et la grande rue monte. Je t'attends.

J'ai fermé ma fenêtre. L'air est froid. Ou bien, c'est moi peut-être qui ai des frissons....

Deux heures et demie! Aujourd'hui tu viendras trop tard, Geoffroy. Je sens l'autre moi qui pousse ma pensée hors de mon cerveau. Le voilà. Ma plume tombe....

Pièce numéro 132

(Écriture de Lucien.)

19 mai.

Tu n'es pas venu Geoffroy. Je fais ce que j'aurais dû faire dès hier: j'envoie chez toi.

Je suis bien, très bien. J'ai la lettre de Jeanne....

Ma crise d'hier a été longue, mais elle ne touchait que l'esprit. Le corps ne souffre plus.

Pourtant, je ne retrouve pas toute ma vaillance d'hier. Les ennemis que nous aurons à combattre toi et moi sont bien résolus et bien puissants....

Mon messager revient de chez toi. Tu n'es pas à Paris. Où ma lettre te trouvera-t-elle?

Ces gens sont de bien habiles faussaires. Il y a des moments où je me demande si ma chère lettre est bien de Jeanne....

Le temps est sombre. Ma crise vient à l'heure ordinaire.

Je crois que j'ai espéré pour la dernière fois.

Pièce numéro 133

(Écriture de Lucien.)

7 juin.

Je n'écris plus, même pour moi. Tu étais mon prétexte. Je te parlais....

Je n'aurais jamais cru que mon appel pût rester sans réponse. J'attends depuis trois semaines!

Pièce numéro 134

(Écriture de Lucien.)

29 juin.

Je n'attends plus.... Adieu!

Fin du dossier de Lucien.

Note de Geoffroy.--Ceci était la dernière feuille. Je m'endormis en la tenant dans mes mains. Il était cinq heures du matin, et c'était ma seconde nuit sans sommeil. Au moment où je perdais connaissance, je me souviens que je répétais en moi-même cette parole de Lucien ayant trait au fait qui m'avait le plus frappé dans ma lecture de cette nuit:--Elles sont deux Jeanne!

Récit de Geoffroy

Je m'éveillai avec la même pensée. En rassemblant les pièces du dossier, passablement en désordre, pour les remettre dans leur chemise, je me surpris à parler tout haut, disant:

--Elles sont deux, c'est certain....

--Parbleu! fit une voix de basse-taille qui partait de l'embrasure de ma fenêtre.

Je me retournai vivement et je reconnus avec surprise M. Louaisot, assis commodément à côté de la croisée, et dont les lunettes mettaient deux ronds de lumière sur le journal qu'il lisait.

--Je n'ai aucune espèce de droit à en user familièrement dans votre domicile, mon cher Monsieur, me dit-il d'un ton beaucoup plus «homme du monde» que je ne l'aurais attendu de lui. C'est à peine si je pourrais me vanter d'être au nombre de vos connaissances, mais comme votre valet de chambre était absent et que je vous apportais de la pâture....

Au lieu d'achever sa phrase, il allongea le bras et mit un paquet d'épreuves sur ma table de nuit.

J'avais tôt réprimé un mouvement de fierté blessée.

Ce n'est pas pour peu de chose que j'eusse consenti à me brouiller avec M. Louaisot!

Il reprit en se levant pour retourner son fauteuil.

--J'ose espérer que vous m'excuserez.

--Mais très volontiers.

--Je vous rends grâce.... Alors nous avons achevé notre lecture?

--Comme vous voyez.

--Et nous n'y avons rien compris du tout?

--Mais, si fait, M. Louaisot. Je crois pouvoir dire au contraire....

--Quant à cela, vous pouvez dire tout ce que vous voudrez!

--Permettez....

--Je permets. Seulement vous n'y voyez goutte.

--Quand ce ne serait que ce fait de l'existence des deux soeurs?

--Elles sont trois, cher Monsieur.

--Comment, trois!

--Pas une de moins!

Je le regardais avec inquiétude, ne sachant s'il se moquait de moi.

