4.4 N∘ 95
(Écriture de Lucien, sans signature.)
1er octobre.
Non, il n’est pas possible que la vérité reste ainsi enfouie !
Ce sont d’honnêtes gens, Geoffroy. Ils se couperaient les deux mains avant d’accomplir ce crime horrible qui s’appelle un meurtre judiciaire.
Je les éclairerai, je ferai passer dans leur esprit la lumière qui éblouit le mien. Ce doit être facile.
Une évasion ! jamais ! je flaire un piège. Et puis, une évasion est un aveu. Jeanne ne doit pas avouer puisque Jeanne n’est pas coupable.
Les vois-tu autour de nous, dans le noir, ces misérables qui ne trouvent pas suffisant le mal qu’ils nous ont déjà fait ?
Je l’ai bien dit : ce sont des docteurs. Ils ont passé tous leurs examens. Ils savent le mal comme aucun de nous ne sait le bien.
Quel est leur but ? Je l’ai cherché. Chez eux, il n’y a jamais deux mobiles. Toujours le même : l’argent. Il y a quelque part une montagne d’argent qui a déjà tué Rochecotte, et qui va me tuer ma petite Jeanne.
Oh ! qu’ils le prennent, cet argent maudit ! Qu’en a-t-elle besoin ? Aujourd’hui, je l’ai interrogée au sujet de cette succession qui est, pour moi son malheur. Je croyais qu’elle allait me répondre : « Je ne sais pas. »
Mais ici, comme pour sa présence à Paris à l’époque du meurtre, comme aussi pour le fait de s’être rencontrée au moins une fois avec Albert de Rochecotte, sa réponse a trompé mon espoir.
Elle sait. C’était une de leurs naïves gaietés entre la mère et la fille : aux heures de misère, elles se moquaient souvent de leurs millions à venir.
Elles n’y croyaient pas, mais elles savaient.
Et le vieux baron faisait mieux que savoir. Parmi ses dettes il y en avait bon nombre de contractées à intérêts exorbitants qui étaient garanties par ses droits éventuels à la succession du dernier vivant de la tontine.
Mais que prouve cela ? s’ils sont des hommes, s’ils sont des juges, ils verront bien avec moi la toile d’araignée où l’on a pris cette pauvre petite mouche. Les fils en sont déliés, c’est vrai, les rets ont été fabriqués par un ouvrier-maître, mais enfin il y a des fils, je les ai dans ma main et je les montre.
Le plus apparent, c’est celui qui a coûté la plus grande dépense d’habileté.
Il ne faut pas trop bien faire.
C’est là le défaut des docteurs.
Le détail des ciseaux est trop bien fait.À lui tout seul il forme un roman.
C’est une boîte à ouvrage de la fabrique de Samuel Worms, Londres-Birmingham, que la mère de Mme Péry avait rapportée de l’émigration. Selon l’accusation, Jeanne aurait pris les ciseaux de cette boîte, le jour du meurtre, et s’en serait servie pour assassiner Albert de Rochecotte pendant son sommeil.
Car une petite fille ne tue pas un grand et fort jeune homme avec une mignonne paire de ciseaux, quand il a l’usage de ses facultés et de ses mouvements.
Tu connaissais Albert aussi bien que moi. À ton idée, combien aurait-il fallu de fillettes pour avoir la fin de lui ? De fillettes comme Jeanne ?
Il paraît établi, d’après l’accusation, qu’un narcotique avait été versé soit dans le vin d’Albert, soit dans son café, et qu’il s’était endormi après le dessert.
Mais je dis, moi, que cette circonstance même étant admise, on ne tue pas avec des petits ciseaux, – à moins d’avoir une raison pour cela.
Et la raison, la voici : elle appartient au docteur ès-crimes, la raison !
La raison, c’est qu’il fallait faire retomber le meurtre sur une jeune fille.
Suis bien : une paire de ciseaux, c’est une arme de jeune fille.
Tout le monde a dit cela, dès le début.
C’est la comédie. – Voici la réalité : les ciseaux sont volés dans la boîte à ouvrage de Jeanne, précisément pour que la comédie puisse avoir lieu.
Par qui, volés ?
Est-ce que je sais ? Par Louaisot, si Louaisot est le docteur ès-crimes ?
Cependant Louaisot n’est pas héritier. Non. Mais il connaît un héritier.
Souviens-toi de la personne pour laquelle il me quitta, le jour où il me vendit le talisman.
La femme au codicille était là. Elle est héritière, elle !…
Je me suis arrêté, Geoffroy, c’est du délire. Je ne voulais assurément rien dire de tout cela. Ne crois pas que je le pense. Est-ce ma folie qui me prend ?
Je veux finir mon raisonnement et mon histoire. J’aurai le temps avant ma crise.
Les ciseaux sont volés, voilà le fait certain. Où ? dans la chambre vide où est morte la pauvre jeune mère. Personne ne défend plus cet asile. Mme Péry est au cimetière et Jeanne au couvent de la Sainte-Espérance.
Volés par qui ? je répète la question.
Par celui ou par celle qui va s’en servir au restaurant du Point-du-Jour.
Par Fanchette, si tu veux, car elle existe, après tout, cette Fanchette, puisque Rochecotte avait une maîtresse, et que cette maîtresse n’était pas Jeanne.
L’accusation dit le contraire. Il faudra qu’elle le prouve…
Le meurtre est accompli. Les ciseaux restent au pouvoir de l’accusation.
Que devient la boîte ?
La boîte est vendue avec le pauvre mobilier. On n’entendra plus jamais parler de cette boîte, achetée à l’encan, comme le reste par des juifs inconnus.
Voilà le vrai. Cela aurait dû être ainsi.
Mais la comédie judiciaire a besoin de la boîte, la boîte reparaîtra.
Tu te souviens, quand Jeanne retourna au Bois-Biot en sortant de mon cabinet de toilette ? Elle trouva dans sa chambre une surprise. Elle croyait, la pauvre chérie, que j’avais eu cette attention délicate de racheter le petit meuble de famille : son cher nécessaire dont sa mère et son aïeule s’étaient servies avant elle.
Ce n’était pas moi qui avais eu cette attention délicate.
Quelqu’un avait racheté la boîte à ouvrage tout exprès pour que les badauds pussent dire, après l’arrestation de Jeanne et au moment de la perquisition : le doigt de Dieu est là !
Et ils n’ont pas manqué de le dire, les badauds ! C’est ici la maîtresse preuve et le principal témoin. L’affaire s’appelait déjà l’affaire des Ciseaux.
Un vrai docteur ès-crime mêle toujours à sa combinaison un élément de gros drame – pour le public.
Car le public est juge d’instruction aussi. Et l’histoire des pesées que la foule opère sur la conviction du vrai juge serait une longue suite de pages en deuil.
Je crois au doigt de Dieu. Il m’est arrivé de le voir en ma vie. Le doigt de Dieu n’est pas fait ainsi.
Le doigt de Dieu, c’est la foudre. Le doigt de Dieu ne monte pas péniblement, une à une, les pièces d’une misérable mécanique.
C’est le doigt du démon ici. Je me lèverai seul contre tous et je leur prouverai cela !
Désormais, je vois ma cause si claire qu’il me suffira d’ouvrir la bouche pour dissiper les ténèbres. J’ai grandi avec la nécessité. Je suis éloquent, je suis fort. Je ne me reconnais plus moi-même. Ils trembleront devant moi. Leur prétendue vérité qui n’est que mensonge et artifice…
Note de Geoffroy. –L’écriture devenait subitement illisible.