Chapitre 14 Extrait du journal le Pirate Introduction du roman
Il y avait une fois cinq fournisseurs qui étaient tous les cinq Normands du pays de Caux.
C’était à la fin du premier empire, – mais ils n’avaient pas toujours été fournisseurs.
Avant d’être fournisseurs, l’un était un gentillâtre ruiné, l’autre un mendiant à besace, le troisième un bedeau de paroisse, le quatrième un maquignon banqueroutier et le cinquième un soldat déserteur.
Vous voyez que MM. les fournisseurs du premier empire étaient déjà des industriels assez comme il faut. Depuis lors, on a fait mieux.
C’était en 1811, il s’agissait dès lors de monter, d’habiller, de chausser, d’équiper en un mot la grande armée qui devait geler en Russie.
Il y avait aux Tuileries des embarras de toute sorte qui formaient l’envers d’une immense gloire : entre autres des embarras d’argent.
Or, c’est la vraie fête des fournisseurs quand le pouvoir n’a pas d’argent.
Dans tous les coins de la France et même au fond des campagnes, les fournisseurs sortirent de terre. Ne croyez pas que notre quart de siècle ait inventé les cocottes-fournisseuses. Il y eut, en 1811, des demoiselles qui vendirent à l’État bien des chevaux fourbus et bien des culottes percées.
Ce fut au point que le bon pays de Caux lui-même voulut avoir sa part du gâteau. Le 12 juin 1811, dans un cabaret de Lillebonne, Jean Rochecotte-Bocourt, le gentillâtre, réduit au métier de facteur rural, Jean-Pierre Martin, bedeau de la paroisse, Vincent Malouais, ancien marchand de chevaux, et Simon Roux, qui se cachait sous le nom de Duchesne, en sa qualité de déserteur, signèrent, sur papier graisseux, un acte où ils s’associaient pour fournir au gouvernement tout ce dont le gouvernement aurait besoin.
Il fut convenu que Jean Rochecotte serait le directeur de la société et ferait les démarches, parce qu’il parlait et écrivait couramment. On se cotisa même pour lui fournir un habillement présentable qui fut acheté seize francs chez un revendeur d’Yvetot.
Avec ce bel habit, Rochecotte devait aller à l’intendance de Rouen et soumissionner n’importe quoi.
Seulement, l’habit payé, M. le directeur était, il est vrai, superbe, mais l’association n’avait plus un denier.
Or il fallait un boursicot, non pas pour payer la marchandise (quand on a la commande, le crédit arrive tout naturellement), mais pour graisser la patte à quelqu’un et avoir ainsi la commande.
Bien entendu, nous ne plaçons pas ce quelqu’un-là dans les bureaux de l’intendance. Le plus souvent ! Ça ne s’est jamais vu !
Ah ! par exemple ! un voleur dans les bureaux !…
Les quatre associés cauchois se réunirent de nouveau au cabaret de Lillebonne. Il y eut une délibération longue et animée dont le résultat fut qu’il fallait un banquier à l’association.
Où trouver ce banquier ? À eux quatre, ils n’auraient certainement pas pu cueillir dans l’arrondissement ce qu’il faut de crédit pour emprunter une pièce de six liards.
Mais il y a un dieu spécial pour les Normands qui ont le goût de la fourniture. C’est connu.
Pendant qu’ils délibéraient, un de ces mendiants qui vont le long des grandes routes du pays de Caux, chantant : La chantais, si vous plaît, pour l’amour di bon Diais,entra dans l’auberge, déposa sa besace sur la table et demanda la soupe.
Les associés ne le virent point, tant ils étaient occupés.
De sorte que le mendiant put entendre toutes les belles choses qui furent dites, touchant les bénéfices certains de l’affaire.
— Avec un billet de mille francs, dit enfin Rochecotte, je parie que nous aurions un million avant six mois !
Le mendiant était normand aussi, et la vocation des fournitures dormait au fond de son âme immortelle.