--Trois, répéta-t-il, je dis trois soeurs: une, deux, trois! et toutes trois de beaux brins, quoi qu'il y en ait une qui n'ait plus ses dix-huit ans.... Et que pensez-vous de l'incident Ferrand? L'histoire de la quêteuse? et celle de ce douceâtre Dr Schontz?

--Je pense, répondis-je en le couvrant de mon regard fixe, car j'avais recouvré tout mon sang-froid, je pense que vous avez mis tous ces pauvres gens-là en avant, vous, M. Louaisot, et qu'ils ont tiré les marrons du feu pour vous.

Ses lunettes laissèrent passer un rayon de triomphante vanité.

Il ébaucha même le geste de se frotter les mains.

--Moi, M. Louaisot, répéta-t-il, surnommé de Méricourt, je n'aurais pas du tout honte de vendre des marrons, si ce métier-là était de ceux où l'on fait fortune. M. Louaisot croisa ses jambes l'une sur l'autre, en homme qui prend position définitive, et fredonna tout bas, non pas:

Ah! vous dirais-je maman,

c'était bon pour chez lui, mais la romance sentimentale de Bérat:

J'aime à revoir ma Normandie, C'est le pays qui m'a donné le jour.

Ce qu'il trouvait sans doute plus habillé.

C'était vraiment un scélérat de bien bonne humeur.

--Rien, rien, rien, cher Monsieur, reprit-il tout à coup, je vous dis que vous n'y comprenez rien! L'affaire est simple, voilà ce qui vous déroute au milieu de toutes les complications dont on l'a entourée. Ce pauvre bon garçon de Lucien a pourtant raison quand il dit qu'il y a un homme de talent là-dedans. Mais pourquoi le désigne-t-il sous le nom de docteur ès-crimes et autres appellations injurieuses? Pourquoi? Je vais avoir l'honneur de vous le dire. Les gens à courte vue détestent ce qu'ils ne conçoivent pas. Et ce cher excellent M. Thibaut, avant d'arriver à l'état de ramollissement où nous avons le chagrin de le voir réduit, n'avait pas inventé la poudre!

--Lucien, dis-je, n'est pas un adversaire aussi méprisable que vous le pensez.

--Il étrangle bien! dit M. Louaisot. Ah! saperlotte, quand je me suis permis de mettre mes lunettes dans son grimoire, j'ai distingué ce passage. Le gredin du quai de l'Horloge fut proprement étranglé; mais voilà: cela donne la mesure exacte de son intelligence. Il étrangle un détail et il laisse le fait principal passer son chemin.

--Quand vous êtes seul contre six, M. Louaisot, tout docteur que vous êtes....

--Jamais il ne faut être seul contre six!... Mais sur cette pente, notre discussion deviendrait un assaut de pensées philosophiques, et nous ne sommes ni l'un ni l'autre des fainéants.... Vous n'avez pas été en Russie?

--Non. Pourquoi?

--Parce que vous avez inspiré de l'intérêt à la plus jolie femme du monde, et qu'il manque un attaché à l'ambassade de Saint-Pétersbourg.

--Si on me nomme, je peux donner ma démission.

--Vous êtes nommé, mon cher Monsieur.

Je gardai le silence.

--Voulez-vous que je vous dise? s'écria M. Louaisot en haussant les épaules. Voilà de la guerre bêtement faite! La femme la plus intelligente est toujours un très petit homme. Vous n'avez pas cru à la mort de Jeanne Péry, j'en suis sûr. Quand vous jouez à l'écarté, marquez vos points, c'est la mode, mais il est d'autres jeux....

--M. Louaisot, interrompis-je, je voudrais avoir une affirmation ou une négation sur ce sujet: Jeanne est-elle morte?

Il piqua ce coup de doigt qu'il donnait à ses lunettes et il me regarda d'un air de franche supériorité.

