4.8 N∘ 98
(Écriture de Lucien.)
Dimanche, 9 heures du soir.
Je suis sorti : j’étouffais. J’ignore quel est l’avocat général qui prendra la parole dans ce procès, mais je l’ai entendu d’avance.
Il a tout cela à dire. Il en dira peut-être plus, il n’en dira pas moins.
C’est trop de preuves, n’est-ce pas, réponds franc ? Pour toi qui es de sang-froid, pour toi qui est un homme du monde, pour toi qui es parmi les délicats, c’est trop !
Je suis sûr que tu t’es déjà dit : le but est dépassé.
Eh bien ! non ! le docteur ès-crimes connaît son monde. Il sait que le public et les juges seront d’accord ici. Après ce festin de preuves, après cette curée de témoignages accablants, s’il prenait envie au docteur ès-crimes de leur servir encore quelque grosse pièce, ils l’avaleraient du même appétit.
La cour d’assises est une bête insatiable, et le public est plus affamé qu’elle.
Ne crois pas que je récrimine ou que j’insulte. Je suis brisé, je suis anéanti. Je vais te montrer d’un mot ce qui reste de moi : à leur place, je penserais peut-être comme eux !
Une machine créée dans le but exprès de trouver des coupables ne peut pas produire d’autre fonctionnement que celui-là.
Souviens-toi qu’il y a eu un examen préparatoire, et qu’une voix autorisée a déjà dit : il y a lieu de suivre…
Nous sommes perdus, Geoffroy. Il faudrait un miracle rien que pour nous obtenir des circonstances atténuantes. Le cœur me manque…
J’ai été regarder la Seine couler, mais je ne veux pas mourir avant Jeanne.
Deux fois, je suis revenu vers l’église Notre-Dame-des-Victoires. À quoi bon entrer ?
Une évasion de la Conciergerie ! Tu connais la prison. C’est purement un rêve ou un leurre. D’ailleurs, je ne veux pas d’évasion.
Et Jeanne ! Est-ce que Jeanne consentirait jamais à une évasion !
Ce n’est pas qu’elle soit gardée aussi étroitement qu’au début. Elle n’est plus au secret. La sœur l’aime et les employés de la prison la protègent…
La troisième fois, je suis entré dans l’église – par la porte de droite.
C’est à la porte de gauche que la quêteuse devait m’attendre.
Ceux qui prient sont bien heureux. Les murs de l’église disparaissent sous les ex-votode marbre qui disent merci à la Vierge pour une grâce accordée. Il y en a des milliers et des milliers.
Tous ceux-là étaient aux abois. Ils ont crié à l’aide. L’aide est descendue du ciel. C’est vrai, puisqu’ils remercient.
J’ai eu l’idée de faire un vœu, moi aussi. Que donnerais-je ! Tout, et ma vie !…
L’église était pleine. Je me suis agenouillé derrière un pilier. Le chant des orgues me fendait le cœur.
J’ai traversé le bas de la nef. Mon regard a glissé jusqu’à la quêteuse :
Une femme en deuil dont le visage disparaissait entièrement sous son voile.
Je ne puis dire que j’ai cru reconnaître Olympe. Mais le nom d’Olympe est tombé dans ma pensée, et j’ai pris la fuite.
Geoffroy, comment serait-il possible de s’évader de la Conciergerie ? Et quel moyen prendre pour amener Jeanne à consentir ?
Et moi ? Est-ce que je pourrais me résoudre à cela ?
J’ai passé une terrible nuit. J’ai vu la cour d’assises en rêve. Tous ceux qui viennent là se chauffer ou se divertir étaient à leur poste. Sous le crucifix, les robes rouges siégeaient. Les jurés regardaient avec un étonnement plein d’horreur une enfant (Jeanne me paraissait toute petite) qui essayait de se cacher au banc des accusés.
Moi, j’avais aussi ma robe. Et je faisais des efforts sans nom pour porter haut ma tête qui me pesait comme un fardeau de plomb.
C’était vaste, cette salle, c’était immense, cette foule.
Les juges écarlates me semblaient d’une taille surhumaine.
Tout était grand, presque colossal, – excepté Jeanne, pauvre petite chérie, qui rapetissait devant ces ennemis géants !
On s’agitait sans accomplir aucun des actes réglementaires qui constituent une séance, mais la séance allait tout de même. J’entendais autour de moi un murmure d’une profondeur inouïe qui m’enveloppait de ces mots :
— Les ciseaux, les ciseaux, les ciseaux !
Et de temps en temps une voix éclatait, criant :
— Elle a tué son amant !
Il y avait des rires qui grinçaient :
— Et c’est son mari qui va la défendre…
Ma mère et mes sœurs étaient là ; elles se détournaient de moi.
À côté de ma mère, je voyais un visage de marbre, blême, mais rayonnant de lueurs étranges et qui rejetait Jeanne dans un abîme de nuit…
La bouche d’Olympe ne s’ouvrait pas ; aucun son ne s’échappait de ses lèvres, et pourtant je l’entendais qui me disait :
— Comment trouvez-vous que je me venge !
Tout à coup, il y eut un grand mouvement. Quelque chose de long était sur l’estrade au devant des juges. Cela s’ouvrit. Albert de Rochecotte était couché, la tête dans ses cheveux blonds épars.
— Les ciseaux, les ciseaux, les ciseaux !
— Comme il était beau !
— Et si jeune !
— Elle a tué son amant, son amant, son amant !
— Et voilà son mari qui parle pour elle !
Jamais je n’entendrai plus ce silence effrayant. Tous les bruits étaient morts. On m’écoutait. Je parlais. L’attention de cette foule muette m’écrasait comme le poids d’un monde.
Je parlais, mais comment dire cela ? ma parole était muette aussi.
Toutes les facultés de mon être, mon cœur et mon âme s’élançaient impérieusement hors de moi, mais ne franchissaient pas le seuil de mes lèvres.
Les pensées, les mots, l’éloquence, la colère, la passion jaillissaient pour retomber inertes et insonores. Mes efforts se débattaient en vain contre cette impuissance.
Le cauchemar, cette hideuse caricature du désespoir, m’enchaînait dans ses morts embrassements…
La foule ondula comme une mer. Les murailles de la salle chancelèrent, et un cri grave s’éleva :
— Condamné ! condamnée ! condamnée !…