Il se leva et vint mettre sa besace sur la table de nos quatre associés tous surpris de cette intrusion.
Il dit :
— Je m’appelle Joseph Huroux. Il y a dans la poche de cuir de ma gibecière cent soixante-six pièces de six livres, plus un petit écu de trois livres et une pièce de vingt sous, total mille francs. Je veux bien les mettre dans votre affaire, pourvu que je sois le caissier de notre société.
Même quand ils se jettent par la fenêtre d’un cinquième étage, ces braves fils de Rollon n’abandonnent jamais la prudence originelle.
Vous jugez si les quatre associés firent la petite bouche !
Séance tenante, le premier papier graisseux fut déchiré et on en prit un second pour libeller un nouvel acte où les associés étaient cinq au lieu de quatre.
Le lendemain, Jean Rochecotte partit pour Rouen avec Joseph Huroux qui ne lâchait pas sa caisse.
Ce qu’ils firent dans les bureaux de l’intendance, ma foi, je n’en sais rien, mais ils revinrent sans les pièces de 6 livres et avec un petit morceau de fourniture, un rien, 50 ou 60 000 fr. de chevaux à livrer.
Vincent Malouais, le maquignon, se mit aussitôt en campagne. Au bout de trois semaines, l’association avait fourni une centaine de rosses à l’État et gagné dessus cent pour cent.
Jean Rochecotte et Jean Huroux allèrent cette fois jusqu’à Paris. Toujours même ignorance sur ce qu’ils purent bien faire chez M. le ministre. Mais ils avaient emporté 25 000 francs et revinrent sans le sou avec un plein sac de marchés.
Marchés de salaisons, marchés de draps, marchés de chaussures.
Alors, tout le monde se mit à l’œuvre : le bedeau qui avait été savetier se chargea des souliers, le maquignon qui connaissait tout des chevaux, même la viande, prit à son compte les salaisons ; le déserteur qui avait foulé la laine à Saint-Pierre-lès-Louviers, s’occupa des draps, et vogue la galère ! On eut des domestiques, des commis, un bureau comme M. l’intendant lui-même.
Si bien que, non pas tout à fait au bout de six mois, mais après avoir comblé pendant deux ans l’armée française de souliers en papier mâché, de culottes et de vestes en amadou, de jambons de cheval malade et généralement de toutes autres espèces de friandises, nos cinq associés normands avaient leur joli million en belles monnaies sonnantes dans la caisse tenue par Joseph Huroux.
L’idée leur vint de partager. En apparence, ce n’était pas très difficile. Un million entre cinq donne à chacun deux cents mille francs.
Un petit enfant pourrait faire le calcul.
Mais deux Normands ne peuvent jamais partager quoi que ce soit, même une pomme de Chatigny sans l’homme de loi. Jugez quand ils sont cinq et qu’il s’agit de cinquante mille livres de rentes au denier vingt.
On alla chez le notaire.
Chez le notaire, on se disputa tant et si bien qu’on fut sur le point de se battre.
Il fallut bien se réconcilier. On ne se réconcilie pas sans boire. Il y eut un fort repas de corps chez l’aubergiste de Lillebonne, et on invita le notaire.
Je n’étais pas là, mais j’ai connue quelqu’un qui y était.
L’idée vint du notaire qui espérait avoir le dépôt des fonds.
L’idée de la tontine.
Nous voici donc enfin arrivés à cette tontine vaguement connue, et dont la mystérieuse célébrité trotte dans un si grand nombre d’imaginations !
Cette loterie au dernier vivant qui, en 1858, époque où trois de ses membres existaient encore, comportait déjà un capital de huit millions de francs !
Cet amas d’or autour duquel se sont ameutées depuis le temps tant de passions, dont le pied baigne dans une si profonde mare de sang, et qui a déjà coûté à l’humanité tant de crimes !
Car outre l’affaire des Ciseaux,dont je parlerai tout à l’heure, il est constant que quatre des associés sont morts ailleurs que dans leur lit.
Le cinquième existe encore…
(La suite à demain).
q