--Quand vous réfléchiriez une fois en votre vie, cher Monsieur, dit-il, vous n'en mourriez pas. Selon vous, depuis déjà du temps, Jeanne est entre les mains du démon, n'est-il pas vrai? Eh bien, quand une pauvre colombe languit dans les griffes du vautour, la question de savoir si elle a été mangée hier ou si elle sera mangée demain est parfaitement oiseuse. Cela dépend du vautour.... Je vous dis, moi, que le brave Thibaut est beaucoup moins convaincu de nos scélératesses qu'il ne le croit. Nous sommes à Paris, que diable! La France est le pays de l'univers où il en coûte le moins pour raconter à la justice les bourdes les plus pitoyables. Suis-je un prince pour qu'on n'ose me dénoncer? Non. Il y a un fou, là-dedans, voyez-vous, et tout participe un peu de sa folie. Mme la marquise elle-même, à force d'aimer ce fou, est très gentiment un peu folle. Mais je suis sage, moi....

Ici, M. Louaisot s'arrêta et prêta l'oreille. On marchait dans mon antichambre.

J'arrive à raconter un fait qui paraîtra peut-être peu important et même trivial.

C'est alors que je n'aurai pas su le rendre, car il me frappa singulièrement.

Il y a des hommes-limiers. Je ne le savais pas, je le vis.

Juste au moment où M. Louaisot s'arrêtait, la porte s'ouvrit lentement et sans bruit aucun. La maigre figure de J.-B. Martroy se montra sur le seuil, humble et souriante.

Sur ses lèvres, on devinait qu'il allait dire:

--Mon bienfaiteur, vous voyez que je suis fidèle au rendez-vous!

Mais il ne parla point, parce que son regard rencontra, entre lui et moi, la titus touffue de M. Louaisot, qui lui tournait le dos.

Jamais je n'ai vu décomposition chimique plus rapide. Il n'y a pas de poison foudroyant qui puisse produire un semblable effet.

Instantanément, Martroy devint couleur de mort.

Il se retint au chambranle pour ne pas tomber, puis il disparut, fermant la porte sans bruit, comme il l'avait ouverte.

Louaisot s'était remis à parler en disant je ne sais quoi d'insignifiant.

Il avait, j'en étais sûr, entendu la porte s'ouvrir, puis se refermer.

Il ne s'était pas retourné. Aucune glace n'était posée de manière à lui montrer les objets placés derrière lui.

La physionomie d'un interlocuteur peut servir de miroir, mais j'étais sûr de n'avoir pas bronché.

Il cessa de nouveau de parler deux ou trois secondes après la fermeture de la porte,--juste le temps qu'il aurait fallu au fumet d'un animal,--d'un gibier pour arriver de l'antichambre jusqu'à lui. Ses yeux devinrent vagues derrière ses lunettes éteintes. Son nez ondula positivement, puis ses narines se gonflèrent avec force.

--C'est un fumeur, dit-il, et c'est un pauvre.

--Qui donc? demandai-je.

Sa figure avait déjà repris son aspect ordinaire. Il souriait.

--Je suis docteur, vous savez? fit-il avec bonhomie. Nos examens comprennent des quantités de matières, et votre baccalauréat n'est rien auprès du nôtre. Avez-vous remarqué que chaque pipe a son odeur?

--L'odeur d'une pipe, oui.

J'essayais de rire, mais ma poitrine se serrait.

--Je m'exprime mal à ce qu'il parait, reprit M. Louaisot. Je voulais dire qu'un homme qui fume la pipe est reconnaissable par l'odeur particulière de sa pipe comme il est reconnaissable par sa voix, par son pas, par son écriture, par toute chose enfin qui lui est propre. J'ai beaucoup étudié ces choses-là. Les sauvages d'Amérique ont des rocamboles encore plus subtiles.... Voilà longtemps que je n'avais senti cette pipe-là.

J'eus froid pour ce pauvre petit diable de Martroy.

--Guzman! appelai-je.

--Vous souhaitez quelque chose? me demanda M. Louaisot.

--Je voudrais voir si vous connaissez la pipe de mon valet de chambre.

