4.6 N∘ 97
(Écriture ordinaire de Lucien. Sans signature.)
Dimanche.
J’ai eu ma crise. J’en laisse ici la marque.
Mes crises sont plus rares et moins fortes. Celle-ci n’a pas duré plus d’une heure et ne m’a laissé qu’un peu de fatigue. J’ai bien dormi cette nuit.
Jeanne a été à la messe, ce matin. Pauvre chérie ! c’est elle qui dit cela. La sœur lui a prêté un paroissien et elles ont prié ensemble dans la cellule.
Cette sœur est une douce sainte. Je la vois souvent triste.
Quand elle sourit, elle est jeune et très belle.
Jeanne était toute gaie. Elle ne voulait pas causer de l’affaire. Nous apercevions sur le mur qui fait face un rayon du beau soleil d’octobre.
Notre haie du Bois-Biot doit être riante, ce matin. On a sans doute labouré les deux champs. Celui où passe le sentier qui descend à la ferme a de grands pommiers qui doivent perdre leurs feuilles.
— Je parie, m’a dit Jeanne, que les enfants sont sous notre châtaignier à abattre des châtaignes.
— Il faut travailler, Jeanne, ma petite Jeanne. Les jours passent, et mon plaidoyer n’est pas achevé.
Elle s’est assise auprès de moi. Elle a mis sa blonde tête à sa place, sur mon cœur.
— Eh bien, travaillons, Lucien, mon mari.
Elle sait que ce mot-là me rend heureux.
— L’année dernière, reprit-elle, à cette époque-ci, il faisait froid. Pauvre maman et moi nous nous levâmes de bon matin pour porter du bouillon au vieux Jean Étienne qui avait gagné les fièvres à la battée. Les prés étaient déjà tout blancs… mais travaille donc, Lucien, puisque tu veux travailler !
— À quelle date furent volés tes ciseaux, Jeanne ?
— Je ne m’en aperçus peut-être pas tout de suite. Je brodais si peu ! Je passais mes jours auprès du lit de pauvre maman ; elle voulait toujours mes mains dans les siennes. Il me semble bien que ce fut le jour où le docteur Schontz t’écrivit de venir.
— L’avant veille de ?…
— Oui. Oh ! tu peux bien dire de la mort. Maman ne m’a pas quittée. Elle vient toutes les nuits… Ce jour-là, je voulus prendre mes ciseaux pour arranger une de ses camisoles de malade. Je ne les trouvai plus.
— Qui vous servait alors ?
— Une femme de ménage. Nous n’avions plus de domestique.
— Et tu rachetas d’autres ciseaux ? quand ?
— À l’instant même. J’envoyai la femme de ménage en lui disant d’en prendre à bon marché. Maman était en train de me parler de toi. Cent fois par jour, elle prenait la résolution de ne plus prononcer ton nom. Et elle me défendait bien doucement de penser à toi. Mais ton nom revenait toujours, toujours.
— Est-ce que tu emportas la boîte à ouvrage avec toi au couvent ?
— Tu sais bien que non, puisque tu me la rendis à Yvetot.
— Ce ne fut pas moi, Jeanne.
— Qui donc aurait songé à me faire plaisir ?
Elle a de ces mots-là qui me navrent tout en faisant que son innocence est pour moi plus claire que l’évidence.
S’ils l’interrogeaient au-dehors de leur parti pris… mais leur siège est fait. Je connais cela.
Moi, je tâche de savoir, je fouille les détails, je fais la chasse aux dates.
Certain que je suis de l’impossibilité du fait principal, je crois à chaque instant qu’un fait accessoire va venir appuyer ma thèse, ou plutôt lui fournir un point de départ tangible, qu’on puisse prendre en main et présenter à la discussion.
Mon espoir est sans cesse trompé. Tout se groupe contre moi. Est-ce le hasard ? Est-ce la perfection même de ce travail diabolique que je suppose accompli par un scélérat parvenu au summumde la science criminelle ?
J’ai été chez Nadar. J’ai acquis la certitude que les épreuves photographiques ont été livrées le jour même du crime. Il est donc naturel que Fanchette les eût sur elle au restaurant.
Qu’espérais-je en prenant ce renseignement ? En vérité, je ne saurais le dire.
J’ai demandé au commis à qui il avait livré les épreuves. Il m’a répondu : à la personne elle-même.
Dès que l’esprit trouve une voie par où s’échapper dans un champ d’hypothèses nouvelles, un obstacle sort de terre : un rempart d’acier : le témoignage de Jeanne elle-même.
Car il est certain qu’une idée s’obstine en moi, depuis qu’elle y est née. Je cherche Fanchette. – Peut-être sont-elles deux…
Mais alors tous ces témoins qui ont reconnu la photographie ! car tous l’ont reconnue. Tous et moi-même !
Et Jeanne déclare qu’elle a posé !
Il y a pourtant une circonstance. Dans la lettre où Jeanne me racontait sa sortie du couvent de la Sainte-Espérance, tu dois te souvenir de ce détail : on lui avait fait changer d’habits...
Elle ne m’aide pas. Je ne peux pas dire qu’elle ne se doute de rien, puisqu’elle sait tout. Elle sait absolument ce dont on l’accuse et ce qui la menace.
Mais elle ne tient état de rien. On dirait qu’elle fait un mauvais rêve, – et qu’elle n’y croit pas.
Tout doit disparaître au réveil.
C’est avec une résignation fatiguée qu’elle répond à mes inutiles interrogatoires. Dès qu’elle le peut, elle se réfugie dans les souvenirs de sa mère et dans la mémoire de nos jeunes amours.
Elle me l’a dit une fois : « Qu’est-ce que cela fait puisque ce n’est pas moi ? »
C’est bien le mot de l’enfant qui laisse à Dieu le soin de garder son sommeil.
Qu’est-ce que cela fait ?
On pourrait amonceler bien plus de calomnies encore et serrer le réseau des ruses savamment nouées, certes, l’œil de Dieu passe au travers de tout cela.
Mais nous sommes devant des juges qui sont hommes.
Geoffroy, j’ai peur. La gaieté de Jeanne et son insouciance me font mal horriblement. Tout éveillé, j’ai des rêves qui me la montrent condamnée.
Je repousse cependant l’idée d’une évasion.
C’était aujourd’hui qu’on m’avait donné rendez-vous à l’église Notre-Dame-des-Victoires. Je n’irai pas.