--Ne prenez pas cette peine-là, dit-il en se levant. Guzman est un garçon bien nourri. Le tabac et la misère combinent un coquin de parfum qu'on n'oublie plus quand on l'a respiré.... Je vais avoir l'honneur de prendre congé, car l'estomac me tire. Je vous laisse mes épreuves; le roman va bien: nous allons faire une réputation à ce vieux cancre, le Dernier Vivant.... Résumons-nous: vous pataugez, mon cher Monsieur, parce que vous prenez les almanachs d'un homme qui barbotte. Vous voyez des démons où il n'y a que d'estimables industriels, et des victimes dans ceux ou celles qu'on essaye de sauver.

Et puis, je savais bien que j'avais quelque chose à vous dire! et puis, tout diplomate que vous êtes, vous conservez d'enfantins préjugés. Voltaire s'entendait quand il voulait inventer le bon Dieu. Vous, «vous croyez que c'est arrivé», comme dit le militaire de Pélagie.

Le titre de magistrat, de président, de conseiller vous fait quelque chose. Vous hésitez à vous dire tout franchement à vous-même: «Celui-là est une canaille!» Pardonnez-moi l'expression. Elle a le mérite de la simplicité.

Mon cher Monsieur, je ne donnerais pas dix centimes de vos dossiers, ni de toutes vos instructions pour rire.

Quand vous voudrez savoir le fin mot, j'en tiens boutique. Mais ça coûte bon. Au plaisir de vous revoir. Il me salua et prit la porte. J'entendis sa basse-taille dans l'antichambre qui chantait:

Quand tout renaît à l'espérance Et que l'hiver fuit loin de nous.... Toujours Ma Normandie du feu Bérat.

Je restai sous l'impression d'un sentiment qui ressemblait à de la peur. M. Louaisot avait-il vraiment reconnu Martroy? J'appelai Guzman.

--M. Louaisot a-t-il parlé?

--Il m'a demandé si je voulais faire trente points en fumant ma pipe!

--Qu'as-tu répondu?

--Que j'en sortais, et que je ne fume que des petits bordeaux.

--Et l'autre, où est-il passé?

--Quel autre? Je n'ai vu personne.

L'habitude de faire trente points ne peut être rangée dans la catégorie des forfaits qui ne méritent pas de merci, mais elle empêche de bien garder une maison. Je renvoyai Guzman en lui recommandant de faire entrer Martroy aussitôt qu'il viendrait.

J'avais ressenti tout à l'heure une impression véritablement pénible et comparable à celle qu'on éprouverait à voir une bête féroce s'approcher d'un enfant endormi. Cela s'effaçait peu à peu. Je me taxais moi-même d'exagération. Et j'essayais de démêler, parmi les discours de Louaisot, le motif réel de sa visite.

Ce motif se cachait-il dans le post-scriptum de notre entrevue? Il en voulait beaucoup à M. Ferrand. Cela me rangeait à l'opinion de Lucien, qui déclarait ce galant magistrat homme d'honneur.

Je pris les épreuves du roman commencé dans Le Pirate: La Tontine des cinq fournisseurs. J'en avais maintenant trois gros paquets à lire.

Au moment où je mettais les feuillets en ordre sur ma couverture, Guzman introduisit Martroy.

Le pauvre petit homme gardait bien quelque chose de l'aspect effarouché d'une chouette qui vient d'échapper à l'épervier, mais sous son désordre, il y avait un naïf triomphe.

--Tout de même, me dit-il en entrant, M. Mouainot de Barthélémicourt n'y a vu que du feu! Est-ce qu'il vient souvent? Ça rendrait mes visites plus rares.

J'étais à m'interroger pour savoir s'il fallait l'avertir ou lui laisser sa sécurité.

--Où vous êtes-vous caché, Martroy? demandai-je. Êtes-vous bien sûr qu'il ne vous a point reconnu sous la porte cochère ou dans la rue?

Il cligna de l'oeil d'un air malin.

--Quand on est costumé comme cela, répliqua-t-il en touchant sa pèlerine de toile cirée blanche, il ne faut pas se cacher à moitié. Le patron est le meilleur chien de chasse que je connaisse, mais je suis son élève et nous pouvons faire notre partie, tant qu'il ne m'a pas vu. Ce n'est pas avec lui qu'on se dissimule derrière un fiacre ou dans une allée.

--Comment avez-vous fait?

--Au lieu de descendre, j'ai monté. J'ai été m'asseoir dans le petit escalier du grenier, au sixième étage. Je n'étais pas sans inquiétude, car il a un nez de possédé. Mais heureusement, j'en ai été quitte pour la peur. Il s'en est allé tout droit et je l'ai vu par la lucarne qui tournait tranquillement le coin du boulevard. Il prit à la place ordinaire, sous sa toile cirée, entre sa chemise et son unique bretelle, un gros paquet de papiers, noués avec une faveur rose qu'il déposa sur mon lit.

--Tiens! fit-il en voyant les épreuves du Pirate, vous donnez là-dedans?

--Est-ce que vous connaissez cet ouvrage?

--C'est du Louaisot. Pas besoin de connaître. Une cuisine faite avec une miette de vérité, sautée dans un tas de mensonges!...

--Tandis que moi, poursuivit-il en pointant ses manuscrits du bout du doigt, rien que du vrai. Pas d'imagination pour un sou!

--Voulez-vous être payé tout de suite? demandai-je.

--Ça me flatterait, rapport à Stéphanie que je veux mettre sur un pied étonnant! Il y a du temps que je la vois en rêve avec des falbalas! Elle est toute fraîche relevée de ses couches. Elle voiturera le petit à la promenade dans une brouette à ressorts, avec une robe en mérinos tout laine et un tartan, tout laine aussi, rouge, vert, bleu et jaune, que j'ai lorgné au grand magasin de nouveautés du faubourg du Temple.

J'avais préparé d'avance la somme que je voulais lui allouer. Il prit sans compter. C'était une manière de petit gentilhomme. Et il m'appela son bienfaiteur.

De poche, il n'en avait point, mais il avait installé un noeud coulant à sa bretelle qui servait à tout. Il passa mes quatre billets de cent francs dans le noeud, donna un tour à la ficelle, et tout fut dit.

--C'est là, déclara-t-il, comme dans une sacoche de la Banque de France!

--Quant à ça, reprit-il en montrant les épreuves que j'étais en train de mettre de côté pour prendre ses papiers, c'est son fort, la tontine. Il la connaît comme personne. Il est né dedans. C'est son papa qui l'avait faite. Au lieu de lui conter des histoires de ma mère l'Oie, le bonhomme le berçait avec la tontine. La première fois qu'il a pensé, il a pensé à la tontine. La première fois qu'il a parlé, il a parlé de la tontine. C'est sa vie, quoi! Il appartient à ça, et ça lui appartient. S'il voulait dire la vérité... mais je t'en souhaite!

Il fit son geste favori, mettant sa main au-devant de sa bouche, pour bien marquer le caractère tout confidentiel de l'exclamation.

--Vous en verrez plus dans deux de mes pages, reprit-il, que dans tout le fatras qu'il a dicté ou commandé à cet écrivailleur du journal. Au moins, moi, je n'ai pas d'imagination.... Et j'ai été dans la tontine presque autant que lui, puisqu'il m'y tenait noyé jusque par-dessus la tête. C'est un homme habile, c'est un homme savant, c'est un homme terrible! Pas méchant, quand il ne s'agit pas de la tontine... mais capable de mettre le monde à feu et à sang pour la tontine. Il y en a là-dedans, du sang!

Son doigt pointait le manuscrit.

--Ah! fit-il en baissant la voix, c'était un joli ange que Mlle Olympe Barnod, la première fois que je la vis. Entre nous deux, on peut lâcher de côté les pseudonymes raisonnés. Mais M. Louaisot l'a choisie pour arriver à l'argent de la tontine, et l'ange est devenue une diablesse. Vous allez voir, vous allez voir! Je ne veux pas vous gâter la lecture de mes ouvrages en vous disant d'avance ce qu'il y a dedans. Et puis, je ne le cache pas, je suis pressé de porter à Stéphanie le bénéfice de ma littérature.

En l'écoutant, un scrupule me prenait.

J'avais d'abord pensé à ne point troubler sa joie, mais n'était-il pas plus dangereux de le laisser ainsi dans l'ignorance?

Le lecteur devine que je veux parler des théories de M. Louaisot de Méricourt touchant l'odeur de la pipe.

À supposer que j'eusse accordé trop d'importance à ce qui n'était peut-être qu'une fantaisie, Martroy devait être mis au fait. Il était le meilleur juge.

--Je crois devoir vous prévenir, commençai-je, d'un fait qui vient de se passer ici.

Le petit homme, qui avait déjà fait un pas vers la porte, revint tout tremblant.

--Vous n'avez pas prononcé mon nom devant lui! s'écria-t-il.

--Non certes.

--Ni mon pseudonyme analogique.... Il est si rusé!

--Non. Écoutez-moi.

Son regard faisait le tour de la chambre.

--Il n'y a pourtant pas de glace où il ait pu me voir! murmura-t-il, et le bois du lit ne mire pas.

Je lui racontai la chose exactement comme elle avait eu lieu. À mesure que je parlais, le sang abandonnait ses pauvres joues. Il devenait vert.

Quand j'eus fini, il dénoua la ficelle qui tenait ses billets.

--Vous enverrez ça à Stéphanie, me dit-il. Je suis un homme mort.

--Voyons, voyons, Martroy....

--Oh! fit-il, c'est réglé... à moins... avez-vous un coin de cave où me cacher?

--S'il le faut, certainement.

--Non, cela ne se peut pas. Stéphanie m'attend. Il était en proie à une agitation inexprimable.

--On avait loué notre grenier à d'autres, murmura-t-il. Je ne sais pas s'il y a beaucoup de malheureux pour avoir souffert comme nous. C'est vrai que j'avais commis des péchés.... Nous couchions dans la basse-cour depuis deux semaines. Hier, quand on m'avait vu de l'argent, on m'avait permis de mettre le lit sur le carré pour que Stéphanie soit un peu à l'abri. Je vous l'ai dit: elle n'est pas belle, c'est une estropiée, mais nous nous aimons bien.... Et maintenant elle allait revoir une chambre! J'étais riche!... Et voilà la mort!

--Voulez-vous rester ici, Martroy?

Il eut des larmes en me prenant les deux mains.

--Merci, mon bienfaiteur. Vous l'auriez fait comme vous le dites, mais ça ne se peut pas. Nous sommes les derniers des derniers. Nous n'avons rien, pas même notre conscience. Vous verrez dans ces papiers là que j'ai été un malheureux enfant... et coupable.... Mais que voulez-vous, on s'aime comme il faut... et on a beau trembler, on est brave tout de même, allez! Ce que je voudrais, si c'était un effet de votre bonté et que ça se pourrait, c'est quelques vieilles hardes pour me déguiser un petit peu.

Je sautai hors de mon lit. Je ne voulais pas mettre Guzman dans l'affaire. J'étais d'ailleurs à peu près sûr qu'il était à faire trente points quelque part. J'entrai dans ma garde-robe et j'en ressortis avec une brassée d'effets.

C'était quelque chose de touchant que de voir sur les traits du petit homme le combat de la détresse et de la joie. Il était, j'en suis sûr, bien plus coquet que Stéphanie.

Du reste, il n'y mit point de façon; il se dépouilla nu comme un ver et passa un de mes costumes, considérablement trop grand pour lui, mais dans lequel il se trouvait le supérieur d'Apollon. J'héritai du pantalon déguenillé, de la bretelle, de la toile cirée blanche et des bottes à la poulaine. En s'habillant et en acceptant mes soins de valet de chambre sans aucune espèce de cérémonie, il me disait:

--Si vous vous intéressez à M. Lucien Thibaut et à sa petite femme, c'est sûr que vous serez récompensé de votre bonne action, car il y a dans mes ouvrages de quoi tourner la face du procès sans dessus dessous.... Voilà une culotte qu'on dirait taillée pour moi si elle n'était pas si longue... et si large! Voyez-vous il ne mangera pas, lui qui est si gourmand, il ne dormira pas, lui qui aime tant son traversin, avant de m'avoir mis la main dessus! Ah! c'est un homme de talent! Il est là quelque part à me guetter. Pas tout seul: il a une demi-douzaine de bassets et sa mule qui est une rusée commère... ma meilleure chance c'est qu'il doit croire que j'ai pris mes jambes à mon cou après l'avoir vu ici: alors ils doivent me chercher entrant et non pas sortant. C'est un point à marquer de mon côté; mais il y en a tant à marquer du sien!

--Martroy, mon garçon, dis-je en admirant sa toilette achevée, le Diable ne vous reconnaîtrait pas!

--J'aimerais mieux avoir affaire au Diable qu'à lui, me répondit-il.

Pourtant, quand il se fut regardé dans la grande glace de ma psyché, qui le montra à lui-même du haut en bas, il ne put retenir l'expression de sa complète satisfaction.

--Voilà pourquoi on était laid, dit-il, c'est qu'on n'avait pas de toilette! Avant de lui poser un chapeau presque neuf sur l'oreille, je lui époussetai les joues avec de la poudre de riz.

--C'est la vie que vous me sauvez, mon bienfaiteur, reprit-il en se lorgnant toujours du coin de l'oeil. Puis, avec un éclair de gaieté et en dessinant son geste confidentiel:

--Stéphanie ne va pas oser m'embrasser!

Je me plaçai à distance pour le dernier coup d'oeil:

--Martroy, prononçai-je avec solennité, si vous marchez posément, les pieds en dehors et que vous ne ramassiez pas de bouts de cigare, je réponds de votre traversée!

Il prit ma main et la porta rapidement à ses lèvres.

--Puisque vous le dites, je le crois, répliqua-t-il. En tous cas, ils ne me feront rien aujourd'hui. Pas si bêtes! Ils me suivront, et, en passant, ils remarqueront le bon endroit....

Le bon endroit, c'est là-bas, à deux cents pas du village de l'Avenir... il y a un terrain qui s'appelle la Carrière....

Si vous voyez dans les journaux, demain ou après, qu'on a fait un mauvais coup par là, n'oubliez pas Stéphanie. Je lui donnai une bonne poignée de main. J'étais entièrement rassuré. J'affirme que je l'aurais croisé dix fois dans la rue sans le reconnaître.

Dès qu'il fut parti, je fermai ma porte à clé. J'étais vraiment curieux de parcourir son manuscrit. Je dénouai la faveur rose qui manquait peut-être au dernier bonnet de la pauvre Stéphanie et j'ouvris le premier cahier qui portait pour titre:

OEuvres de J.-B.-M. Calvaire romancier sans imagination

Il y avait d'abord un préambule en forme d'avis au lecteur pour établir que les drames réels sont généralement bien supérieurs à ceux que les auteurs prennent la peine d'inventer.

Martroy partait de là pour jurer ses grands dieux qu'il n'y avait pas un seul fait dans «ces pages» qui ne fût de la plus plate exactitude.

Dans chaque scène, il avait été témoin ou acteur.

Il s'excusait en parlant du rôle assez peu recommandable qu'il jouait dans certaines parties de la pièce, alléguant sa misère, sa faiblesse et son esclavage.

Il n'avait jamais rien tant désiré en sa vie, prétendait-il, que d'être un honnête homme à son aise et vivant de ses rentes.

Bien entendu, il expliquait compendieusement son système de pseudonymes analogiques raisonnés, inventés par lui pour éviter des désagréments qu'il ne spécifiait point.

Tout cela était d'une belle écriture ronde de copiste, aussi facile à lire que de l'imprimé.

Pour faire, moi aussi, mon petit bout de préambule, j'annonce que je supprime le système des pseudonymes analogiques et que je modifie légèrement le style de J.-B. Martroy, dans l'intérêt raisonné du lecteur.

Et j'ajoute que nul poète, en le supposant même juge d'instruction, n'aurait pu résoudre d'une façon plus lumineuse les énigmes posées par le dossier de Lucien.

Cela dit, je donne son oeuvre telle quelle.

OEuvres de J.-B.-M. Calvaire

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